‹ Élie de Saint Gille: chanson de gesteChapitre 44 sur 55 · Ici finit le fragment F. — 5. car rien manque dans C B D · texte numérisé non relu

Ici finit le fragment F. — 5. car rien manque dans C B D

— 6. car je n'ai plus force est remplacé dans C B Dpar: prends soin maintenant de ta vie [D aide-toi bien], car ma vie ne vaut plus rien.

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plutdt tuer que de tous abandonner ainsi malheureux et sans soins. »

(XXXVI) Quand la nuit fut passée et que le jour parut, les païens sautèrent sur leurs chevaux, les maudits fils de chiens; et les voilà qui menacent Élie, voulant le prendre pour le mutiler ou le tuer. Mais Rosamonde s'était levée de bonne heure ' ; elle entendit chanter aux petits oiseaux leur douce chanson qui salue le jour, et elle pensa aussitôt à la douceur de l'amour, et elle dit : c O Mahon, mon seigneur magnifique, tu es si fort et si puissant que tu fais pousser à 1 arbre ses feuilles, ses fleurs et ses fruits : délivre mon Franc des mains des méchants princes païens, qu'ils ne le tuent ni ne le blessent! » Quand elle eut parlé ainsi, elle regarda en bas au pied de la tour, dans la prairie, et vitËlie qui gisait dans le verger sous la tour. Pendant ce temps les Francs qui étaient en prison plaignaient et déploraient sans cesse le triste sort d'Élie. Entendant leurs paroles de compassion, Galopin alla dans leur direction et écouta attentivement, et ensuite prit Élie, le mit sur son dos et voulut l'emporter avec lui. La jeune fille alors lui dit de la tour : c< Ami, petit compagnon, dépose le bon. chevalier que tu portes sur ton dos ; si tu remportes plus loin, ce sera folie, car devant toi se tiennent trente païens, et il n'en est pas un d'entre eux qui n'ait hache ou lance, bâton ou pierre; et ils sont postés là depuis hier soir, et toute la nuit ils vous ont gardés pour vous empêcher de fuir, car tel est l'ordre qu'ils avaient.

« Bon ami, » dit*elle, « petit compagnon, écoute mon conseil et suis-le. Dépose- le doucement de ton dos; je le recevrai ' et apprendrai ses aventures ; jamais je ne fus l'amie de ceux qui Tout traité ainsi-, n

(XXXVII) Elle sortit alors de sa chambre à coucher, et ne prit

i,C B ajoutent : et monta sur le balcon. — 3. C ^ Z> je lui par- ' lerai et.

LA SAGA O^ÉLIE îSy

avec elle aucun compagnon. Elle était vêtue d^un bliaut de la plus belle étoffe de soie à fourrure blanche, broché d'or et d'oiseaux,, qui tombait jusqu'à ses pieds. Elle revêtit par dessus un petit manteau du meilleur velours. Sa peau était plus blanche que la neige nouvelle tombée sur les arbres secs ou que la plus blanche fleur de l'herbe. Il n'y a pas d'homme sur terre, qui, plongé dans le chagrin et Taffliction, ne fût, en la voyant, réjoui et heureux dans son cœur. Et elle vint à Élie, et lui mit la main droite sous le cou, là où il était étendu sur Therbe. Quand le comte la vit, elle lui sembla si belle, si avenante, si agréable, si courtoise et si bien enseignée qu'il oublia toutes ses douleurs et se dressa sur l'herbe; et la jeune fille lui parla : « Chevalier, » dit-elle, « qui es-tu ? Crois-tu en Mahon, q^ui gouverne tout le monde? b « Non, par Dieu, » dit Elie, « ni à aucun de ceux qui le servent : je suis venu ici par mer; j'arrive de l'ouest, de la bonne terre de Provence. Les païens m'ont fait prisonnier ; Dieu me venge sur eux et leur fasse honte ! Je me suis échappé aujourd'hui de leurs mains, lorsque j^arrîvais en ce pays. Après quoi, ils m'ont poursuivi et fortement endommagé, ils m'ont percé de quatre blessures que je crois mortelles; et mon plus grand chagrin est de mourir sans avoir confessé mes péchés. »c Par ma foi, » dit la jeune fille, « je sais maintenant de vrai qui tu es et je connais tout ce qui t'est arrivé. Ne te tourmente pas de ce que tu peux craindre, et suis-moi au plus vite : nous irons sans bruit, car je veux t'introduire dans un lieu où ayant ce soir tu seras tout autre, si tu fais ma volonté. » Et elle prit Élie par la main droite et le conduisit '. Ils arrivèrent dans sa chambre, où étaient incrustées toutes sortes de figures d'animaux dorés; et elle le fit coucher dans un lit dont les rideaux étaient d'or. Les couvertures du lit étaient de la plus belle soie; celle de dessus était convena-

