CHAPITRE m
Promenades dans Paris. — Une première communion à Saint-Sulpice.
Depuis longtemps Élisa désirait ardemment voir Paris , cette ville dont elle avait entendu dire tant de merveilles. Une calèche découverte les attendait à l'embarcadère ; et, pour donner à sa fille une première idée de cette grande ville ,^ M. Schumler ordonna au cocher de les conduire au pas par la rue Tronchet, la Madeleine et les boulevards, jusqu'à son hôtel de la rue de la Chaussée -d'Antin. Élisa, qui n'avait jamais vu d'autre ville que Hambourg avec ses rues étroites, sales, tortueuses, mal bâties, fut ravie à Paspect de ces larges voies bordées d'édifices qui ressemblaient à des palais, et de magasins étalant avec autant de goût que de profusion les objets les plus riches et les -plus variés du luxe et de la fantaisie. Son enthousiasme naïf se manifestait par des exclamations , qui attiraient quelquefois l'attention des passants ; M. Schumler et M""* Peaussier en riaient aux éclats ; mais M"* d' Auneux était fortement scan-
£LISA eCBUMbER. 38
dalisée de ce manque à toutes les bienséances , et elle se promettait bien de faire plus tard à son élève un sermon sur rinconvenance qu'il y a pour une jeune personne de témoigner aussi bruyamment son approbation ou sa désapprobation de ce qu'elle remarque dans un lieu public. Ce n'était pas le moment de lui faire des remontrances, et, en attendant, loin de partager Thilarité de M. Schumler et de M""* Peaussier, elle affectait de tourner la tête d'un autre côté, et de garder un silence désapprobateur qui ressemblait presque à de la bouderie.
Quand on fut amvé à Phôtel , M. Schumler s'empressa de conduire sa fille dans l'appartement qui lui était destiné. Cet appartement se composait d'une petite antichambre, d'un cabinet de travail orné d'une jolie bibliothèque, d'une chambre à coucher et d'un cabinet de toilette. Le tout était meublé avec un goût exquis. Elle se jeta au cou de son père, l'embrassa tendrement à plusieurs reprises^ en le remerciant mille fois de tant de prévenances et de bontés. Après avoir reçu ces caresses, et pendant qu'Élisa continuait la revue de son mobilier, le père Schumler dit à demi-voix à M"® Peaussier : a Hier encore je me repentais presque d'avoir dépensé tant d'argent pour acheter un tas de futilités qui ne servent à rien et qui se vendent au poids de l'or ; eh bien, aujourd'hui , je n'en ai plus de regret : la petite sorcière vient de me payer tout ce que j'ai dépensé, et avec intérêt encore 1 »
3k ÉLISA SGHUMLER.
M"* Peaussier devait rester quatre ou cinq jours à Paris avant d'aller dans son pays. M. Schuraler, par une attention délicate y lui avait donné une chambre voisine de Tappartement de sa fille, pour l'occuper pendant son séjour , et à son retour , avant son départ pour FAUemagne. Après avoir installé ces dames , le père Schumler se retira , pour aller veiller à la réception des nombreuses caisses et malles que sa fille avait apportées de Hambourg avec elle.
Dès qu'Élisa se trouva seule avec sa bonne amie , car c'est ainsi qu'elle appelait M"* Peaussier dans Pintimité , la première question qu'elle lui adressa fut celle-ci : « Comment trouvez-vous M°*' d'Auneux, ma gouvernante?
— Et vous?
— Moi , je vous dirai tout de suite ce que j'en pense avec la franchise que vous me connaissez. Eh bien , elle ne me plaît que médiocrement , ou plutôt elle ne me plaît pas du tout.-
— Vous avez tort, ma chère Élisa, de vous monter ainsi la tète de prime abord ; vous ne connaissez pas encore assez cette dame pour la juger, et peut-être dans quelque temps, dans quelques jours, aurez-vous changé complètement d'avis sur son compte: ce n'est pas la première fois , mon enfant , vous le savez , que je vous ai vue revenir sur une opinion que vous aviez conçue ainsi tout à coup, et sans réflexion, sur certaines personnes ou sur certaines choses.
— Cela est vrai , et je ne demande pas mieux que
ÉLISA SGHUMLER. 85
de chaDger de sentiment à Pégard de cette dame.
