CHAPITRE XÏI
Und autre conversion.
M. Schumler avait eifectivement parlé à M"* d'Auûeux de la fantaisie qu'avait eue sa fille de se faire catholique, et des craintes que cette détermination ne gênât ses projets pour son établissement. NH^ d'Auneux le rassura pleinement à ce sujet, lui affirmant que ce n'était quMn caprice passager de jeune fille, qui céderait facilement à l'idée d'un* grand mariage, si ce mariage exigeait qu'elle adoptât une autre religion, a Sans doute, ajoutât-elle, si Élisa eût été élevée, bercée dès son enfance dans le papisme y peut-être aurait- on aujourd'hui de la difficulté à la faire revenir sur des idées nées, pour ainsi dire, avec elle, et qu'elle aurait sucées avec le lait. Mais elle est arrivée à son âge actuel sans avoir été imbue d'aucun préjugé religieux; elle a du bon sens, de la raison, et en même temps une grande avidité de tout connaître. Les cérémonies extérieures du culte catholique ont frappé son imagination par leur pompe théâtrale ; elle a voulu étudier, par simple curiosité, l'origine
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de ces cérémonies, comme elle a touIu étudier quelques -mis des phénomènes de rhistoire natu-relie, quelques irieux monuments de Tart du moyen •âge ; TOUS avez bien fait de la laisser satisfaire cette fantaisie; mais soyez persuadé que, quand elle aura pénétré un peu au fond des choses^ sa raison fera bientôt justice de ces puérilités, de ces rites d'un autre temps, de ces croyances ridicules, de ces prétendus mystères qui choquent le bon sens; et, enfin, elle qui par-dessus tout aime sa liberté et déteste la contrainte, elle ne s'assujettira jamais à ces pratiques minutieuses, à ces obligations sans objet qulmpose à ses sectateurs la religion romaine. »
H. Schumler fut complètement satisfait de ces explications; car, disait -il, il s'en rapportait plus à M"* d'Âuneux qu'à lui-même pour ces sortes.d'a/^ faires. Parfaitement tranquille de ce côté, il laissa donc sa fille poursuivre librement son instruction reUgieuse, comme elle Fentendait. Il avait d'ailleurs à s'occuper de bien autre chose que de savoir si sa fille apprenait ou non sérieusement le catéchisme. On était alors au paroxysme de cette fièvre de spéculations financières de toute nature qui agitait à cette époque la France et l'Europe. On n'entendait parler que de sociétés anonymes ou en commandite, de compagnies de chemins de fer, d'emprunts de tous les pays, de profits énormes, de pertes plus grandes encore, de fortunes colossales élevées ou renversées en quelques jours.
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Schumler avait des intérêts engagés dans toutes les grandes entreprises, et, de plus, il était en train de traiter une affaire d'une haute importance, dans laquelle il avait la certitude de réaliser d'énormes bénéfices. Il s'agissait d'un emprunt de je ne sais combien de millions de florins, que désirait contracter le prince régnant de Sàlm-Saxe pour l'exploitation d'une riche mine de houille située sw le territoire de son duché; de plus, il s'agissait d'obtenir qu'une des principales lignes du réseau des chemins de fer de l'Allemagne passât par le duché de Salm-Saxe. Si ce résultat pouvait être acquis, l'entreprise était admirable; la mine fournirait amplement le combustible nécessaire à l'exploitation du chemin, et, de son côté, le chemin faciliterait le transport de la houille : c'était double bénéfice. David Schumler pouvait à peu près à lui seul réaliser l'emprunt, et déplus, par l'étendue de ses relations et l'influence de son crédit sur les diverses compagnies de voies ferrées qui s'organisaient alors, il pouvait déterminer le tracé de la hgne par le duché de Salm-Saxe. Le duc régnant, qui connaissait toutes ces particularités, envoya à Paris un homme de confiance pour s'aboucher avec le riche banquier. Cet homme était le baron de Swartzkauser, qui avait été longtemps le principal ministre du duc et en même temps le gouverneur de son fils, le jeune prince Frédéric. Plusieurs de ces principiciiles d'Mlemagne n'ont pas le moyen d'avoir un
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penonnel ministériel au grand complet; alors le même personnage cumule ordinairement plusieurs hautes fonctions. Ainsi M. le baron de Swartzkauser était tout à la fois ministre des finances, de l'intérieur et des relations extérieures, et de plus, comme nous l'avons dit, gouverneur du prince héréditaire.
