CHAPITRE l
Un banquier juif de Hambourg.
Dayid Sphuin}ei^, chef dp la n^aisoi; P* Sçhuipler et Ù% était vers 18(40 un des plus riche? t^anquiers ^e flamboiirg. ^ux opérations de banque il mêlait des spéculations CQntmerpii^e^ $ur ynç v^te échelle, et telles étaient $es heureuses chance^ « ^glon les uns , ou rhi^hileté de ses coq^binais^qps , selon les| autres , q^e la réussite couronnait toutes ses entreprises. Pans le PQmhre si varié et si iQultiplié de ses affaires, quelques-upes vepaient-eiles à mal tourner, le succès des a^ti^es cpmpeqs^it largement ces pertes insignififtïite? , 4e telle sorte que , depuis plus de dix ans, l'actif de sop inveptaire présentait au total un nombre respectable 4e huit chiffres alignés , dont le chef de file, placé à Pextréme gauche, était maintenant représenté pfiï; ]m § , 9tWh l'ayotf été suc^jeaaiYeflftfint par
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les chiffres inférieurs ; en d'autres termes , et pour nous faire mieux comprendre par nos jeunes lecteurs, sa fortune s'élevait à plus de quatre-vingts millions de marcs courants de Hambourg (1) , somme équivalente à environ cent vingt millions de francs.
n avait établi des comptoirs ou plutôt des succursales de sa maison dans les principales villes de commerce du monde : à Saint-Pétersbourg , à Londres , à Paris, à Amsterdam, à New-York, à Calcutta et à Batavia ; il avait en outre des correspondants dans toutes les villes importantes d'Allemagne, de Russie, de Suède, des deux Amériques et des deux Indes. Il n'était, pour ainsi dire, pas un point du globe où il ne fût connu, et où sa signature ne fût acceptée comme argent comptant. On conçoit qu'avec un tel crédit et de telles relations ses affaires dussent prendre chaque année une extension prodigieuse, et ses bénéfices s'accroître dans des proportions énormes.
David Schumler n'avait qu'une fille, destinée à être rhéritière de cette immense fortune; aussi, quoiqu'elle ne fût encore qu'une enfant à l'époque où commence cette histoire, déjà un grand nombre de prétendaçts songeaient à se mettre sur les rangs, dans l'espoir d'épouser un jour cette dot cent fois millionnaire. Mais le père avait ses vues , que nous connaîtrons bientôt; pour le moment, il ne s'occupait que de réducation de cette fille chérie , et il répondait inva-
(i) Le mare courant, monnaie usoelle de Hamhourg, vaut 1 fr. 50 c.
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riablement et d'un ton goguenard aux insinuations qui lui étaient souvent adressées au sujet du mariage de son enfant : « Elle est encore trop jeune et pas assez riche pour y songer. »
Schumler était Juif d'origine y et de la plus basse extraction. Son père , après avoir éprouvé quelques désagréments judiciaires dans je ne sais quelle cité d'Allemagne, était venu habiter la ville libre de Hambourg, où il avait gagné laborieusement sa vie dans un petit commerce de détail et dans de mesquines spéculations usuraires. Il n'avait donc laissé à son fils qu'une succession fort mince ; mais il lui avait légué, héritage plus précieux, une merveilleuse aptitude pour les affaires, une persévérance infatigable, de la souplesse et de la ruse dans certains cas difficiles , de la hardiesse et même de l'audace dans d'autres circonstances; en un mot , ce savoir faire qui semble un des privilèges de la race juive. C'est avec ces qualités que David était parvenu , après des efforts inouïs , à atteindre cette fortune colossale dont nous avons parlé , et qui tendait encore à s'accroître , sans qu'il fût besoin d'employer de grands efforts comme dans les commencements , mais seulement en dirigeant d'une manière générale l'impulsion qu'il avait su donner depuis longtemps à ses affaires.
David Schumler était un homme d'une cinquantaine d'années ^ on lui en eût peut-être donné davantage en voyant son extrême maigreur et l'habitude qu^il avait prise de se courber en marchant ; cepen-
k *E»A S6HUMLBR.
dant sa santé était robuste, son tempérament rigoureux , et quand il fallait donner ce qu'on appelle, vulgairement un coup de collier, de plus jeunes, et en apparence de plus robustes , n'auraient pu lutter avec lui pour le travail et la fatigue. Sa physionomie froide et impassible ne laissait rien percer au dehors des mouvements de son àme; et, comme s^il eût craint que son regard, naturellement vif et animé, ne trahit involontairement se3 pensées, il avait soin de le voiler au moyen d'énormes lunettes vertes dont il couvrait ses yeux.
Quoique Juif d'origine , nous ne pouvons pas dire que David Schumler appartint à la religion de Moïse. Depuis plus de vingt ans il n'avait pas mis le pied à la synagogue ; il n'observait ni le sabbatf^ni les grandes fêtes du rit rabbinique, au grand scandale de ses coreligionnaires, qui sont^ comme on le sait, très*nombreux à Hambourg. Il n'avait pas pour cela embrassé le luthéranisme, qui est la secte dommante dans cette ville ; il s'était encore bien moins converti à la religion catholique , qui y compte aussi un nombre respectable d'adhérents.