— Je pense que cela ne sera pas diflBcile , car on la dit fort instruite , et -vous qui avez du goût pour la science , vous trouverez amplement à le satisfaire ; puis une considération plus puissante encore vous engagera à vivre en bonne harmonie avec votre gouvernante y c'est que votre père, qui Va choisie, serait vivement contrarié si vous ne pouviez pas vous accoutumer avec elle. Dans ce cas , sans doute, il n'hésiterait pas à la renvoyer ; mais je suis persuadée qu'il en ressentirait un grand mécontentement.
— Oh I soyez persuadée , bonne amie , que j'y ai déjà pensé, et que, pour ne pas causer la moindre peine à ce bon père qui m'aime tant, je ferai tout mon possible pour gagner les bonnes grâces de M"* d'Auneux. Cela n'empêche pas que c'est tout de même bien triste d'être obligée de vivre avec quelqu'un à qui votre cœur ne sourit pas dès l'abord. Moi qui serais si heureuse de trouver dans ma gouvernante une mère, une amie, une sœur avec qui j'épancherais mes pensées et mes sentiments ! Pourquoi faut-il que ceUe qui me convenait si bien, que je connaissais et dont j'étais connue depuis si longtemps, n'ait pas pu accepter un emploi qu'elle eût si bien rempli , n'est-ce pas , ma bonne amie?
— A quoi bon revenir, mon enfant, sur un rêve qui ne- pouvait se réaliser ? Vous connjaissez , et je ne les répéterai pas , les raisons qui m'ont empêchée d'accepter une offre qui plaisait à mon cœur, mais
86 tUSh 60HUMLËR.
que des motifs de la plus haute gravité me forçaient de refuser. D'ailleurs> sous le rapport de l'instruction, je ne saurais me comparer à M"'^ d'Âuneux, et à cet égard vous trouverez avec elle un avantage que je n'aurais pu vous offrir.
— Oui ; mais y trouverai-je un cœur comme le vôtre , un cœur qui sympathise avec le mien? Trouverai-je en elle une mère qui sache me reprendre de mes fautes avec indulgence et cependant avec fermeté, et qui ne m'inspire d'autre crainte que celle de lui déplaire? »
On voit par ce qui précède qu'il avait été question de M"* Peaussier pour être la gouvernante d'Élisa. En effet , à la sollicitation de celle-ci, M. Schumler en avait fait dans le temps la proposition à cette dame; il y tenait d'^^ntant plus que, tout en satisfaisant le désir de sa fille , il trouvait dans cet arrangement une notable économie; mais M"* Peaussier avait énergiquement refusé sous prétexte que ses devoirs d'épouse et de mère de famille ne lui permettaient pas d'accepter un emploi qui la forcerait à s'éloigner pour un temps beaucoup trop long de son mari et de ses enfants. Ce motif n'était pas le seul; d'ailleurs il eût été facile de le faire disparaître , ainsi que le proposait M. Schumler, en donnant à M. Peaussier, dans sa propre maison, un emploi équivalent à celui qu'il avait à la banque d^ Hambourg. Mais une raison plus grave avait décidé M"' Peaussier : c?était la condition expresse impo-
ËLISA SGHUMLER. 37
sée à la gouvernante d'élever la jeune fille (Jui lui était confiée dans l'indifférence pour toute religion. M"* Peaussier était catholique, et quoiqu'elle ne se piquât peut-être pas de pratiquer sa religion avec beaucoup de ferveur et de régularité, cependant elle n'aurait jamais pu se décider à dire à son élève : « Toutes les religions sont également bonnes j et la religion catholique, que je professe et dans laquelle j'ai été élevée , ne vaut pas mieux que les autres. » Une pareille maxime, contraire à sa conviction, à sa conscience, lui eût paru un blasphème, que jamais sa bouche n'aurait pu prononcer. Chargée simplement d'enseigner la langue française à Élisa , elle n'avait dans ses attributions à lui paixler ni de rehgion ni d'instriiction religieuse. Cependant elle avait eu soin de lui faire lire les meilleurs ouvrages écrits en notre langue ; elle lui en faisait extraire les passages qui pouvaient être à sa portée , ou de courtes sentences faciles à retenir, comme celle-ci de Massillon : « Le vrai mérite n'a rien qui lui ressemble « moins que l'orgueil. » Ou bien cette autre de Rivarol : a La richesse, semblable au soleil qui fond la « cire et durcit la boue, développe les belles âmes « et rétrécit les mauvais cœurs. » Puis celles-ci de Chateaubriand : « Le bonheur des riches ne consiste « pas dans le bien qu'ils ont, mais dans le bien qu'ils « peuvent faire. — de vrai bonheur coûte peu, celui « qui coûte cher n'est pas d'une bonne quahté. » Cette autre de Fénelon : « Il n'y a de solide que ce qui
38 ÉUSA SCHUMLEB.
