‹ Élie de Saint Gille: chanson de gesteChapitre 45 sur 55 · C i> ajoutent : le roi · texte numérisé non relu

C i> ajoutent : le roi

LA SAGA d'Eue 147

« Excellent chevalier, douce {leur de belle jeunesse, n^oublie pas mon amour, quand tu frAppeji^as avec ta lance, et ne redoute pas les menaces et le verbiage du vieux Jubien ! Mais il a un si bon c^eyal l il court plus vite dans les montagnes, sur les rochers et dans les pays montueus^ que les plus rapides destriers de nos gens sur le terrain plat. Aucun lévrier ne peut courir assez vite pour le suivr^. Ce cheval se nomme Prinsaut * d'Aragçn, et il est si intrépide, qu'il ne ressent aucune frayeur en allant au combat. Quand il se trouve dans une grande mêlée, il frappe avec ses pieds et avec ses jambes, de sorte qu'aucun homme touché par ses sabots n'en revient vivant ; il mord aussi avec ses dents et il déchire comme un loup et ^ un lion. » Quand la jeune fille eut dit cela, le petit Galopin s'élança, et gesticula de joie avec ses deux mains, et dit : « Sire Élie, par ma foi, sire, aujourd'hui il nous ^ faut être gais et joyeux et ne rien craindre. Ayez soin d'avoir un bon équipement : je vous procurerai certainement ce cheval, à qui que cela déplaise; j»

(LIV) « Par Mahon, sire comte » dit la jeune fille, « ce cheval ' est excellent^ et c'est une grande aide dans le combat. Il a encore un autre usage dont il faut le louer beaucoup : il jette à terre tout cavalier qui n'a pas appris à bien monter à cheval ou à porter les armes; aussi aucun mauvais chevalier ne peut-il le monter et il se choisit ainsi toujours les meilleurs cavaliers. » Galopin ^ va son chemin, il ne veut ni compagnon ni camarade ; il ne s'arrêta pas avant d'arriver à la tente de ^ Jubien ; il le trouva dehors, et le salua gracieusement et à la manière païenne : «Mahon, » dit-il, « qui garde tout, et qui gouverne le monde entier, protège ^ et honore ? Jubien à la barbe blanche! » ce Bien puissc-t-il t 'arriver, ami! » dit celui-ci; « qui es-tu? et •

■ i, B D Primsamt. — 2. C Z) ou. — 3. C B D il vous faut. — 4.CBD tout seul. •— 5. C B D du roi. — 6. C B /) te protège. '— j, C B ajoutent ; le roi. —• 8. C B D ou.

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de quel pays? »€ Sire, » dit le larron, t d'Alexandrie; je sais un riche marchand ; et je conduisais ici un riche vaisseau de marchandises ; vous n'en avez jamais vu de plus beau ; et j'amenais ici dix chevaux de guerre et dix ' mulets, les montures les plus commodes, que vous envoyait votre frère qui gouverne tout le pays d'Alexandrie et qui vous aime par dessus tout ; mais le roi Macabre m'a pris les chevaux et les mulets et a fait briser en deux et brûler mon vaisseau, en honte de vous, car il avait appris que vous vous prépariez à venir ici contre lui avec une nombreuse armée. Maintenant c'est un grand chagrin pour moi et pour vous un grand dommage que j'aie été volé, car il me semble que vous n'avez pas de si bon cheval que ceux qu'il m'a enlevés; il m'a tué tous mes matelots, mais j'ai réussi â m'enfuir. Je suis venu ici me plaindre de mes malheurs et de votre honte, afin que vous preniez vengeance de lui par un châtiment convenable.» Quand' Jubien entendit ce qu'il lui disait, il se mit la main sur la tête et jura : « Ainsi puissé-je conserver cette tête, » dit-il, « comme je te ferai rendre vingt pour un de ce qu'il t'a pris, et te ferai construire à ses frais un vaisseau aussi beau, avant que cette armée s'éloigne de ^ ville. »

,(LV) 4 Sire, » dit le larron ; « je ne me chagrinais pas de l'argent que j'ai perdu; mais mon seul chagrin est qu'il vous ait pris ces chevaux, si bons que jamais pareils n'ont été en votre possession. » « Ami, » dit Jubien, < ne te soucie pas des chevaux ! quand tu aurais amené mille destriers ensemble, des meilleurs que tu aies vus ou entendu vanter, j'en aï un que je ne voudrais pas donner et échanger contre eux tous ' ; et tu vas à l'instant venir le voir : il ne faut pas plus longtemps tarder. » Le roi le prit

