‹ Elévations sur les mystèresChapitre 64 sur 229 · VII* SEMAINE. — III'' ÉLÉVATION · texte numérisé non relu

VII* SEMAINE. — III'' ÉLÉVATION

volonté, à plus forte raison la volonté, qui avait commis le péché, s'atlaiblit-elle elle-même. Le corps refusa l'obéissance à l'âme qui s'était soustraite à Dieu. Dans le désordre des sens, la honle }ui n'était pas encore connue se fit bientôt sentir: chose étrange! nous l'avons déjà remarqué; mais cette occasion demande qu'on 'epasse encore un moment sur ce triste objet.

Nos premiers parents ne furent pas plutôt tombés dans le péché, qu'ils connurent leur nudité; et contraints de la couvrir d'une ceinture, dont nous avons déjà montré l'usage, ils témoignèrent par là où la révolte et la sédition intérieure ou extérieure s'était mise. « Comment avez-vous connu, » et qui vous a indiqué « que vous étiez nu? « D'où vient que vous vous cachiez « dans l'épaisseur de la forêt *, » pour ne point paraître à mes yeux ? Craignez-vous que je ne trouvasse quelque chose de mal et de déshonnête dans mon ouvrage, moi qui ne puis rien faire que de bon et qui en eflet, en revoyant ce que j'avais fait, en avais loué la bonté? Étrange nouveauté dans l'homme, de trouver en soi quelque chose de honteux? Ce n'est pas l'ouvrage de Dieu, mais le sien et celui de son péché. Et quels yeux craignait-il en se cachant? Ceux de Dieu, ceux de la compagne de son crime et de son supplice, les siens propres. 0 concupiscence naissante, on ne vous reconnaît que trop !

Mais quoi : disons en un mot que c'est de là que nous naissons : tout ce qui naît d'Adam lui est uni de ce côté-là ; enfants de cette révolte, celte révolte est la première chose qui passe en nous avec le sang. Ainsi dès notre origine nos sens sont rebelles : dès le ventre de nos mères, où la raison est plongée et dominée par la chair, notre âme en est l'esclave et accablée de ce poids. Toutes les passions nous dominent tour à tour et souvent toutes ensemble, et môme les plus contraires. Dieu retire de nous les lumières, comme il avait fait à Adam, et plus encore. Aijisi nous sommes frappés de la plaie de l'ignorance et de celle de la concupiscence ; tout le bien, jusqu'au moindre, nous est difficile : tout le mal, quelque grand qu'il soit, a des attraits pour nous.

« Toutes les pensées de l'homme penchaient au mal en tout temps 2. » Pesez ces paroles : « toutes les pensées, » et cellesci : « en tout temps. » Nous ne faisons pas tout le mal, mais

' Gènes. ^ m, 18. — ^ Ibid., v£, 4.

HG- ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈHES.

nous y penchons: il ne manque que les occasions et les objets déterminants; Thomme laissé à lui-môme n'éviterait aucun mal. Ajoutez: « La malice des hommes était grande sur la terre; >> : ajoutez : « Mon esprit ne demeurera pas en l'homme, parce qu'il est chaire » Je l'avais fait pour être spirituel môme dans la chair, parce que l'esprit y dominait : et maintenant il est devenu charnel môme dans l'esprit^, que la chair domine et emporte. Cela commence « dès le ventre de la mère » : Erraverunt ah ulero^. Dieu voit le mal dans sa source, « et il se repent d'avoir fait l'homme *. » L'homme n'était plus que péché dès sa conception : « je suis conçu en iniquité : ma mère m'a conçu en péché*. >» Tout est uni au péché d'Adam, qui passe par le canal de la concupiscence. L'homme livré à la concupiscence la transmit à sa postérité, et ne pouvait faire ses enfants meilleurs que lui. Si tout naît avec la concupiscence, tout naît dans le désordre : tout naît odieux à Dieu : et « nous sommes tous naturellement enfants de colère^. »

IV' ÉLÉVATION

les suites affreuses du péché originel par le chapitre xl de

l'ecclésiastique.