« est fondé sur la vertu. » Et une quantité d'autres de ce genre, qui avaient fini par former un recueil volumineux. Elle l'avait fait relier en un joli volume , qu'Élisa aimait à consulter et à relire comme souvenir de ses progrès dans l'étude du français ; elle se nourrissait ainsi de pensées salutaires , qui ne pouvaient que lui profiter. Telle avait été Pintention de M"*" Peaussier. Au moins, se disait- elle , si je ne lui parle pas de religion , je lui ferai connaître quelques-unes des vérités que la religion enseigne , et qu'elle a inspirées à nos plus célèbres écrivains , et ces vérités, jetées en bonne terre , ne peuvent que produire de bons fruits.
Elle s'était arrêtée là, à ce vague enseignement de moralités utiles sans doute , mais qui ne sauraient avoir l'autorité des préceptes enseignés par l'Évangile. Plus dune fois elle fut tentée de parler à la jeune fille de Dieu , de ses commandements , de la religion de Jésus-Christ ; mais elle fut retenue par cette pensée que ce serait tromper en quelque sorte la confiance du père Schumler , dont elle connaissait les intentions à l'égard de sa fille. Nous n'avons pas ici à expliquer ni surtout à justifier ce scrupule ; nous ne faisons que le constater. Mais quand il fut question de donner à son élève des idées fausses de sa religion, M™* Peaussier eut plus qu'un scrupule; elle éprouva une répugnance invindble à entrer dans les vues du père Schumler : elle eût regardé une pareille condescendance comme une apostasie. Telle fut la
ËLISA SGHUMLER. 30
cause réelle de son refus d'être gouvernante de la jeune Élisa.
Pendant les quelques jours que M™* Peaussier passa à Paris avant de se rendre dans sa famille , elle se chargea d'accompagner Élisa dans les courses qu'elle voulut faire à travers Paris pour se faire une idée de cette ville. M"" Peaussier, qui avait longtemps habité la capitale , se fit un plaisir de servir de cicérone à sa jeune amie. M"* d'Auneux s'excusa de ne pas faire partie de ces promenades, auxquelles elle aurait dû naturellement présider , sous prétexte d'une légère indisposition, mais en réalité parce qu'elle n'aimait pas à se trouver en contact avec l'ancienne institutrice de son élève. Celle - ci , loin d'en être contrariée ," parut enchantée de ce qu'elle appelait « le prolongement de sa liberté. »
Le premier jour de leur promenade ne fut qu'une course rapide, une espèce de revue d'ensemble, et à vol d'oiseau, des boulevards, des promenades, des principales rues et de quelques monuments. Le lendemain on fit quelques visites de détail, on parcourut le jardin des Tuileries , puis les galeries du Louvre. Élisa , qui avait déjà reçu des leçons de dessin , et qui annonçait un goût prononcé pour les arts , passa presque toute cette journée à contempler les tableaux des grands maîtres qui décorent ce magnifique musée ; encore ne lui fut-il possible de voir qu'une partie des richesses qu'il renferme; aussi se promitelle bien d'y revenir souvent.
AO ÉUSA SGBUMLEft.
Le troisième jour, on visita la rive gauche de la Seine , qu'Élisa ne connaissait pas encore. On était parti de bonne heure , pour faire cette course avant la grande chaleur du jour (c'était au mois de juin). M"* Peaussier avait Tintenlion de faire voir à Élisa le jardin, le palais et le musée du Luxembourg; puis de terminer leur promenade par le jardin des Plantes 9 d'où elles seraient revenues directement à rhôtel en traversant le pont d'Austerlitz et en suivant la ligne des boulevards. Un incident inattendu changea cet itinéraire.
En traversant la place Saint-Sulpice, Élisa demanda à sa compagne quel était ce monument vers lequel se portait en ce moment une foule nombreuse composée en grande partie de jeunes filles de son âge , toutes vêtues de robes blanches et la tête couverte d'un voile blanc, et des jeunes garçons portant au bras gauche un brassard blanc.