Non, il faut bien le dire, Schumler n'appartenait à aucune religion... je me trompe, il adorait le veau d'or, et je soupçonne , entre nous , qu'il descendait en ligne directe d'un des plus fervents adorateurs de cette idole qu'Âaron eut la faiblesse de fabriquer pendant que son frère était sur le m(aï\ Siaal pour recevoir les tables de la loi. Le
timk seaiUBiiiBiu s
fait est que l'or était son dieu et qu'il lui rendait un culte assidu. L'amour de ce métal ^ ainsi que de tous les métaux précieux qui représentent la richesse , était sa grande , sbn unique passion. Chez lui l'ayariee avait dompté Torgueil , la colère , la paresse ; il i'était fait humble, doux, actif, pour parvenir à f^nriehir ; sauf à redevenir , à l'occasion, et surtout quand cela ne comproihettait pas ses intérêts ^ fier , empbrté , nonchalant. Il est vrai qu'en même temps ce vibe avait étouffé dans son àme les nobles sentimente et les vertus qui distinguent l'honnête homme. C'est en vain que vous eussiez cherché dans cette àme Vouée en entier à Mammon un peu de commisération et de pitié pour ses semblables ; le désintéressement, la générosité, le dévouement, étaient pour lui des mots vides de sens ou qu'il ne voulait pas comprendre.
D'après le portrait que nous venons de tracer de David Schumler , on concevra sans peine qu'il nfe devait penser qu'à lui-même, n'aimer que lui, en un mot, n'êtné que Pégoïsmô personnifié. Ceci n'était vrai pourtant que jusqu'à un certain point ; car dans ce cœur , en quelque sorte pétrifié par l'avarice , il existait un côté sensible, une place où s'était réfugié un sentiment doux , humain , je dirai presque divin, parce que tout sentiment de cette nature vient de Dieu, et que l'homme a beau se défigurer, s'avilir, il garde toujours quelque empi^einte plus ou moins marquée de sa céleste
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origine ; ce sentiment c'était l'amour paternel. Ooi, Schumler aimait sa fille , sa chère Elisabeth y d'une tendresse vraie , immense , sans égale , et surtout , chose extraordinaire ! désintéressée. Il l'aimait au moins autant que ses trésors y ou plutôt ces deux amours-là se confondaient dans son cœur; il comptait sa fille comme faisant partie intégrante de son (Wùir, et ne pouvant en être séparée ; il n'aurait pas cru pouvoir vivre avec la fortune sans sa fille, ou avec sa fille sans la fortune. Mais cette tendresse était aveugle , comme le sont presque toujours les sentiments même les plus honorables, quand ils ne sont pas réglés par la raison et par la religion. Rien , selon lui , n'était comparable à sa chère Élisa ; elle eût été digne d'un trône ; mais, comme il ne pouvait raisonnablement songer à lui faire épouser un empereur ou un roi, il pensait sérieusement à en faire une princesse ou tout au moins une duchesse. C'était, se disait-il, une simple question d'argent. Par le temps qui court , il ne manque pas en Europe de princes ni de ducs qui ont besoin de redorer leur couronne et leur écusson, et qui ne dédaigneront pas les millions et la fille du père Schumler. En attendant, et pour arriveï plus sôrement à la réalisation de ce rêve , il travaillait avec une nouvelle ardeur à réducation de sa fille et à l'augmentation de sa fortune.
Quand nous disons qu'il travaillait à Péducation de sa fille , il est bien entendu qu'il ne s'en occupait
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pas par lui-même ; il n'avait ni le temps ni les talents nécessaires pour se livrer à de telles fonctions; mais il pourvoyait largement aux frais de son instruction et de son éducation ; il payait au poids de Tor une gouvernante, des sous*maltresses , des professeurs de langues et d'arts d'agrément, choisis parmi ce qu^il y avait de mieux en ce genre. Aucun sacrifice ne lui coûtait quand il s'agissait de sa fille ; et cet homme, incapable de donner un centime au malheureux qui eût imploré sa pitié, était toujours prêt à dépenser des sommes considérables pour satis* faire un caprice de son enfant.
Une fille si tendrement ou plutôt si aveuglément aimée devait être nécessairement une enfant gâtée, et disposée à abuser de la faiblesse de son père. C'est, en effet, ce qui arriva pendant les années de son enfance ; mais à mesure qu'elle grandissait, nous devons le dire à sa louange, de bons sentiments se développèrent naturellement en elle, et la corrigèrent peu à peu des caprices ridicules et des défauts qu'elle avait montrés dans le premier âge. Ce changement fut dû plutôt à sa bonne nature qu'à son éducation ; ce que nos lecteurs comprendront facilement quand nous leur aurons fait connaître le système suivi par Schumler pour élever sa fille.
Jusqu'à l'âge de six à sept ans, elle fut abandonnée aux soins de sa mère Sarah et d'une institutrice française chafgée uniquement de lui apprendre à parler et à lire en français. A cette époque Sarah Schumler
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mourut « et son miii*i coUcentra dëâ Idrs toute son affectiôA sur isou enfailt. Il fallait^ poUi* veiller sUr elle , Uîiô îemtne capable , instruite , et à tjui il pût déléguer avec cDtlfiance une partie de îion autoHté: Quelques amis lui conseillaient de se temariet*; tnais il repoussa cette idée avefe force , ne Vôulaiil pas etposer âon enfant ailx caprices et péUt-étre à la haine d'une belle-mère. ïl s'arrêta à l'idée d'une gouvernante, parce qu'au moins, si feUe ne lui convenait pas à lui ou à sa fille, on pouvait toujours en changer. L'idée était bonne sans doute, mais la difficulté était de faire un bon choix.
