‹ Élie de Saint Gille; chanson de geste, pub. avec introduction, glossaire et indexChapitre 31 sur 44 · IV · texte numérisé non relu

IV

« Excellent chevalier, douce fleur de belle jeunesse, n^oublie pas mon amour, quand lu frapperas avec ta lance, et ne redoute pas les menaces et le verbiage du vieux Jubien ! Mais il a un si bon cheval ! il court plus vite dans les montagnes, sur les rochers et dans les pays montueux que les plus rapides destriers de nos gens sur le terrain plat. Aucun lévrier ne peut courir assez vite pour le suivre. Ce cheval se nomme Prinsaut ^ d'Aragon, et il est si intrépide, qu'il ne ressent aucune frayeur en allant au combat. Quand il se trouve dans une grande mêlée, il frappe avec ses pieds et avec ses jambes, de sorte qu'aucun homme touché par ses sabots n'en revient vivant ; il mord aussi avec ses dents et il déchire comme un loup et ^ un lion. » Quand la jeune fille eut dit cela, le petit Galopin s'élança, et gesticula de joie avec ses deux mains, et dit : « Sire Élie, par ma foi, sire, aujourd'hui il nous ^ faut être gais et joyeux et ne rien craindre. Ayez soin d'avoir un bon équipement : je vous procurerai certainement ce cheval, à qui que cela déplaise. »

« Par Mahon, sire comte » dit la jeune fille, « ce cheval est excellent, et c'est une grande aide dans le combat. Il a encore un autre usage dont il faut le louer beaucoup : il jette à terre tout cavalier qui n'a pas appris à bien monter à cheval ou à porter les armes ; aussi aucun mauvais chevalier ne peut-il le monter et il se choisit ainsi toujours les meilleurs cavaliers. » Galopin* va son chemin, il ne veut ni compagnon ni camarade ; il ne s'arrêta pas avant d'arriver à la tente de ^ Jubien ; il le trouva dehors, et le salua gracieusement et à la manière païenne: « Mahon, » dit-il, « qui garde tout, et qui gouverne le monde entier, protège ^ et honore " Jubien à la barbe blanche! « « Bien puisse-t-il t arriver, ami! » dit celui-ci; « qui es-tu Pet ^

i. B D Primsamt. — 2. C Z) ou. — 3. C B £) il vous faut. — ^.CBD tout seul. — b. C B D à\x roi. — 6. C B Z) te protège. — j. C B ajoutent : le roi. — 8. C B D ou.

de quel pays? »<-< Sire, » dit^e larron, a d'Alexandrie; je suis un riche marchand ; et je conduisais ici un riche vaisseau de marchandises ; vous n'en avez jamais vu de plus beau ; et j'amenais ici dix chevaux de guerre et dix ' mulets, les montures les plus commodes, que vous envoyait votre frère qui gouverne tout le pays d'Alexandrie et qui vous aime par dessus tout ; mais le roi Macabre m'a pris les chevaux et les mulets et a fait briser en deux et brûler mon vaisseau, en honte de vous, car il avait appris que vous vous prépariez à venir ici contre lui avec une nombreuse armée. Maintenant c'est un grand chagrin pour moi et pour vous un grand dommage que j'aie été volé, car il me semble que vous n'avez pas de si bon cheval que ceux qu'il m'a enlevés; il m'a tué tous mes matelots, mais j'ai réussi à m'enfuir. Je suis venu ici me plaindre de mes malheurs et de votre honte, afin que vous preniez vengeance de lui par. un châtiment convenable.» Quand =" Jubien entendit ce qu'il lui disait, il se mit la main sur la tête et jura : « Ainsi puissé-je conserver cette tête, » dit-il, « comme je te ferai rendre vingt pour un de^ce qu'il t'a pris, et te ferai construire à ses frais un vaisseau aussi beau, avant que cette armée s'éloigne de sa ville. »