Le baron arriva donc à Paris avec son ancien élève, qui désirait visiter cette capitale* Je dis son ancien élève: car depuis quelque temps le prince Frédéric avait atteint sa majorité, et par conséquent était hors de la tutelle directe de son gouverneur; mais le jeune homme avait toujours conservé pour lui des sentiments d'attachement et de déférence qui faisaient honneur à l'un et à l'autre. Aussi le père n'hésita pas à permettre à son fils de faire ce voyage, qui du reste pouvait servir à cacher ses projets; car il n'était pas prudent de les divulguer avant le succès.
Le baron, en arrivant à Paris, présenta son pupille chez les représentants des principaut souverains de l'Allemagne, qui Taccueillirent avec les égards dus à sa haute naissance; puis, quand le jeune homme fut lancé dans le monde, le baron s'occupa activement de Fàffaire principale qui Tavait amené. Il trouva daus Schumler un homme fin^ rusé, intelligent, qui comprenait bien les avantages de la position, et qui savait en profiter. Le baron insistait pour l'emprunt d'abord, ne regardant la
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question da tracé du chemin de fer que comme un accessoire. « iJn accessoire! répondait Scliumler; mais c'est le principal. Que ferez -vous de votre houillère si vous n'avez pas de débouchés pour en placer les produits? i> Ce raisonnement était juste, et le baron ne pouvait en disconvenir; mais^ comme il dépendait de Schumler de faire passer le tracé par cette direction, il se faisait fort de cette circonstance pour imposer à l'emprunt les conditions les plus onéreuses. Â force de pourparlers, le banquier se montra un peu plus traitable; mais on était encore bien loin des offres faites par l'agent du duc de Salm*Saxe.
La négociation en était à ces préliminaires, quand Schumler donna la fête dont nous avons parlé, à l'occasion de Tanniversaire de la naissance de sa fille. Le prince Frédéric fut émerveillé de la beauté, de l'esprit et de la grâce d'Élisa. Il en parla lé lendemain à son gouverneur avec un enthousiasme qui effraya celui-ci. Le baron chercha à calmer le jeune homme, à lui faire entendre raison ; ce fut en vain. <x Quoi I lui dit-il, vous un prince du saint -empire, vous dont les ancêtres remontent à Witikind, le digne antagoniste de Cbarlemagne, vous ^songeriez à épouser une Juive !
•—Mais ses ancêtres à elle remontent à Abraham ; cette noblesse est certes plus ancienne encore que la . mienne.
— C'est une plaisanterie : jamais les Juifs n'ont
Si6 ÉLI5A SCaUBfLER.
été considérés comme étant de noble extraction ; et quelque belle, quelque spirituelle que soit M""" Élisa Schumler, elle n'en est pas moins une fille de rien.
— Oui, une fille de rien, dont le père achèterait deux ou trois duchés comme le nôtre à beaux deniers comptants. Croyez -tous que si je contractais ce mariage qui TOUS parait presque monstrueux, mon père aurait besoin de recourir à un emprunt onéreux pour l'exploitation de sa mine de houille et pour rétablir ses finances un peu épuisées depuis quelques années? La dot seule que Schumler donnerait à sa fille suffirait pour remplir notre trésor vide, mettre la mine de houille en valeur, et obtenir toutes les concessions de chemins de fer que nous pourrions désirer. De pareils avantages ne me semblent point à dédaigner, et méritent bien quelque considération.
— Je le reconnais sans doute, et si votre naissance n'était pas un obstacle insurmontable à cette alliance, je conviens qu'elle serait avantageuse; mais jamais votre père, qui n'a point connu de mésalliance dans sa famille, dont les membres se sont presque toujours unis à des tètes couronnées, ne consentira à ce mariage.