« Ce monument , dit M"** Peaussier , est l'église Saint-Sulpice , oîi Ton fait aujourd'hui la première communion des enfants de la paroisse; tous ces jeunes gens au brassard blanc, toutes ces jeunes filles vêtues et voilées de blanc vont prendre part à cette cérémonie.
— Et qu'est-ce que c'est que la communion î
— Je ne saurais répondre en quelques mots à cette question ; d'ailleurs vous ne me comprendriez pas, et il faudrait auparavant que vous eussiez été instruite des grandes vérités de la religion , dont elle
tUSt SGHUMLEIL 41
est Faction la plus auguste et la plus sainte. Ainsi, quand je tous dirai que pour nous catholiques la communion est l'union spirituelle et corporelle avec Jésus- Christ, et la participation à un sacrement nommé TEucharistie , vous ne me comprendrez certainement pas.
— Non , je ne vous comprends pas ; mais il me semble que ce doit être une bien belle cérémonie, Qt je voudrais bien y assister , si toutefois il est permis d'entrer.
— Oh! certainement cela est permis; seulement je vous ferai observer que la cérémonie sera longue, et que nous ne pourrons pas faire aujourd'hui notre promenade au Luxembourg et au jardin des Plantes.
— Qu'est-ce que cela fait? Nous pourrons y aller demain, et probablement la cérémonie que je désire voir ne se renouvelé pas tous les jours.
— Non , elle n'a lieu qu'une fois par an.
— En ce cas, faites arrêter la voiture , et descendons. »
M"** Peaussier s'empressa de condescendre au désir d'Élisa. Elle n'aurait pas osé le lui proposer; mais elle était enchantée qu'elle l'eût proposé ellemême; elle avait une vague espérance que cette cérémonie touchante ferait une profonde impression sur la jeune personne.
L'église était tellement encombrée, qu'elles eurent beaucoup de peine à trouver une place convenable
la ÊLIS/k SGHUMLER.
pour voir là cérémonie. La large nef du milieu était entièrement occupée par les communiants et les communiantes, au nombre de plus de quinze cents; sur les côtés se tenaient les parents formant plusieurs rangs pressés autour de l'enceinte qui contenait leurs enfants. C'est parmi ces parents que M"* Peaussier et sa compagne parvinrent à se caser.
Élisa contempla longtemps avec admiration toutes ces jeunes filles prosternées, modestes, recueillies. Puis tout à coup, au milieu du profond silence, les sons doux et harmonieux de l'orgue se font entendre, et bientôt des milliers de voix pures et fraîches se mêlent aux accords de cet instrument, et chantent un cantique exprimant la foi et le désir de s'unir à leur Dieu. Pendant ces chants, les visages de ces jeunes vierges s'étaient relevés radieux, et reflétaient la joie céleste qui inondait leurs cœurs. Élisa suivit avec intérêt toutes les phases de la cérémonie. Elle eût bien voulu demander à M"' Peaussier des explications; mais celle-ci, plongée elle-même dans un profond recueillement, se rappelant sans doute le jour heureux où elle avait goûté un semblable bonheur, fit signe à sa jeune compagne qu'elle ne pouvait parler ici , qu'elle répondrait à ses questions quand elles seraient sorties.
(( Enfin le moment suprême approche; le grand, rimmense mystère est accompli. A la voix du saint ministre qui Ta invoqué, le Dieu juste, le Dieu bon, le Dieu miséricordieux est venu de son trône de
ÉLISA SGHUMLER. /|3
gloire sur l'autel où était déposé le paia des anges. Et ce pain n'est plus du pain : c'est Dieu ! Dieu luimême, immense et indivisible, qui va se donner à ces enfants qu'il aime, à ces enfants qui chantent ses louanges, et dont l'âme est épurée par les sacrements du baptême et de la pénitence, »
Telles étaient les pensées qui occupaient Pesprit et le cœur de M"* Peaussier pendant les diverses phases de la cérémonie ; et souvent elle se disait : Oh! que ne suis -je encore à ce jour d'innocence et de bonheur, jour le plus beau, le plus heureux de ma vie! Omon Dieu, faites que cette chère Élisa, dont le cœur est si bon, si pur, puisse un jour goûter aussi un pareil bonheur ! Daignez faire' tomber le voile qui obscurcit son esprit, échauffer son cœur d'un rayon de votre grâce, et .l'admettre au nombre de vos enfants.