î. C B D ajoutent : derrière elle.

»S8 LA S4GA D'Eue

blement et noblement apprêtée ; et tout le reste de TarraQgement du lit était si excellent que le plus noble prince ^ de ce monde pouvait s'y reposer délicieusement. La jeune fille alors tira de sa réserve quatre herbes si puissantes que Dieu ne fit jamais homme ou créature vivante qui, goûtant ces herbes et les sentant descendre du cou à la poitrine, ne se trouve aussitôt aussi bien portant que le poisson dans Teau. La courtoise jeune fille pila de ses propres mains les herbes et les donna à boire à Élie, le brave et fort chevalier. Quand il eut bu, et que la potion lui descendit dans la poitrine, il se sentit aussitôt guéri, et appela Galopin et lui dit : « Cest le paradis et la splendeur céleste! nous y sommes entrés. Jamais je ne veux partir d'ici, si j ai toujours pareilles délices 1 » (XXXVIII) Rosamonde la courtoise, la belle et la renommée, la rayonnante et la bien prisée, afmait beaucoup le fameux et noble comte Élie, d*un amour ardent et profond. Elle lui prépara elle-même la potion. Quand il eut bu et que le breuvage l'eut bien remis^ il revint complètement à la santé et demanda à manger; et aussitôt un repas fut apprêté, comme il pouvait le désirer ; puis un bain fut préparé et il entra dedans. Au sortir du bain, il resta quelque temps sur le lit, puis on lui apporta des vêtements. Jamais duc ou prince ne revêtit de plus riches habillements. La jeune fille s'assit alors auprès de lui ; et il la prit sur son giron et Pembrassa plus de cent fois. « Galopin, » dit Élie, c vois quelle femme elle est! dans tout le royaume du roi de France on n*en • trouve pas une seconde semblable. Et maintenant plûl à Dieu, qui règne sur tout et demeure au ciel, que j'eusse ici avec moi dans ce château Agamor et Bernart, et Gamart et Aïmart le fort et Berhart, braves chevaliers I * Avant d'à-

I. C B empereur; D roi ou empereur. — 2. Les noms des héros changent dans B : Agamor et Bernart, Gaimar et Arnaut Thomme fort; C; Guillaume et Bernart, Arnaut et Bertran; D: Guillaume

LA SAGA d'ÉLIE iSq

bandonner cette jeune fille, nous ferions mordre la poussière à nombre de païens qui maintenant sont sains et gais I * Quand Galopin Tentendit, tout son corps trembla de frayeur ' : « Excellent seigneur, » dit-îl, « pourquoi dites- vous ainsi ? Je suis tellement épouvanté que j'ai à peine ma connaissance, car je sais certainement, que si le roi apprend que nous sommes ici, nous serons pendus tous deux aujourd'hui même. »