I. D vingt; B cinq. — 2. C JD ajoutent : le roi. — 3. C ajoute : et si tu m'offrais tout Tor d'Arabie, )e ne voudrais pas vendre ce cheval.

alors par la main et le conduisit vers le cheval. L'écurie était tellement disposée pour la commodité du cheval, qu'il était attaché avec une chaîne d'or, qui lui prenait la tête; sept païens le gardaient, et portaient tous leurs épées ' : si un homme' vivant était assez téméraire pour mettre les mains sur le cheval % ils le tuaient aussitôt. Jubien ' prit alors la bride de son cheval ; sa tête et ses pieds étaient plus * blancs que neige, et sa crinière tout entière était jaune comme les plus beaux cheveux de femme, toute tressée en belles nattes et ornée de galons d'or. « Dis-moi, ami, » dit Jubien, <i tes chevaux étaient-ils aussi beaux? » « Non, sire, » dit-il, « jamais je n'ai vu un autre cheval semblable à celui-ci; jamais je n'en ai vu si convenablement soigné! » Puis il dit tout bas entre ses dents: « O toi, mon noble seigneur Élie, mon brave chevalier, si^ je puis venir à bout de ceci, tu pourras dire en vérité que jamais roi de France n'a eu pareil cheval. Mais ce cheval a sûre garde et trop forte défense. Que Dieu m*aide, car je vais tenter la chose, quoi quMl doive en résulter pour moi. »

(LVl) Dès que le larron ^ eut vu le cheval, il ne pensa qu'au moyen de pénétrer auprès de lui. Quand on se fut rassasié à la table du roi, toute la suite s*en alla dormir, et quand toute l'armée fut plongée dans le sommeil, Galopin se leva, sans prendre aucun compagnon avec lui. Tout le monde dormait tranquille, car il ne pouvait venir à l'esprit de personne qu'il pût s'agir d'autre chose que de repos ? au milieu d^une si grande et si terrible armée. Galopin arriva donc à l'écurie oti était le cheval; et il avait soigneusement fait attention à la porte et à la fermeture de la porte, quand le roi l'avait conduit là ; et

i. C B D tirées. — 2, C B D sur lui. — 3. C B Le roi Juben ; D Le roi. — 4. C -B D blancs comme. — b. D veuille Dieu qu'Élie ait ce cheval, car alors il ne [lui] arriverait pas dommage. — 6, C B Galopin. — 7. JD sécurité; B C ajoutent ; et sécurité.

ibo LA SAGA d'ÉLIE

quand il entra, le cheval qui ne le connaissait pas s*efiraya fort, et se montra terrible, et leva haut son pied et pensa le frapper. Comme un de ses gardiens qui s^était éveillé le premier, se levait, il fut atteint par le coup, et le coup Tatteignit si fort qu'il ne remua plus jamais. Quand il fut tombé, Galopin saisit Tépée qui avait glissé de sa main, et tua tous ceux qui étaient là, sans qu'aucun d eux pût dire un mot '. Puis il s'avança vers le cheval et voulut le saisir; mais le cheval le mordit, et l'attira à lui, et le leva en l'air et le jeta au loin de telle sorte qu'il tomba à terre presque mort. Galopin s'enfuit alors, et n'osait plus rapprocher. Lorsqu'il eut saisi l'épée qui lui était échappée, il alla vers le cheval et lui assena avec le pommeau quatre forts coups' et dompta tout son orgueil ; et le cheval commença à se calmer, et Galopin lui mit la bride, enleva la chaîne d'or de sa tête et prit la selle qui était là et la mit sur le dos

