‹ Elévations sur les mystèresChapitre 63 sur 229 · SUR LE PÉCHÉ ORIGINEL · texte numérisé non relu

SUR LE PÉCHÉ ORIGINEL

PREMIÈRE ÉLÉVATlOxN.

TOUS LES HOMMES DANS UN SEUL HOMME! PREMIER FONDEMENT DE LA JDSTICE DE DIEU DANS LK PÉCHÉ ORIGLMEL.

« 11 a fait que toute la race humaine venue d'un seul homme se répande sur toute la terre ^. » C'est ici une des plus belles et des plus remarquables singularités de la création de l'homme. Nous ne lisons point que les animaux viennent de même d'un seul, ni que Dieu les ait réduits d'abord à un seul mâle et à une seule femelle : mais Dieu a voulu que tant que nous sommes d'hommes répandus par toute la terre, dans les îles comme dans les continents, nous sortissions tous d'un seul mariage, dont l'homme étant le chel, un seul homme par conséquent est la source de tout le genre humain.

Le désir de nous porter tous à l'unité est la cause de cet ordre suprême de Dieu, et les effets en sont admirables.

Premièrement, Dieu pouvait donner l'être à tous les hommes, comme à tous les anges, indépendamment les uns des autres; surtout l'âme raisonnable ne pouvant, comme incorporelle, dépendre par elle-même d'aucune génération. Néanmoins il a plu à Dieu que non seulement le corps, mais encore lame dépendît se-

* Act., XVII, -26.

VI1° SEMAINE. — ir ÉLÉVATION. 111

Ion son être de cette voie, et que les âmes se multipliassent autant que les générations humaines: et il a voulu encore que toutes les races humaines se réduisissent à la seule race d'Adam : en sorle que tous les hommes, et selon le corps et selon l'âme, dépendissent de la volonté et de la liberté de ce seul homme.

« Vous portez deux nations dans votre sein i, » disait Dieu à Rébecca. Quel spectacle : en deux enfants encore enfermés dans les entrailles de leur mère, deux grandes et nombreuses nations, et la destinée de l'une et de l'autre ! Mais combien est-il plus étonnant de voir en Adam seul toutes les nations, tous les hommes en particulier, et la commune destinée de tout le genre humain!

Dieu avait fait l'homme si parfait et lui avait donné une si grande facilité de conserver et pour lui, et pour toute sa postérité, le bien immense qu'il avait mis en sa personne, que les hommes n'avaient qu'à remercier cette divine bonté d'avoir renfermé en lui tout le bonheur de ses enfants qui doivent composer tout le genre humain. Regardons-nous tous en cette source: regardonsy notre être et notre bien-être, notre bonheur et notre malheur. Dieu ne nous voit qu'en Adam, dans lequel il nous a tous faits : quoi qu'il fasse, nous le faisons avec lui, parce qu'il nous tient renfermés, et que nous ne sommes en lui moralement qu'une seule et même personne : s'il obéit, j'obéis en lui: s'il pèche, je pèche en lui : Dieu traitera tout le genre humain, comme ce seul homme, où il a voulu le mettre tout entier, l'aura mérilé. J'adore, Seigneur, votre justice, quoiqu'impénétrable à mes sens et à ma raison : pour peu que j'en entrevoie les règles sacrées, je les adore et je m'y soumets.

IP ÉLÉVATION

LE PÈRE RÉCOMPENSÉ ET PUNI DANS LES ENFANTS: SECOND FONDEMENT DE LA JUSTICE DE DIEU DANS Lli PÉCHÉ ORIGINEL,

Quand Dieu fit l'homme si parfait ; quand il voulut faire dépendre de lui seul l'être et la vie de toutes les nations, de toutes les races, de tous les hommes particuliers jusqu'à l'infini, si Dieu voulait, il mit en même temps une telle unité entre lui et ses en-

• Gènes., xxv, 23.

il2 ÉLÉVATIOiNS SUR LES MYSTÈRES.

fants, qu'il pût ôlre puni et récompensé en eux, comme il serait en lui-môme et peut-ôlre plus. Car Dieu a inspiré aux parents un tel amoui- pour leurs enfants, que naturellement les maux des enfants leur sont plus sensibles et plus douloureux que les leurs, et qu'ils aiment mieux les laisser en vie que de leur survivre: de sortequelaviedeleurs enfants leur est plus chère que la leur propre. La nature, c'esl-à-dire Dieu a formé ainsi le cœur des pères et des mères : et ce sentiment est si intime et si naturel, qu'on en voit même un vestige et une impression dans les animaux, lorsqu'ils s'exposent pour leurs petits, et se laissent arracher la vie plutôt que d'en abandonner le soin.

Ce caractère paternel a dû se trouver principalement dans celui qui est non seulement le premier de tous les pères, mais encore père par excellence, puisqu'il a été établi le père du genre humain. Après donc que, dès l'origine et nouvellement sorti des mains de Dieu, il eut transgressé ce commandement si facile, par lequel Dieu avait voulu éprouver sa soumission et l'avertir de sa liberté, il était juste qu'il le punît, non-seulement en lui-même, mais encore dans ses enfants, comme étant une porlion des plus chères de sa substance, et quelque chose qui lui est plus intimement uni que ses propres membres. De sorte que les enfants futurs de ce premier père, c'est-à-dire tout le genre humain, qui n'avait d'être ni de subsistance qu'en ce premier père, devinrent le juste objet de la haine et de la vengence divine. Tout est en un seul ; et tout est maudit en un seul: et ce père malheureux est puni dans tout ce qu'il contient en lui-même d'enfants depuis la première jusqu'à la dernière génération.