— Et croyez-vous que, dans l'état de détresse où sont nos finances, je trouverai à épouser quelque riche princesse? Ne vaudrait -il pas mieux, pour rendre à notre maison l'édat qu'elle a perdu, dé-
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rogçjc un peij, (jue de vivre dans la misère, et de descendre peu à peu, comme nous le faisons, h june njine complète? Dans le siècle où nous çommes on n^est plus si rigoureux qu'on Tétait autrefois pour ce que vous appelez les mésalliances, et la richesse v^ de pair maintenant avpc la plus haute noblesse. L'empereur d'Autriche n'a- 1- il pas conféré le titr© de baron à un Juif? Eh bien, pourquoi M, Schumlep n*obtiendrait-il pas aussi bien que M. Rothschild dejf titres de noblesse? Lor, vous le sayez, mon cher maître, est ce qu'on a inventé de mieux pour (5nleyer toutes les taches, même celles de naissapce^. » M. le baron de Swartzkauser pom prenait la fprç© (ÏQ tels arguments. Après a voin;in instant réfléchi, il répondit: a Dgins un sen^ yous pourriez bijen avoir raison^ mon cher prince ; mais, daps une affaire dç cette importance, je ne puis rien prépare sur moi^ et il est nécessaire de consulter Son Altesse monseigneur votre père , avant de faire aucune (^ém^çh^ auprès de Schumler.
— Eh bien, consultons-le, et tout jip suite. » On convint donc de faire part ai; père de J'inçident Malgré Tipipatience du prince Frédéric, l'affaire marcha avec une lenteur toute diplomatique. Ajoutons que dani^ c(3 temps-là le télégjraphe élec^ trique n^existait pas encore, et que Iç baron de Swartzkauser, n^ayant pas de courrier de cabinet ^ sa disposition, (était obligé de correspondre ayep son souverain par la poste ordinaii'e, gui mettdt
SIS ÉUSA SCHUMLER.
cinq jours pour transmettre une dépêche de Paris en Salm-Saxe, et autant pour apporter la réponse. Enfin le vieux duc, après avoir fait longtemps la sourde oreille, après bien des propositions et contrepropositions > envoya son ultimatum, qui portait en substance qu'il consentait au mariage à ces conditions principales: l"" que David Schumler achèterait la baronnie de Wanderfeld, qui était située dans les Ëtats du duché de Salm-Saxe, et qu'il en paierait au trésor du duc le prix, s'élevant à \m million; 2"* qu'il se ferait conférer, à ses frais , par la chancellerie de l'empire, le titre de baron, et que sa fille prendrait immédiatement le titre de baronne de Wanderfeld; 3"* qu'elle embrasserait la religion luthérienne avant de contracter le mariage. Quant à l'emprunt, à l'exploitation de la mine de houille, à la concession du chemin de fer, on tomberait facilement d'accord, et cela marcherait comme sur des... wagons.
Le père Schumler, qu'on avait mis au courant de l'affaire dès que les 'négociations avaient paru prendre une tournure favorable, était enchanté. Toute sa crainte était que le vieux duc, par orgueil de caste, ne persistât à refuser son consentement. Mais, quand Frédéric lui apporta l'ultimatum de son père, il faillit bondir de joie et sauter au cou de son futur gendre; mais il eut la force de se contenir, et il se contenta de lui serrer cordialement la main, en disant: « Allons, Monsieur, voilà maintenant une
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afiaire entendue, et que vous pouvez regarder comme terminée. »
Le jeune homme était dans le ravissement. Il demanda la permission d'aller présenter ses* hommages à M"* Élisa ; mais le père lui fit observer qu'il convenait mieux qu'il la prévint lui-même ; que le soir le baron de Swàrtzkauser viendrait faire la demande ofiBcielle, et qu'après [cette démarche le prince pourrait être admis à voir sa future.
Aussitôt après le départ de Frédéric, le banquier fit appeler sa fille dans son cabinet. Quand ils furent seuls, Schumler lui dit : « Assieds -toi là, mon enfant, j'ai à causer un peu avec toi. »•
Quoique ces paroles fussent prononcées du ton le plus afiectueux, ce début alarma néanmoins Ëlisa, avec qui son père, depuis plus de deux mois, n'avait pas une seule fois causé d'une manière intime.
«Dis-moi, commença Schumler, comment trouvestu le prince Frédéric de Salm-Saxeî
— Mais, mon père, répondit en rougissant la jeune fille, à quel propos m'adressez -vous cette question?
— C'est juste, et je ne sais pas pourquoi je vais chercher un préambule quand je n'en ai pas l'habitude toutes les fois que je traite une affaire. Eh bien, ma fille, je t'ai fait venir pour t'apprendre une grande nouvelle: c'est que ce soir le duc souverain deSalm-Saxe doit me faire demander oflSciellement ta main pour le jeune prince Frédéric, son
^ ÉUIà SP0OlfI£R.
fik, ety comme dans cette affaire ton consentemimt est nécessaire, j'ai yoala connaître tes intention^ avant d'adresser ma réponse.
