Élisabeth, ou Les exilés de Sibérie
Le trait qui fait le sujet de cette histoire est vrai : Timagitfation n'invente point des actions si touchantes, ni des sentiments si généreux ; le cœur seul peut les inspirer.
La jeune fille qui a conçu le noble dessein d'arracher son père à l'exil, qui l'a exécuté en dépit de tous les obstacles, a réellement existé ; sans doute elle existe encore : si on trouve quelque intérêt dans mon ouvrage, c'est à cette pensée que je le devrai.
J'ai entendu reprocher à quelques écrivains de peindre dans leun^ Ivres une vertu trop parfaite ; je ne parle pas de moi, qui tuis si loin de posséder le talent nécessaire pour atteindre à ce beau idéal : mais je ne sais quelle plume assez éloquente pourrait ajouter quelque charme à la beauté de la vertu. La vertu est si supérieure à tout ce qu'on en peut dire, qu'elle paraîtrait peut-être impossible si on la montrait dans toute fft perfection: voilà du moins la difficulté que j'ai éprouvée en écrivant Elisabeth.
La vérif *ble hérofne est bien au-dessus de la mienne, elle a souflfert ]t\en dav.'.ntage. En donnant un appui à Elisabeth, en terminant son voyage à Moscou, j'ai beaucoup diminué ses dangers, et jAr conséquent son mérite ; mais si peu de !>ersoanes savent ce qu'un enfant pieux, soumis et tendre, est
4 PRÉFACE DE l'AUTEUK.
capable de faire pour ses parents, que, si j'avais dit toute la vérité, on m'aurait accusée de manquer de vraisemblance ; et le récit des longues fatigues qui n'ont point lassé le courage d'une jeune fille de dix-huit ans aurait fini par lasser l'attention de mes lecteurs.
S'il m'a fallu aller jusqu'en Sibérie pour trouver le trait principal de cette histoire, je ne puis m'empêcher de dire que pour les caractères, les expressions de la piété filiale, e' surtout le cœur d'une bonne mère, je n'ai pas été les chercher si loin.*
* CTest dans la tendresse de sa mère et dans la bonté de son propre cœur que madame Oottin a puisé c«s trahs sublimes et touchants qui font de son ouvrage un monument élevé par la piété filiale à l'affec- Uoo maternelle.
OU
La fille de Tobolsk, capitale de la Sibérie, est située' sur les rives de Tlrtish ; au nord elle est entourée d'immenses forêts qui s'étendent jusqu'à la mer Glaciale. Dans cet espace de onze cents verstes, on rencontre des montagnes arides, rocailleuses et couvertes de neiges étemelles ; des plaines incultes, dépouillées, où, dans les jours les plus chauds de Tannée, la terre ne dégèle pas à un pied ; de tristes et larges fleuves dont les eaux glacées n'ont jamais arrosé une prairie, ni vu épanouir une fleur. En avançant davantage vers le pôle, les cèdres, les sapins, tous les grands arbres disparaissent ; des broussailles de mélèzes rampants et de bouleaux nains deviennent le seul ornement de ces misérables contrées ; enfln, des marais chargés de mousses se montrent comme le dernier effort d'une nature expirante ; après quoi, toute trace de végétation disparatt. Néanmoins c'est là qu'au milieu des horreurs d'un étemel hiver, la nature a encore des pompes magnifiques ; c'est là que les aurores boréales sont fréquentes et majestueuses, et qu'embrassant l'horizon en forme d'arc très-clair, d'où partent des colonnes de lumière mobile, elles donnent à ces régions hyperborées des spectacles dont les merveilles sont inconnue<i
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aux peuples du Midi. Au sud de Tobolsk s'étend le cercle d'Iscliim ; des landes, parsemées de tombeaux et entrecoupées de lacs amers, le séparent des Kirguis, peuple nomade et idolâtre. A gauche, il est borné par Tlrtish, qui va se perdre, après Je nombreux détours, sur les frontières de la Chine, et à droite par le Tobol. Les rives de ce fleuve sont nues et stériles ; elles ne présentent à Toeil que des frag- 9ients de rocs brisés, entassés les uns sur les autres, et surmontés de quelques sapins ; à leur pied, dans un angle du Tobol, on trouve le village domanial de Saïmka ; sa distance de Tobolsk est de plus de six cents verstes. Placé jusqu'à la dernière limite du cercle, au milieu d'un pays désert, tout ce qui l'entoure est sombre comme son soleil et triste comme son climat.
Cependant le cercle d'Ischim est surnommé l'ItaKe de la Sibérie, parce qu'il a quelques jours d'été, et que T-hiver n'y dure que huit mois, mais il y est d'une rigueur extrême. Le vent du nord, qui souffle alors continuellement, arrive chargé de glaces des déserts arctiques, et en apporte un froid si pénétrant et si vif, que dès le mois de septembre le Tobol charrie des glaces ; une neige épaisse tombe sur la terre, et ne la quitte plus qu'à la fin de mai. Il est vrai qu'alors, quand le soleil commence à la fondre, c'est une chose merveilleuse que la promptitude avec laquelle les arbres se couvrent de feuilles et les champs de verdure : deux ou trois jours suffisent à la nature pour faire épanouir toutes ses fleurs. On croirait presque entendre le bruit de la végétation ; les chatons des bouleaux exhalent une odeur de rose ; le cytise velu s'empare de tous les endroits humides ; des troupes de cigognes, de canards tigrés, d'oies du Nord, se jouent à la surface des lacs ; la grue blanche s'enfonce dans les roseaux des marais solitaires pour y faire son nid, qu'elle natte industrieusement avec de petits joncs ; et, dans
les bois, Técureuil volant, sautant d'un arbre à l'autre et fendant Tair à Taîde de ses pattes et de sa queue chargée de lame, va ronger les bourgeons des pins et le tendre feuillage des bouleaux. Ainsi, pour les êtres animés qui peuplent C0» froides contrées, il est encore d'heureux jours ; mais pour les exilés qui les habitent, il n'en est point.
La plupart de ces infortunés demeurent dans les village* qui bordent le fleuve depuis Tobolsk jusqu'aux limites du cercle d'Ischim ; d'autres sont relégués dans des cabanes au milieu des champs. Le gouvernement fournit à la nourri^ ture de quelques-uns ; ceux qu'il abandonne vivent de leurs chasses d'hiver : presque tous sont en ces lieux l'objet de la pitié publique, et n'y sont désignés que par le nom de malheureux. A deux ou trois verstes de Saïmka, au milieu d'une forêt marécageuse et remplie de flaques d'eau, sur le bord d'un lac circulaire, profond et bordé de peupliers noirs et blancs, habitait une famille d'exilés. Elle était composée de trois personnes : d'un homme de quarante-cinq ans, de sa femme et de sa fille, belle et dans toute la fleur de la jeunesse.
Renfermée dans ce désert, cette famille n'avait de communication avec personne : le père allait tout seul à la chasse , jamais il ne venait à Saïmka, jamais on n'y avait vu ni sa femme si sa fille ; hors une pauvre paysanne tartare qui lec servait, nul être au monde ne pouvait entrer dans leur cabane. On ne connaissait ni leur patrie, ni leur naissance, ni ta. cause de leur châtiment : le gouverneur de Tobolsk en 4vait seul le secret, et ne l'avait pas même confié au lieulenant de sa juridiction établi à Saïmka. En mettant ces exilés sous sa surveillance, il lui avait seulement recommandé de leur fournir un logement commode, un petit jardin, de la nourriture et des vêtements, mais d'empêcher qu'ils n'eussent aucune communication au dehors, et surtout d'intercep-^
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ter sévèrement toutes les lettres qu'ils hasarderaient de faire passer à la cour de Russie.
Tant d'égards d'un côté, et de Tautre tant de rigueur et de mystère, faisaient soupçonner que le simple nom de Pierre Spnnger, qu'on donnait à l'exilé, cachait un nom plus illustre, une infortune éclatante, un grapd crime peut-être, ou peut-être une grande injustice.