I. La phrase depuis 8*eftraya est remplacée dans C B par : xnaîs tous les gardiens dormaient; alors Galopin arracha l'épée de la main de Tun d'eux, et assena au même le coup de la mort et ainsi Tun après Tautre, jusqu'à ce qu'ils fussent tous morts. — 2, C B ajoutent: [Le cheval] s'agita terriblement et leva le pied et assena à Galopin un coup si fort qu*il tomba loin à terre. Galopin bondit et vint de nouveau au cheval et veut le saisir. Mais le cheval le prit et l'attira à lui [B il le saisit] avec les dents, et saisit [B tellement] presque tout ensemble sa chair et ses vêtements [B ses vêtements et sa chair] ; et l'attira à lui et le jeta [B jette] en l'air si haut et si violemment que Galopin en reçut presque un coup funeste au toit de la maison. Mais il fit une chute si forte et si pesante sur le pavé, qu'il resta à terre privé de sentiment et presque mort, et quand Galopin arriva à se tenir sur ses pieds, il pensa à fiiir, comme il le fit aussitôt ; et il ne s'aventura pas auprès [B ne s*aventurant nulle part dans le voisinage] ; et comme il sortait de la maison, il pensa que c'était grande honte [B et ignominie] de ne pouvoir dompter un cheval ; et il pensa que cette impuissance ne passerait jamais. Il rentra de nouveau dans la maison; et prit [B ramassa] uneépée etl'enfonçadansle fourreau et l'attacha soigneusement [B fortement] ; il la saisit d'une main par le pommeau et de l'autre un peu plus loin ; puis il la brandit au-dessus de sa tête et en assena quatre coups au cheval.

du cheval, et chaussa 1 etrier, et sauta en selle. Quand le cheval commença à courir, Galopin tomba aussitôt à terre, et le cheval allait lui passer en courant sur le cou et la tête, quand, tout courroucé. Galopin le saisit par les rênes et Temmena au plus vite avec lui ; et il maudit Tâme qui dans son enfance l'avait si mal élevé qu'il ne pouvait pas monter à cheval et ne le pourrait jamais.

(LVII) Galopin cependant s'en va, et il a le cheval avec lui. Jubien dort d'un sommeil qui lui sera fatal : devant son lit pend son épée au pommeau d'or. Galopin attacha le cheval, et se hâta vers la tente; et quand il arriva au lit de Jubien dormant, il saisit aussitôt Tépée et se la pendit à l'épaule; puis il tira l'épéc plus d'à moitié, et il lui vint 'à l'esprit de tuer Jubien ; mais il ne lui sembla pas bien de le tuer pendant son sommeil, et il le laissa dormir en paix; il s'en alla avec le cheval et l'épée; et avant que le seigneur Élie fût éveillé, le cheval qu'il désirait si fort posséder était arrivé.

(LVIII) La nuit était passée et le jour levé ; et il y eut grand bruit dans l'armée de Jubien, quand les gens ' s'aperçurent de l'absence du cheval, et ils coururent à la tente de Jubien avec cette nouvelle, et un païen lui dit : « Par ma foi, sire roi, tu dois. être bien courroucé et affligé! tu ne peux jamais plus . faire seller Prinsaut d*Ara- ^n ! » t Mahon puissant f » dit le roi, « qui m'a fait ce grand tort ? »a Ainsi puissé-je jouir delavie! » dit le païen, a c'est le méchant gredin qui vint ici hier soir. Il n'a jamais été marchand ni messager d'autres pays ; c'est bien plutôt un mauvais larron et un traître espion, qui sait bien inventer mensonges et folies. Et il vous a volé aussi l'épée que le roi Gigant de Valterne vous avait donnée le jour que tu fis préparer un grand festin, et que Mahomet fut porté là-haut au sommet des rochers et

I, C D Us.

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offert à l'adoration. Avise maintenant an plus tôt, et prends un autre destrier, car le moment du combat approche, si tu veux obtenir la jeune fille ! »

(LIX) « Seigneurs, ji dit Jubien, « je suis en grand souci et chagrin, honte et outrage, d'avoir perdu mon cheval. Cetait la plus grande force de ma valeur et de ma chevalerie, et cela ira mal pour moi, si ' Macabre s'en aperçoit ; aussi faut-il m'armer avant qu'il ne s'en aperçoive. » Alors quatre rois païens le revêtirent de sa brogne; le roi Mal* dras de Sorfreynt lui ceignit l'épéci et le roi Jodoan de Valdune lui amena un cheval ; et quand il fut monté sur le cheval, il quitta aussitôt l'armée pour se diriger vers les prairies au pied de Sobrie. Quand il y fut arrivé, il cria à haute voix ' : < Méchant Macabre » dit-il, « oti es-tu avec tes vantardises? Viens au plus vite et combats avec moi ; je t'ai attendu tout le jour; mais si tu as peur de combattre, livre-moi ta fille, la plus belle de toutes les femmes ! »