— Ck)nmient! mon père, ^st-ce possible que lô fils d'an prince souverain me demande en mariage?
— Et qu'y a-t-il Jà d'étonnant? Si tu n'es pas la fille d'un prince, tu n'en as pas moins pour père au homme plus riche qu'un grand nombre de princes et de ducs, même souverains; et la richesse, moi^ enfant, est aujourd'hui la véritable noblesse. Ainsi là n'est pas la question, et j'en reviens maintenant h mon préambule. Ce mariage te convient-il? Trouvestu quelque chose à redire dans la personne du jeu90 Frédéric?
— Puisque ce mariage vous convient, mon pè]?e, il ne saurait me déplaire. Quant au prince Frédéric, je le connais trop peu encore pour avoir pu le juger| seulement il m'a paru aimable, spirituel et de meilleur ton que beaucoup de jeunes gens appartenant cependant à de très-bonnes familles, et que j'ai eu occasion de rencontrer dans le monde.
— Très -bien, mon enfant, je suis enchanté diS toi, et en disant ces mots le père Schumler se frottait vivement les mains, ce qui était le signe halûtuel chez lui dune grande satisfaction.. .. En^ mon rêve sera accompli... Tu seras princesse, m^ petite ! duchesse souveraine ! Tu auras des dames d'honneur, des gentilshommes pour écuyers, des heiduques; tu régnera^ sur près de cent mille su-
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jets; car c'est là, je crois, le chiffre de la population de Salm-Saxe! Et moi, sais- tu? moi, je serai baron, oui, baron de Wanderfeld, car c'est une des conditions qu'exige Son Altesse!... Son Altesse!... mais toi aussi tu seras Altesse ! quel bonheur ! »
Élisa ne pouvait s'empêcher de prendre part à la joie que manifestait son père; puis elle-mètne intérieurement était éblouie dç cette perspective brillante qui s'ouvrait devant elle. « Et vous dites, mon J)ère, reprit-elle en souriant, après un moiiient de Bileùce, que vous serez baron ?
— Oui, ma fîUè, c'est une des conditions qu'exige le vieux duc.
— Est-ce qu'il en exige encore d'autres?
— Les autres sont affaires de finances qui sont réglées... Ah! j'oubliais, il en est encore une qui te concerne^ mais qui ne i^aurait souffrir de difficulté. Ne m'as-tu pas dit, il y a deux à trois mois, qiie tu voulais te faire chrétienne ?
— Oui, mon père, chrétienne catholique.
— Mais tu ne l'es pas encore ?
— Non, puisque je ne suis pas baptisée.
— Eh bien! cela se trouve à merveille; au lieu de te faire baptiser chrétienne catholique, tu te feras baptiser chrétienne luthérienne, ce qui, je pense, doit t'être parfaitement égal.
— Et c'est là, reprit Élisa en pâlissant, la condition imposée par le duc?
— Oui; et, comme je ne prévoyais de ta part
m ÉLTSâ âCHUMLER.
ancune objection, j'ai promis en ton nom que tu y souscrirais.
— Vous avez eu tort, mon père; je suis catholique, et je ne saurais changer de religion.
— Hais tu n'es pas baptisée, tu viens de me le dire.
— QuMibporte ! le baptême ne fera que consacrer anthentiquement ce qui existe déjà dans mon âme qui est toute chrétienne, toute catholique.
— Hais, malhem^euse enfant, penses -tu que ton obstination pourrait peut-être faire échouer la plus magnifique affaire que j'aie jamais traitée de ma vie, une affaire où il y avait des millions à gagner, et qui me procurait en outre l'occasion de te faire faire un mariage princier!