Si le voile qui obscurcissait son intelligence ne lui permettait pas de se faire une idée de la sublimité du mystère dont elle était témoin, elle ù'en partageait pas moins, jusqu'à un certain point, l'émotion qui pénétrait les assistants. Ce fut surtout quand elle vit les jeunes communiantes qui se trouvaient près d'elle aller avec un saint respect à la table sainte, et en revenir les yeux inondés de larmes de joie , quand elle vit' autour d'elle les mères de ces enfants verser des pleurs d'attendrissement , et quelques-uns des pères essuyer furtivement quelques larmes qu'ils s'efforçaient en vain de retenir, ce fut
A& ÉLISA SGHUMLER.
alors qu'elle éprouva elle-même une profonde émotion , et ses larmes coulèrent aussi.
Lorsque la cérémonie fut terminée, Élisa voulut être témoin de la sortie des jeunes communiants qui se rendent processionnellement sur la place, en chantant des cantiques, au milieu d'une foule immense de peuple qui assiste respectueusement à ce touchant spectacle, jusqu'au moment où, le signal étant donné, les rangs se rompent, et les parents reprennent et emmènent leurs enfants.
Élisa était encore sous le coup de Pémotion qu'elle avait éprouvée, quand elle remonta en voiture. Il était onze heures; il y avait deux heures et demie qu'elle était à l'église ; le temps lui avait paru si court, qu'elle fut fort étonnée quand elle s'aperçut qu'il était si tard. « Nous avons encore le temps d'aller au Luxembourg, dit M"* Peaussier; quant au jardin des Plantes, nous remettrons cette promenade à une autre fois.
— Oh! non, ma bonne amie, reprit Élisa, ni Luxembourg, ni jardin des Plantes aujourd'hui. Je ne veux pas être distraite des pensées qu'a fait naître en moi le beau spectacle auquel je viens d'assister. Nous allons retourner à l'hôtel, si vous le voulez bien; nous nous retirerons dans ma chambre ou dans la vôtre, et là vous me donnerez les explications que vous ne pouviez me donner à l'église. »
M""** Peaussier ne demandait pas mieux. En un quart d'heure, les rapides chevaux de la calèche
ËLISA SGHUMLER. Â5
eurent franchi Tespace qui sépare la place Saint*- Sulpice de lâ Chaussée-d'Aniin; et renfermées dans la chambre de M""' Peaussier, où elles savaient que personne ne viendrait les interrompre, elles s'entretinrent longuement de la cérémonie dont elles avaient été ténioins. Malheureusement M°*^ Peaussier n'avait pas elle-même une instruction suffisante en malière de religion pour donner à sa jeune amie des explications claires et à sa portée; d'ailleurs ce n'é* tait pas en quelques heures qu'elle eût pu remplir une pareille tâche, et enfin elle craignait toujours, en insistant trop sur ce point, de déplaire, comme nous l'avons dit, à M. Schumler. Elle se contenta donc de dire en quelques mots à la jeune fille que l'usage de la communion sacramentelle dans l'Église catholique remonte au berceau du christianisme; que ce fut la veille de sa passion que le Sauveur, dans ce qu'on appelle la cène qu'il fit avec ses disciples , institua ce sacrement appelé TEui^aristie ; que depuis ces premiers jours, il y eut dans tous les temps des âmes pures qui se montrèrent affamées de cette nourriture céleste; que cet ifeage s'est conservé parmi nous d'âge en âge jusqu'à nos jours. Après cet ]iistorique sommaire qu'Élisa ne comprenait pas beaucoup, celle-ci lui demanda : «Mais enfin pourriez-vous me dire comment vous autres catholiques vous considérez la communion , quelle importance vous y attachez î »
Ici M°^^ Peaussier était plus à son aise qm sur la
A6 ÉLISA SGHUMLER.