« Il y a une grande affliction, et un joug pesant sur les enfants d'Adam, depuis le jour de leur sortie du sein de leur mère jusqu'au jour de leur sépulture dans le sein de la mère commune ''. » Nos misères commencent avec la vie, et durent jusqu'à la mort : nul ne s'en exempte. Quatre sources intarissables les font couler sur tous les états et dans toute la vie : « les soucis, les terreurs, les agitations d'une espérance » trompeuse, « et enfin le jour de la mort : » les maux qui viennent de ces quatre sources empoisonnent toute la vie : tout en ressent la violence et la pesanteur, « depuis celui qui est assis sur le trône jusqu'à celui qui est abattu à terre et sur la poussière; depuis celui qui est revôtu de pourpre et des plus belles couleurs jusqu'à celui qui est couvert d'une toile grossière et crue : on trouve partout fureur, jalousie, tumulte, incertitude et agitation d'esprit, les menaces d'une mort

1 Gènes., 3.-2 Rom., vu, 14, 15 et seq. — 3 Psal. Lvif, 4. — * Geles., VI, 6. — s Psal. l, 7. — s Eplies., ii, 3. — "^ Eccli., xl, 1 et seq.

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prochaine, les longues et implacables colères, les querelles et les animosités. » Quelle paix parmi tant de furieuses passions? « Elles ne nous laissent pas en repos pendant le sommeil. Dans le silence et la tranquillité de la nuit, dans la couche » où l'on se refait des travaux du jour, on apprend, on expérimente un nouveau genre de trouble. « A peine a-t-on goûté un moment les douceurs d'un premier sommeil; et voilà qu'il se présente » à une imagination échautTée « toutes sortes de fantômes et de monstres, comme si l'on avait été mis en sentinelle » dans une tour. On se trouble dans les visions de son cœur. « On croit être poursuivi par un ennemi furieux, comme dans un jour de combat: on ne se sauve de cette crainte qu'en s'éveillant en sursaut : on s'étonne d'une si vaine terreur, » et d'avoir trouvé tant de périls dans une entière sûreté. On a peine à se remettre d'une si étrange épouvante, et on sent que sans aucun ennemi on se peut faire à soi-même une guerre aussi violente que des bataillons armés. Les songes nous suivent jusqu'en veillant. Qu'est-ce que les terreurs qui nous saisissent sans sujet, si ce n'est un songe effrayant? Mais qu'est-ce que l'ambition et une espérance fallacieuse qui nous mène de travaux en travaux, d'illusion en illusion, et nous rend le jouet des hommes, sinon une autre sorte de songe qui change de vains plaisirs en des tourments effectifs? Que dirai-je des maladies accablantes, « qui inondent sur toute chair, depuis l'homme jusqu'à la bête, et cent fois plus encore sur les pécheurs? » Et où arrive-t-on par tant de maux, et à truelle mort? Laisse-t-on du moins venir la mort doucement et comme naturellement, pour nous être comme une espèce d'asile contre les malheurs de la vie ? Non ; l'on ne voit que des « morts cruelles : dans le combat, dans le sang, Tépée, l'oppression, la famine, la peste, l'accablement, tous les fléaux de Dieu : toutes ces choses ont été créées pour les méchants, et le déluge est venu pour eux. » Mais le déluge des eaux n'est venu qu'une seule lois ; celui des afflictions est perpétuel, et inonde toute la vie dès la naissance.

