‹ Élie de Saint Gille; chanson de geste, pub. avec introduction, glossaire et indexChapitre 24 sur 44 · I. A Aemer. -- 2, A Terri. ~ 3. A Gifmer. — 4. A Aeltri · texte numérisé non relu

I. A Aemer. -- 2, A Terri. ~ 3. A Gifmer. — 4. A Aeltri

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de vous; vous êtes des frères de sang; des compagnons d^armes tt des camarades. «

Cependant Élie chevaucha seul son chemin, jusqu"'à midi, triste et courroucé, et il parla ainsi : « Dieu tout puissant, » dit-il, « regarde-moi, comme seul, pauvre et sans argent, j^abandonne mon pays et ma famille! Toi, Seigneur, qui ne mentis jamais, père et seigneur de toutes créatures, aie pitié de mon infortune, car je n'ai même pas un écuyer pour me servir. Et maintenant il me faut supporter peines et travaux, jusqu'à ce que ta grâce me console, comme tu en as décidé pour moi avant ma naissance ! »> Quand il eut parlé ainsi, il regarda devant lui sur le chemin, et aperçut, couché à Pombre d'un arbre qui était au bord de la route, un homme dont le corps était percé de trois lances, et il avait au visage une blessure si terrible, qu'on pouvait voir sa cervelle à travers ses sourcils '. Il était étendu sur le visage, et demandait grâce à Dieu, et se frappait la poitrine, car il craignait la mort. Lorsqu'Elie l'eut aperçu, il s'approcha de lui et lui dit amicalement : « Qui es-tu, chevalier? Dieu te prenne en grâce ! dis-moi, qui est celui qui t'a ainsi blessé et honni? Je te vengerai certainement, de sorte qu'il n'en peut être doute. » Quand le chevalier l'entendit, il répondit en quelques mots^: « Ami, sire chevalier, es-tu prêtre ou clerc, que je puisse me confesser et dire mes péchés? Les gens qui m'ont ainsi traité sont tels, que s'ils venaient maintenant, ils t'auraient bientôt renversé et honni ^. Mais tu m'as adjuré par le Dieu qui m'a créé, et je veux donc que tu le saches: je suis le fils d'Amauri 4, le valeureux et courageux comte; je suis né à Poitiers ^; sire Julien, le duc du pays de Saint-Gilles, est mon proche parent; et maintenant mon

I . CBsaL brogne ; D sa ventaille.— 2. D ajoute : Comment feraisje pour te le raconter? — 3. C bientôt tué et mis à honte.— 4. A Almaren.— 5. A Petersborg.

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père est de sa suite et préside à ses plaids. Moi, j^étais en France, au service du roi Louis i, quand il fut couronné à Tabbaye de Saint-Denis : il y eut alors grand tournoi de chevaliers montés sur de bons chevaux arabes. Comme nous étions là en joie et en réjouissance, arriva un messager, et il annonça la nouvelle que les païens, avec une armée puissante, étaient arrivés dans le pays. Aussitôt nous fîmes grande hâte, et n'attendîmes aucun secours, mais nous traversâmes sur-le-champ, avec l'armée que nous avions, l'Anjou et le Berri 2, et rencontrâmes les païens auprès de la Bretagne; et cette première affaire fut une grande victoire pour nous. La seconde fois, nous leur tuâmes bien mille hommes ^; la troisième fois, comme ils étaient déjà vaincus, presquetous tués, blessés et prisonniers, survint un renfort de quinze mille païens, et ils nous poursuivirent jusqu'à Angers, firent prisonniers Guillaume et Bertran, son parent, Bernard et Ernaud* le beau. Ils ont conquis toutes les villes du rivage, et ni jour ni nuit ne cessent d'avancer. Ils comptent prendre et gagner Montpellier 5 et la ville de Saint-Gilles. Le roi m'a parlé et m'a prié de porter ces nouvelles à sire Julien^, son parent. Mais quand j'eus pris congé du roi, les païens aussitôt m'aperçurent, me barrèrent le chemin et me percèrent de quatre blessures, trois au corps et une au visage. Et maintenant je te donne le conseil de te garder 7, car pour moi, ils m'ont tué. )) Quand Élie l'entendit, il rit de ses paroles et dit : « C'est un chagrin, pour moi, chevalier, que tu sois mon proche parent; mais, par l'apôtre^ que vont implorer les pèlerins, je veux, pour l'amour de toi, te venger de ces païens; avant ce soir, je pense, je veux de