Mais, tous les efforts pour pénétrer ce secret ayant été inutiles, bientôt la curiosité s'éteignit et l'intérêt avec elle. On cessa de s'occuper d'infortunés qu'on ne voyait point, et on finit même par les oublier tout à fmt : seulement, lorsque quelques chasseurs se répandaient dans la forêt et parvenaient jusque sur les bords du lac, s'ils demandaient le nom des habitants de cette cabane : Ce sont des malheureux, leur répondait-on. Alors ils n'en demandaient pas davantage, et s'éloignaient émus de pitié en se disant au fond du cœur : Dieu veuille les rendre un jour à leur patrie ! Pierr« Springer avait bâti lui-même sa demeure : elle était en bois de sapin et couverte de pmlle ; des masses de rochers la garantissaient des rafales du vent de Nord et des inondations du lac. Ces rochers, d'un granit tendre, réfléchissaient, en s'exfoliant, les rayons du soleil ; dans les premiers jours du printemps, on voyait sortir de leurs fentes des familles de champignons, les uns d'un rose pâle, les autres couleur de soufre, ou d'un bleu azuré, pareils â ceux du lac Baïkal ; et, dans les cavités où les ouragans avaient jeté im peu de terre, des jets de pins et de sorbiers s'empressaient d'enfoncer leurs racines et d'élever leurs jeunes rameaux.
Du côté méridional du lac, la forêt n'était plus qu'un tiiillis clair-semé qui laissait apercevoir des landes immenses «couvertes d'un grand nombre de tombeaux ; plusieurs avaient été pillés, et des ossements de cadavres étaient épars tout autour ; reste d'une ancienne peuplade qm' serait demeurée
éteraellement dans Toubli, si des bijoux d*or, renfermes avec elle au sein de la terre, n'avaient révélé son existence \ T avarice.
A Test de cette grande plaine, une petite ohapeîle de bois avait été élevée par des chrétiens ; on remarquait que de ce côté les tombeaux avaient été respectés, et que, devant cette croix qui rappelle toutes les vertus, Thomme n'avait point osé profaner la cendre des morts. C'est dans ces landes ou steppes, nom qu'elles portent en Sibérie, que, durant le long et rude hiver de ce climat, Pierre Springer passait toutes ses matinées à la chasse ; il tuait des élans, qui se nourrissent des jeunes feuilles de tremble et de peuplier. 11 attrapait quelquefois des martres zibelines, assez rares dans ce canton, et plus souvent des hermines, qui y sont en grand nombre : du prix de leur fourrure, il faisait venir de Tobolsk des meubles coçamodes et agréables pour sa femme et des livres pour sa fille. Les longues soirées étaient employées à l'instruction de la jeune Elisabeth. Souvent, assise entre ses parents, elle leur lisait tout haut des passages d'histoire ; Springer arrêtait son attention sur tous les traits qui pouvaient élever son âme ; et sa mère, Phédora, sur tous ceux qui pouvaient l'attendrir. L'un lui montrait toute la beauté de la gloire et de l'héroïsme, l'autre tout le charme des sentiments pieux et de la bonté modeste. Son père lui disait ce que la vertu a de grand et de sublime, sa mère ce qu'elle a de consolation et d'aimable : le premier lui apprenait comment il faut la révérer, celle-ci comment il la faut chérir. De ce concours de soins il résulta un caractère courageux, sensible, qui, réunissant l'extraordinaire énergie de Springer à l'angélique douceur de Phédora, fut tout à la fois noble et lier comme tout ce qui vient de l'honneur, et tendre et dévoué comme tout ce qui vient de l'amour.
Mais, quand les neiges commençaient à fondre et qu'une
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légère teinte de verdure s'étendait sur la terre, alors la famille «^'occupait en commun des soins du jardin : Springer labourmt les plates-bandes, Phédora préparait les semences, et Elisabeth les confiait à la terre. Le petit enclos était entouré d'une palissade d'aunes, de cornouillers blancs et de bourdaines, espèce d'abrisseau fort estimé en Sibérie, parce que sa âeur est la seule qid exhale quelque parfum. Au midi, Springer avait pratiqué une espèce de serre, où il cultivait avec un soin particulier certaines fleurs inconnues à ce climat ; et, quand venait le moment de leur floraison, il les pressait contre ses lèvres, il les montrait à sa femme et en ornait le front de sa fille en lui disant : ** Elisabeth, paretoi des fleurs de ta patrie, elles te ressemblent ; comme toi, elles s'embellissent dans l'exil. Ah ! puisses-tu n'y pas mourrir comme elles !"
Hors ces instants d'une douce émoti m, il était toujours silencieux et grave : on le voyait demeurer des heures entières enseveli dans une profonde rêverie, assis sur le même banc, les yeux tournés vers le même point, poussant de profonds soupirs, que les caresses de sa femme ne calmaient pas, et que la vue de sa fille rendait plus amers. Souvent il la prenait dans ses bras, la pressait étroitement sur son cœur, et puis tout à coup, la rendant à sa mère, il s'écriait : * Emmène, emmène cette enfant, Phédora, sa détresse, la tienne me feront mourir : ah ! pourquoi as- tu voulu me suivre ? Si tu m'avais laissé seul ici, si tu ne portais pas la moitié de mes maux, si je te savais tranquille et honorée dans ta patrie, il me semble que je vivrais dans ce désert Hans me plaindre." A ces mots, la tendre Phédora fondait en larmes ; ses regards, ses paroles, ses actions, tout en elle décelait un profond amour qui l'attachait à son époux. Elle n'aurait pu vivre un seul jour loin de lui, ni se trouver malheureuse quand ils étaient toujours ensemble. Dans leur
ancienne fortune, peut-être que de grandes dignités d'illustres et dangereux emplois le tenaient souvent éloigné d'elle ; dans Texil ils ne se quittaient plus. Ah ! si elle avait pu ne pas s'affliger du chagrin de son époux, peut-être aurait-elle aimé leur exil.
Phédora, quoique âgée de plus de trente ans, était belle encore ; également dévouée à son époux, à sa fîlle et à son Dieu, ces trois amours avaient gravé sur son front des charmes que le temps n'efface point : on y lisait qu'elle avait été créée pour aimer avec innocence, et qu'elle remplissait sa destinée. Elle s'occupait à préparer elle-même les mets qui plaisaient le plus à son époux ; attentive à ses moindres désirs, elle cherchait dans ses yeux ce qu'il allait vouloir, pour l'avoir fait avant qu'il l'eût demandé. L'ordre, la propreté, l'aisance même régnaient dans leur petite demeure. La plus grande pièce servait de chambre aux deux époux, un grand poêle réchauffait ; les murs, enfumés, étaient ornés de quelques broderies et de divers dessins de la main de Phédora et de sa fille ; les fenêtres étaient en carreaux de verre, luxe assez rare dans ce pays, et qu'on devait au produit des chasses de Springer. Deux cabinets composaient le reste de la cabane ; Elisabeth couchait dans l'un, l'autre était occupé par la jeune paysanne tartare et par tous les ustensiles de cuisine et les instruments du jardinage.
Ainsi la semaine se passait dans ces soins intérieurs, soit à tisser des étoffes avec des peaux de rennes; ou à les doubler avec d'épaisses fourrures ; mais, quand le dimanche arrivait, Phédora soupirait tout bas de ne pouvoir assister à l'office divin, et passait une partie de ce jour en prières. Prosternée devant Dieu et devant une image de saint Basile, pour lequel elle avait une profonde vénération, elle les invoquât en faveur des objets de sa tendresse ; et si chaque jour sa dévotion devenait plus vive, c'est qu'elle avait toujours
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éprouvé qu'à la suite de ces pieux exercices, son cœur, plus éloquent, savait mieux trouver les pensées et les expressions qui pouvaient consoler son époux.
Élevée dans ces bois sauvages depuis Ykge de quatre ans, la jeune ÉUsabeth ne connaissait point d'autre patrie : elle trouvait dans celle-ci de ces beautés que la nature oflFre encore, même dans les lieux qu'elle a le plus maltraités, et de ces plaisirs simples que les cœurs innocents goûtent partout. Elle s'amusait à grimper sur les rochers qui bordaient le lac pour y prendre des œufs d'éperviers et de vautours blancs, qui y font leurs nids pendant l'été. Souvent elle attrapait des ramiers au filet, et en remplissait une volière ; d'autres fois elle péchait des corrassins, qui vont pai bandes, et dont les écailles pourprées, collées les unes contre les autres, paraissaient à travers les eaux du lac comme des couches de feu recouvertes d'un argent liquide. Jamais, durant son heureuse enfance, il ne lui vint dans la pensée qu'il pouvait y avoir un sort plus fortuné que le sien. Sa santé se fortifiait par le grand air, sa taille se développait par l'exercice, et sur son visage, où reposait la paix de l'innocence, on voyait chaque jour naître un agrément de plus. Ainsi, loin du monde et des hommes, croissait en beauté cette jeune vierge pour les yeux seuls de ses pareûts, pour l'unique charme de leur cœur ; semblable à la fleur du désert, qui ne s'épanouit qu'en présence du soleil, et ne se pare pas moins de vives couleurs, quoiqu'elle ne puisse être vue que par l'astre à qui elle doit la vie.