(LX) Je veux vous conter maintenant de Rosamonde la courtoise et d'Élie le bon chevalier, comment elle lui mit son armure. Elle le revêtit d'une brogne éprouvée, que Pharaon, le roi de Biterne, avait possédée ^; puis elle lui attacha ferme son heaume d'acier, si bon que personne n'en pourrait chercher de meilleur. Ce heaume fut perdu par Paris, le roi de Troie, qui enleva la reine Hélène de Grèce, le jour oti le roi Ménélas 4 le renversa de sa selle et lui trancha la tête à cause de sa belle femme que Paris avait enlevée par ruse ; et Troie tout entière fut détruite et complètement ruinée et désertée. Quand le heaume fut attaché et bien fermé. Galopin vint et lui offrit Fépée de la main droite : « Courtois seigneur^ » dit-il, <c prends cette ^ée I jamais roi ne fut qui en eût une plus éprouvée ; et

I. C B 2> 81 le roi. -r 2, C B D ajoutent : et dit.— 3. C ajoute : elle était brillante comme de l'argent, et faite de forts anneaux réunis ensemble. — 4. A Menelans; BD Menelaus; C Menelais.

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maintenant, sire, ceignez-vous cette épée au côté gauche, et je prie Dieu en même temps qu'il vous donne avec l'épée la force, la bravoure et la victoire.» Puis il alla à Prinsaut du château d'Aragon, et le lui amena avec tout le harnachement et la bride. Quand sire Élie aperçut le cheval, il embrassa Galopin » plus de cent fois, et ainsi joyeux * il sauta aussitôt de terre en selle. Prinsaut s'élança aussitôt en avant sous lui, mais le comte ' le retint, et le fit retourner, et dit à Rosamonde : « Nous allons nous mettre en route à présent, demoiselle ; le moment et le jour sont venus, où je vais vous venger de Jubien et abattre son arrogance, si je puis le rencontrer, d Élie est si bien pourvu de cheval et d'armes que tout va à son gré : bon heaume, bonne brogne, excellente épée et cheval très rapide.

(LXI) Cependant Jubien est au dehors dans les prairies et l'attend, et crie à haute voix : « Que fais-tu, Macabre, traître rusé et perfide? Viens ici, si tu Tosesîje te propose urt combat singulier, ou envoie moi ta fille, ou Caïfas ton fils, ou Jossé ton champion 4. Qui vienne d'entre eux, il ne pourra jamais retourner, car il laissera ici sa vie et ses membres, sache-le pour sûr. » Quand le roi entendit ses paroles, il devint presque fou de colère et de dépit ; il appela un païen à lui r « Âmi, i» dit-il, « va vite trouver Rosamonde ^] elle a dit quelle procurerait un chevalier qui la défendrait contre Jubien et combattrait ici en champ. Mais si elle n a pas fourni celui qui doit la défendre, alors certainement nous la livrerons à Jubien. » Celui-ci répondit : « Je ferai volontiers ce que vous dites. » Comme ils ^ parlaient ainsi, Élie au même moment en-

i,B C et le remercia avec grande joie. — 2. Z) ajoute : il remercia bien Galopin pour sa peine. — 3.,C B D Élie. — 4. C ajoute : ou le perfide Malpriant ; D : ou Màlpriant, l'amant de ta fille. •— 5. £ Rosamonde, ma fille ; D ma fille. — 6. C B Z> le roi eut dit cela.

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tra i cheval dans la $alle et la parcourut au galop et fit tourner son cheval en parfait cavalier, et le fit arrêter court au milieu du pavé'. Quand les paiens le virent, ils eurent tous grande peur ; le roi pensait que ni lui ni aucun, autre ne pouvait espérer vivre, car il craignait qu'Élie ne le tuât ainsi que tous ceux qui étaient dans la salle ; et le rpi jura devant ceux qui se tenaient à ses côtés que bien fpu est celui qui se fie à ' une femme. Mais Rosamonde savait mieux ce qu'elle avait fait, car celui-là doit la défendre, et vaincre sûrement ses ennemis.