Après avoir d'abord regardé attentivement autour de lui, il ne trouva, dans toute la ville de Hambourg , personne qui lui convint. Il écrivît à àes maisons de Londres et de Paris de lui chercher pour sa fille une bonne gouvernante, remplissant telles ël telles conditions qu'il détaillait dans tm long programme. Il avertissait ses représentants qii'aussitôt qu'ils auraient trouvé un svjet d'après Ibs conditionà indiquées, ils voulussent bien l'en 'à\Âser et attendre Ses ordres avant de le lui expédier. Les correspondants, peu habitués à des négociations de cette nature, se trouvèrent fort embarrassés de remplir une pareille commission. Celui de Londres répondit, après un certain temps, qu'il avait fait plusieurs tentatives, mais qu'il désespérait de réussir. La réponse de celui de Paris fht plus favorable; il avait j ftoyait-il, trouvé V affaire qui convenait au patron; seulômèiit
la pélisoiinë ne pôutàit se décider à àUei* h&biter Hambourg , et elle ne se chargerait de Téducation de M'** Seliumler qu'à condition qu'elle se ferait soit à Paris, sbit à Londres.
Ces cohditions ne parurent pas inadmissibles à David Schûmler. Depuis longtemps il avait comJ)ris que ce n'était que dans ces deux grandes capitales , Surtout à Paris, que pourrait se compléter, comme il Pétttendàit j TédUcation de sa fille. Aussi soti intention avait toujours été de l'y envoyer quand elle lirait arrivée à un certain âge; et si la personne propose lui convenait, il ne voyait pas d'inconvénient à réaliser ce projet plus tôt. Seulement, comme il tenait à être séparé le moins longtemps possible de son enfant, il avait résolu de raccompagner et de i*ester auprès d'elle autant que ses affaires le lui permettraient. Ceci pouvait encore facilement s'arranger: <}uoi(|tië lé siège principal de sa maison f6t fixé à Hambourg, il avait l'habitude de visiter chaque année ses succursales de Londres, de Paris et même de Saint-Pétersbourg; rien ne l'empêchait de prolonger son séjour soit à Paris, soit à Londres, liti peii plus que d'habitude; il pourrait même au beiJoin supprimer pour un certain temps ses excursions éh Russie, et ne faire chaque année qu'une courte apparition à Hambourg.
Aprêà avoir roulé ces diverses combinaisons dans sa tête, Schumler se rendit à Paris afin de voir la éoutemante en question et de s'entendre ftvefc feUe.
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n avait laissé sa fille à Hambourg sous la garde de M"** Peaussier, Pinstitutrice française dont nous avons parlé, et qui était chargée d'amener Ëlisa à Paris si M. Schumler s'arrangeait avec la gouvernante.
M. Larcher, le représentant parisien de la maison D. Schumler et G®, accueillit son patron avec une certaine courtoisie familière qu'autorisaient sa position élevée dans la maison et l'ancienne liaison qu'il avait contractée avec le chef. Après avoir parlé un peu d'affaires, du cours des effets publics, du change sur les places, car on ne poiivait se dispenser de commencer autrement l'entretien, M. Larcher aborda le premier la question : « Eh bien I vous êtes venu sans doute aussi pour la gouvernante dont j6 vous ai parlé dans ma dernière?
— C'est, en effet, la cause principale de mon voyage; si ce que vous me dites de cette femme est exact, je pense qu'elle pourra me cojivenir.
— Je le pense aussi. Mais permettez-moi de vous demander pourquoi vous exigez dans vos conditions que cette gouvernante n'ait ce que vous appelez aucun préjugé religieux, et qu'elle s'engage à n'élever votre fille dans aucune des religions professées
, en Europe? Voudriez-vous par hasard en faire une mahométane, une bouddhiste ou une idolâtre?
— » Vous ne me comprenez pas, mon cher Larcher; je n'entends pas que ma fille n'embrasse pas un jour, quand le moment sera venu, une des religions pratiquées par les njations civilisées; seulement je veux
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que jusque-là elle soit élevée en dehors de toute secte, de tout culte reb'gieux quelconque, afin qu'elle n^éprouve aucune répugnance à adopter alors telle ou telle religion.
— Ma foi, mon cher patron , j'avoue que je ne vous comprends pas encore. Je m'étais d'abord imaginé que vous vouliez que votre enfant ne fût étevée dans aucune rehgion, afin qu'arrivée à l'&ge où elle pourrait étudier elle-même les diverses religions , elle choisit celle qui lui conviendrait le mieux ; mais maintenant vous parlez de lui en imposer une à un certain moment donné, et c'est pour qu'elle ait moins de répugnance à l'adopter que Vous voulez qu^elle n'en connaisse aucune.
— Allons, je vais me faire comprendre : vous savez, car depuis longtemps je vous l'ai dit, que je destine Ëlisa à quelque grand personnage de n'importe quelle nation européenne, russe, allemand, français ou anglais; eh bien, j^entends que ma fille, en se mariant, épouse là religion de son mari, ce qui sera chose facile si elle n'appartient à aucune autre secte; c'est pour cela aussi que je lui ai fait apprendre les trois langues les plus usuelles, le français, l'anglais et Tallemand. C'est à cela que je pensais déjà quand je lui ai donné le nom d'Elisabeth, qui, quoique juif d'origine, est également porté en Angleterre, en France, en Allemagne et en Russie; de cette manière elle ne se trouvera dépaysée nulle part, puisque, quel que soit le pays qu'elle habitera.
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elle en |)arterà la langue et ^rofesiâéta la teligidn de ioh inari. Seolement je ne lui ai pas fait apprendre le russe, parce que dans la haute société en Russie on ne parle que le français ou l'allemaud.
