‹ Élie de Saint Gille; chanson de geste, pub. avec introduction, glossaire et indexChapitre 27 sur 44 · IJ · texte numérisé non relu

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sur le front de l'armée s'avança un païen déloyal; il était fort et grand, avait quatre aunes et demie de haut depuis la ceinture jusqu'en haut ; Dieu maudisse ses jambes, car elles étaient fortes et l'ont porté trop longtemps ! Son épée était d'une longueur extraordinaire, et son écu était si grand et si pesant que le paysan le plus fort n'aurait pu le soulever de terre. Plein d'ardeur, il appela Élie à haute voix ' : « Par ma foi, chevalier % » ditil, « tu t'es bien défendu aujourd'hui ; mais le moment est venu de ta défaite. Je te conseille plutôt de renoncer à ta croyance et à ton Dieu : crois en Tervagant ', qui fait des miracles pour nous, et à Mahon, qui donne le feuillage aux arbres, les fleurs et les fruits. » Élie répondit : « Tu es le roi des fous ! Par mon seigneur et créateur, je serais le pire de tous les infâmes et semblable au misérable juif qui renia saint Martin à cause d'une salle où il était assis, si je reniais et abandonnais le seigneur du monde entier et de toute créature pour vos idoles. Je suis bien plutôt prêt à prouver par les armes, en la force de Dieu, que Mahon et Tervagant et Apollon, vos dieux, ne valent pas un fétu comparés aux saints de Dieu, qui habitent aux cieux ! » Quand le païen entendit la réponse d'Élie, il s'emporta de colère avec une grande arrogance et ardeur, car il ne se croyait pas d'égal au monde en force, en valeur et en chevalerie. Ils poussèrent tous deux leurs chevaux en avant; et, comme les chevaux étaient très rapides, ils se heurtèrent si vivement et si fortement, les coups furent si grands et si puissants, l'attaque si violente que chacun d'eux renversa l'autre de cheval. Quand ils furent tombés tous deux, Élie, plus rapide à l'attaque, courut sus au païen et leva son épée à deux mains aussi haut qu'il put, et le coup à travers l'écu tomba sur la poitrine du païen et trancha toute la brogne, les entrailles.

i. C B D ajoutent : et dit. — 2. Par ma foi, chevalier est remplacé dans C B par : Que Mahon m'aide! — 3. Mss. Terrogant.

les deux mains et les pieds, de sorte que 1 epée ne s'arrêta pas avant de toucher terre '. Le païen fit une telle chute que toute la terre trembla à l'entour, quand fut renversé ce corps maudit. Elie dit alors : « Mahon et Apollon t'ont mal protégé! »

Q.uand les païens virent tombé et mort leur plus grand champion, toute l'armée poussa un grand cri, tel qu'on eût cru que tous les diables d'enfer étaient rassemblés. Plus de mille païens se précipitèrent alors avec leurs armes et leurs épées tirées. Malpriant était le plus près: quand il voit son cheval, il le saisit tout de suite par la bride, chevaucha avec lui et le donna à garder à un païen. Ils se jetèrent tous sur Elie de chaque côté, et lui opposèrent leurs écus, et le saisirent de leurs mains et le lièrent si fort que la peau et la chair se détachèrent des os^ avec une grande perte de sang. Et quand sire Guillaume et ses compagnons virent cette triste aventure, ils s'élancèrent là où la mêlée était la plus forte, et frappèrent des deux côtés, si bien qu'en peu de temps ils massacrèrent cent païens. Mais voilà que plus de trois cents païens les attaquèrent. Lorsque Élie vit qu'ils allaient être pris, il leur cria : « Sire Guillaume, sauve ta vie et abandonne ^ ce combat, car je suis étroitement enchaîné, je suis prisonnier, et mon sort ou mon tourment ne sera pas meilleur, si vous êtes tués avec moi. » Et quand Guillaume et ses compagnons entendirent les paroles d'Élie, ils trouvèrent que le conseil était bon : ils se retirèrent donc du combat, mais les païens les pourchassèrent pendant plus de deux étapes, au nombre de sept cents, et ne purent s'emparer d'aucun d'eux. (XXVI Jossé d^ Alexandrie dit aux autres païens: « Il nous est P^i arrivé malheur, car ceux qui se sont échappés sont de grands et puissants princes, de braves chevaliers, tels

I. Après ce mot commence une lacune dans A, -~ 2. Z) des mains jusqu'aux os. — 3. D « Bons seigneurs, » dit-il, «ayez soin de votre vie, et abandonnez-nous. »

LA SAGA d'ÉLTE 121

qu^aucun homme vivant ne peut tenir contre eux ou leur attaque, et avant que ces deux jours soient passés, ils nous reviendront avec vingt mille chevaliers; et s'ils nous rencontrent, aucun homme de toute notre armée n'en réchappera, car un d'entre eux est plus vaillant au combat que vingt des nôtres. »

(XXVIl Toute l'armée alors se précipita vers les vaisseaux;

commK) et ils s'embarquèrent, et jetèrent Élie sous le pont entre les pieds des chevaux, et là l'enfermèrent, lié comme il était. Voilà les païens sur leurs vaisseaux; ils larguèrent leurs voiles, et, ayant bon vent, prirent la mer. Et ils parlaient beaucoup des comtes qui s'étaient échappés, disant que c'étaient des hommes forts et très braves, mais ils louèrent bien plus et par dessus tous l'excellent chevalier Elie. Alors le roi Macabre dit d'amener Élie devant lui, et cela fut fait. Et quand Élie fut venu devant lui, il parut au roi très beau, fort et bien fait de tous ses membres, et à la fois terrible et beau et plaisant à voir, élégant et imposant. Alors le roi dit à Élie : « Jure par Mahon que tu abandonneras ta foi et renieras ton Christ. Alors je te ferai couronner à Sobrie et je te marierai avec ma fille Rosamonde. » Le roi le fit délier.

(XXIV Laissons maintenant Élie au milieu de ses ennuis, et fin) parlons des comtes qui s'étaient enfuis de la bataille. Ils chevauchent leur chemin auprès du bord et regrettent fort Élie. Ernaud dit : « Il nous faut hâter notre voyage, afin de pouvoir arriver avant le soir au château de Saint-Gilles, car nous avons grand besoin de reconfort et de bon gîte. » Alors ils prirent le chemin à gauche près d'Arles \ et traversèrent le fleuve qui porte le nom de Rhône ^ et arrivèrent avant la chute de la nuit au château de Saint-Gilles. Quand les habitants de la ville les virent passer par les rues, avec leurs chevaux

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