XXXIX, Or fut Elîe quatre jours durant en grande joie avec la .LefXLI) jeune fille dans la tour, sans que les païens, à qui Dieu fesse peine et déconfort, en découvrissent rien. Cependant Macabre, le roi de Sobrie, s*est mis à table ; mais avant qu'il se lève de table il entrera en courroux et chagrin, car Jubien * le roi de Baadas, le vieux aux cheveux blancs, est sorti de son royaume avec trente mille païens, et soudain ils ont planté leurs tentes dans les prairies autour de Sobrie, et ont établi des pierrières pour abattre les murs du château. Alors il envoya son messager adroit et habile en paroles avec son message ; et dans sa lettre il demanda à Macabre de lui donner sa fille Rosamonde pour femme et avec elle la moitié de son royaume, et il dît qu'il s'en contenterait. Donc, comme Macabre était à table, le messager se présenta devant lui et lui dit :« Seigneur de Sobrie, fais taire ceux de ta suite, tandis que nous vous disons notre message. Un messager ne doit entendre vilenie ou souffrir méfait à cause de son message. Mon seigneur Jubien, le roi à la barbe blanche, te mande que tu lui donnes pour femme la belle Rosamonde, ta fille ^ ; et il est venu luimême pour réclamer de ton royaume tribut et présents, car les plus anciens et les plus sages de ses hommes et ses conseillers lui ont dit que tu lui dois tribut. Que si tu lui refuses ces demandes, il t'appelle en combat singulier

d*Engeborg et Bertran son neveu , Bernart le beau et Arnaul le barbu. — i.C B D ajoutent : et il dit. — 2. A a toujours Julien, les autres mss, ont Juben. — 3. Ici commence le fragment £,

14^) LA SAGA O'tun

ici dans la plaine ; si tu peux le tuer ou le vaincre, alors toi et les tiens vous serez éterneilement libres, et toute cette armée retournera sans te faire tort ni perte, et plus jamais tribut ne sera exigé de toi. »

(XLII) liilacabré réfléchit \ quand il eut entendu ces nouvelles, et répondit à l'envoyé de Jubien en grande colère et refus : c Ami, » dit-il, « dis à ton maître qu'ainsi puisse Mabon m'aider comme sa grande folie et son arrogance le rendent téméraire et le poussent pour son grand malheur à m'envoyer un tel message : car demain sans aucun doute il me rencontrera, ou un autre à ma place, pour Tempécher les armes à la main de réclamer le tribut. Mais, ainsi m aide Mahon, si tu n* étais pas un messager, je te ferais aussitôt couper un membre ou crever les deux yeux, et brûler ta barbe, et je te renverrais ignominieusement à ton honteux prince. » Le messager s'effraya d'entendre chose pareille, qu'on voulût le mutiler à cause de son message ; ce n'est donc pas merveille s'il reprit son chemin le plus vite qu'il put. (XLIII et Le messager s'en va et il s'est bien acquitté de son XLIV) message 2. Mais après son départ, Macabre est assis là triste et affligé, et il parla à son fils qui s'appelait Caïfas de Sobrie : « Mon fils, » dit-il, c peux-tu mener à bien ce combat? car je l'ai accepté à cause de ta vaillance et de ta force. »€ Sire, » dit Caïfas \ c vous montrez et vous dites très grande folie : il y a aujourd'hui un mois que je fus pris d'une fièvre intermittente ; et je ne monterai de cheval de guerre pour l'amour d'aucun homme vivant. Donnez lui pour femme votre fille, qu'il aime et désire tant; elle ne peut pas être mieux mariée, car il est considéré et très puissant. Que Mahon se courrouce contre moi, lui qui gouverne tout, si je me bats pour l'amour 4 d'elle! »

i. E CB Z) Alors M. fut triste quand.. — i, C B D affaire. — 3. ECB DW. — ^.B ajoute : de vous ou.

LA SAGA D*ÉUE I4I

(XLV) Quand le roi entendit que son fils fait semblant d'être malade, il trouva qu'il était lâche par manque de courage; mais il n'en dit rien à cause des autres gens. Alors le roi dit à Jossé : « Arme-toi, et fais ce combat » pour moi. » a Sire, » dit ce chien de païen, « je me serais volontiers engagé à cela, si > cela ne m'avait pas nui hier: quand vous m'envoyâtes contre le Franc , il me fit une grande blessure qui saigne encore, de sorte que je ne puis me tenir droit à cheval ni bien porter Tarmure. Que Mahon me donne ignominie et honte si avec ma blessure j'allais au combat pour l'amour de toi et si je m'exposais au danger, alors que je suis si peu propre à porter les armes I »