(LXXII) ^lors la jeune fille dit : « Sire père, vous et tous les païens, vous m'avez engagé votre foi que ce Franc, partout où vous pourriez le prot^er, serait en pleine paix. Maintenant tenez votre engagement ^, que vos paroles ne passent pas pour fausses 1 » Alors ils ouvrirent devant lui la porte de la ville, et il sortit à cheval. Tout le peuple, beaucoup de centaines de païens, courut aux créneaux du château, pour voir leur combat. Le roi et 4 Jossé et Caïfas et Malpriant et Rosamonde étaient là aux créneaux ; et lorsqu'Élie fut arrivé hors de la ville^ il re- ^ - , garda derrière lui, et quand il aperçut Rosamonde, il lui sourit d'un sourire plein d amour, et il éprouva la vitesse de son cheval, et galopa tout le long des prairies; et le cheval se montra excellent et très rapide, et Caïfas qui était auprès du roi dans la plus haute tour, dit : « Par Mahon, sire roi, tu viens démontrer ^ ici très grande folie, en laissant ce Franc aller à ce combat ! Maintenant il nous est échappé et il va s enfuir. Mais, le pis à mon sens, c'est ma sœur qu'il a déshonorée : pendant quatre jours elle Ta caché et elle la eu dans son lit. Par le puissant Mahon, qui est le maître de tout, si toi, sire roi, et nos autres hom-

i^ CBD ajoutent : de la salle.— 2. D aux paroles d'une femme ; C B aux paroles des femmes. — 3, BD vos paroles. — 4. CB et son fils, José; D et son fils Caîphas. •— 5. CB D une grande folie.

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mes le voulez ', nous la brûlerons vive tout de suite, sans qu'il y ait aucun répit. » Quand Rosamonde eut entendu ses paroles, elle se courrouça fort : « Par ma foi, » dît-elle, « tu es le plus mauvais traître et le plus vil débauché et le plus grand menteur du monde, car tu as dis mensonge de moi > ; ce chevalier est un héros bien meilleur que toi et bien plus courageux. Misérable couard, » dit- elle, « c'est à toi qu'était proposé ce combat, et tu n'as pas osé le mener à bonne fin ; il sort maintenant pour combattre pour toi ; mais, par Mahon qui nous garde, si le roi et nos païens veulent avoir foi en mon conseil 3, jamais tu ne gouverneras le royaume, à cause de ta lâcheté pitoyable. » Quand Caïfas eut entendu cela, il la frappa de son poing avec toute sa force sur les dents, de sorte que ses lèvres se fendirent et que le sang en jaillit tout autour. Mais c'est bien imprudemment qu*il a porté les mains sur elle, car à cause du coup qu'il lui a assené, il sera frappé de mort encore avant ce soir.

(LXIII) Élie est arrivé au champ en face de Jubien, et s^arréte. Quand Jubien le vit, il reconnut aussitôt le cheval, s'approcha de lui quelque peu et lui dit amicalement : « Qui es-tu, chevalier? et qui t'a donné ce cheval? Il n'a jamais été mon ami, celui qui l'a mis 4 en ta possession. Ta belle jeunesse est venue ici d'une façon Uen imprévoyante, car elle va bientôt mourir. Je pense, » dit-il, c que Mahon est quelque peu fâché contre moi, car il a permis à Macabre de me tromper. Il m'a envoyé un méchant homme qui m'a débité des mensonges et des paroles trompeuses; si je l'avais su, je l'aurais fidt pendre et brûler ensuite sur un bûcher. Maintenant, pour

I. C B D ajoutent : comme moi. — 2. C B tu mens maintenant un mensonge abominable; D maintenant tu mens un mensonge odieux et infâme. — 3. C B /> veulent comme moi. -* 4. C B Z> te l'a donné.

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ce qui touche ce combet, je te céderai, et donne-moi mon cheval. Ta m'accompagneras i Damas, ma capitale, et je te ferai écbanson ': tu me verseras le vin et jeté donnerai pour suite quatre cents païens ; et de plus tu auras un empire. >« Par ma foi, » dit Élie, € tu exprimes une folle intention ! Je suis un chevalier vassal de France, et je veux rester svpc ce roi ; il a une fille qui ce matin m'a donné ce cheval,* et ce serait un ' bonheur si je réussissais à te faire tomber, car alors je posséderai son amour si fortement qu'elle n'aura jamais d'autre ami. » Quand Jubien l'entendit, il pensa devenir fou ^ : « Méchant fils de putain, » dit'ily « vagabond de basse naissance, es-tu donc si insolent, chrétien «, que tu oses t'avancer et combattre contre moi|? Par Mahon, » dit-il, a et par tous les dieux en qui nous croyons, je ne serai jamais joyeux, aussi longtemps que je te verrai vivant! ^ »