partie dogmatique; elle répondit sans hésiter: «Nous autres catholiques^ nous considérons la communion comme l'action la plus auguste et la plus sainte de notre religion. Elle est Tabrégé de tous les mystères, Taccompb'ssement de toutes les figures, la plus touchante de toutes les cérémonies, la plus étonnante de toutes les merveilles; elle résume et complète toutes les alliances de Dieu avec l'humanité. Oui, ma chère Ëlisa, c'est une belle institution que celle qui divinise l'homme sans lui inspirer d'orgueil, qui rélève au-dessus de tout ce qui est créé, et lui inspire en même temps la plus tendre sympathie pour tout ce qui est faible et souffrant. Les ennemis les plus acharnés du christianisme ont admiré la communion et reconnu ses heureux effets. « Voilà donc des hommes, dit Voltaire, qui reçoivent Dieu dans eux, au milieu d'une cérémonie auguste, à la lueur de cent cierges, après une musique qui enchante leurs sens, au pied d'un autel brillant d'or. L'imagination est subjuguée, l'âme saisie; on respire à peine, on est détaché de tout lien terrestre; on est uni à Dieu, il est dans notre chair et dans notre sang. Qui osera, qui pourra commettre après cela une seule faute, en concevoir seulement la pensée? Il est impossible sans doute d'imaginer un mystère qui retient plus fortement les hommes dans la vertu (!)•» Oui, le philosophe antichrétien a rai-
(1) Voltaire, Questions sur V Encyclopédie ^ t. VI, édit. de Genève.
ËLISA SGHUMLER. A7
son; il était impossible à l'homme d'inventer un semblable mystère; aussi est -il l'œuvre de Dieu. En approchant de la sainte table, l'homme se renouvelle et retrempe son âme à la source même de la vie. L'orgueil s'humilie, les torts se réparent, la colère a perdu de ses fureurs, l'intempérance devient sobre, le libertinage rougit de ses excès, les vieilles inimitiés s'éteignent, l'avarice s'est attendrie. Ces hommes qui s'avancent vers l'autel, et le riche avec ses habits somptueux , et le pauvre avec ses haillons, et ceux qui sont grands, et ceux qui sont petits, et ceux qui servent, et ceux qui sont servis, tous vont s'agenouiller à la même table, à cette table de la seule et véritable égalité , qui a été dressée pour les bergers et pour les rois. Voilà que le même Dieu descend pour tous ; tous se nourrissent de sa substance, et ne font plus qu'un avec lui; ils doivent désormais, selon l'expression de saint Paul, se considérer comme ses membres, n'avoir plus qu'un cœur et qu'une âme, et, pénétrés de son être et de son esprit, s'aimer comme il les a tous aimés. Voilà, mon enfant, ce que devraient être tous les chrétiens quand ils ont participé à la sainte communion, et voilà ce qu'étaient bien certainement aujourd'hui ces jeunes adolescents au front candide et pur, parés des livrées de l'innocence , et ces jeunes filles de votre âge avec les voiles de la pudeur, tendres comme la rose qui s'est épanouie le matin, simples comme la fleur des champs, que
48 tUSA SGHDMLEB.
TOUS avez yns s'ayancer, se presser snr les marches saiiites. Est-il un seul de ces enfants qui ne vous ait paru un être privilégié, un ange descendu du ciel pour nous apprendre comment il faut adorer IHeuT
-^ Ob 1 cela est bien vrai, et plus d'une fois je me suis surprise à envier leur bonbeur ; mais je ne saurais y prétendre, puisque je ne suis pas de leur religion.
— Mais il n'est pas dit que vous n'en serez pas un jour, car je sais qu'il peut se présenter telle circonstance où monsieur votre père lui-même vous engagera à embrasser la religion catholique. En attendant, conservez toujours le souvenir de cette journée, et, pour vous la rappeler, je vous conseille d'écrire sur vos tablettes les vers suivants de M. de Fontanes, dans lesquels il décrit la cérémonie d'une première communion dans une de nos vieilles églises :
moment solennel ! ce peuple prosterné ,
Ce temple dont la mousse a couvert les portiques ;
Ses vieux murs, son jour sombre et ses vitraux gothiques ;
Cette lampe d'airain qui , dans Tantiquité ,
Symbole du soleil et de l'éternité,
Luit devant le Très-Haut, jour et nuit suspendue;
Les pleurs, les vœux^ Tencens qui montent vers l'autel ,
Et de jeunes beautés qui , sous Toeil maternel ,
Adoucissent encer par leur voix innocente
De la religion la pompe attendrissante ;
Cet orgue qui se tait, ce silence pieux;
L'invisible union de la terre et des cieux,
tUSA. SGHUMLER. 40
Tout enflamme , agrandit , émeut l'homme sensible ; Il croit avoir franchi ce monde iaaccessible Où sur des harpes d'or l'immortel séraphin , Aux pieds de Jéhova, chante l'hymne sans fin. Alors de toutes parts un Dieu se fait entendre ; n se cache au savant, se révèle au cœur tendre ; n doit moins se prouver quil ne doit se sentir.