Il n'y a d'affections tendres et profondes que celles qui se concentrent sur peu d'objets: aussi Elisabeth, qui ne connaissait que ses parents et n'aimait qu'eux seuls dans le monde, les aima avec passion : ils étaient tout pour elle, les protecteurs de sa faiblesse, les compagnons de ses jeux et Ron unique société. Elle ne savait rien qu'ils ne lui eussent
appris : st^ amusements, ses talents, son instruction, elle leur devait uvat ; et, voyant que tout lui venait d'eux et que par elle-même «lie ne pouvait rien, elle se plaisait dans une dépendance qu'ils ne lui faisaient sentir que par des bienfaits. Cependant, quand la jeunesse succéda à Tenfance, et que la raison commença à se développer, elle s'aperçut des larmes de sa mère, et vit que son père était malheureux. Plusieurs fois elle les conjura de lui en dire la cause et ne put en obtenir d'autre réponse, sinon qu'ils pleuraient leur patiie ; mais, pour le nom de cette patrie et le rang qu'ils j occupaient, ils ne le lui confièrent jamais, ne voulant pas exciter de douloureux regrets dans son âme en lui apprenant de quelle hauteur ils avaient été précipités dans l'exil. Mais, depuis le moment qu'Elisabeth eut découvert la tristesse de ses parents, ses pensées ne furent plus les mômes, et sa vie changea entièrement. Les plaisirs dont elle anjusait son innocence perdirent tout leur attrait ; sa basse-cour fut négligée ; elle oublia ses fleurs, et cessa d'aimer ses oiseaux. Quand elle venait sur le bord du lac, ce n'était plus pour jeter l'hameçon ou naviguer dans sa petite nacelle, mais pour se livrer à de longues méditations, et réfléchir à un projet qui était devenu l'unique occupation de son esprit et de son cœur. Quelquefois, assise sur la pointe d'un rocher, les yeux fixés sur les eaux du lac, elle songeait aux larmes de ses parents et aux moyens de les tarir : ils pleuraient une patrie. Elisabeth ne savait point quelle était cette patrie , mais, puisqu'ils étaient malheureux loin d'elle, ce qui lui importait était bien moins de la connaître que de la leur rendre. Alors elle levait les yeux au ciel pour lui demander du secours, et demeurait abîmée dans une si profonde rêverie que souvent la neige, tombant par flocons, et le vent soufflant avec violence, ne pouvaient l'en arracher. Cependant ses parents l'appelaient-ils, aussitôt elle entendait leur
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voix, descendait légèrement du sommet des rochers, et venait recevoir les leçons de son père, et aider sa mère aux soins du ménage ; mais, auprès d'eux comme en leur absence, en s'cccupant d*une lecture comme en tenant Faiguille, dans le sommeil et dans la veille, une seule et unique pensée la poursuivait toujours ; elle la gardait religieusement au fond de son cœ>u-, décidée à ne la révéler que quand elle serait au moment de partir.
Oui, elle voulait partir, elle voulait s'arracher des bras de ses parents pour aller seule à pied jusqu'à Pétersbourg demander la grâce de son père : tel était le hardi dessein qu'elle avait conçu ; telle était la téméraire entreprise dont ne s'effrayait pas une jeune fille timide. En vain elle entrevoyait de grands obstacles : la force de sa volonté, le courage de son cœur et sa confiance en Dieu la rassuraient et lui répondaient qu'elle triompherait de tout. Cependant, quand son projet prit un caractère moins vague, et qu'elle cessa d'y réfléchir pour songer à l'exécuter, son ignorance l'effraya un peu : elle ne savait seulement pas la route du village le plus voisin ; elle n'était jamais sortie de la forêt : comment trouverait-elle son chemin jusqu'à Pétersbourg ? (comment se ferait-elle entendre en voyageant au milieu de tant de peuples dont la langue lui était inconnue ? Il lui faudrait toujours vivre d'aumônes. Pour s'y résoudre, elle appelait à son aide l'humilité qu'elle tenait de la religion de sa mère ; mais elle avait si souvent entendu son père se plaindre de la dureté des hommes, qu'elle appréhendait beaucoup le malheur d'avoir à solliciter leur pitié. Elle connaissait trop la tendresse de ses parents pour^e flatter qu'ils faciliteraient son départ ; ce n'était pas à eux qu'elle pouvait avoir recours. Mais à qui s'adresser dans ce désert, où elle vivait séparée du reste du monde ? et dans cette cabane dont l'entrée était interdite à tous les humains, corn-
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ment attendre un appui ? Cependant elle ne désespéra pas d*en trouver un : le souvenir d*un accident dont son père avait pensé être la victime lui rappela qu'il n'est point de lieu si sauvage où la Providence ne puisse entendre les prières des malheureux et leur envoyer des secours.
Il y avait quelques années que, dans une chasse d'hiver, sur le haut des âpres rochers qui bordent le Tobol, Springer avait été délivré d'un péril imminent par l'intrépidité d'un jeune homme. Ce jeune homme était le fils de M. Smoloff, gouverneur de Tobolsk ; il venait tous les hivers poursuivre les élans et les martres dans les landes d'Ischim, et combattre l'ours des monts Ouralsks dans les environs de Saïmka. C'est dans cette dernière chasse, la plus dangereuse de toutes, qu'il avait rencontré Springer et qu'il lui avait sauvé la vie. Depuis ce moment le nom de Smoloff n'était prononcé dans la demeure des exilés qu'avec respect et reconnaissance. Elisabeth et sa mère regrettaient vivement de ne point connaître leur bienfaiteur, de ne pouvoir point lui offrir leur bénédiction ; chaque jour elles priaient le ciel pour lui ; chaque année, quand elles entendaient dire que les chasses d'hiver avaient recommencé, elles se flattaient qu'il viendrait peutêtre dans leur cabane ; mais il n'y venait point : l'entrée lui en était interdite comme à tout le monde, et il ne sonoreait point à trouver cet ordre rigoureux, car il ne savait point encore ce que renfermait cette cabane.
Cependant, depuis qu'Elisabeth avait senti la diflSculté de sortir de son désert sans un secours humain, sa pensée se reportait plus souvent sur le jeune Smoloff. Un pareil protecteur l'aurait délivrée de toutes ses craintes, aurait levé tous les obstacles. Qui mieux que lui pouvait l'éclairer sui les détails de la route de Saïmka à Pétersbourg, lui indiquer la plus sûre voie de faire passer une requête à l'empereur ? et si sa fuite irritait le gouverneur de Tobolsk, qui mieux
qu'un fils, se disait -elle, saura désarmer sa colère, émouvon sa pitié et Tempêcher de punir mes parents en les rendant responsables de ma faute ?
C'est ainsi qu'elle calculait tous les avantages qui lui reviendi-aient d'un semblable appui ; et, en voyant l'hiver s'approcher, elle résolut de ne pas laisser passer le temps des chasses sans s'informer si le jeune Smolofif était dans le canton, et sans chercher les moyens de le voir et de lui parier.
Springer avait été si touché des terreurs de sa femme et de sa fille au récit du danger qu'il avait couru, que depuis cette époque il leur avait promis de ne plus retourner à la chasse aux ours et de ne s'écarter de la forêt que pour poursuivre l'écureuil et l'hermine. Malgré cette promesse, Phé dora ne pouvait plus le voir s'éloigner sans effroi, et jusqu'à son retour elle demeurait inquiète et tremblante, comme si cette absence eût été le présage d'un grand malheur.