— Cette foiSj je m'incline devant tant de prévoyance, et j'avoue humblement qu'une pareille cdlttbinaisoii était loin de ma pensée. En fait de religion, vous Ife savez j je ne suis guère jplus scrupuleux que vous; toutes me sont également indifférentes^ quoique je sois né de parents calvinistes et que ma liière fût une véritable puritaine; mais mon père pensait comme moi, et si j'avais eu un fils je l'aurais élevé dans les mêmes principes. Quant aux filles , c'est différent : je crois qu'il est bon de les élever dans les pratiques d'une religion quelconque; c'est un moyen d'occuper leur imagination, qtd tf est pasj comme la nôtre , absorbée par les grandes affairée du eommerce, de la politique ou des sciences; o'esl aussi Ufl appui qui soutient leur faiblesse contré des dangers auxquels les hommes ne sont pas
— Petmettea; quand je prétends que ma fille ne soit pas initiée dès à présent aux pratiques d'un culte quelconque, je n'entends pas pour cela qu'on ne lui enseigne pas ces prïncipes de morale universelle qui Sbnt la base de toutes les religions* Je ne veux pas non plus qu'on lia apprenne à mépriser ou à haïr aucune reUgion; je désire, au contraire, qu'on M dohne une idée générale de toutes, en lui faisant
comprendre que toutes sont également bonnes au fond, et qu^elles ne sont 'que des formes diverses imaginées parles hommes pour adorer Dieu; qu'ainsi elle accomplira tous ses devoirs religieux en suivant la religion que professerafllon mari.
— Je conviens que votre idée est bonne, si vous pouvez diriger dans ce sens l'éducation de votre enfant , et je crois que pour y réussir personne n'est plus capable que M"°* d'Auaeux, la gouvernante dpnt je vous ai parlé. Quand je lui ai lu les conditions dont vous paiâiez dans votre lettre, et qu'arrivé à ce qui concernait la religion je lui eus dit que je ne vous comprenais pas très-bien sur ce point, elle a souri en me répondant : « Oh! moi, je le comprends parfaitement, et cela me va on ne peut mieux. Il j a longtemps que je désirais faire une éduc^on dans ce genre; mais il faut pour cela des parents exempts de préjugés^ comme M. Sehumler, et l'on n'en ren« contre pas facilement.
— Allons, il me tarde de la voir, et j'espère que nous nous entendrons. »
M. Larcher écrivit à la gouvernante pour lui anncmcer l'arrivée de son patron, et sa visite pour le lendemain chez cette dame, à l'heure qu'Ole était priée dlndiquer elle-même de vive voix au porteur de sa lettre*
CHAPWRE II
Une goaTemante sans préjugés religieux.
M*"* d'Auneux, on plutôt Dauneux sans apostrophe, était fille dun ministre anglican, leR. Pudley, attaché à une petite paroisse de Londres. Elle avait reçu de son père une éducation brillante, mais empreinte des idées du philosophisme moderne; car M. Pudley, comme beaucoup de ses confrères, n'était ni angUcan, ni protestant^ ni méthodiste; il était déiste, c'est-à-dire qu'il n'appartenait à aucune religion. U éleva sa fille dans ces principes, et elle en profita si bien qu'un beau jour elle quitta la maison paternelle pour se marier, sans le consentement de son père, avec un aventurier français qui se faisait appeler le chevalier d'Auneux, et qui était tout simplement un ancien commis voyageur d'une maison de soieries de Lyon, nommé Charles Dauneux.
Les jeunes époux, immédiatement après leur mariage, étaient venus se fixer à Paris; le mari avait trouvé à se placer dans une maison de nouveautés,
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et la jeune femme donnait des leçons d'anglais dans les pensionnats de demoiselles. Le talent vraiment remarquable de M"'"' d'Auneux pour renseignement , rétendue et la variété de ses connaissances lui firent bientôt une grande réputation. Ajoutons que l'excellente tenue de ses manières, la distinction de son langage 9 et jusqu'à cette espèce de pruderie anglaise qu'elle affectait, si différente de la légèreté et de rétourderie françaises, donnaient une bonne idée de sa conduite, et inspiraient la confiance. Bientôt elle eut peine à répondre à toutes les demandes qui loi étaient adressées pour donner des leçons, soit dans les pensions, soit dans les maisons particulières. Elle fut obligée de faire un choix et d'élever ses prix. La situation du petit ménage s'améliorait sensiblement; malheureusement le mari était loin de seconder sa femme; quoiqu'il gagnât de bons appointements, jamais il n'en rapportait un centime à la maison ; il dépensait tout son argent en parties de débauche, et quelquefois il passait plusieurs jours sans rentrer à son domicile. La pauvre femme gémissait, elle se repentait amèrement de sa faute, et n'osait se plaindre; car au moindre reproche, à la plus simple observation qu'elle adressait à son mari, celui-ci s'emportait et exhalait sa colère en injures et en menaces.
Après un an de mariage , dont les six derniers mois avaient été un véritable enfer. M"'*' d'Auneux donna le jour à une fille, qui reçut le nom de Fanny .
i§ tuoM. aratwuR.
SUe espémit que la nausanoe da oatte enfant apàn^ pait un changement dans la conduite de son maci; en effet, pendant tout le temps que sa femme fut malade, il se montra rempli de soins et d'égards pour elle; il ne la quittait que pour aller à son magasin , et cette fois, quand arriva la fin du mois, il lui repiit à peu près toute la somme q^'il avait touchée. Mais quand M"''' d'Auneux fut rétablie, qu'elle eut repris ses cours, son mari reprit aussi son ancien genre de vie, et cette fois avec une recrudescence de désordre. Il se fit renvoyer de la maison de commerce où il était; il se plaça dans plusieurs autres d'où il fut également renvoyé; enfin, un jour, profitant de Vabsence de sa femme, il entra dans sa chambre, ouvrit son secrétaire, lui prit tout l'argent qu'elle avait en réserve, et disparut. Depuis cette époque elle n'en avait plus entendu parler; seulement elle avait oui dire qu'il était passé en Amérique.