(L^) « Sire, » dit le larron ; « je ne me chagrinais pas de l'argent que j'ai perdu; mais mon seul chagrin est qu'il vous ait pris ces chevaux, si bons que jamais pareils n'ont été en votre possession. » « Ami, » dit Jubien, « ne te soucie pas des chevaux ! quand tu aurais amené mille destriers ensemble, des meilleurs que tu aies vus ou entendu vanter, j'en ai un que je ne voudrais pas donner et échanger contre eux tous ^ ; et tu vas à l'instant venir le voir : il ne faut pas plus longtemps tarder. » Le roi le prit

I. D vingt; B cinq. — 2. C D ajoutent : le roi. — 3. C ajoute : et si tu m'offrais tout l'or d'Arabie, je ne voudrais pas vendre ce cheval.

alors par la main et le conduisit vers le cheval. L'écurie était tellementdisposée pour la commodité du cheval, qu'il était attaché avec une chaîne d'or, qui lui prenait la tête ; sept païens le gardaient, et portaient tous leurs épées ' : si un homme' vivant était assez téméraire pour mettre les mains sur le cheval ", ils le tuaient aussitôt. Jubien ^ prit alors la bride de son cheval ; sa tête et ses pieds étaient plus * blancs que neige, et sa crinière tout entière était jaune comme les plus beaux cheveux de femme, toute tressée en belles nattes et ornée de galons d'or. « Dis-moi, ami, » dit Jubien, a tes chevaux étaient-ils aussi beaux? » « Non, sire, » dit-il, «< jamais je n'ai vu un autre cheval semblable à celui-ci ; jamais je n'en ai vu si convenablement soigné î )) Puis il dit tout bas entre ses dents: « O toi, mon noble seigneur Élie, mon brave chevalier, si-' je puis venir à bout de ceci, tu pourras dire en vérité que jamais roi de France n'a eu pareil cheval. Mais ce cheval a sûre garde et trop forte défense. Que Dieu m'aide, car je vais tenter la chose, quoi quMl doive en résulter pour moi. >) (LVl) Dès que le larron ^ eut vu le cheval, il ne pensa qu'au moyen de pénétrer auprès de lui. Quand on se fut rassasié à la table du roi, toute la suite s'en alla dormir, et quand toute l'armée fut plongée dans le sommeil, Galopin se leva, sans prendre aucun compagnon avec lui. Tout le monde dormait tranquille, car il ne pouvait venir à l'esprit de personne qu'il pût s'agir d'autre chose que de repos ■ au milieu d'une si grande et si terrible armée. Galopin arriva donc à l'écurie où était le cheval ; et il avait soigneusement fait attention à la porte et à la fermeture de la porte, quand le roi l'avait conduit là ; et

i. C B D tirées. — 2. C B Z) sur lui. — 3 . C B Le roi Juben ; D Le roi. — 4.C B D blancs comme, — b. D veuille Dieu qu'Élie ait ce cheval, car alors il ne [lui] arriverait pas dommage. — 6. C B Galopin. — 7. D sécurité; B C ajoutent : et sécunté.

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quand il entra, le cheval qui ne le connaissait pas s'effraya fort, et se montra terrible, et leva haut son pied et pensa le frapper. Comme un de ses gardiens qui s^était éveillé le premier, se levait, il fut atteint par le coup, et le coup l'atteignit si fort qu'il ne remua plus jamais. Quand il fut tombé, Galopin saisit l'épée qui avait glissé de sa main, et tua tous ceux qui étaient là, sans qu'aucun d'eux pût dire un mot '. Puis il s'avança vers le cheval et voulut le saisir; mais le cheval le mordit, et l'attira à lui, et le leva en l'air et le jeta au loin de telle sorte qu'il tomba à terre presque mort. Galopin s'enfuit alors, et n'osait plus rapprocher. Lorsqu'il eut saisi l'épée qui lui était échappée, il alla vers le cheval et lui assena avec le pommeau quatre forts coups' et dompta tout son orgueil ; et le cheval commença à se calmer, et Galopin lui mit la bride, enleva la chaîne d'or de sa tête et prit la selle qui était là et la mit sur le dos

