‹ Elévations sur les mystèresChapitre 54 sur 229 · VI' SEMAINE. — IV» ÉLÉVATION · texte numérisé non relu

VI' SEMAINE. — IV» ÉLÉVATION

curiosité : Eve commence à regarder ce fruit défendu el c'est un commencement d'obéissance : car le truit que Dieu défendait de loucher ne devait pas même être regardé avec complaisance: « Elle vit, » dit l'Écriture, « qu'il était beau à la vue, bon à manger, agréable a voir * : » elle n'oublie rien de ce qui pouvail lu satisfaire. C'est vouloir être séduite que de se rendre si attentive à la beauté et au goût de ce qui lui avait été interdit. La voilà donc occupée des beautés de cet objet défendu, et comme convaincue que Dieu était trop sévère de leur défendre l'usage d'une chose si belle, sans songer que le péché ne consiste pas à user des choses mauvaises par leur nature, puisque Dieu n'en avail point fait ni n'en pouvait faire de telles, mais à mal user des bonnes. Le tentateur ne manqua pas de joindre la suggestion, et pour ainsi dire le sifflement intérieur à l'extérieur; et il tâcha d'allumer la concupiscence qu'Eve j usqu'alors ne connaissait pas. Mais dès qu'elle eut commencé à écouter et à raisonner sur un commandement si précis, à ce commencement d'infidélité on peut croire que Dieu commença aussi à retirer justement sa grâce, et que la concupiscence des sens suivit de près le désordre qu'Eve avait déjà introduit volontairement dans son esprit. Ainsi elle mangea du fruit, et le serpent demeura vainqueur. Il ne poussa pas plus loin la tentation du dehors ; et content d'avoir bien instruit et persuadé son ambassadeur, il laissa faire le reste à Eve séduite. Remarquez qu'il lui avait parlé non seulement pour elle, mais encore pour son mari, en lui disant non point : Tu seras; et : Pourquoi Dieu t'a-t-il défendu? mais: « Vous serez comme des dieux; » et : « Pourquoi vous a-t-on fait cette défense?» Le démon ne se trompa pas en croyant que cette parole portée par Eve à Adam aurait plus d'effet que s'il la lui eût portée lui-même. Voilà donc par un seul coup trois grandes plaies : l'orgueil entra avec ces paroles : « Vous serez comme des dieux; » celles-ci : « Vous saurez le bien et le mal, » excitèrent la curiosité ; et ces regards attentifs sur l'agrément et sur le bon goût de ce beau fruit, firent entrer jusque dans la moelle des os l'amour du plaisir des sens. Voilà les trois maladies générales de notre nature, dont la complication fait tous les maux particuliers dont nous sommes affligés* et saint Jean les a ra-

< Gènes. ^ m, 0,

massées dans ces paroles : « jN'aimez pas le monde ni tout ce qui est dans le monde, parce que tout ce qui est dans le monde est ou la concupiscence de la chair ^, » c'est-à-dire manifestement la sensualité; « ou la concupiscence des yeux, » qui est la curiosité; « ou » enfin l'ambition et « l'orgueil répandu dans toute la vie, » qui est le nom propre du troisième vice dont la nature et la vie humaine est infectée.

V^ ÉLÉVATION

LA TENTATION ET LA. CHUTE d'aDAM. RÉFLEXIONS DE SAINT PAUL.

« Eve prit le fruit et le mangea, et en donna à son mari qui en mangea ^ ■. « la tentation et la chute d'Adam passe en ce peu de mots. Le premier et le plus beau commentaire que nous ayons sur cette matière, est celui de saint Paul: « Adam n'a pas été séduit, et Eve a été séduite dans sa prévarication 3. » H faut ici entendre en deux sens qu'Adam ne fut point séduit : il ne fut point séduit, premièrement parce que ce n'est point à lui que s'attaqua d'abord le séducteur; secondement il ne fut pas séduit, parce que d'abord, comme l'interprètent les saints docteurs, il céda plutôt à Eve par complaisance que convaincu par ses raisons. Les saints interprètes, et entre autres saint Augustin, disent* expressément qu'il ne voulut point contrister cette seule et chère campagne : Conjiigali necessitudcni paruisse *: ni se laisser dans son domestique et dans la mère future de tous ses enfants une éternelle contradiction. A la fin pourtant il donna dans la séduction : prévenu par sa complaisance, il commença lui-même à goûter les raisons du serpent, et conçut les mêmes espérances que sa femme, puisque ce n'était que par lui qu'elles devaient passer à tous ses enfants, où elles ont fait tous les ravages que nous voyons encore parmi nous.

Adam crut donc qu'il saurait le bien et le mal, et que sa curiosité serait satisfaite; Adam crut qu'il serait comme un dieu, auteur par son libre arbitre de la fausse félicité qu'il affectait, ce qui contenta son orgueil : d'où tombé dans la révolte des sens, il cherclia de quoi les flatter dans le goût exquis du fruit défendu.

1 I Joan., II, IG. — 2 Gènes., ni, 6. — 31 Timoth., ii, 14. — * S Au gust., de Civitate Dei, lib. XIV c. xi, n.

VI" SEMAINE. — Vr ÉLÉVATION. »"»

Qui sait si alors déjà corrompu, Eve ne commença pas à lui paraître trop agréable? Malheur à l'homme qui se peut plaife en quelque autre chose qu'en Dieu ! tous les plaisirs l'assiègent, ei lourà tour ou tout ensemble ils lui font la loi. Quoi qu'il en soit, la suite va faire paraître que les deux époux devinrent un piège l'un à l'autre ; et leur union qui devait être toujours honnête, s'ils eussent persévéré dans leur innocence, eut quelque chose dont la pudeur et l'honnêteté fut offensée.

VI* ÉLÉVATION

ADAM ET EVE s'aPERÇURENT DR LKUR NUDITÉ.

«Et aussitôt leurs yeux furent ouverts : et s'étant aperçus qu'ils étaient nus, ils se couvrirent de feuilles de figuier cousues ensemble, et se firent une ceinture : » l'original porte : « un habillement autour des reins *. » Hélas ! nous commençons à n'oser parler de la suite de notre histoire, où il commence à nous paraître quelque chose qu'une bouche pudique ne peut exprimer, et que de chastes oreilles ne peuvent entendre. L'Écriture s'enveloppe ici elle-même, et ne nous dit qu'à demi-mot ce que sentirent en eux-mêmes nos premiers parents. Jusqu'ici leur nudité innocente ne leur faisait point de peine. Voulez-vous savoir ce qui leur en fait, considérez comme ils se couvrent et de quoi . Ce n'est point contre les injures de l'air qu'ils se couvrent de feuilles : Dieu leur donna dans la suite des habits de peau pour cet usage, et « les en revêtit lui-môme 2... » Ici ce n'est que des yeux et de leurs propres yeux qu'ils veulent se défendre. Ils n'ont besoin que de feuilles, seulement ils en choisissent des plus larges et des plus épaisses, que la vue puisse moins percer. Ils s'en avisent d'eux-mêmes, et c'est ainsi que « leurs yeux furent ouverts 3 : » non qu'auparavant ils fussent aveugles, comme l'ont cru quelques interprètes. S'ils l'eussent été, ni Adam n'eût vu les animaux ou Eve même qu'il nomma : ni Eve n'aurait vu ou le serpent ou le fruit. Dire donc que « les yeux leur furent ouverts, » c'est une manière honnête et modeste d'exprimer qu'ils sentirent leur nudité, et c'estparlà qu'ils commencèrent en effet

1 Gènes., ni, 7. — 2 itid., 21. — 3 Ibid., 7.

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