Une neige très-épaisse et durcie par un froid de plus de trente degrés couvrait la terre ; on était en plein hiver, lorsque, dans une belle matinée de décembre, Springer prit son fusil pour aller chasser dans la steppe. Avant de partir il embrassa sa femme et sa fille, et leur promit de venir avant la fin du jour ; mais l'heure passa, la nuit s'approchait, et Springer ne revenait point. Depuis l'événement qui avait menacé sa vie, c'était la première fois qu'il manquait d'exactitude ; et les frayeurs de Phédora furent sans bornes : tout en cherchant à les calmer, Elisabeth les partageait ; elle voulait aller au secours de son père, et ne pouvait se résoudre à quitter sa mère en pleurs. Jusqu'à cet instant, Phédora, délicate et faible, n'avait jamais été au delà des rives du lac ; mais la violence de son inquiétude lui persuada qu'elle aurait des forces pour suivre sa fille et aller chercher son époux. Toutes deux sortirent ensemble et
marchèrent vers la lande à travers le taillis. L'air était ;rès-froid, les sapins paraissaient des arbres de glace ; un givre épais s'était attaché à chaque rameau et en blanchis- Buit la superficie ; une sombre brume couvrait l'horizon ; l'approche de la nuit donnait encore à tous ces objets ud« ieinte plus lugubre, et la neige, unie comme un miroir, faisait chanceler à chaque pas la faible Phédora. Elisabeth, 4 ^61 e dans ces climats et accoutumée à braver les froids les plx's rigoureux, soutenait sa mère et lui prêtait sa force. Ainsi o.> voit un arbre transplanté hors de sa patrie languir dans une terre étrangère, tandis que le jeune rejeton qui nait de ses racines, habitué à ce nouveau sol, élève des jets vigoureux, et en peu d'années soutient les branches du tronc qui l'a nourri et protège de son ombre l'arbre qui lui donna la vie. En approchant de la plaine, Phédora ne pouvait plus marcher ; Elisabeth lui dit : " Ma mère, le jour va finir, repose-toi ici, et laisse-moi aller seule jusqu'à la lisière de la forêt ; si nous attendions plus longtemps, la nuit m'empêcherait de distinguer mon père dans la lande." Phédora s'appuya contre im sapin, et laissa partir sa fille. En peu d'instants celle-ci eut atteint la plaine. Les tombeaux dont elle est couverte y forment d'assez hauts monticules : debout sur l'un d'eux, Elisabeth, le cœur navré, les yeux pleins de larmes, regardait si elle n'apercevait pas son père ; elle ne voyait rien : tout était solitaire, silencieux, et Tobscurité commençait à unir le ciel et la terre. Cependant un coup de fusil parti à peu de distance lui rend toutes ses espérances. Ce bruit, qu'elle n'entendait jamais que de Ja main de son père, lui paraît un signe assuré que son père est là ; elle se précipite de ce côté. Derrière une masse de rochers elle voit un homme courbé à demi et qui paraissait chercher quelque chose par terre, et lui crie : " Mon père, mon père, est-ce toi ?" Cet homme se retourne ; ce n'était point
Springer : son visage était jeune, beau, et à l'aspect d'Elisabeth il exprima une grande surpiise. " Vous n*êtes point mon père, reprit-elle avec douleur; mais ne Tavez-vous point vu dans la steppe ? ne pouvez- vous me dire de quel côté je pourrais le trouver ? — Je ne connais point votre père, répondit-il ; mais je sais qu*à cette heure-ci vous ne devez point rester seule dans cette lande ; vous y courez plusieurs dangers, et vous devez cndndre. . . — Ah ! interrompit-elle, je ne crains rien dans le monde que de ne pas trouver mon père." En parlant ainsi, elle élevait vers le ciel ses yeux, dont la fierté et la tendresse, le courage et la douleur peignaient si bien son âme et semblaient présager sa destinée. Le jeune homme en fut ému : il croyait rêver ; il n'avait rien vu, jamais rien imaginé de pareil à Elisabeth. Il lui demanda le nom de son père. " Pierre Springer, lui dit-elle. — Quoi ! s'écria- t-il, vous êtes la fille de l'exilé de la cabane du lac ? Tranquillisez-vous, je connais votre père ; il n'y a pas une heure que je l'ai quitté ; il a fait un détoui pour entrer dans sa demeure ; mais il doit y être arrivé maintenant." Elisabeth n'en écoute pas davantage ; elle court vers le lieu où elle a laissé sa mère : elle l'appelle avec des cris de joie, afin que sa voix la rassure avant même qu'elle ait pu lui parler ; elle ne la trouve plus : éperdue, elle fait retentir la forêt du nom de ses parents. Du côté du lac, des voix lui répondent, elle double le pas, elle arrive, et, sur le seuil de la cabane, elle voit son père et sa mère ; elle s'y jette : en s'embrassant, ils s'expliquent ; chacun d'eux était revenu dans la chaumière par un chemin différent ; mais les voilà réunis, les voilà tranquilles. Alors seulement Elisabeth s'aperçoit que le jeune homme Ta suivie ; Springer le regarde, le reconnaît, et lui dit avec un profond regret : " Il est bien tard, M. de Smoloff ; et cependant vous savez qu'il ne m'est pas permis de vous offrir un
SLsile, même pour une seule nuit. — M. de Smoloff ! s'écrient Elisabeth et sa mère, notre libérateur, c'est lui qui est ici ?" et toutes deux tombent ensemble à ses pieds ; Phédora les baigne de ses pleurs ; Elisabeth lui dit : " M. de Smoloff, depuis trois ans que vous avez sauvé la vie de mon père, nous n'avons pas passé un seul jour sans demander à Dieu de vous bénir. — Ah ! il vous a entendue, puisqu'il m'a envoyé ici, répond le jeune homme avec une profonde émotion, car le peu que j'ai fait ne méritait assurément pas un pareil prix."
Cependant il était fort tard ; une profonde obscurité enveloppait toute la forêt ; le retour à SaKmka au milieu de la nuit n'était pas sans danger, et Springer ne pouvait se résoudre à refuser l'hospitalité à son libérateur ; mais il avait promis sur la foi de l'honneur, au gouverneur de Tobolsk, de ne recevoir personne dans sa demeure, et il lui était affreux de manquer à un pareil serment. Il proposa au jeune homme de l'accompagner jusqu'à Saïmka. '* J'allumerai un flambeau, lui dit-il ; je connais les détours de la forêt, les marais, les stagnes d'eau qu'il faut éviter ; je marcherai le premier." Phédora eflfrayée se jeta au-devant de lui pour l'arrêter. Smoloff prit la parole : " Permettez-moi, monsieur, lui dit-il, de rester dans votre cabane jusqu'au jour ; je sais quels sont les ordres de mon père, et les motifs qui l'obligent à vous montrer tant de rigueur ; mais je suis sûr. qu'il me permettrait en cette occasion de vous délier de votre serment, et je vous réponds de revenir bientôt vous remercier de sa part de l'asile que vous m'aurez accordé.'* Springer prit la main du jeune homme ; il entra avec lui dans la cabane, et tous deux s'assirent près du poêle, tandis que Phédora et sa fille préparaient le souper.
Elisabeth était vêtue, selon l'usage des paysannes tartares arec \m court jupon rouge relevé sur le côté, la jambe coii-
verte d'un pantalon de peau de renne, et les cheveux tom« bant en tresses jusque sur ses talons ; un corset étroit et boutonné sur le côté laissait voir toute Télégance de sa t^le, et ses marches, retroussées jusqu'au coude, ne dérobaient point la beauté de ses bras. La simplicité de son costume semblait rehausser encore la dignité de son maintien, et tous ses mouvements étaient accompagnés d'une grâce que Smoloff admirait avec une singulière émotion, et dont il ne pouvait détacher ni ses regards ni son cœur. Elisabeth ne le regardait pas avec moins de plaisir ; mais dans ce plaisir tout était pur ; il ne venait que de la reconnaissance qu'elle lui devait et des espérances qu'elle fondait sur lui. Dieu lui-même, qui sonde jusqu'aux derniers replis du cœur, n'aurait pas trouvé dans celui d'Elisabeth im seul sentiment qui ne se rapportât à ses parents et qui ne fût entièrement pour eux. Pendant le souper, le jeune Smoloff dit aux exilés qu'il n'était que depuis trois jours à Saïmka ; qu'il avait appris que des loups affamés ravageaient le canton, et qu'avant peu on ferait une chasse générale pour les détruire. A cette nouvelle, Phédora se pressa contre son époux en pâlissant : " Vous n'irez point, j'espère, lui dit-elle, à cette chasse dangereuse; vous n'exposerez pas votre vie, votre vie, le plus précieux de mes biens ? — Hélas ! Phédora, que dites- vous ? reprit Springer avec un sentiment d'amertume. Qu'est-ce que ma vie ? sans moi seriez- vous ici ? savez-vous ce qui vous rendrait la liberté, à vous et à votre enfant ? le savez-vous ?" Sa femme l'interrompit par un cri douloureux : Elisabeth quitta sa place, vint auprès de son père, lui prit la main et lui dit : " Mon père, tu le sais, élevée dans ces forêts, je ne connais point d'autre patrie ; ici, à tes côtés, ma mère et moi nous vivons heureuses ; mais j'atteste son cœur comme le mien que dans aucun lieu de la terre nous ne pourrions vivre sans toi.