Ainsi, elle se trouva seule, abandonnée de son mari dans un pays étranger, sans argent, et avec une enfant en nourrice. Dans le premier moment de son désespoir, elle eut la pensée de mettre fin à ses peines par le suicide, pensée qui n'a rien d'étonnant dans une àme imbue des principes de la philosophie moderne, et qui n'a pas l'appui de la religion pour la soutenir dans une semblable infortune. Mais si elle se donnait la mort, que deviendrait son enfant? Et, parce qu'elle avait été abandonnée elle-même, fallaitril abandonner cette innocente créature? Cette
coniàidération la retint sur le bord de Tabîme. Elle résolut de vivre pour soti enfant, et elle ne songea plus (jU'aux moyens de sortir de la position déplorable dans laquelle elle était tombée. Toutes les personnes avec lesquelles elle avait été en relation s'intéressèreîit à elle. On lui fit des avances de fonds, et bientôt elle reprit ses travaux habituels, tgà furent d'autant plus lucratifs qu'elle n'avait plus à sa charge un hbmme qui en dévorait les produits.
Quelques amis s'interposèrent pour la réconcilier avec son père; mais le pardon et la miséricorde n'entrent pas facilement dans le cœiir d'un philosophe ; le vieux ministre anglican ne voulut jamais revoir sa fille; pourtant, par une sorte de concession, il voulçt bien recevoir chez lui sa petite -fille jjuand elle eut atteint l'âge de sept ans. La mère consentit à sfe séparer de son enfant, dans l'espoir que ce sacrifice serait peut-être un acheminement à un rrapprochement complet. Elle envoya doiic Fanny chez son grand-père, qui se chargea de l'élever comme il avait élevé sa mère. L'enfant ne profita pas longtemps des bonnes dispositions de son aïeul; car trois ans après le R. docteur Pudley mourut, après avoir fait un testament par lequel il déshéritait sa fille au profit de sa petite-fille.
Après la mort de son père, M""** d'Auneux fit le voyage de Londres pour aller chercher son enfant, et veiller à la conservation de l'héritage qui venait de lui échoir. Elle revint bientôt à Paris avec Fanny,
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résolue à consacrer une grande partie de son temps à son éducation. Cette tâche était difficile; car, avec une charge de plus, elle allait avoir des ressources de moins, puisqu'il lui fallait sacrifier, pour Taccomplir, une partie de ses leçons.
Ce fut pendant qu'elle était en proie à ces inquiétudes qu^on lui proposa de se charger de l'éducation de M"* Schumler.
Une offre de ce genre lui convenait à merveille, surtout si elle pouvait obtenir que l'éducation proposée se fit à Paris ou à Loiidres. De cette manière elle ne s'éloignerait pas de sa fille; elle pourrait toujours veiller de près sur elle , et lui consacrer tous les moments de liberté que lui laisserait son nouvel emploi. Peut-être, qui sait? comme les jeunes personnes étaient à peu près de môme âge, elle .les 'rapprocherait quelquefois, et, si leurs caractères se convenaient, leur donnerait à toutes deux les mêmes leçons. Ce serait un moyen d'émulation pour Tune et pour Pautre, qui ne pourrait que leur profiter. J?eut-être même obtiendrait-elle de M. Schumler, en liai .faisant bien comprendre les avantages qui en résulteraient pour sa fille, de réunir complètement les deux jeunes personnes, et de leur donner ime éducation en commun. Cette idée souriait à M"''' d'Auneux, non pas précisément pour les motifs que nous venons d'indiquer, et qu'elle se proposait de faire valoir seuk auprès du père, mais parce que, si elle réussissait, elle pourrait partager tous ses soins entre
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sa fille et son élève ; puis surtout elle serait heureuse de voir sa chère Fanny devenip Pamie et peut-être la compagne inséparable d'une des plus riches héritières de l'Europe, appelée à occuper un jour une magnifique position dans le monde, et qui bien certainement, n'abandonnerait pas son amie d'enfance et l'établirait d'une manière convenable. On comprend facilement ces rêves d'une mère:
douces illusions qui flattent un instant Pamour maternel, mais qui se réalisent bien rarement.
Telles étaient les pensées qui l'occupaient, quand on lui annonça la visite de MM. Schumler et Larcher.
Nous ne reproduirons pas l'entretien qui eut lieu entre le banquier juif et la future gouvernante de sa fille. D'après ce que nous connaissons de ces deux personnages, il est facile de s'en faire une idée. Nous dirons seulement qu'ils furent enchantés l'un de l'autre, et qu'ils tombèrent promptement d'accord. D'ailleurs M. Schumler faisait grandement les choses, et il eût fallu que M"* d'Auneux fût bien difficile pour ne pas être contente. Il lui donnait cinq cents francs par mois, soit six mille francs par an d'appointements fixes, sans compter des gratifications à différentes époques de l'année; elle aurait en outre la table, le logement et une femme de chambre spécialement attachée à son service. Elle aurait de plus une sous -gouvernante , si elle le jugeait à propos, pour la seconder; il était bien en-
i% ÉLtSA ècâtJBiLÈIL
tendu qu'elle aurait ^ule le choix dés maîtres et professeurs eiterties d'aris d^agrénlènt et autres , là surveillance de leur enseignement, et le droit de les renvoyer. Enfiti, dans cette première entrevue, elle obtint , succès inespéré , d'avoir sa fille auprès d'elle, mais dans Une chambre séparée. Elle n'oisa en demander davantage, quoiqu'elle eût cherché â însiiluer adroitement dans l'esprit du jière Schumler ses idées sur les avantages de l'émillation, et par conséquent de la réunion des detiz jeunes personnes pour recevoît leurs leçons en comttiun; mais le vieux banquier ne comprit pas où n'eut pas l'air de comprendrôi^ et M™ d'Auneux se garda bien d'insister. C'était assez poui* le moment d'avoir obtenu de ne pas être séparée de sa fille ; plus tard elle verrait s'il n'y aurait pas moyen d'obtenir davantage.