— J'avoue, mon père, que la perspective que vous m'avez offerte tout à Theure m'a d'abord singuhèrement flattée, et que ce n'est pas sans regret que je renonce à la voir se réaUser; mais ce qui m'afflige le plus, c'est la contrariété que vous éprouvez, mon père, car vous ne savez pas combien je vous aime et combien je désirerais ne jamais vous causer la moindre peine ; mais ici il s'agit d'une impossibilité en quelque sorte absolue. Rien, ni la misère, ni la prison, ni la mort même, ne pourrait me forcer à renoacer à la religion que j'ai embrassée de mon choix, et bien volontairement. Voyez donc, mon père, tâchez de trouver une autre combinaison; mais qu'avant tout je con-
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serve l'exercice libre de ma religion : autrement il faut renoncer à ce projet de mariage. G*est là aussi mon ultimatum, comme dit le duc de Salm-Saxe, et il est irrévocable. »
Le banquier voulut encore insister; il n'en put obtenir une autre réponse. Enfin il résolut de s'informer auprès du baron si cette condition était sine quâ non. Celui-ci l'affirma. Alors il lui fit part de l'entretien qu'il venait d'avoir avec sa fille, et du refus qu'elle faisait de se faire luthérienne. a Mais, ajouta-t-il, puisqu'elle est catholique, elle est toujours chrétienne: est-ce que ce n'est pas la même chose que d'être luthérienne?
— Allons, père Schumler, lui répondit le baron, parlez finances, opérations de bourse, escompte, c'est votre affaire; mais ne parlez pas de religion, vous n'y connaissez rien. Pour vous prouver que Son Altesse le duc régnant ne consentira pas à donner son fils à une catholique, c'est que luimême, quand il s'est marié, a refusé la main d'une riche princesse bavaroise uniquement parce qu'elle était catholique, et il a préféré épouser une de ses cousines fort pauvre, mais qui était luthérienne. i>
Le jeune Frédéric, en apprenant cette difficulté, fut désolé. Il déclara que pour lui il ne tenait pas du tout à ce que sa femme fût luthérienne , et qu'au besoin même il se ferait catholiquje pour épouser la belle Élisa. Il fallut recommencer les négociations;
Si4 ilAsL SGHUMLÉfL
Frédéric partit lui-même pour aller trouver son père ' et le supplier.de changer de résolution.
Pendant ce temps -là, Schumler ^tait d'une humeur insupportable. Personne ne pouvait raliorder. 11 avait chargé M"* d'Auneux de parler à sa fille pour tâcher de la décider à changer de sentiment. M"' d'Aurieux échoua complètement dans cette tentative. Quand elle rendit comlptè au tàiiqiiier dii résultat de sa mission, eelui-ci s'emporta coinme il ne l'avait pas fait depuis longtemps. Sa colère, longtemps contenue, se déchargea avec toute sa violence sur la pauvre gouvernante. Il lui reprocha d'être cause de la déconvenue qu'il éprouvait aujourd'hui. Il l'avait chargée dé Tédilcation de sa iille, en lui posant telle et telle condition qu'elle s'était engagée à remplir. Elle ne- Pavait pas fait; et cependant liiî, il la payait largement et régulièrement; elle lui avait donc voté son argent. Et comme à cette dernière imputation M"* d'Àuneux sortit de son iÈiegmé britannique, et se récria contré une telle qualification : « Oui, répéta Schuinler en criant à se faire entendre jusque sur le boulevard, oui, voiis avez volé mon argent, vous êtes une voleuse; entendez-vous? une voleuse! » Elle pouvait bien l'entendre, en effet; car tous les domestiques, tous les employés, tous les locataires de la maison rênleiidirent, et les passants s'arrêtèrent à la porte pôiir connaître là cause de ce tumulte.
M°** d'Aunèiix sortit furieuse, et alla chez le
ËLtâA klHUMLËR. Mh
èominissaire de police dépose^ une plainte contre M. Schumier pour injures et diffamation.
Par une de ces singularités que nous riè nous chargerons pas d'expliquer, tandis que Schumier se j^endàît insupportable envers tout son entourage par èk mauvaise humeur, séiile, celle qui était là cause fle son mécontenietrient, n'en éprouvait pas les effets. A peine s'àbstint-îl une ou deux fois de lui àdresàet la parole , comme à l'ordinaire au moment dés tèjlas; dès le second jour, eh la voyant triste, abattue, aii moment de se mettre à table, il s'informa àve6 inquiétude de Tétât de sasanté.Tôiifchée de fcêtle marque de bonté, Ëlisa fondit en larmes, et aussitôt vôîlâ Schumier bouleversé qui s*èmpressè de lui flèmàfadet» fce qu'elle a, ce qu'elle désire, coniment il pdlirra calmer sa douleur. « Merci, mon bon père, i^^écrlà Élisa d'une voix entrecoupée de sanglots, je h'âi rien, si ce n'est le chagrin de vous avoir mécohtëiité, et de rie pouvoir me rendre à vos désirs.