Si Dieu est juste à punir, ill'est encore plus à récompenser. Si Adam eût persévéré, il eût été récompensé dans tous ses enfants, et la justice originelle eût été leur héritage commun. Maintenant ils ont perdu en leur père ce que leur père avait reçu pour lui et pour eux; et privée de ce grand don, la nature humaine devient et malheureuse et maudite dans ses branches, parce qu'elle l'est dans sa tige.

Considérons la justice humaine : nous y verrons une image de cette justice de Dieu. Un père dégradé perd sa noblesse et pour lui et pour ses enfants, surtout pour ceux qui sont à naître; ils perdent en lui tous leurs biens, lorsqu'il mérite de les perdre. S'il est banni et exclu de la société de ses citovens et comme du sein ma-

vil** SEMAINE. — UV ÉLÉVATION. • 113

ternel delà (erre natale, ils sont bannis aveclui à jamais. Pleurons, malheureux enfants d'un père justement proscrit: race dégradée et déshéritée par la loi suprême de Dieu, et bannis éternellement autant que justement de la cité sainte qui nous était destinée dans notre origine; adorons avec tremblement les règles sévères et impénéirables de la justice de Dieu, dont nous voyons les vestiges dans la justice, quoiqu'inférieure, des hommes. Mais voici le comble de nos maux.

ni« ÉLÉVATION.

oUrt LA JUSTICE ORIGINELLE DOxNT ADAM A ÉTÉ PRIVÉ POUR LUI ET POUR SES ENFANTS : TROISIÈME FONDEMENT DE LA JUSTICE DE DIEU DANS LE PÉCHÉ ORIGINEL.

M Dieu a fait l'homme droit, et il s'est enveloppé dans plusieurs questions *.» Cette droiture où Dieu avait d'abord fait l'homme consistait premièrement dans la connaissance. 11 n'y avait point alors de question : Dieu avait mis dans le premier homme la droite raison, qui consistait en une lumière divine par laquelle il connaissait Dieu directement comme un être parfait et toutpuissant.

Cette connaissance tenait le milieu entre la foi et la vision bienheureuse. Car encore que l'homme ne vît pas Dieu « face à face,» il ne le voyait pourtant pas comme nous faisons, « à travers une énigme ei comme par un miroir 2.» Dieu ne lui laissait aucun doute de son auteur des mains duquel il sortait, ni de sa perfection qui reluisait si clairement dans ses œuvres. Si saint Paul a dit «que les merveilles invisibles de Dieu et son éternelle puissance et sa divinité sont manifestes dans ses œuvres à ceux qui les contemplent, en sorte qu'ils sont inexcusables de ne le pas reconnaître et adorer 3, » combien plus Adam l'eût-il connu ! L'idée que nous portons naturellement dans notre fond de la perfection de Dieu, en sorte que nous penchons naturellement à lui attribuer ce qu'il y a de plus parfait, était si vive dans le premier homme, que rien ne la pouvait offusquer. Ce n'était pas comme à présent, que cette idée brouillée avec lei

* Ecclf^., vu. 30. - 2 I Cor., xll. 12. - 3 Rom., 1, •:^

dl4 ÉLÉVATIONS SUK LES MYSTÈRES.

mages de nos sens se recule pour ainsi dire quand nous In cherchons : nous n'en pouvons porter la simplicité, et nous n'y revenons qu'a peine et par mille détours. Mais alors on la sentait d'abord; et la première pensée qui venait à l'homme dans tous les ouvrages et dans tous les mouvements qu'il voyait, ou au dedans ou au dehors, c'est que Dieu en était le parfait auteur.

Parla il connaissait son âme comme faite à l'image de Dieu et entièrement pour lui; et au lieu que nous avons tant de peine à la trouver, et que nous la confondons avec toutes les images que ous sens nous apportent, alors on la démêlait d'abord p'avec tout ee qui n'était pas elle.

De cette sorte on connaissait d'abord sa parfaite supériorité au-dessus du corps et l'empire qui lui était donné sur lui : en sorte que tout y devait être dans l'obéissance envers l'âme, comme l'âme le devait être envers Dieu (a).

Une si grande et si droite lumière dans la raison était suivie d'une pareille droiture dans la volonté. Comme on voyait clairement et parfaitement combien Dieu est aimable, et que l'âme n'était empêchée par aucune passion ou prévention de se porter à lui, elle l'aimait parfaitement; et unie par son amour à ce premier être, elle voyait tout au-dessous d'elle, principalement son corps dont elle faisait sans résistance ce qu'elle voulait.

Nous éprouvons encore un reste de cet empire que nous avions sur notre corps. Nous emportons sur lui beaucoup de choses contre la déposition de la machine par la seule force de la volonté. A force de s'appliquer, Tespril demeure détaché des sens, et semble ne communiquer plus avec eux. Combien plus en cet heureux état, sans aucun effort et par la seule force de la raison toujours maîtresse par elle-même, tenait-on en sujétion tout le corps !

Il n'y avait qu'une dépravation volontaire qui pût troubler cette belle économie, et faire perdre à la raison son autorité et son empire. Quand Fhomme s'est retiré de Dieu, Dieu a retiré tous ses dons. La première plaie a été celle de l'ignorance : ces vives lumières nous ont été ôtées : « Nous sommes livrés aux questions* : » tout est mis en doute, jusqu'aux premières vérités : la raison étant devenue si faible par la faute de ia

(a) Manusc. : En Dieu, t Eccle., vil, 30.

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