On s'entendit avec la plus grande facilité isur le mode d'éducation et sur le programme de Pinslructioh à donner à la jeune Élisa. Le père, à la réservé de ce que nous avons dit relativement à renseignement religieux, réserve qui fut pleinement et sans scrupule acceptée par la gouvernante, donila à celle-ci carte blanche sur tout le reste. On pourrait résumer le curieux discours qu'il lui tint à ce sujet à peu près en ces termes : « Vous savez mieux que moi. Madame, ce qui convient à ma fille pour en faire une jeune personne accompUe sous tou^- les rapports; agissez en conséquence. Né regardez pas
ÉLtSÀ écâÛMLËft. 2i
âli prii, je ne regarderai J)as à la dépfensfe; inàis donnéz-lui-en |iotir mon atgent. »
Des qiié tout fut bien convenu el arrêté, le pète Schumler écrivit à Haihboùrg pouf faire venir imniédiatèbient èbl fille par le bateau à vapeur iqui faisait le service entre les bouches de l'Elbe et le Havre. Elle devait être accompagnée par M*"« t^eàiissieîf, l'institutrice française dont nous avbtis parlé, par une femnie de chambre et par tin valet de pied.
En attendant l*arrivée de sa JSlle, David Schiimler, qui jusque-là n'avait eu qu'un pied-â-terre à Paris, loùà tm hôtel dàiis la Chaussée -d'Antiii, près du botdévard» le meubla, et monta sa maison sur un pied de grand éeignéur. Il eut équipage, cocher, valets de pied, buîsihier, sans compter les femmes destinées au service de sa fille. Il consulta M""* d'Auneui pour rinstâllatîon de Tappartement d'Élisa, le choix des meubles qui lui convenaient, d'tin piano, d'une bibliothèque, etc. Il voulut qu'elle vint habiter immédiateiûent l'appartement qui lui était destiné, afin qu'elle se trouvât installée à Parrivée de sa fille.
M. Schumler, accottipâgiié de M°** d'Auneux, se rendit au Havre pour recevoir sa fille S son débarquement et la présente^ à sa nouvelle gouvernante. L'entrevue fut touchante et afiectueuse entre le père et l'enfant, mais un peu froide entre celle-ci et isa gouvernante future. Êlisa Schumler, habituée à ne voir autour d'elle que des visages souriants, em-
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pressés à lui plaire, trouva quelque chose de glacé dans l'abord de M"** d'Auneux. En effet, celle-ci, croyant sans doute se donner plus d'importance aux yeux de son élève, avait pris cet air guindé et roide, assez ordinaire aux dames anglaises, qui s'imaginent prendre ainsi un certain air de dignité. Elle manqua complètement son effet; car la jeune Élisa, naturellement douce, timide et sérieuse, avait besoin d'être encouragée par un accueil bienveillant et gracieux, tandis qu'elle fut intimidée et interdite par la gravité imposante de sa nouvelle gouvernante. M'"* d'Auneux s'en aperçut, et elle chercha plus tard à gagner la confiance de son élève par des manières plus affables et en apparence plus cordiales; elle n'y réussit qu'en partie, car une première impression de cette nature s'efface difficilement.
1/ans le trajet du Havre à Paris, M. Schumler, sa fille. M""* d'Auneux et M""' Peaussier occupaient un compartiment de première classe que le banquier avait retenu pour eux seuls. Ils se trouvaient ainsi isolés et pouvaient causer en famille. Élisa, pendant les premiers moments, parlait peu, se sentant gênée par la présence de M"' d'Auneux. Celle-ci, pour la mettre à s^ aise, lui demanda des nouvelles de son voyage et si elle n'avait pas été fatiguée par cette longue traversée. Elle avait mis dans ces questions toute l'amabilité dont elle était capable. Élisa parut sensible à cette pïévenance, et elle y répondit de son mieux. La glace se trouva ainsi rompue, H la con-
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versation s'engagea sur différente sujets; d'abord elle eut lieu en français; puis, M"* d'Auneux ayant adressé la parole en anglais à Élisa, celle-ci lui répondit dans la même langue. Elle fit des compli^ ments à son élève sur la manière dont elle parlait Tune et l'autre langue, s'exprimant dans toutes les deux avec une égale facilité, seulement avec un léger accent qu'elle se faisait fort de faire bientôt disparaître.
a Ce n'est pas étonnant, dit tout à coup le père Schumler; dès l'âge de cinq ans, je lui ai fait donner des leçons d'anglais et de français par les meilleurs maîtres de Hambourg, et vous ne sauriez vous imaginer l'argent que j'ai dépensé rien que pour cela.»
Élisa rougit jusqu'au blanc des yeux de l'observation de son père; M°*« Peaussier rougit aussi; mais M"* d'Auneux répondit avec son flegme britannique : « Dans tous les cas, cet argent n'a pas été perdu, et vous ne devez pas le regretter, puisqu'il a si bien profité à M"** Élisa.
— Je ne le regrette pas non plus, pas plus que je ne regretterai celui que je dépenserai encore pour cette chère enfant, pourvu qu'elle se montre tou-
• jours reconnaissante en en profitant comme elle l'a fait jusqu'ici.