\. C B D j'étais sous les ordres et au service du roi Louis. — 2. A Angueo et Berti. — 3 B D chevaliers. — 4. yl Aernald. —

5. A Pelliers; C Nunpellies; B Munfellies; D Monfellusborg. —

6. C D ajoutent : le duc— 7. C B D ia. vie.— 8. A C mon apôtre.

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ma lance tuer sept de ces chiens d^enfer. » Là-dessus il » s'élança très promptement sur son cheval, bien et magnifiquement vêtu. C'était agir en fou et en téméraire que de s'aventurer ainsi seul et imprudemment contre une si grande quantité de païens.

(VI) Elie poursuit sa route et le messsager reste derrière lui gisant. Il 2 traversa des forêts et des plaines pendant très longtemps. Les païens avancent aussi rapidement que possible avec leur grande armée. Macabre était leur chef et Jossé ^ commandait en second. « Seigneurs, » dit Macabre, a par ma barbe blanche, Mahomet nous a déjà heureusement aidés, en nous faisant mettre les chrétiens en fuite au milieu même de leur pays et en nous faisant conquérir de grandes richesses. Nous sommes fous si nous négligeons de surveiller nos prises. Nous avons ici en notre pouvoir le duc, Guillaume d'Orange et le chevalier Bertran, son parent, un guerrier renommé. Faisons une chose qui me vient à l'esprit : envoyons ces gens vers le bord de la mer et montons sur nos vaisseaux; si les chrétiens s'arment et veulent combattre contre nous, nous sommes mieux gardés sur les vaisseaux que sur terre, v Alors le méchant Malpriant dit : « C'est là pour nous le conseil le plus; raisonnable et le plus convenable : faisons donc ainsi, il est toujours bon de prendre soin de sa sûreté » Ils appelèrent alors Malchabarié et Rodoant * de Calabre, Corsant de Tabarie etGranduse ^d'Orcle, Salatrélefaux et Malpriant le perfide ^ Malpriant était le dixième. Dieu fasse honte à sa barbe blanche '! Ils amenèrent les comtes dans la prairie, les attachèrent et les firent monter sur les mulets, pieds et mains liés, car ils craignaient qu'ils ne pussent leur échapper, et ils s'éloignèrent alors avec eux de l'armée et marchèrent vers la mer; cinq d'en-

i.CBDÉlie.— 2. CBDÉl\e.— 3. .4Josi. — 4.^ Rodeant.— 3. A Grandusa. — 6. Cette énumération est fautive ; cf. l'Introd., g VI. - - 7. C B D Jongue barbe.

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tre eux allaient en avant avec les prisonniers pour veiller sur eux. Voilà qu^ils rencontrent Elie, au sortir de la forêt, et il est à croire qu'il rompra sa lance avant de partir. Que Dieu qui a tout en sa garde dans sa miséricorde, le protège ici et partout!