(XLVI) Le roi entendit ces mots et que Jossé prétendait être ma-» lade, et n'osait pas aller au combat, et il appela Malpriant à lui et lui dit : « Bel ami^ viens ici ; tu iras au dehors dans nos champs^ remporter la victoire dans ce combat S et tu vas t armer à cette condition que si tu le tues ou vaincs ou réussis autrement à abaisser la colère et l'orgueil de Jubien, tu auras ma fille, qu'il demande avec ardeur et arrogance, et la moitié de mon royaume durant ma vie ; et ensuite tu seras proclamé prince et seigneur, roi et empereur de tout mon royaume. » Le méchant Malpriant lui répondit : « Roi , tu dis des enfantillages et des puérilités! Tu agis avec moi comme un vilain avec son chien, quand il le pousse là oîi il n'ose pas aller lui-même. Eh ! bien, puisque tu es prince et seigneur, roi et souverain élu de ce royaume, défends donc ton royaume et tes biens, ton domaine et ton honneur, ta puissance et ton peuple et la foule dç tes sujets, pour ^e pas être un couard et un lâche, conbe celui qui jette le trouble dans ton royaume et veut t'humilier.

i.C B D duel. — 2. C B D si j'étais sain.— 3. C B ajoutent : combattre contre Juben et. — 4. D ajoute : sors et combats avec le roi Juben, car je connais ta force et tu le valideras.

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Mais ainsi puisse Mahon le tout puissant m'aid«r, que jamais je n^enfourciierai un cheval de guerre pour te défendre non plus que ton royaume * ! 1 o Malheur à toi, méchant homme ! > dit le roi, < tu pâlis aussitôt * de peur, et ta couardise est toujours b même : c'est ^ une honte que tu aies pris les armes. Tu es pour tous un sujet de risée et de mépris; il en a déji été ainsi sur les ▼aisseaux : quand nous devions descendre, tu as laissé s^échapper 4 par ta lâcheté et ton manque de courage le noble chevalier, le bon héros, que nous avions pris en France. S'il était aujourd'hui valide et ici avec nous, il nous délivrerait vite par ses armes et sa bravoure, ainsi que mon royaume, de ce combat et de ces outrages.

« Caifas, » dit-il, « tu t*es conduit envers moi comme un misérable, quand tu as refusé ce combat avec Jubien : maintenant qu'il y va de ton honneur et de notre détresse, ta crainte et ta lâcheté sont pour nous deuil et chagrin, pour toi-même honte et d^honneur. Mais peu m'importe ta triste situation , car je lui donnerai ma fille pour femme, et sa dot sera la moitié de mon royaume, comme il le désire ; mais je ferai un traité spécial avec lui, pour avoir libre et franc de tout tribut, en paix et en liberté, le quart de ce royaume, aussi longtemps que mes jours durent. » Le roi appela ^ i lui Orner, son conseiller ^. « Va, ami,» dit-il, c en haut, à la chambre de Rosamonde, et dis-lui de revêtir ses plus beaux et plus riches habits : je veux la marier avec Jubien. b Omer répondit : « Volontiers, sire, à votre commandement! » Quand ils arrivèrent à la chambre, toutes les portes étaient entièrement closes; et ils saisirent l'anneau de la porte et le secouèrent quatre fois. Quand

1. C B ajoutent : Quand le roi entendit cela, il fut extraordinairement courroucé et dit. •— a. C JB D tout à fait. — 3. C B D c'est d'une manière imprévoyante.— 4. C B le Franc. — 5. C BD appelle. — 6. € B D ajoutent : et dit.