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fût-ce dans ta patrie. — Entendez- vous, M. de Smoloff ? répliqua Springer ; vous croyez que de telles paroles devraient me consoler, et elles enfoncent au contraire le poignard plus lavant dans mon sein : des vertus qui devraient faire ma joie font mon désespoir, quand je pense qu'à cause Je moi elles demeureront ensevelies dans ce désert ; qu'à cause de moi Elisabeth ne sera point connue, ne sera point aimée." La jeune fille Tinterrompit vivement par ces mots : " O mon père ! me voici entre ma mère et toi, et tu dis que je ne serai point aimée ?" Springer, sans pouvoir modérer sa douleur, continua ainsi : " Jamais tu ne jouiras de ce plaisir que je te dois ; jamais la voix d*un enfant adoré ne te fera entendre de si douces paroles : tu vivras seule ici, sans époux, sans famille, comme un faible oiseau égaré dans le désert. Innocente victime, tu ne connais point les biens que tu perds; mais moi, qui ne peux plus te les donner, j'ai tout perdu." Pendant cette scène, le jeune Smoloff avait essuyé ses larmes plus d'une fois ; il voulut parler, sa voix était altérée. Cependant il dit : " Monsieur, dans la place triste qu'occupe mon père, vous devez croire que je ne suis pas étranger au malheur ; souvent j'ai parcouru les divers cercles de son vaste gouvernement : que de larmes j'ai reeueillies! que de douleurs solitaires j'ai entendues gémir! J'ai vu, j'ai vu dans les déserts de l'affîeux Bérésof des inibrtunés qui vivaient sans amis, sans famille ; jamais ils ne recevaient une tendre caresse, jamais une douce parole ne réjouissait leur cœur : isolés dans le monde, séparés de tout, ils n'étaient pas seulement exilés, ils étaient malheureux.— Et quand le ciel t*a laissé ta fille, interrompit Phédora, d'un ton de reproche et d'amour, tu dis que tu as tout perdu ; si le ciel te l'ôtait, que dirais-tu donc ?" Springer tressaillit : il prit la main de sa fille, et, la serrant inir son cœur avec celle de sa femme, il répondit en les
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regardant toutes deux : " Ah ! je le sens, je n'ai pas toui p^rdu."
v^uand le jour parut, le jeune Smoloff prit congé des exilés. Elisabeth le voyait partir avec regret, car elle était io» patiente de lui révéler son projet, de lui demander sa protection ; elle n'avait pas trouvé un moment pour lui parler en pai-ticulier ; ses parents ne l'avaient pas quittée, et elle ne voulait pas s'expliquer devant eux : elle espéra qu'en le voyant souvent, elle trouverait l'occasion de l'entretenir. Aussi lui dit-elle très-vivement : " Ne reviendrez-vous pas, monsieur ? Ah ! promettez-moi que ce jour-ci n'est pas le dernier où j'aurai vu le sauveur de mon père !" Springer fui surpris de ces paroles, surtout de l'air dont elles étaient prononcées ; une secrète inquiétude le saisit. Il se lappela les ordres du gouverneur et assura qu'il n'y désobéirait pas deux fois, SmolofiF répondit qu'il était certam d'obtenir de son père une exception pour lui, et que dès ce jour même il allait retourner à Tobolsk pour la solliciter. " Mais, monsieur, continua-t-il, en réclamant ses bontés pour moi, ne lui dirai- je rien pour vous ? ne serai-je pas assez heureux pour vous servir ! n'avez- vous rien à lui demander ? — Rien, monsieur," répliqua Springer d'un air grave. Le jeune homme baissa tiistement les yeux vers la terre, et puis, s'adressant à Phédora, il lui fit la même question. " Monsieur, réponditelle, je voudrais qu'il me donnât la permission d'aller tous les dimanches entendre la messe à Salmka avec ma fille." Bmoloff s'engagea à la lui faire obtenir, et s'éloigna emportant touU^s les bénédictions de la famille et les vœux secrets d'Elisabeth pour son prompt retour. En s'en retournant, il n'était occupé que d'elle ; il n'avait plus d'autre pensée. Cette jeune fille, qui lui était apparue la veille dans ce désert sous une forme si belle, avait commencé par frapper son îmaginatjon; bientôt, en la voyant auprès de ses parents.
8on cœur avait été profondément touché ; il se retraçait ses moindres paroles, son air, ses regards, surtout le dernier mot qu'elle lui avait dit. Sans ce mot, peut-être une sorte de respect Teût-il empêché de Taimer, mais cette vivacité avec laquelle Elisabeth avait exprimé le désir de le revoir, cette prière dont l'accent décelait un sentiment si tendre lui firent croire qu'elle avait été émue comme lui. Sa jeime imagination s'exaltant par cette pensée, il se persuada que la rencontre de la veille n'était pas un coup du hasard, qu'une mutuelle sympathie avait agi suf Elisabeth comme sur lui, et il était impatient de lire dans son cœur innocent la confirmation de tout ce qu'il osait espérer. Ah ! qu'il était loin de deviner ce qu'il devait y lire un jour !
Cependant, depuis la visite de Smoloff, la tristesse de Springer avait pris un caractère plus sombre. Le souvenir de ce jeune homme si aimable, si généreux, si intrépide, lui rappelait sans cesse l'époux qu'il aurait désiré à sa fille ; mais sa triste position lui interdisant toute pensée de ce genre, loin de désirer le retour de Smoloff, il le craignait ; car Elisabeth pouvait être sensible, et c'eût été le dernier terme du malheur pour son cœur paternel que de voir sa fille atteinte par la secrète douleur d'un amour sans espoir.
Un soir, plongé dans ses rêveries, la tête entre ses deux mains, le coude appuyé sur le poêle, il poussait de profonds soupirs. Phédora, à cet aspect, avait laissé tomber son aiguille ; les yeux fixés sur son époux, le cœur plein d'anxiété, elle demandait au ciel de lui inspirer ces paroles qui consolent et qui ont le pouvoir de faire oublier le malheur. Un peu plus loin dans l'ombre, Elisabeth les regardait tous deux, et songeait avec joie qu'un jour viendrait peut-être où ils ne pleureraient plus. Elle ne doutait point que Smoloff ne consentît à favoriser son entreprise : un secret instinct lui répondait d'avance qu'il en serait touché^
et qu'il la protégerait ; mais elle craignait le refus de se* parents, surtout celui de sa mère. Cependant, comment partir sans leur aveu, sans savoir le nom de leur patrie, et pour quelle faute elle allait demander grâce ? Elle sentit qu*il fallait leur ouvrir son cœur, et que le moment était venu. Elle mit un genou en terre pour demander à Dieu de disposer ses parents à Tentendre ; ensuite elle s'approcha doucement de son père, et demeura debout derrière lui, appuyée contre le dossier de la chaise oh il ét«dt assis. Elle gjirda le silence un moment, dans Tespoir qu'il lui parlerait peut-être le premier ; mais voyant qu'il ne quittait point son attitude pensive, elle commença ainsi : " Mon père, permetsmoi de t'adresser une question." Il releva la tête, et lui fit signe qu'elle le pouvait. " L'autre jour, quand le jeune Smoloff te demanda si tu ne désirais rien : Rien, lui répondis-tu ; est-il vrai, ne désires-tu rien ? — Rien qu'il puisse me donner. — Et qui pourrait te donner ce que tu désires ?-^ L'équité, la justice ! — Mon père, où peut-on les trouver ? — Dans le ciel, sans doute ; mais sur la terre, jamais, jamais." Ayant parlé ainsi, les noirs soucis qui ombrageaient son front prirent une teinte plus sombre, et il laissa retomber sa tête dans ses mains. Après une courte pause, Elisabeth reprit la parole, et d'une voix plus animée elle dit : " Mon père, ma mère, écoutez-moi : c'est aujourd'hui que j'accomplis ma dix-septième année ; c'est aujourd'hui que j'ai reçu de vous cette vie qui me sera si chère, si je puis vous la consacrer ; ce cœur, avec lequel je vous aime et vous révère comme les images vivantes du Dieu du ciel. Depuis ma naissance, chacun de mes jours a été marqué par vos bienfaits ; je n'ai pu y répondre encore que par ma reconnaissance et ma tendresse ; mais qu'est-ce que ma reconnaissance, si elle ne se montre point? qu'est-ce que ma tendresse, si je ne puis vous U prouver ? mes parents ! pardonnez à l'audace