— Allons, allons, puisque c'est une affaire finie, îi'eh parlons plus; puisque tti tièrls absolument â te faire catholique, fais -toi catholique, je né m'y oppose {tas. Il ne manque pas dans cette religion dé personnages titrés (Jui sëtont fort heureux de t'éîjousër. Séuleinent je regrette de n avoir paé été prévenu plus tôt ; je n'aurais pas engagé iiia parole avec le duc de Salm-Saxé... Quelle belle affaire! continua- 1 -il comme feu se parlant à lui-iiiêmé, bui, une iiiàgnifique affaire! thaïs enfin le inatid^e
SM ÉLI5A SGHUMLER.
manqué n^empèche pas de la conclure... Il faudra y songer. »
Ëlisa n'avait guère écouté ces dernières paroles, qui, du reste, quoique prononcées à haute voix, ne s^adressaient pas à elle; mais elle avait été frappée de ces mots : < Puisque tu tiens absolument à ie faire catholique, fais -toi catholique, je ne m^y oppose pas. » Elle les regardait comme un consentement formel, qui remplit son cœur de joie. La pauvre enfant avait bien besoin de cette consolation; car depuis trois jours elle était cruellement agitée. Immédiatement après la scène qu'elle avait eue l'avant -veille avec son père, elle s'était rendue à l'église Saint-. ••, et là, tout éplorée, elle avait raconté ce qui venait de se passer, et elle avait prié H. le curé de vouloir bien lui ccmférer sans retard le baptême; car, si on allait encore la presser de changer de religion, on ne pourrait plus lui dire comme on l'avait fait : Vous n'êtes pas baptisée, vous n'êtes donc pas catholique .
Le vénérable curé Técouta avec sa bonté ordinaire, et essaya de la calmer par de douces paroles: c Est-ce que vous aviez pensé, ma fille, lui dit -il, que vous n'auriez pas d'épreuves à subir dans votre vie? que toutes vos entreprises réussiraient toujours au gré de vos désirs? Détrompez-vous, mon enfant, chacun, ici-bas, a des peines à souffrir, des épreuves à endurer, une croix à supporter. Pourquoi enseriezvous exempte plus que vos frères? Ce qui vient de
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VOUS arriver tout à Theure est précisément une de ces épreuves salutaires que Dieu vous envoie pour reconnaître le degré de pureté et de vivacité de votre foi. Vous en avez heureusement triomphé, et maintenant ayez plus de confiance en vous-même, ou plutôt en la grâce de Dieu qui ne vous manquera pas désormais, j'ose le garantir. Aussi je ne vois point pour le moment la nécessité d'avancer l'époque fixée pour votre baptême; si vous eussiez été prévenue il y a quelques jours de la demande qu^on allait faire, peut- ^tre eût -il été à propos de vous conférer ce sacrement et même celui de confirmation, afin de vous raffermir dans la foi; mais, puisque, avant même d'avoir reçu ces sacrements, vous avez confessé votre foi, ne changeons rien aux dispositions que nous avons arrêtées. Vous avez encore besoin du temps qui reste à courir jusqu^à cette époque pour vous préparer dignement à recevoir le baptême, et ensuite à vous unir à Dieu dans TEucharistie; soyez tranquille, ayez confiance en Dieu; il aplanira les obstacles qui pourraient encore survenir, comme il les a aplanis jusqu'ici. »
Élisa revint plus calme ; mais elle n'était pas encore bien rassurée , quand son père lui fit entendre les paroles que nous venons de rapporter. Aussitôt qu'elle fut rentrée dans sa chambre, elle se jeta à genoux pour remercier Dieu, qui, selon l'exprès* sion du vénérable abbé M..., aplanissait tous^ les obstacles.
SS8 iliài àtiâuidlEii
Le priïice Frédéric île Wvint pas à Paris. Sot {Jère be voulut pas entendre pariet dti mariage avec uiiô catholique, et surtout une Juive devënilë catholique. Cependant il n'abandonna pas la négociation dé Pefflphint avec Schumler; , seulement celui-ci se fnontra plus exigeatit, et 11 Mut en fiasser pai* là. Ce fut pour le banquier uile fiche de coiisolation^ mais qui ne pouvait le dédommager de lie pas voir ira fille devenir Alteèèe sérénisHme.