(VII) Les cinq princes chevauchent devant les prisonniers; et ils ont lié les chevaliers placés sur les mulets. Guillaume d^Orange soupirait souvent de douleur et d'affliction; il appela Bertran, son parent, et ses autres compagnons : « Amis honorés, » dit il, « vaillants chevaliers, c'est grande pitié pour nous d^être embarqués sur ces vaisseaux et d'aller sur mer avec ces gens maudits : jamais plus nous ne pouvons espérer d'être secourus par aucun homme vivant. Guibourc \ » dit- il, « courtoise dame, je vais bien m'éloigner de toi! Je ne sais plus que dire maintenant; Dieu tout-puissant, jeté demande de prendre à jamais nos âmes en grâce ! » « Méchant vaurien, » dit Rodoant, a ces paroles nous déplaisent, que tu appelles à ton aide ta loi et tes faux dieux ! Pour l'amour de ton dieu, auquel tu crois, tu vas recevoir de moi un coup dur et pesant ! » Et il leva un gros bâton, et le frappa si fort sur la tête que le sang jaillit partout sur lui. Quand Bernard vit comment il traitait Guillaume, son parent, il hocha la tête et mordit sa barbe ; a Vilain chien, » dit-il, « c'est grande pitié que nous soyons enchaînés, et que tu nous frappes! Puisse Dieu m'accorder d'assister à ta honte ! )> Comme le païen s'apprêtait 2 à frapper une seconde fois, ils virent derrière une vigne s'avancer Elie, revêtu d'un bon, solide et élégant équipement. Le méchant Rodoant lui parla le premier: « Quelle espèce de chevalier es-tu, » dit-il, « toi qui chevauches ainsi seul ? Tu es un oison et un butor, si tu oses te mesurer à moi ! Je te prendrai ton cheval rapide, ta brogne et ton heaume doré, ton écu, ton épée

A Gibuers. — 2. C B D a lui donner un second coup.

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et tout ce que tu portes avec toi. »'< Ami, » dit Élie, « tu as parlé comme un enfant. Avant de me prendre mon écu, la brogne, le heaume et l'épée, tu éprouveras si grand déconfort que jamais depuis ta naissance tu n'en as supporté aussi grand. »

(VIII) « Ami, » dit Élie, « tu m'as demandé quelle est ma famille et quel homme je suis. As-tu vu, » dit-il, « ce grand parc près de la prairie où vous êtes passés ? Je suis le fils d'un prévôt de ce territoire; mon père est riche en terres et en argent, et il m'a acheté aujourd'hui un équipement de chevalier et m'a donné des armes, et je suis venu jusqu'ici pour m'amuser et essayer mon cheval. Je sais maintenant, par une preuve réelle, que mon cheval est très rapide et que tout homme vivant, désireux de combattre et de se mesurer à d'autres, fût-il le plus noble et le plus brave de tous, trouvera toujours en moi son homme. Je veux savoir de vous, puisque vous êtes armés, où vous avez fait ces prisonniers que vous traînez derrière vous, à leur si grande honte. Sont-ce des marchands, ou des bourgeois ou des paysans ' ? » « Non, » dit ce méchant chien ^^ « ce sont des vassaux de naissance. L'un d'eux est Guillaume d'Orange : un autre Bertran, le fils de sa sœur, vaillant guerrier et chevalier, Bernard et Ernaud ^. » Quand Elie entendit ces paroles, -du plus profond de son cœur il soupira de douleur : « Que dis-tu, » dit-il, a diable incarné? Est-ce vrai que c'est là sire Guillaume et Bertran, son neveu, Bernard et Ernaud 4 , leur compagnon? Chien maudit, c'est bien imprudent à toi d'avoir mis la main sur eux, car, je le jure par la sainte foi que je porte à Dieu, tu auras payé cher tout cela quand nous nous séparerons. » Aussitôt Élie éperonna son cheval rapide, et, quand ils se rencontrèrent, il

I. A rois; omis dans D. — 2. B Rodeant; C Rodoant. — 3. A B C omettent ces deux noms, — 4.. A Bernald et Arnald.

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perça de sa lance son écu ^ et son corps même et le renversa mort de ^ son cheval, et dit : a Voilà la récompense de ton service ! »