(LXIV) Aussitôt qu'il sut qu'il était chrétien, il ^ poussa son cheval, et porta à Élie de grands coups sur son heaume. Mais sire Élie était un brave chevalier très exercé aux armes : il ne fléchit { pas devant lui; au contraire, aussi- • tôt que |le cheval eut dépassé son adversaire, il le fit retourner ; et quand ils se rencontrèrent pour la seconde fois, avec un choc très dur, Élie lui transperça son écu, sa brogne et le corps même, et la lance s'enfonça si bien qu'il le lança loin de son cheval ; et quand il laissa échapper sa lance, Élie courut à lui, et lui tourna la tête vers la terre, tellement que son heaume fut fortement enfoncé dans le sable et que son cou ^ fut presque brisé. Alors Prinsaut d'Aragon, sur lequel Élie était monté, bondit et voulut aussitôt avec les pieds l'écraser à mort. Mais Élie le retint avec les rênes. Gondracle de Clis cria au roi Malinge

i, C B D mon échanson. ~ 2. C B D ajoutent: grand. ' 3. C B D ajoutent : et dit. — 4. C fi Z> et si impertinent. — 5. C 5 bien portant et vivant; D bien portant.-— 6. C B Et là«dessus aussitôt il ; D En même temps il. ~ 7. BD l'os du cou.

LA SAGA d'Eue 167

et au vieux Onebras et au joyeux Sdbras : « Par Mahon, pafenSy n dit-il, « cet homme est enragé! jamais jusqu'ici notre maître ne rencontra pareil chevalier. Je ne sais qui il est, mais il s'entend merveilleusement bien à monter à cheval ; il a renversé notre maître de sa lance, et ce Prinsaut d'Aragon qu'il monte veut le tuer. Armons* nous le plus vite possible, et venons en aide à notre maître, car il en a grand besoin !» Et maintenant Dieu protège sire Élie, car toute Tarmée de Jubien le menace de lui trancher la tête.

l^^ w Jubien fut aflBigé quant il se vit tombé de cheval et si mal descendu ; et il vit alors que Prinsaut voulait l'écraser avec ses pieds et l'aurait mis volontiers à mort. {( Ho! bon cheval arabe, » dit Jubien, < tu me fais bien aujourd'hui de grandes menaces, et tu veux me donner la mort ! je t'ai gardé pendant de longs jours, et je t*ai magnifiquement vêtu dans ton écurie; je ne souffrais aucun autre être vivant dans la demeure oti tu étaisy et maintenant tu veux me rendre une dure récompense, en me voulant tuer et déchirer * mes membres en les foulant aux pieds! Et toi, chevalier, » dit-il, a écoute mes paroles pour l'amour de ta foi : donne^ moi mon cheval dont je suis tombé, et si tu me fais tomber une seconde fois^ tu feras une action renommée! » « Volontiers, » dit Éiie ; « je le ferai pour ma foi et pour ma prouesse 1 » Alors Jubien tira son épée, courut «us à Élie et le frappa des deux mains sur son heaume, tranchant les feuilles et les courroies, de sorte (|u'il roula au loin dans la plaine. < Par ma foi, » dit Elie, « tu as une bonne^épée ! mais j'en ai une autre, et nous ' allons essayer maintenant si elle peut ^ f endommager en quelque endroit ! » Et il tira son épée et frappa Jubien là où le heaume et la brogne se joignent, de façon que sa

i, C B D me fouler aux pieds. ~- 2. C B Z> tu vas maintenant reconnaître si. — 3. C elle peut couper.

I&8 LA SAGA d'Eue

tête roula au loin dans la prairie. Quand Rosamonde vit cela, elle cria •' à Caifas : « Fou sans courage , » dit* elle, « tu peux voir maintenant ce dont ce Franc est capable. Plût à Dieu, qui gouverne le monde tout entier, que tu fusses armé là dans la plaine auprès de ' sire Élie et qu^il sût combien honteusement tu m*as traitée ! Il aurait ' bientôt éteint ton arrogance et t^aurait toi-même ignominieusement rabaissé ; mais je le jure par la foi que ^ nous professons, s'il veut avoir mon amitié, avant que ce jour ne prenne fin, tu paieras cher le violent coup que tu m'as donné ! »