I. La phrase depuis s'efiraya est remplacée dans C B par : mais tous les gardiens dormaient; alors Galopin arracha l'épée de la main de l'un d'eux, et assena au même le coup de la mort et ainsi l'un après l'autre, jusqu'à ce qu'ils fussent tous morts. — 2. C B ajoutent : [Le cheval] s'agita terriblement et leva le pied et assena à Galopin un coup si fort qu'il tomba loin à terre. Galopin bondit et vint de nouveau au cheval et veut le saisir. Mais le cheval le prit et l'attira à lui [B il le saisit] avec les dents, et saisit [B tellement] presque tout ensemble sa chair et ses vêtements [B ses vêtements et sa chair] ; et l'attira à lui et le jeta [B jette] en l'air si haut et si violemment que Galopin en reçut presque un coup funeste au toit de la maison. Mais il fit une chute si lorte et si pesante sur le pavé, qu'il resta à terre privé de sentiment et presque mort, et quand Galopin arriva à se tenir sur ses pieds, il pensa à fuir, comme il le fit aussitôt ; et il ne s'aventura pas auprès [B ne s'aventurant nulle part dans le voisinage] ; et comme il sortait de la maison, il pensa que c'était grande honte [B et ignominie] de ne pouvoir dompter un cheval ; et il pensa que cette impuissance ne passerait jamais. Il rentra de nouveau dans la maison; et prit [B ramassa] uneépée et l'enfonça dans le fourreau et l'attacha soigneusement [B fortement]; il la saisit d'une main par le pommeau et de l'autre un peu plus loin; puis il la brandit au-dessus de sa tête et en assena quatre coups au cheval.

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du cheval, et chaussa l'étrier, et sauta en selle. Quand le cheval commença à courir. Galopin tomba aussitôt à terre, et le cheval allait lui passer en courant sur le cou et la tête, quand, tout courroucé. Galopin le saisit par les rênes et l'emmena au plus vite avec lui ; et il maudit l'âme qui dans son enfance l'avait si mal élevé qu'il ne pouvait pas monter à cheval et ne le pourrait jamais.

(LVII) Galopin cependant s'en va, et il a le cheval avec lui. Jubien dort d'un sommeil qui lui sera fatal : devant son lit pend son épée au pommeau d'or. Galopin attacha le cheval, et se hâta vers la tente; et quand il arriva au lit de Jubien dormant, il saisit aussitôt l'épée et se la pendit à l'épaule; puis il tira, l'épée plus d'à moitié, et il lui vint à l'esprit de tuer Jubien ; mais il ne lui sembla pas bien de le tuer pendant son sommeil, et il le laissa dormir en paix; il s'en alla avec le cheval et l'épée; et avant que le seigneur Élie fût éveillé, le cheval qu'il désirait si fort posséder était arrivé.

(LVIII) La nuit était passée et le jour levé; et il y eut grand bruit dans l'armée de Jubien, quand les gens ' s'aperçurent de l'absence du cheval, et ils coururent à la tente de Jubien avec cette nouvelle, et un païen lui dit : « Par ma foi, sire roi, tu dois être bien courroucé et affligé! tu ne peux jamais plus faire seller Prinsaut d'Aragon ! » « Mahon puissant ! » dit le roi, « qui m'a fait ce grand tort ?»« Ainsi puissé-je jouir de la vie! » dit le païen, « c'est le méchant gredin qui vint ici hier soir. Il n'a jamais été marchand ni messager d'autres pays ; c'est bien plutôt un mauvais larron et un traître espion, qui sait bien inventer mensonges et folies. Et il vous a volé aussi l'épée que le roi Gigant de Valterne vous avait donnée le jour que tu fis préparer un grand festin, et que Mahomet fut porté là-haut au sommet des rochers et

i,C D ils.