— Mon bon père, s'écria Élisa, vous ne pouvez pas douter de ma tendresse pour vous^, ni de l'étendue de ma reconnaissance pour tous vos Jpîenfaits;
m&is il ne dépendra pas toujburâ de ma volonté de répondte aux leçons des maîtres que Ton me donnera. Ainsi 9 dahs les commencements, et quand j'étais encore bien jeune, je he coinprenais rien àùx leçons du maitte de langue française que j'ai eu d'abord...
— i C'était pourtant le premier de Hambourg, et qui faisait pàye^ dix francs Ses leçons d'iihe heure.
— Eh bien, je n'ai rien appris avec lui, et la seule personne qui m'ait enseigné à parler lé français ct)mttie je le parle aujourd'hui, c'est ma chère M"* Peaussier que voilà ; » et en disant ces mbts elle serrait avec effusion dans ses màiili^ la maiii de M"** Peaussier, placée vis-à-vis d'elle; «et cependant, ajouta- t-elle, elle ne faisait pas payer ses leçons dix fraûcs rheùrè.
— C'est vrai, reprit Bchumler; mais M*^« Peaussier n'était pas professeur; elle né faisait pas son métier de donner des leçons; c'est son mari qui m'avait parlé d'elle, comme d'une personne trèscapable d'enseigner le français, et qui m'a dit qu'elle se ferait m {Aaisit de donner des leçons à ma fille. Elle est vefaUe, tti Tas trouvée à ton gré ; vous vous êtes plii toutes les dIKix, et quand au bout d'un mois j'ai voulu parler de paiement à M"' Peaussier, elle s'est presque fâchée, en disant qu'elle t'aimait comme son enfant, et que ce qu'elle faisait c'était Uniquement par amitié pour toi et non par intérêt*
— Vous Oubliez, Monsieur, dit M"* Peaussier, in-
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intervenant dans la conversation, qu'en agissant comme je l'ai fait je n'ai pas montré du désintéressement, mais simplement un peu de reconnaissance pour le service immense que vous avez rendu à mon mari en le cautionnant et en lui faisant ob« tenir l'emploi honorable et lucratif de caissier de la banque de Hambourg. Après un tel service, c'était bien la moindre chose que moi, qui né fais pas, comme vous le remarquiez fort bien tout à l'heure, mon métier dé l'enseignement, j'employasse quelques heures de ma journée à causer dans ma langue maternelle avec votre charmante Élisa; trop heureuse que ces conversations familières, entremêlées de quelques bonnes lectures, lui aient appris à s'exprimer en français dé manière à mériter Fapprobation d'un juge aussi compétent que madame. » Et, en disant ces derniers mots, elle s'inclina du côté de M*" d'Auneux.
La gouvernante reçut le compliment avec sa gravité ordinaire, et y répondit par un salut solennel et silencieux. Dès la première entrevue. M"* Peaussier lui avait souverainement déplu ; elle avait été contrariée de l'affection que lui témoignait ÉKsa, et de l'espèce d'intelligence et d'intimité qui régnaient entre deux personnes si différentes par l'âge, la fortune et la position sociale.
Elle craignit d'abord que ce ne fût une sousgouvernante qu'on voudrait lui imposer} ce qu'elle venait d'entendre « que M"** Peaussier ne faisait pas
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son métier de renseignement, » ne la rassurait qu'à demi, et elle voulut sur-le-champ s'en éclaircir. Après un moment de silence, elle répondit au compliment de M""" Peaussier : « Quoique je m'exprime avec une certaine facilité en français, ce n*est pas ma langue maternelle, et je ne saurais être à ce sujet un juge aussi compétent que vous-même, Madame; aussi j'espère que vous achèverez une œuvre si bien commencée. Quant à moi, je me réserverai l'enseignement de la langue anglaise; ainsi M"^Élisa recevra dans les deux langues des leçons qu'il est difficile à la même personne de donner également bien.
— Je crois, Madame, que vous pourriez remplir cette double tâche avec une égale perfection; car vous parlez le français avec une pureté d'expression et d'accent telle, que je mettrais au défi un membre de l'Académie française de reconnaître, en vous entendant parler, votre origine étrangère. Cependant je serais heureuse de vous seconder dans cette partie de vos fonctions, si d'autres devoirs ne m'appelaient ailleurs. Je ne suis venue en France que pour accompagner M"" Élisa et la remettre entre les mains de son père ; en même temps je désire profiter de cette circonstance pour visiter naa famille , que je n'ai pas vue depuis dix ans; puis, ce devoir accompli, je serai obligée de retourner à Hambourg auprès de mon mari, qui m'attend avec impatience ; ainsi mon séjour à Paris ne pourra être que d'une bien courte durée.
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— Comment! dit M. Schumler, vous comptez nous quitter sitôt î
— Hélas! oui, mon père, reprit Élisa; depuis notre départ de Hambourg je n'ai cessé de la supplier de rester au moins un mois ou deux avec nous; elle n'a jamais voulu me le promettre. Tâchez donc de l'engager à rester; vous réussirez peut-être mieux que moi , et vous ne sauriez croire combien je serais heureuse si vous pouviez la décider à changer de résolution;
— Vous entendez, Madame, ce que dit ma fille ; ses sentiments sont les miens : vous ne pouvez pas douter du plaisir que vous nous feriez en restant quelque temps avec nous. D'ailleurs je connais la nature des occupations de votre mari; votre présence ne lui est pas absolument nécessaire, comme s'il était à la tête d'une maison de commerce, où souvent la femme est d'un grand secours et vaut mieux que le meilleur commis. Puis vous venez dans votre pays , voir votre famille; de pareils voyages ne se font pas tous les jours, et quand l'occasion s'en présente, on peut bien en profiter.