(LX VI) Quand Élie eut tué le roi Jubien de Baudas, il prit aussitôt le cheval de celui-ci par les rênes, pensant retour* ner àSobrie; et comme il chevauchait, il regarda devant lui et aperçut sept païens armés qui montaient de la val* lée ; et quand il les vit, il appela ^ Dieu à son aidie de tout son cœur, et il tourna contre eux son cheval rapide, et, à celui qui ^ marchait en tête, il donna si lourde paie que jamais dans la suite il n*en demanda plus. Au second assaut, il en renversa deux de cheval, tous deux blessés et hors de combat. Puis il tira son épéc et frappa Tanabraz sur son heaume de telle sorte que Tépée resta enfoncée dans l'épaule, et jamais plus il ne put prononcer une bonne parole. Mais Kareld d^Alfatt s'écria à haute voix: « ParMahon, païens, c'est le fils de Letifer de la roche de Garas ; il a tué Faraon et Mars ! S'il s'empare de nous, nous recevrons tous la mort M » Et alors s'enfuirent Selebrant et Jonatré. Mais Élie était monté sur le bon cheval, qui était plus vite qu'un épervier, et il les poursuivit jusqu'à leurs tentes. Selebrant fut le premier qu'il rattrq>a : Élie le trans^

i, C B crie.^ 2. B D de> lui.— 3. C B U t'aurait bientôt coupé la tête et je le jure. — 4. C que nous avons; D que j'ai. — 5. CBD appelle. — 6. C B D qu'il rencontra le premier. — .7. CB ajoutent: maintenant enfuyons-nous aussi vite que possible.

LA ^AGA D^ÉLIE îbg

perça ' départ en part et blessa le cheral à tnbrt. Aussitôt que le faucon de > Jubien, qui était attaché avec une chaîne d'or auprès de sa tente, eut aperçu Prinsaut ', il voulut voler vers lui, car il reconnaissait le cheval et croyait que Jubien le montait ; mais il n'y put réussir, parce que la chaîne le retenait. Quand Élie le vit, il s^approcha de lui et le prit sur son poing, car il Savait la ma-^ niére courtoise de prendre les faucons « et il dit : « Cet oiseau, je le donnerai à demoiselle Rosamonde, qui ce matin m*a refait chevalier. »

[LXVII) Élie revient, qui sait si bieti combattre à cheval et 66 débarrasser de la foule des païens ; il portait le faucon sur son poing gauche et son épée nue dans sa main ^ droite. De toute cette immense armée, personne n'était assez audacieux et puissant pour oser y trouver à dire ou seulement pour prétendre qu'il avait mal fait. Lorsqu'il fut sorti du jardin, et qu'il eut passé la porte de la ville, et qu'il arriva à la porte de la salle, il rencontra la jeune fille et lui dit : « Voici, belle *, un présent qui convient à tes façons courtoises I » Mais elle était courroucée et colère, et elle iie lui répondit rien. Mais Galopin vint à lui et lui dit ce qui s'était passé : « Par ma foi, sire Élie, » dit-il, <c vous pouvez être mécontent : Caïfas lui a fait grande honte à cause de vous ; il la frappée jusqu'au sang. Si tu ne la venges pas, tu n'es pas digne d'être chevalier. »

(LXVIII) Quand Élie entendit cela, il entra en colère et courroux, et monta dans la salle avec son épée nue ; et quand il vit

Caïfas, il poussa vers lui, et lui abattit la main droite de*

I. C B le frappa sur la tête et le heaume [et ajouté par B\ la tête [et perça en entier ajouté par B] le corps et la selle et en deux [dans B] le cheyal en deux morceaux [B au milieu] ; D il le frappa sur le heaume et le perça en bas jusqu'à Tépaule et aussi la selle et le cheval en deux et il tomba complètement mort à terre.— 2. C D du rôî Juben. — 3. C D le cheval Pr. — - 4. B Z> oiseaux. — 5. D belle demoiselle ; B demoiselle.