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do votre fille ; dqms, une fois en sa vie, elle voudrait faire poui vous ce que vous n*avez cessé de faire pour elle depuis sa naissance. Ah ! daignez enfin verser dans son sein le siîcret de tous vos malheurs. — ^Ma fille, que me demand*»^tu? interrompit très-vivement son père. — Que vous m'instruisiez de tout ce que j'ai besoin de savoir pour vous montrer tout mon amour, et Dieu sait quel motif m janime, lorsque j'ose vous adresser un pareil vœu." En disant ces mots, elle tomba aux genoux de son père, et éleva vers lui des regards suppliants. Un sentiment si grand, si noble, brillait dans ses yeux, à travers les larmes dont ils étaient pleins, et l'héroïsme de son âme jetait quelque chose de si divin sur Tlrumilité de son attitude, que Springer entrevit à l'instant une partie de ce que sa fille pouvait vouloir. Sa poitrine s'oppressa : il ne pouvait ni parler, ni pleurer ; il demeurait silencieux, immobile, accablé comme devant la présence d'un ange : l'excès de l'infortune n'avait point eu la puissance de remuer son cœur, comme venaient de le faire les paroles d'Elisabeth ; et cette âme si ferme, que les rois n'intimidaient point, et que l'adversité ne pouvait abattre, attendrie à la voix de son enfaut, cherchait en vain sa force et ne la trouvait plus. Pendant que Springer gardait le silence, lisabeth demeurait toujours prosternée devant lui. Sa mère s'approcha pour la relever. Placée derrière sa fille, elle n'avait pu voir, lorsque celle-ci était tombée à genoux, ni le geste, ni le regard qui venaient de révéler son sublime secret à son père, et elle était restée bien loin du malheur qui menaçait sa tendresse. " Pourquoi, dit-elle à son époux, pourquoi refuserais- tu de lui confier nos secrets ? est-ce que sa jeunesse t'ôôraie ? crains-tu que l'âme d'Elisabeth ne s'afflige jusqu'à la faiblesse, dé la grandeur do nos revers ? — Non, reprit le père en regardant fixement sa fille, non, ce n'est pas sa fsûblesse que je crains." A ces mots»
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Elisabeth ne douta pas que son père ne l'eût comprise; elle lui serra la main, mais en silence, afin de n'être en^ jndue que de lui ; car elle connaissait le cœur de sa mère, et était bien aise de retarder l'instant qui devait le déchirer. " Mon Dieu ! s'écria Springer, pardonnez mes murmures ; je connaissais tous les biens que vous m'aviez ravis et non ceux que vous me destiniez. Elisabeth tu as effacé en ce jour douze années d'adversité. — Mon père, répondit-elle, puisqu'on entend de semblables paroles sur la terre, ne dis plus qu'il ne s'y trouve pas de bonheur ; mais parle, répondsmoi, je t'en conjure : quel est ton nom, ta patrie, tes malheurs ? — Mes malheurs, je n'en ai plus ; ma patrie, où je vis près de toi ; mon nom, l'heureux père d'Elisabeth. — O mon enfant ! interrompit Phédora, je pouvais donc t'aimer davantage ! tu viens de consoler ton père." A ces mots, la fermeté de Springer fut tout à fait vaincue ; il serra dans ses bras sa femme et sa fille, et les baignant de ses larmes, il répétait d'une voix entrecoupée : " Mon Dieu, pardonnez, j'étais un ingrat, pardonnez, ne punissez pas." Quand cette violente émotion fut un peu calmée, Springer dit à sa fille : *' Mon enfant, je vous promets de vous instruire de tout co que vous désirez savoir ; mais attendez quelques jours encore, je ne pourrais vous parler de mes malheurs aujourd'hui '^ vous venez de me les faire oublier."
L'obéissante Elisabeth n'osa point le presser davantage, et attendit avec respect l'instant où il voudrait s'expliquer ; mais elle l'attendit vainement, Springer semblait le craindre et le fuir ; il avait deviné son projet, et aucun terme ne pouvait expriraft* l'admiration et la reconnaissance de ce tendre père : il ne se sentait pas le droit de refuser à sa fille le consentement qu'elle allait lui demander ; mais il ne se sentait pas non plus le courage de le donner. Sans doute ce îjttov^n était le seul qui lui laissât quelq\ie espérance de sor
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lir de î'exil et de replacer Elisabeth au rang qui lui était dû; mais quand il considérait les fatigues inouïes et les terribles dangers de ce voyage, il n'en pouvait supporter la pensée. Pour rétablir sa fiumlle et retrouver son pays, il eût donné sa vie ; mais il ne pouvait pas risquer celle de sa fiUe.
Le silence de Springer dictait à Elisabeth la conduite qu'elle devait tenir ; elle était sûre que son père l'avait devinée, qu'il était touché de ce qu'elle voulait faire ; mais s'il eût approuvé son projet, aurait-il évité avec tant de soin de lui en parler ? En eflfet, ce projet était si extraordinaire, que ses parents ne pouvaient le voir que comme une pieuse et tendre folie. Pqur parvenir à le leur faire adopter, il était nécessaire qu'elle le présentât sous le jour le plus favorable, dégagé de ses plus grands obstacles, protégée de l'aide et des conseils de Smol^flf. Jusque-là il serait rejeté, elle n'en doutait point. Elle se décida donc à se taire encore, et à n'achever d'ouvrir son cœur à ses parents que quand elle aurait eu un entretien avec Smoloff sur ce sujet. Comme elle prévoyait aussi qu'une des plus fortes raisons que ses parents opposeraient à son départ serait l'impossibilité de lui laisser faire à son âge huit cents lieues à pied dims le climat le plus rigoureux du monde, et pour répondre d'avance à cette difficulté, elle essayait chaque jour ses forces dans les landes d'Ischim : aucun temps ne la retenait ; soit que le vent chassât la neige avec violence, soit qu'un brouillard épais lui cachât la vue de tous les objets, elle partait toujours, quelquefois malgré ses parents, et s'exerçait ainsi, peu à peu, à braver leurs ordres et les tempêtes.
Les hivers de Sibérie sont sujets aux orages ; souvent, au moment où le ciel paraît le plus serein, des ouragans terribles viennent l'obscurcir tout à coup. Partis des deux points opposés de l'horizon, l'im arrive chargé de toutes les glaco5
de la mer du Nord, et l'autre des tourbillons orageux de la mer Caspienne : s'ils se rencontrent, s'ils se cho^|Uent, les sapins opposent en vain à leur furie leurs troncs lobustes et leurs longues pyramides; en vain les bouleaux plient jusqu'à terre leurs flexibles rameaux et leur mobile feuillage : tout est rompu, tout est renversé ; les neiges /oulent du haut des montagnes ; entraînées par leur chute, d'énormes masses de glace éclatent et se brisent contre la pointe des rochers qui se brisent à leur tour ; et les vents, s'emparant d*es débris des monts qui s'écroulent, des cabanes qui s'abîment, des animaux qui succombent, les enlèvent dans k1 airs, les poussent, les dispersent, les, rejettent vers la terre, et couvrent des espaces immenses de ruines de toute la nature.
Dans une matinée du mois de janvier, Elisabeth fut surprise par une de ces horribles tempêtes ; elle était alors dans la grande plaine des Tombeaux, près de la petite chapelle de bois. A peine vit-elle le ciel s'obscurcir, qu'elle se réfugia dans cet asile sacré. Bientôt les vents déchaînés vinrent heurter contre ce frêle édifice, et, l'ébranlant jusqu'en se8 fondements, menaçaient à toute heure de le renverser. Cependant Elisabeth, courbée devant l'autel, n'éprouvait aucun effroi, et l'orage qu'elle entendait gronder autour d'elle atteignait tout, hors son cœur. Sa vie pouvant être utile à ses parents, elle était sûre qu'à cause d'eux Dieu veillerait sur sa vie, et qu'il ne la laisserait pas mourir avant qu'elle les eût délivrés. Ce sentiment, qu'on nommera superstitieux peut-être, mais qui n'était autre chose que cette voix du ciel que la piété seule sait entendre ; ce sentiment, dis-je, inspirait à Elisabeth un courage si tranquille, qu'au milieu du bouleversement des éléments et sous l'atteinte même de la foudre, elle ne put s'empêcher de céder à la fatigue qm l'accablait, et, se couchant au pied de l'autel où elle ve nait de prier, elle s'endormit paisiblement comme l'inno-
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conce dans les bras d'un père, comme la vertu sur la foi d'un Dieu.