— Il est vrai, Monsieur, répondit M"* Peaussier, que je ne suis d'aucune utilité à mon mari pour ce qui concerne son bureau; mais j'ai mon ménage à surveiller, j'ai mes enfants à soigner, et c'est déjà un grand sacrifice que j'ai fait de les confier pendant mon absence à des mains étrangères , en qui cependant j'ai pleine confiance. Mon mari et mes
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enfants m'attendent, pour ainsi dire, à jour fixe; ils connaissent mon exactitude, et si je dépassais de quelques jours seulement l'époque fixée pour mon retour, ils seraient dans de mortelles inquiétudes ; moi-même je sens que , malgré tout le plaisir que j'aurais à rester un peu de temps auprès de , ma chère Élisa, je serais tourmentée, et je n'aurais pas un instant de tranquillité. »
M"* d'Auneux, rassurée désormais sur ce qu'elle avait craint d'abord de M"' Peaussier, s'empressa de lui témoigner tout le regret que lui causait la détermination qu'elle avait prise. « J'avais espéré, ditelle, que vous m'auriez secondée au moins pendant quelque temps, afin que M"* Élisa s'aperçût moins du passage d'une direction à une autre; que vous, qui la connaissez dès sa plus tendre enfance, vous m'auriez donné sur son caractère, ses aptitudes, ses défauts même , car enfin elle doit en avoir comme tous les enfants, comme nous en avons tous, des renseignements qui eussent été bien utiles pour elle et pour moi; aussi, je le répète, je regrette bien vivement que vos devoirs d'épouse et de mère ne vous permettent pas d'achever, ou du moins d'aider à achever une tâche que tous avez si bien commencée. Mais je ne saurais vous blâmer, car je conçois vos scrupules, et je sens qu'à votre place je n'agirais pas autrement que vous. »
M'^'' Peaussier ne fut pas la dupe de ces semblants de regrets; elle lui répliqua sur le mênae ton: « Je
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suis Yraiment désolée , Madame, de ne pouvoir répondre au désir que vous manifestez; mais vous avez parfaitement jugé les motifs de ma conduite , et je n'ai pas besoin d'insister pour les justifier. D'ailleurs ma tâche s'est bornée jusqu'ici à enseigner le français à M^-" Élisa ; je ne me suis mêlée en rien des autres parties de son éducation; seulement mes rapports avec elle depuis quatre à cinq ans m'ont mise à même de connaître les qualités et les défauts sur lesquels vous désirez être renseignée. Il n'est pas besoin de beaucoup de temps ni de mystère pour vous les révéler; je puis le faire à l'instant même en quelques mots, devant elle et devant son père, qui pourront me rectifier si je me trompe.
c< M"* Élisa, quoique bien jeune encore, puisqu'elle a onze ans à peine, montre des dispositions extraordinaires pour son âge. Elle a une excellente mémoire, une intelligence prompte, un jugement sûr et d'une justesse vraiment surprenante dans une enfant si -jeune. C'est assez dire qu'elle a beaucoup de facilité pour apprendre tout ce qu'on lui enseigne ; seulement il faut que cet enseignement lui plaise, autrement elle refuse de s'y appliquer. Je dois ajouter aussi qu'elle est passablement légère , et que ce qui lui plaît un jour lui déplaît souvent le lendemain ; mais c'est un défaut qui tient sans doute à son âge, et j'ai même remarqué que depuis un certain temps elle s'en corrige peu à peu. Quant aux qualités de son cœur, elles surpassent encore celles
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de son esprit: elle est bonne, aimante, sensible; elle 's'attache facilement aux personnes qui lui témoignent une affection sincère, et elle est pleine de reconnaissance pour les moindres services qu'on lui rend. Enfin j'ajouterai qu'on obtiendra d'elle tout ce qu'on voudra par la douceur, et en s* adressant à son cœur et à sa raison; mais qu'elle se montrerait assez disposée à résister à tout ordre qui lui serait donné d un ton sec et impérieux.
— Ah 1 ma bonne amie, s'écria en riant Élisa, je réclame contre ce portrait. Vous Pavez trop flatté quant aux qualités. Quant aux défauts, j'en ai bien quelques autres dont vous n'avez pas parlé par indulgence ; seulement vous en avez exagéré un : c'est ma disposition à résister dans certains cas à ceux qui ont le droit de me commander; il me semble pourtant que je ne suis pas trop désobéissante, et que ce' que vous avez dit pourrait me faire tort dans l'esprit de M"* d'Auneux.
— Nullement , Mademoiselle , reprit la gouvernante; à supposer même que Madame n'ait rien exagéré , je ne saurais vous blâmer de résister à des ordres dont on ne vous ferait pas connaître le motif, ou qui vous seraient donnés d'un ton inconvenant. Pour moi, je n'ai pas pour habitude d'exiger de mes élèves une sorte d'obéissance passive qui les ferait ressembler à des automates ; je n'ordonne pas, je demande seulement leur attention aux leçons que je leur donne, et je l'obtiens ordinairement par
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Tattrait même que leur offrent ces leçons. Aussi j'espère, Mademoiselle, que nos relations seront toujours faciles et agréables. »
M"* Peaussier n'insista pas ; c'était d'ailleurs moins un portrait qu'elle avait voulu faire de la jeune personne qu'une leçon qu'elle avait voulu donner à la maltresse, dont le ton sec et froid lui paraissait devoir être peu sympathique avec le caractère d'Élisa.
La conversation devint ensuite générale, et ne cessa qu'au moment oîi le train entrait dans la gare de la rue Saint-Lazare, à Paris.