Après cela peut-on croire que l'enfance soit innocente? 0 Seigneur! « Vous jugez indigne de votre puissance de punir les innocents* : j) pourquoi donc répandez-vous votre colère sur cet

* i^ap., xii. Ib.

enfant qui vient de naître! A qui a-t-il fait tort? De qui a-t-il enlevé les biens? A-l-il corrompu la femme de son prochain? Quel est son crime et pourquoi commencer à l'accabler d'un joug si pesant? Répétons encore: « Un joug pesant sur les enfants*. » Il est enfant d'Adam : voilà son crime. C'est ce qui le fait naître dans l'ignorance et dans la faiblesse ; ce qui lui a mis dans le cœur la source de toutes sortes de mauvais désirs : il ne lui manque que de la force pour les déclarer. Combien faudrat-il le tourmenter pour lui faire apprendre quelque chose? Combien sera-t-il de temps comme un animal? N'est-il pas bien malheureux d'avoir à passer par une longue ignorance à quelques rayons de lumière? « Regardez, disait un saint^, cette enfance laborieuse de quels maux n'est-elle pas opprimée? Parmi quelles vanités, quels tourments, quelles erreurs, et quelles terreurs, prend-elle son accroissement? Et quand on est grand, et même qu'on se consacre à servir Dieu, que de dangereuses tentations, par l'erreur qui nous veut séduire, par la volupté qui nous entraîne, par la douleur et l'ennui qui nous accable, par l'orgueil qui nous enfle! Et qui pourrait expliquer ce joug pesant dont sont accablés les enfants d'Adam; ou croire que sous un Dieu bon, sous un Dieu juste, on dût souffrir tant de maux, si le péché originel n'avait précédé ? »

SUR UN AUTRE PASSAGE, OU EST EXPLIQUÉE LA PESANTEUR DE L'aMB ACCABLÉE d'un CORPS MORTEL.

« Le corps qui se corrompt appesantit l'âme : et cette demeure terrestre rabat l'esprit qui voudrait penser beaucoup, » et s'occuper de beaucoup de soins importants. « Nous trouvons difficile de juger des choses de la terre; et nous trouvons avec peine les choses que nous avons devant les yeux : mais qui pourra pénétrer celles qui sont dans le ciel 3? » C'est pourtant pour celles-là que je suis né. Mais que je suis malheureux ! je veux me retirer en moi-même : je veux m'élever à la contemplation dans un doux recueillement, et aux vérités éternelles : ce corps mortel m'acca-

* Eccli.,XL, 1. — 2 s. August., lib. lY contra JuUan., cap. xvi, n. 83. — 3 Sap.^ 12, 15, 16.

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ble; il émousse toutes mes pensées, toute la vivacité de mon esprit; je retombe dans mes sens; et plongé dans les images dont ils me remplissent, je ne puis retrouver mon cœur qui s'égare, et mon esprit qui se dissipe.

C'est cet état malheureux de l'âme asservie sous la pesanteur du corps, qui a fait penser aux philosophes que le corps était à l'âme un poids accablant, une prison, un supplice semblable à celui que ce tyran faisait soufl'rir à ses ennemis, qu'il attachait tout vivants avec des corps morts à demi pourris. Ainsi, disent ces philosophes, nos âmes vivantes sont attachées à ce corps comme à un cadavre. Ils ne pouvaient concevoir qu'un tel supplice se pût trouver dans un monde gouverné par un Dieu juste, sans quelque péché précédent; et ils donnaient aux âmes une vie hors du corps avant la naissance, où s'abandonnant au péché, elles fussent précipitées des cieux dans cette prison du corps. Voilà ce qu'on pouvait dire, quand on ne connaissait pas la chute du genre humain dans son auteur. Les mêmes philosophes se plaignaient encore contre la nature, comme étant non pas une bonne mère, mais une marâtre injuste, qui nous avait formés avec un corps nu, fragile, infirme et mortel, et un esprit faible à porter les travaux, aisé à troubler par les terreurs, inquiet dans les douleurs et enclin aux cupidités les plus déréglées. De dures expériences ont fait connaître à ces philosophes le joug pesant des enfants d'Adam; et sans en savoir la cause, ils en sentaient les effets. Adorons donc ce Dieu qui nous en révèle les principes : adorons les règles sévères de sa justice, et aquiesçons en tremblant à la rigoureuse sentence du ciel.

VP ÉLÉVATION.

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