Dans les premiers jours d'août, M** Peaussier, répondant à Tinvitatidn d'Élisa, arriva à Paris. M. Sdhumler, qui ignorait la cause de son voyage, lui fit un fort bon accueil, et Élisa obtint sans peine ijue son père lui donnât comme autrefois l'hdspitftlité. n voulait même qtl^elle prit rappartement iresté vacant par le dépaH de M"' d'Alineux ; mais l|tBe Peaussier préférd la petite chambré voisine de Tappârtemeùt d'Élisa^ afiti de pouvoir causer ensemble plus facilement. Le fait est qu'elles avaient passablement de choses à se dire.
Enfin le grand jour arriva. Le 15 août, à htrit heures du matin, Ëlisa^ accompagnée de M. Louvain, son parrain, de M™ Peaussier, sa marraine, de M"' Louvain et de la bonuë Julieutiè, qui ne pouvait manquer d'être à pareille fête, se rendit à réalise Saint-..., oh M. le curé les attendait. La cérémonie fut des plus touchantes, et la jeune catéchumène édifia toute l'assistance par le recueillemeiit et la ferveur qu^elle fit paraître pendant ioùt le
£US4 SCpniiïfPR. m
temps de s^ (iurée. ILe baptêipe fat suivi el^une messe à laquellp la nouvelle chrétieime gt sd p?e*: mière communipu.
Après ces cérémonies, qiji aY^^fî^' ei? lieu dans la phg^pelle partiçplière deg csgttécbisnies, qji alla faire un déjeuner rapide chez M. Louvain, qui de-? mejJF^it daRS le voisinage dc! l'églisp, puis on revint assist^r à )a messe solennelle du jour.
Le soir de cette belle journée , M. Louy§ip donnwt ^a gr^.nd jd^Q^r, auquel étaient invités M. Sphumler avec sa fille, et leur hôtesse, M°* Peaussier. Le banquier n^ se doutait pas de oe qui s'était; passé le matin. Il arriva d'assez bonne humeur, et raconta qu'il venait de traiter de l'emprunt de Salm-Saxe à de fort bonnes conditions. Cette affaire avait été terminée la veille, et déjà il trouvait deux millions de bénéfice, s'il voulait la revendre. On récouJ;aît, sans trop lui répondre; seulecaent, commç il paraissait être revenu à son apcienne gaieté, $^ fille lui dit: « Je suis heureuse, mon père, que vous jïyea fait une bonne affaire : eh bjen! inoi, j'en ai fait une aujourd'hui que je croiç encore meiUeurjB quiç \^ vôtre, et c'est pourquoi vous me voyez si contente...
— Et si biefli parée, reprit Schumler: qu'y a-t-i| donc? est-CjB que tu vas au bal, que tu t'es naise eg robe blanche aujourd'hui?
TTrWon père, yépondit-elle gravement, ce jouf est pour moi un grand jour, dont je conserverai 1^ souvenir toute ma vie 5 cp ifera dégormaijf l^ jour d^
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ma fête, car ce sera le jour anniversaire de ma régénération, et la fêle de ma sainte patronne; enfin, pour vous dire tout en un mot, à compter d'aujourd'hui , je suis CHRÉTIENNE.
— Mais il y a trois semaines que tu me Tas déjà dit.
— Oui, mais je ne l'étais encore qu'en espérance, et maintenant je le suis en réalité: aujourd'hui j'ai reçu le baptême I
— Ah! fit -il [en laissant échapper une légère grimace de dédain; grand bien te fasse, si cela te convient Id Puis il se mit à parler d'autre chose.
Cependant on touchait à une crise financière, suite inévitable de la fièvre d'or qui agitait l'Europe depuis deux à trois ans. Les maisons les plus solides, les banques même de plusieurs États furent ébranlées. La maison D. Schùmler fut une des premières à recevoir les chocs les plus rudes. Elle lutta d'abord avec fermeté contre la tempête. Le vieux David déploya une ardeur, une activité et des ressources incroyables d'intelligence; on l'aurait cru i^evenu aux plus beaux jours de sa vie financière. Tous ses efforts furent inutiles; une fois l'édifice ébranlé, il se lézarda de toutes parts, et finit un beau jour par s'écrouler tout à fait.
tliISA SGHUMLER. 231
Tant qu'il avait eu quelque espoir, Schumler avait résisté avec force; mais quand il vit la ruine inévitable, il se laissa aller au plus sombre découragement. Sa fille cherchait en vain à le consoler, il n'entendait plus cette voix qui lui avait été si chère. Un jour pourtant, en la contemplant avec des yeux pleins de larmes, il lui dit : « Moi qui avais travaillé toute ma vie pour te laisser une fortune princière, je ne vais te laisser que la misère ! Gela seul causé mon tourment.