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pois le haut de l'épaule, et le marqua de telle façon qu'il ae put îamais monter à cheval ou être chevalier. Cependant les païens courent aux armes, et Macabre dit â haute voix : « Sire Éiie , ne t'occupe plus de cette querelle. Prends ici mon serment : par la foi que je dois à Mahon, tu ' peux être en paix et tu ne dois craindre d'autres maux que ceux que nous subirons ensemble, n tu veux te fier à moi dans ces circonstances. » c Par ma foi^ i> dit Elle, « volontiers, comme vous le voulez, sire roi f » Et il s'en alla déposer son équipement '. Les païens virent le > comte très courroucé, qui portait à la main sa terrible épée ; de toute leur troupe aucun ne fut assez téméraire que d'oser lui dire quelque chose, excepté Macabre ' et Jossé, qui « lui avaient engagé leur foi qu'il pouvait se considérer comme en sûreté. Là-dessus il alla dans l'appartement de Rosamonde, enleva son armure et ôta le heaume de sa tête ; Galopin prit sa brogne et la jeune .fille saisit l'épée. Le fourreau et la courroie de répée étaient complètement ornés d'or pur et parsemés de pierres précieuses. Alors la jeune fille entoura le cou d'Élie de ses deux mains et dit : « Sire Élie de France, la grande force et le grand courage vous ont été octroyés dans une heureuse mesure; jamais avant vous je n'ai vu de chevalier porter si bien ses armes de guerre. Le jour et le moment sont venus maintenant, oii tu dois me recevoir comme légitime femme; cela ne doit pas être retardé plus longtemps ! 9 a Tais-toi % demoiselle, » dit-il, < cela ne peut pas être. Tues païenne et tu crois aux lois de Fabrin, et tu te courbes devant les idoles de bois de Mahon et de Tervagant; or, quand on me donnerait pette grande vallée pleine d'or pur, )e ne croirais jamais en eux. Mais plutôt accomplissons un projet qui m'est

I. C B D que personne ne te fera tort. — 2. C B D Élie. — 3. C le roi Makabret; D le roi même; B un roi. — 4. C B Z) qui avaient à lui engagé leur foi» *- 5. C B D Non.

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venu à l'esprit : prenons suffisamment d'or et d'argent et toute espèce d'objets de prix, et des vivres suffisants pour deux mois, ce n'est pas nécessaire pour plus longtemps, et nous nous rendrons dans la plus haute et la plus forte tour, et nous demeurerons là.

Nous ' chercherons un * homme fidèle et nous l'enverrons vers mes gens pour avoir secours. Et alors viendra ici Julien, le duc de la ville de Saint-Gilles, et avec lui Guillaume d*Orange et une foule des meilleurs chevaliers ; et nous conquerrons toute la contrée, et tu seras baptisée et faite chrétienne, i c Volontiers^ » dit la jeune fille, oc si tu donnes à tes paroles plus de force par un serment sur ta foi. » Ils parlaient ainsi; mais ils n^étaient pas à la fin, car voilà leurs tribulations qui se renouvel* lent. Mais comment Élie sortit de tous ces embarras, et comment il revint en France avec Rosamonde, ce n'est pas écrit dans ce livre. L'abbé Robert a traduit, et le roi Hakon, fils du roi Hakon, a fait faire ce livre norvégien pour votre divertissement. Et maintenant que Dieu donne à celui qui traduisit ce livre et récrivit, gratiam en ce monde, et dans son royaume, sanctorum gloriam! Amen ^!

I. Le texte français et la saga ne concordent plus à partir d*ici, — 2. C B D un messager. — 3. Ici finit le ms. A,

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Or tou te l'arma qui avait suivi le roi Jubien s*en va et retourne dans ses foyers vers Damas ; maisÉlieet Rosamonde se tenaient dans la plus haute tour de Sobrie, et prirent la résolution d*ezpédier Galopin. Demoiselle Rosamonde fait équiper un vaisseau à Pinsu de son père; elle choisit pour cela les amis qu'elle savait lui être fidèles et qui déjà avaient voyagé. Dans une anse cachée, elle fait équiper et bien garnir le vaisseau, et le remplit d*hommes d'élite. Alors Élie écrit une lettre et renvoie à son cher père et lui raconte ses voyages; il prie en même temps son père de lui envoyer de nombreux vaisseaux avec des hommes braves et bien armés. En même temps, il envoie à la hâte une lettre à sire Guillaume, à Bernard et à Ernaud, les priant de lui venir en aide, car il se trouve sous une surveillance si sévère qu'il ne peut s'échapper en aucune façon sans leur aide et leur assistance. Galopin part donc sur mer avec son vaisseau, il a un vent favorable ; il arriva en Francet tout près du lieu oti résidait le duc. Aussi Galopin lui fait au plus tôt une visite, lui apportant la lettre et le message du jeune Élie, et racontant en outre toutes les aventures des voyages d*Éiie, depuis le jour où il partit à cheval de la cour de son père, jusqu'au moment « oh nous nous sommes séparés, » dit Galopin. Le duc alors se courrouce et s*af9ige, et est en même temps content ; content de ce qu'Élie vit, mais affligé et courroucé de ce qu'il est retenu par les païens. La mère d'Élie et ^ sa sœur pleurèrent douloureusement. Toute la suite était affligée ; mais aussi^ d'un autre côté, il semblait bon au duc de savoir

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