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ofEert à l'adoration. Avise maintenant au plus tôt, et prends un autre destrier, car le moment du combat approche, si tu veux obtenir la jeune fille ! »

(LIX) « Seigneurs, » dit Jubien, « je suis en grand souci et chagrin, honte et outrage, d'avoir perdu mon cheval. C'était la plus grande force de ma valeur et de ma chevalerie, et cela ira mal pour moi, si ' Macabre s'en aperçoit ; aussi faut-il m'armer avant qu'il ne s'en aperçoive. » Alors quatre rois païens le revêtirent de sa brogne; le roi Maldras de Sorfreynt lui ceignit l'épée, et le roi Jodoan de Valdune lui amena un cheval ; et quand il fut monté sur le cheval, il quitta aussitôt l'armée pour se diriger vers les prairies au pied de Sobrie. Quand il y fut arrivé, il cria à haute voix ^ : « Méchant Macabre » dit-il, a oîi es-tu avec tes vantardises? Viens au plus vite et combats avec moi ; je t'ai attendu tout le jour; mais si tu as peur de combattre, livre-moi ta fille, la plus belle de toutes les femmes ! »

(LX) Je veux vous conter maintenant de Rosamonde la courtoise et d'Élie le bon chevaHer, comment elle lui mit son armure. Elle le revêtit d'une brogne éprouvée, que Pharaon, le roi de Biterne, avait possédée ^; puis elle lui attacha ferme son heaume d'acier, si bon que personne n'en pourrait chercher de meilleur. Ce heaume fut perdu par Paris, le roi de Troie, qui enleva la reine Hélène de Grèce, le jour oti le roi Ménélas 4 le renversa de sa s^lle et lui trancha la tête à cause de sa belle femme que Paris avait enlevée par ruse ; et Troie tout entière fut détruite et complètement ruinée et désertée. Quand le heaume fut attaché et bien fermé, Galopin vint et lui offrit l'épée de la main droite : « Courtois seigneur, » dit-il, « prends cette épée! jamais roi ne fut qui en eût une plus éprouvée; et

I. C 5 D si le roi. — 2. C B D ajoutent : et dit.— 3. C ajoute : elle était brillante comme de l'argent, et faite de forts anneaux réunis ensemble. — 4.. A Menelans; BD Menelaus; C Menelais.

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maintenant, sire, ceignez-vous cette épée au côté gauche, et je prie Dieu en même temps qu'il vous donne avec l'épée la force, la bravoure et la victoire.» Puis il alla à Prinsaut du château d'Aragon, et le lui amena avec tout ie harnachement et la bride. Quand sire Elle aperçut le cheval, il embrassa Galopin ^ plus de cent fois, et ainsi joyeux ^ il sauta aussitôt de terre en selle. Prinsaut s'élança aussitôt en avant sous lui, mais le comte ^ le retint, et le fit retourner, et dit à Rosamonde : « Nous allons nous mettre en route à présent, demoiselle ; le moment et le jour sont venus, où je vais vous venger de Jubien et abattre son arrogance, si je puis le rencontrer. » Elie est si bien pourvu de cheval et d'armes que tout va à son gré : bon heaume, bonne brogne, excellente épée et cheval très rapide.

Cependant Jubien est au dehors dans les prairies et l'attend, et crie à haute voix : « Que fais-tu, Macabre, traître rusé et perfide? Viens ici, si tu l'oses ! je te propose un combat singulier, ou envoie moi ta fille, ou Caïfas ton fils, ou Jossé ton champion 4. Qui vienne d'entre eux, il ne pourra jamais retourner, car il laissera ici sa vie et ses membres, sache-le pour sûr. » Quand le roi entendit ses paroles, il devint presque fou de colère et de dépit ; il appela un païen à lui : « Ami, » dit-il, « va vite trouver Rosamonde ^ ; elle a dit qu'elle procurerait un chevalier qui la défendrait contre Jubien et combattrait ici en champ. Mais si elle n'a pas fourni celui qui doit la défendre, alors certainement nous la livrerons à Jubien. » Celui-ci répondit : « Je ferai volontiers ce que vous dites. » Comme ils ^ parlaient ainsi, Élie au même moment en-

î. B C et le remercia avec grande joie. — 2. D ajoute : il remercia bien Galopin pour sa peine. — 3. C B D Elie. — 4. C ajoute : ou le perfide Malpriant ; £) : ou Malpriant, l'amant de ta fille. — 5. B Rosamonde, ma fille; D ma fille. — 6. C B D\q roi eut dit cela.

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