Élisa s'empressa d'écrire ces vers sur le volume où elle avait l'habitude de transcrire les passages et les pensées remarquables des auteurs qu'elle lisait.
Le soir, pendant le diner, elle ne manqua pas de parler devant son père et M"** d'Auneux de sa promenade du matin, et de l'intéressante cérémonie à laquelle elle avait assisté. Elle mit tant de feu, tant d'enthousiasme dans sa description, que son père en fut frappé, et lui dit :
« Tu n'aurais donc aucune répugnance à embrasser la religion où Ton fait de si belles cérémonies?
— Aucune sans doute, et si vous le voulez, mon père , ce sera tout de suite.
— Non pas, non pas; je ne suis pas si pressé. . . je ne dis pas que tu n'embrasseras pas cette religion... ou une autre.. M mais plus tard, quand tu auras Gni ton éducation.
— Ces jeunes filles que j'ai vues communier aujourd'hui ne sont guère plus âgées que moi; il y en a même qui m'ont paru plus jeunes, et aucune, bien certainement, n'a terminé son éducation; ce-
6« ÈUBk SOBÙIILU.
pendant cela n'a pas empêché de les instruire dans la religion catholique et de les initier à un des plus grands mystères de cette religion»
— Leurs parents ont sans doute leurs raisons pour cela, comme moi j'ai les miennes, répondit d'un ton assez bourru le père Schumler, qui pai-aissait contrs^rié de l'insistance de sa fille. Ainsi, continùa-t-il, vous n'avez été ni au Luxembourg, ni au jardin des Plantes, comme vous en aviez le projet? Cela eût mieux valu pourtant que d'aller, par la chaleur qu'il fait aujourd'hui, vous enfermer pendant trois heures entre quatre murailles, et au milieu d'une foule compacte; Je ne comprends pas que M""* Peaussier, qui est une femme raisonnable...
— mon bon père, interrompit vivemfent Élisa, n'accusez pas M"** Peaussier; c'est moi qui, en voyant toutes ces jeunes filles vêtues de blanc se rendre à Féglise, ai voulu les suivre; c'est moi qui ai voulu assister à la cérémonie, et je l'ai trouvée si belle, que je n'ai pu m'empêcher d'y rester jusqu'àlafîn. ^
M"** Peaussier, craignant d'avoir mécontenté M. Schumler, essaya à son tour de se justifier. « J'ai cédé, il est vrai, au désir d^Élisa, mais je ne croyais pas que la cérémonie durerait si longtemps; puis, quoiqu'il y eût foule et qu'il y fit très -chaud, comme l'église est vaste et bien aérée, on n'y était pas mal à Taise. Cependant j'ai été plusieurs fois
ÉLtSA SGHUMLER. 51
tentée d'emmener Ëlisa avant la fin de la cérémonie; mais elle paraissait y prendre un tel intérêt, que je n'ai pas osé le lui proposer, de peur de la contrarier. »
M°*' d'Auneux, qui avait écouté jusqu'ici ce colloque sans y prendre part, crut le moment venu d'intervenir, et, prenant un petit air dédaigneux, elle laissa tomber ces mots du bout des lèvres : a Sans doute, dit -elle, elle y prenait intérêt, comme tous les enfants et les gens du peuple prennent intérêt aux représentations et aux pompes théâtrales, car les cérémcJnlfes papistes ne sont pas autre chose que des pompes de théâtre. Eh bien , je veux lui faire voir un de ces jours la même cérémonie dans un temple appartenant à l'un des cultes réformés, et je suis persuadée qu'elle sera plus touchée, surtout plus éclairée, qu'elle ne Ta été dans votre église catholique, où le ^ culte n'iBst que de l'idolâtrie, et où l'on ne s^adresse qu'aux sens, tandis que dans nos églises réformées on ne parle qu'à l'âme et à la raison. »
M: Schumler parut enchanté de cette décision, et le sujet de la conversation changea.
Le lendemain il n'y eut pas de promenade, et M** Peaussier fit ses préparatifs de départ pour se rendre dans sa famille.