hh SAGA I^'éUE 1^3

R osa monde Ten tendit, elle soupira de tout cœur * : < Par ma foi ; sire Elie, » dit-elle, « nous sommes ici dans une mauvaise affaire, car je pressens qu^on nous a espionnés et qu'on nous a bassement accusés. »c Demoiselle, » dit le comte, « ne crains point I Si j'étais armé, tu me verrais donner de grands coups et prouver ma bravoure. » « Par ma foi, » dit la demoiselle, « il ne faut pas parler de chose semblable ; ne parle pas maintenant de combats ! Montez plutôt tous deux dans la ' tour, et cachez-vous y. J'irai pendant ce temps à la porte répondre à ceux qui sont venus ; je pourrai donner une réponse convenable à leurs paroles. » c Qu'il en soit, demoiselle^ » dit Élie, € comme vous le voulez ! » Quand ils furent cachés dans la tour, elle alla aussitôt ' et ouvrit la porte. Omer ♦ entra, le méchant traître , et dit : « Demoiselle , le roi vous ordonne de vous vêtir k mieux possible et de venir avec nous dans la salle ; je pressens qu'il veut vous faire honneur et vous marier. » Quand elle euo entendu Tordre et la volonté de son père, elle s'habilla bien et noblement, comme il convenait à sa valeur et à son sens courtois ; elle revêtit un riche pelisson d^hermine, agrémenté au cou et aux manches d'ornements si beaux qu'on n'en avait jamais vu de pareils ; puis elle mit une robe tissuc d'or, si fine et si coûteuse, qu'on n'en trouverait pas de sembla-^ ble dans toute la païennie ; le petit manteau qu'elle prit sur elle avait été envoyé de l'ouest du monde païen, dû pays où le soleil se couche et qui porte le nom d'occident ; trois fées tissèrent ce manteau du meilleur fil d'or avec tout le soin et toute l'adresse imaginables ; aussi, avant de finir ce tissu, passèrent-elles soixante hivers. Ce manteau était entièrement orné de grands oiseaux tout en or, et garni des plus grosses pierres précieuses ; les attaches du manteau et les agrafes des rubans avaient été vendus au roi

i. E D ajoutent : et dit. -- 2. E D ma. — 3. C B Z> ajoutent : à 1 porte. — 4. ^ £ Joai,

Macabre soixante livres de besants purs par le marchand Samarien. Ensuite la jeune fille se ceignit d une ceinture précieuse, qui semblait être un ruban d'or avec des figures de toutes sortes ; les orfèvres les plus renommés y avaient travaillé. Plus beaux que Tor étaient ses cheveux, qui tombaient entre ses épaules en tresses brillantes. Sa peau, là où elle apparaissait à nu, brillait plus blanche que la farine de froment et que la neige nouvelle. Jamais homme vivant ', à sa vue, ne pourrait vraiment 8*empécher de dire et de savoir réellement qu'il n^ en a pas de plus belle dans toute la chrétienté.

(XLVII et Quand la jeune fille fut entrée dans la salle, toute la XLVIIIj salle resplendit de sa beauté et de sa parure. Quand le roi l'aperçut, il soupira de tout son cœur^ et dit : « Belle fille, je suis soucieux et plein de chagrin , car Jubien, le vieux à la barbe blanche, le méchant, l'entêté, est venu ici de son royaume avec trente mille païens, à cause de la lâcheté et de Toutrecuidance de ton frère; il l'a provoqué en combat singulier, et ton frère n'ose pas accepter ce combat et tenir sa promesse, ni combattre avec lui : aussi suis-je forcé, à mon grand chagrin et contre ma volonté, de te marier à Jubien. » « Bon père, » dit la jeune fille, « j'aime mieux devenir folle furieuse ou me laisser réduire complètement sur le bûcher en charbons froids que si le vieux Jubien à la barbe blanche devait jamais toucher mon corps de ses mains tremblantes I (XLIX) « Bon père, » dit la jeune fille, « il n'est pas honorable à vous, non plus qu'à mon frère ^ et à Jossé, qui se proclame un combattant et un guerrier, qu'aucun de vous n'ose se mesurer avec Jubien! Tous vous le craignez, et vous renoncez à votre indépendance devant un seul homme, un vieillard tremblant, au point de vouloir

i. C B D d'or [manque B] éprouvé. — 2..D né dans le monde; B au monde. — 3. C BD ajoutent : Chaïfas.