— Mon bon père, lui dit -elle en l'embrassant tendrement, ne songez pas à moi: je serai toujours assez riche, je vous l'assure, et vous savez bien qu'il m'est resté des débris de notre opulence de quoi vivre honorablement.
— Dis donc de quoi ne pas mourir de faim; encore est-ce grâce à M. Louvain, si Pon a pu sauver cette misérable planche du naufrage. Âh! si tu avais épousé le prince de Salm-Saxe, tu serais toujours dans l'opulence, et la crise ne serait pas allée fatteindre sur le trône ducal.
— mon bon père I pouvez-vous avoir de pareils regrets! et moi, au contraire, je rends grâces à la Providence de ce que ce mariage ne s'est pas accompli. Songez donc qu'on ne m'épousait que pour ma fortune, et imaginez- vous de quel œil j'aurais été considérée quand on aurait connu la ruine de notre maison? Le frisson m'en prend rien que d'y penser. Méprisée, bafouée, quand on aurait appris que j'avais perdu la seule qualité qui me doimait quelque
prix à leurç yeux, la fortune, oi^ m'aurait peut- ^tre honteusement répudiée*. •
— Oui , ma fille ^ dit le père Schi^mler en poussant un profond soupir, tu as peut-être raison, et il yauj mieux que cela ne soit pas arrivé, if
Cepepdant la constitution si robuste dû père Schumler ne put résister à un choc si terrible. Il tomba malade, et dès les commencement^ )es mé«decins le condamnèrent. Sa plie ne quitta pas uq instant son lit de douleur, n'ayant personne pour l'aider que sa fidèl^ Julienne. Dans les moments où le malade était un peu plus calme, il remerciait sa fille avec effusion, l'engageait à se ménager, et répétait souvent que ce qui causait son plus grand chagrin éta^t de penser qu'il ne laisserait rien à cette enfant bien -aimée! « Mon père, lui dit un jour Ëlisa, vous auriez un moyen de me rendre niiUe fois plus heureuse que si vous m'eussiez laissé une fortune centuple de celle que vous possédiez autrefois.
— Et qujBl serait ce moyen, mpn enfant? reprit le malade avec intérêt.
— Ce serait, mon bon père, d'embrasser la religion de votre fille.
— Quoi! cela te ferait plaisir que je me j^sse chrétien? .
— Oh I oui, mon bon père, mille fois plug çncore ime fois que si vous me donniez toutes les richesse^ du g;rand foi Salomon.
-^AlloEls, je le vëtix bien, je ne t'ai jamais rièfi frefusé de îna vie, je ne veux pas qu'il soit dit que tii aies é|)fouvé un premier refus de ma part à l'heure de tna mort. »
Ëlisà envoya aussitôt Jtilienne cherchei* Tabbé M,.,, ijiii accourut avec empressement. Peut-être, quand le père Schumler avait consenti à se faire catholique, tf avait-il eu d'autre intention que de faire plaisir à sa fille; mais, après que l'abbé M... lui eut parlé, l'âme du vieux Juif parut touchée; il demanda lui-même, et avec instance, au prêtre de revenir. L'abbé M..., comme on le pense bien, fut exact. Le mal empira bientôt; mais avant de mourir, Ëlisa eut la consolation de voir son père recevoir, en pleine connaissance et avec foi, les premiers et les derniers sacrements.
Ce que le père Schumler appelait un misérable débris échappé à son naufrage, c'était une somme d'environ deux cent cinquante mille francs, que M. Louvain avait su sauver dans la liquidation de la maison D. Schumler et G^ , dont il avait été chargé. C'était bien peu de chose pour quelqu'un qui aurait dû être cent fois millionnaire; mais c'était assez et au delà pour Élisa, devenue fervente chrétienne et tout à fait détachée des biens de la terre.
28& ÉLISA SGHIJMLER.
Avec une partie de cette somme elle a acheté une petite maison près de Beaugency, où elle s'est retirée avec sa bonne Julienne; là elle passe sa vie entre la prière et les bonnes œuvres, remplissant, sans en avoir le titre, toutes les fonctions d'une sœur de Charité, et ayant mérité le surnom *de Mère des pauvres.
Fin