En ce même jour, Smoloff était revenu de Tobolsk ; son premier soin, en arrivant à Saïmka, avait été de se rendre à la cabane des exilés. Il apportait à Phédora la permission qu'elle avait sollicitée. Elle et sa fille allaient être libres de se rendre tous les dimanches à l'oflSce de Saïmka ; mais, loin que cette grâce s'étendît jusqu'à Springer, les ordres de la cour à son égard étaient plus sévères que jamais, et, en permettant à Smoloff de le revoir une fois encore, le gouverneur de Tobolsk avait plus consulté son cœur que son de- , voir. Au reste, cette visite devait être la dernière, le jeuDe homme l'avait juré à son père. Il était cruellement afflige de tant de rigueur , mais, en s'avançant vers la défiieure d'Elisabeth, insensiblement sa tristesse se changeait en joie, et il sentait moins le chagrin qu'il aurait à la quitter que le charme qu'il allait goûter à la revoir. Dans la première jeunesse, la jouissance du bonheur présent a quelque chose de si vif, de si complet, qu'elle fait oublier toute pensée d'avenir. On est alors trop occupé d'être heureux pour songer si on le sera toujours, et la félicité remplit si bien le cœur, que la crainte de la perdre n'y peut trouver place. Mais çn entrant dans la cabane, Smoloff chercha vainement Elisabeth-; elle n'y était point: il prévit qu'il serait peut-être obligé de repartir avant qu'elle fût de retour, et le sincère jeune homme ne sut point dissimuler sa peine. En vain Phédora, bénissant la main qui lui rouvrait la maison de Dieu et celle qui avait sauvé son époux, lui adressait les plus tendres expressions de sa reconnaissance ; en vain Springer le nommait l'appui, la providence des infortunés, il demeurait faiblement touché de ce qu'il entendait ; il répondait à peine, et le nom d'Elisabeth s'échappait à tout moment do Fa bouche. Son trouble révéla aux exilés une par-
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tie de son secret : peut-être en devint-il plus cher à Phédora. Cet amour dont sa fille était l'objet flattait -vivement son orgueil, et ce n'est pas un faible orgueil que celui d'une mère. Springer, moins accessible à cette tendre faiblesse, et craignant seulement que sa fille ne s'aperçût d'un sentiment qui pouvait troubler son repos, pressait Smoloff d'obéir à son père,* en terminant au plus vite une visite que sous mille prétextes ce jeune homme s'eflbrçait de prolonger. Sur ces entrefaites, l'orage se déclara, et les exilés tremblèrent pour leur fille. " Elisabeth ! que va devenir mon Elisabeth !" s'écriait la mère désolée. Springer prit son bâton en silence et ouvrit la porte pour aller chercher sa fille ; Smoloff se précipita sur ses pas. Le vent soufflait a^ec violence ; les arbres se rompaient de t^^us côtés, il y allait de la vie à traverser la forêt. Springer voulut le représenter à Smoloff, et l'empêcher de le suivre ; il ne put y réussir: le jeune homme voyait bien le péril, mais il le voyait avec joie : il était heureux de le braver pour Elisabeth. Les voilà tous deux dans la forêt. " De quel côté irons-nous ? demande Smoloff. — Vers la grande lande, reprend Springer : c'est là qu'elle va tous les jours, j'espère qu'elle se sera réfugiée dans la chapelle." Ils n'en disent pas davantage, ils ne se parlent point ; leur inquiétude est pareille, ils n'ont rien à s'apprendre ; ils marchent avec la même intrépidité, s'inclinant, se baissant pour se garantir du choc des branches fracassées, de la neige que le vent chassait dans leurs yeux, et des éclats de rochers que la tempête faisait tourbillonner sur leurs têtes En atteignant la lande, ils cessèrent d'être menacés par le déchirement des arbnis de la forêt ; mais sur cette plaine rase ils étaient poussés, renversés par les rafales de vent qui soufflaient avec furie ; enfin, après bien des efforts, ils gagnèrent la petite chapelle de f)ois où ils espéraient qu'Elisabeth se serait réfugiée «
mais en aperccvaut de loin ce pauvre et faible abri dont lea branches disjointes craquaient horriblement et semblaient prêtes à s'enfoncer, ils commencèrent à frémir de l'idée qu'elle était là. Animé d'une ardeur extraordinaire, Smoloflf devance le père de quelques pas ; il entre le premier, il voit. . . est-ce un songe ? il voit Elisabeth, non pas effrar yée, pâle et tremblante, mais doucement endormie au pied de l'autel. Frappé d'une inexprimable surpris^, il s'arrête, la montre à Springêr en silence, et tous deux, par un même sentiment de respect, tombent à genoux auprès de l'ange qui dort sous la protection du ciel. Le père se penche sur le visage de son enfant, le jeune homme baisse les yeux avec modestie, et se recule, comme n'osant regarder de trop près une si divine innocence. Elisabeth s'éveille, reconnaît son père, se jette dans ses bras, et s'écrie : " Ah ! je le savais bien que tu veillais sur moi !" Springêr la serre dans ses bras avec une sorte d'étreinte convulsive. " Malheureuse enfant, lui dit-il, dans quelles angoisses tu nous as jetés, ta pauvre mère et moi ! — Mon père, pardonne-moi ses larmes, répond Elisabeth, et allons les essuyer." Elle se lève et voit Smoloff. " Ah ! dit-elle avec une douce surprise, tous mes protecteurs veillaient donc sur moi : Dieu, raoD père et vous !" Le jeune homme retient son cœur prêt à s'échapper. " Imprudente, reprend Springêr, tu parl'^s d'aller retrouver ta mère, sais- tu seulement si le retow- est possible, et si ta faiblesse résistera à la violence de la tempête, quand M. de Smoloff et moi n'y avons échappé que par miracle ? — Essayons, répond-elle ; j'ai plus de forces que tu ne crois ; je suis bien aise que tu t'en assures, et que tu voies toi-même ce que je puis faire pour consoler ma mère." En parlant ainsi ses yeux brillent d'un si grand courage, que Springêr voit bien qu'elle n'a point abandonné son projet : elle s'appuie sur le bras de son père, elle s'appuio
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atfâsi sur celui de Smoloff : tous deux la soutiennent, tous deux garantissent sa tête, en la couvrant de leurs vastes manteaux. Ah ! c'est bien alors que Smoloff ne peut s'empêcher d'aimer ce tonnerre, ces vents épouvantables qui font chanceler Elisabeth et l'obligent à se presser contre lui. Il ne craint point pour sa propre vie qu'il exposerait mille fois pour prolonger de pareils moments ; il ne craint point pour celle d'Elisabeth, il est sûr de la sauver ; dans l'exaltation qui le possède, il défierait toutes les tempêtes de pouvoir l'en empêcher.
Cependant le ciel ne menace plus, les nuages s'éclaircissent, ils cessent de fuir avec une afirayante rapidité ; le vent tombe et s'apaise ; le cœur de Springer se rassure, celui de Smoloff gémit. Elisabeth dégage son bras, elle veut marcher seule ; elle veut braver, aux yeux de son père, ce reste d'orage qui agite encore les airs ; elle est fière de ses forces, éprouve une sorte d'orgueil à les montrer à son père ; elle espère le convaincre qu'elle n'en manquera point pour aller chercher sa grâce, fallût-il aller la chercher à l'autre extrémité du monde.
Phédora les reçoit tous trois dans ses bras, en bénissant le Dieu qui les ramène, et console sa fille des larmes que sa fille vient de lui coûter ; elle fait sécher ses bottes de poil d'éoureuil, lui ôte son bonnet fourré, et peigne ses longs cheveux. Ces soins maternels, si simples et si tendres, qu'Elisabeth reçoit tous les jours, et dont son cœur est tous les jours plus touché, émeuvent vivement le jeune Smoloff ; il sent qu'il est impossible d'aimer Elisabeth sans aimer aussi sa mère, et qu'au bonheur d'être l'époux de cette jeune fille tient un bonheur presque aussi grand, celui d'être le fils de Phédora.
L'orage était entièrement dissipé, le ciel était serein, h nuit s'approch£Ût. Springer prit la main du jeune homme^
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la serra avec un sentiment douloureux et tendre, et lui rap-. pela qu'il était temps de partir. Alors seulement Elisabeth apprit qu'il était venu pour la dernière fois : elle rougit et se troubla. " Quoi ! lui dit-elle, ne vous reverrai-je plus ! — ^Ah ! répond-il avec une grande vivacité, tant que je serai libre, et aussi longtemps que vous habiterez ces déserts, je ne quitte plus Saïmka ; je vous verrw dans la forêt, dans la plaine, sur les bords du fleuve : je vous verrai partout." Il s'arrête subitement, surpris lui-môme de ce qu'il éprouve et de ce qu'il exprime ; mais il n'a point été compris par Elisabeth : dans ce qu'il vient de dire, elle n'a vu que la certitude de pouvoir bientôt lui confier ses projets ; et, rassurée par cette espérance, elle le voit partir avec moins de regret.