tous VOUS libérer de lui en livrant une femme! Maisjevous le jure par le grand Mahon, si vous me le faites épopser par force, vous aurez des malheurs à craindre pour vousmêmes, car avant qu'il ne se passe douze mois, je ferai abattre tous les murs de votre ville, ses châteaux et ses tours y et détruire et déshonorer votre demeure, puisque vous avez eu un tel dessein sur moi. Et maintenant que vous êtes tous anxieux et vaincus, soumis et accablés par Jubien, et que vous tremblez de lâcheté et de couardise, tombez à mes pieds et demandez ^ grâce ; et je vous procurerai un homme si brave qu'il nous délivrera, vous et moi, de ce combat. »

(L) La jeune fille dit : « Bons chevaliers , écoutez ma parole : si je puis trouver un si bon chevalier, qu'il ose marcher contre le vieux Jubien pour lui livrer bataille dans nos plaines, voulez-vous me promettre, « seigneur, qu'il pourra, sans être nullement inquiété, se présenter à cheval et s'en retourner de même, et que personne' n'osera lui faire dommage ou tort, ou Tattaquer ? » « Bonne fille, » dit le roi, « n'en doute pas. Par la foi que moi et mon royaume nous devons à Mahon, je jure que partout oîi nous pourrons lui venir en aide, il ne lui sera fait aucun dommage ; que s'il est sans ressources, nous lui donnerons la fortune et le ferons riche et puissant ; et si tu le désires nous le marierons avec toi avec la pompe, la magnificence et les honneurs convenables. ^ » La jeune fille répondit : « Je ne demande rien de plus. » (LI et Là-dessus 4 elle se leva et alla dans son appartement LU) parler à sire Élie. « Par Mahon % sire, » dit-elle, « je suis en grand chagrin et j'ai grand souci. Voici qu'est arrivé le vieux Jubien, qui demande bataille et combat,

i,C B D ajoutent : moi. ~ 2. C Z> ajoutent : de vous. — 3. Ici finit le fragment E, — 4. C ajoute : le roi jura à Mahon un serment ainsi que tous ses barons, comme elle l'avait demandé, puis. -. 5. C B i) Par ma foi.

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14^ LA SAGA D'ÉLIB

et personne de nos hommes n'ose se présenter contre loi. Il faut bien dire que nos pafens' tremblent, et sont si lâches qne toute l'arrogance qu'ils montraient de leurs exploits est devenue maintenant folie ridicule, honte et vilenie. Pas un d'entre eux n*ose sortir et combattre Jubien pour nous : ils aiment beaucoup mieux périr ici. Mais vous, si vous vous sentiez assez déterminé et préparé au combat pour marcher contre lui ', sachez-le vraiment, je vous ferais moi-même avoir si grand honneur que vous ceindriez la couronne dans cette salle au premier jour de fête de Tété qui vient. » « Demoiselle, » dit le comte, « ce que vous dites ne me convient point. Je n'ai aucun désir de puissance et de richesses, et pour le prouver je ne veux plus combattre i cause de cela. Je ne veux pas prendre > une femme qui ne soit pas dans la foi du vrai Dieu. Cependant, à cause de vos païens et de leur lâcheté dont vous me parlez ^, si vous me procurez un destrier et une armure complète, j^irai au combat. Et si je rencontre « Jubien, il sera en triste état quand nous nous séparerons ; car s'il en sort avec la vie sauve, il ne provoquera plus en combat personne qui soit né en France !

(LUI) « Par ^^ foi» demoiselle,» dit Élie, « si vos païens veulent avoir un combat à cheval, et si le roi le demande, vous avez bien su trouver celui qui n'ira pas au royaume des morts en combattant contre Jubien , et je vous dis vraiment que Dieu n'a jamais créé de païen si fort et si puissant, s*il exige de vous avec arrogance ce qui ne vous convient pas, et s^il veut vous imposer le combat ou la soumission, qui ne rencontre ici un homme tel que je suis, qui défendra votre honneur et le veiigera rapidement! » Quand la jeune fille entendit ce qu*il disait, eUe le remercia avec joie et dit :

I. C Juben; D le vieux drdie, le roi 'Juben. — 2. C /) avoii'. —

3. C B Z) à cause de la lâcheté des [c de vos princes] païens. —

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