(IX) Quand Corsaut de Tabarie vit Rodoant mort ^ sur le sol, si bien que ni secours ni soins ne lui pouvaient plus servir, il cria à Élie à haute voix : « Vantard et fils de putain, » dit il, « que Mahomet garde mes yeux ! tu as tué cet homme pour ton malheur ! Avant que le soir vienne, tu le paieras chèrement. » Quand Elie entendit ces mots, il fut fort irrité des menaces et des insultes du païen, et poussa vivement son cheval 4, qui partit en courant aussi vite qu'il le voulait. Quand il fut arrivé près du païen, il traversa de sa lance la blanche brogne et la poitrine du païen, el le renversa mort de '^ son cheval, et dit : « A bas, vilain chien ! et ne t'arrête qu'en enfer ! »

(X) Élie a tué Rodoant de Calabre et Corsaut de Tabarie; et tous deux gisent morts. Quand les trois survivants virent la chute de leurs compagnons, ils devinrent presque enragés de douleur et s'élancèrent tous aussitôt sur Elieils ne rabattirent pas de son cheval, tant sa défense fut solide, car Dieu le protégeait dans sa miséricorde et sa puissance. Quand il eut brisé sa lance, il frappa avec son épée ^, et celui-là ne put jamais plus raconter une histoire qui reçut son premier coup. D'un second coup il fendit en deux l'armure du deuxième païen ; quant au troisième, il le saisit de ses mains et le pendit à un arbre, et il se hâta alors d'aller vers les prisonniers qui attendaient son aide, et c'aurait été un grand bonheur s'il avait pu les délivrer. Mais alors commencèrent à croître les embarras et la misère, car les cinq païens qui étaient restés en arrière, à leur repas, l'aperçurent aus-

\. C B ajoutent : la. brogne et lui-même dans la poitrine, de sorte qu'elle sortit par l'épaule. — 2. C B k terre. — 3. C B D étendu mort. — 4. C B D ajoutent : contre lui. — 5. C D de la selle. — 6. C B D û a. brandi [D brandit] son épée.

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sitôt. Quand ils Teurent vu, ils se le de'signèrent mutuellement. Tiacre ' dit à ses compagnons ; «Voyez ici, chevaliers, ce jeune homme qui descend la colline, et qui, par bravade et arrogance, ne porte aucun écu; le cheval qu^il monte est très rapide à la course. Si vous me le permettez, je courrai droit sur lui et le jetterai à bas de cheval. » « Par ma foi, » dit Malatré, » c^est grande folie. Que Mahomet me protège ! tu n'auras pas ce cheval. Ce matin, » dit-il, « quand nous avons quitté Tarmée, nous avons fait association et camaraderie : fol est qui les rompra ! Nous irons tous ensemble contre lui et le jetterons à bas de cheval. Alors entre nous, nous ferons le partage le plus juste de son cheval et de ses armes, pour que chacun de nous ait un lot égal. » « Par mon chef, » dit Tiacre, a ce serait bien manquer de courage que de chevaucher 2 tous cinq et d'assommer un seul Franc; ce serait lâcheté, et non bravoure. Honni soit et déshonoré celui qui s'unira à d'autres pour le combattre, au lieu de se présenter seul ! »

(XI) Tiacre s'éloigna alors de ses compagnons, et s'approcha d'EIie. Quand il fut dans la plaine, il dit : « Qui es-tu, chevalier? Crois-tu en Mahomet qui gouverne tout le monde? • « Certes non, )> dit Élie, « non plus qu'en quiconque le sert. Je suis le fils de Julien, le duc renommé. Mon père, ce matin, m'a fait chevalier et m'a donné cet équipement, et je pars pour mon plaisir et pour me mesurer aux ennemis, car les païens ont débarqué dans notre pays, et je cherche à les rencontrer, s'ils se laissent approcher, et, avant ce soir, je leur prépare un grand tumulte. '> « Par Mahon, » dit Tiacre, « il va t'arriver un terrible malheur! tu me laisseras ce cheval, et, à ta grande honte, tu seras renversé de sa selle, les pieds ^ en l'air et la tête en bas. » Quand Élie enten-

I. Mss. ici et ailleurs Triatre. — 2. C B D contre un Franc. — 3. C B D pieds tournés.

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