Quand le dimanche fut arrivé, Elisabeth et sa mère se préparèrent de bonne heure à partir pour Saïmka. Springer leur dit adieu, le cœur un peu serré ; depuis leur exil, c'était la première fois qu'il restait seul dans sa chaumière : mais il sut dérober son émotion à leurs yeux, et les bénit d'une voix calme en les recommandant aux bontés du Dieu qu'elles allaient implorer. Le temps était beau, la foute leur parut courte ; la jeune paysanne tartare leur servit de guide dans la forêt et jusqu'au village de Saïmka. En entrant dans l'église, les regards de tout le monde se tournèrent vers elles ; mais elles ne tournèrent les leui-s que vers Dieu.
Le cœur plein d'une égale piété, la tête baissée, elles s'avancèrent vers l'autel, se prosternèrent humblement, prononcèrent les mêmes vœux en faveur du même objet ; et s^ ceux d'Elisabeth furent plus étendus que ceux de sa mère, Dieu ne les entendit pas moins.
Pendant tout le temps de la cérémonie, cette jeune fille ne leva pas le voile qui couvrait son visage ; sa pensée.
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toute à Dieu et à son père, ne fut pas même jusqu'à celui dont elle attendait du secours. Le pieux concert de toutes les voix qui se réunissaient pour chanter Thymne divin lui fit une impression profonde et qui tenait de l'extase ; elle n'avait jamais entendu rien de pareil ; il lui semblait voir les cieuz ouverts et Dieu lui-même lui présenter un de ses anges pour' la conduire pendant sa route. Cette vision ne cessa qu'avec la musique : alors seulement Elisabeth leva la tête, et le premier objet qu'elle vit fut le jeune Smoloflf debout à quelques pas, le dos appuyé contre un pilier, et les yeux fixés sur elle avec la plus tendre expression. Elle crut voir l'ange que Dieu venait de lui promettre, l'ange qui devait l'aider à délivrer son père ; elle le regarda avec beaucoup de reconnaissance. Smoloflf fut ému ; ce regard lui semblait d'accord avec ce qu'il trouvait dans son propre cœur.
En sortant de l'église, il proposa à Phédora de la reconduire dans son traîneau jusqu'à l'entrée de la forêt ; elle y consentit avec joie : c'était un moyen de retrouver plus tôt son époux ; mais Elisabeth éprouva un véritable chagrin de cet arrangement. En marchant à pied, elle se flattait de trouver le moment de parler en secret à Smoloflf : dans un traîneau, cela devenait impossible. Pouvait-elle s'ouvrir devant sa mère, qui, n'ayant aucune idée de son projet, le repousserait avec eflfroi, et défendrait au jeune homm<^ d'y donner le moindre encouragement ? Cependant allaitelle encore perdre cette occasion favorable, cette occasion peut-ôt*e unique, de révéler son projet à Smoloflf? Le trouble, l'incertitude agitaient son cœur ; déjà le traîneau touchait aux premiers arbres de la forêt ; Smoloflf lui-même avait déclaré ne pouvoir pas aller plus loin. Cependant, ne pouv/mt se résoudre à quitter sitôt Elisabeth, il poussa jusqu'aux bords du lac'; ma>s là il fallut s'arrêter. Phédora
âesjcendit la première ; en lui donnant la m£Ûn il lui dit : ** Ne venez-vous pas vous promener ici quelquefois ?" Elisabeth, qui descend après sa mère, répond d'une voix basse et précipitée : '' Non pas ici ; mais demain, demain, dans la petite chapelle de la plaine." Elle venait de donner un rendez-vous, mais elle ne le savait pas ; elle croyait n'avoir parlé que pour son père ; et, en voyant dans les yeux de Smoloff qu'il avait entendu sa prière, une douce joie éclata dans les siens.
Tandis que sa mère et elle marchent vers leur cabane, Smoloff s'en retourne seul à travers la forêt, plongé dans les plus délicieuses rêveries. Après ce qu'il vient d'entendre, comment ne serait-il pas sûr d'être aimé d'Elisabeth ? et, avec ce qu'il connaît d'elle, comment ne seralt41 pas transporté de son bonheur ?
Ce ne fut point avec le trouble d'une démarche hasardée, mais avec toute la sécurité de l'innocence, qu'Elisabeth se rendit le lendemain à la petite chapelle de bois. Sa marche était plus légère, plus rapide ; elle faisait les premiers pas vers la délivrance de son père. Le soleil jetait sa lumière sur une plaine de neige ; mille glaçons attachés aux arbres multipliaient sa brillante image sous toutes les formes et dans des miroirs de toutes les grandeurs ; mais cet éclat si divin et si pur était moins pur et moins divia que le cœur d'Elisabeth. Elle entre dans la chapelle ; SmoloflP n'y est point encore : ce retard la trouble, un léger nuage paraît dans ses^ yeux. Ah ! ce n'est ni la vanité ni l'amour qui l'y place. En ce comment ni les faiblesses ni les passions ne peuvent s'élever jusqu'à Elisabeth ; mais elle craint qu'un accident, une circonstance imprévue, n'arrêtent les pas de celui qu'elle attend. Inquiète, elle demande à Dieu de ne pas prolonger plus longtemps l'incertitude où elle vit. Tandis qu'elle prie, Smoloff accourt ; il est surpris qu'elle \'ait
devancé, il s'était hâté beaucoup. On va vite sans doute quand c'est la passion qui entraine; mais Elisabeth venait de prouver en ce jour que la vertu qui court à son devoir peut aller plus vite encore.
En voyant SmoloflF, elle lève les yeux et les mains au ciel, et se tournant ensuite vers lui avec une grâce vive et touchante : " Ah ! monsieur, lui • dit-elle, avec quelle impatience je vous attendais !" Ces mots, l'expression de ses regards, ce rendez- vous, l'exactitude qu'elle à mise à s'y rendre, tout confirme au jeune homme qu'il est aimé ; il va aussi dire qu'il aime, elle ne lui en donne pas le temps. *' M. Smoloflf, s'écrie-t-elle, écoutez-moi ; j'ai besoin de vous pour sauver mon père, promettez-moi votre appui." Ce peu de mots confond toutes les idées du jeune homme: troublé, confus, il pressent sa méprise, mais n'en aime pas moins Elisabeth. E tC)mbe à genoux, elle croit que c'est devant Dieu : non, c'est devant elle ; il jure d'obéir. Elle reprend ainsi : " Depuis que j'ai commencé à me connaître, mes parents ont été ma seule pensée ; leur amour, mon unique bien ; leur bonheur, le but de ma vie entière. Ils sont malheureux, Dieu m'appelle à les secourir, et il ne vous a envoyé ici que pour m'aider à remplir ma destinée. M. de Smoloflf, je veux aller à Pétersbourg demander la grâce de mon père." Il fit un geste de surprise comme pour combattre ce projet ; elle se hâta d'ajouter : " Je ne pourrais vous dire moi-même depuis quel temps cette pensée est entrée dans mon esprit ; il me semble que je l'ai reçue avec la vie, que je l'ai sucée avec le lait ; elle est la première dont je me souvienne, elle ne m'a jeûnais quittée : je m'endors, je m'éveille, je respire avec elle ; c'est elle qui m'a toujours occupée auprès de vous ; c'est elle qui m'amène ici ; c'est elle qui m'inspire le courage de ne craindre ni la fatigue, ni la inisère, ni la mort, ni les rebuts ; c'est elle qui me ferait dé-
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M)béir à mes parents s'ils m'ordonnaient de ne pas partir. Vous voyez, M. de SmolofF, qu'il serait inutile de me combattre, et que de pareilles résolutions ne peuvent être ébranlées." Pendant ce discours les tendres espérances du jeune homme s'étaient toutes évanouies ; mais il goûtait jusqu'à l'ivresse le sentiment de l'admiration, et l'héroïsme de cette jeune fille lui arrachait des larmes aussi douces peut-être que celles de l'amour. " Ah ! lui dit-il, heureux, mille fois heureux que vous m'ayez choisi pour vous entendre, pour vous aider ; mais vous ne connaissez point tous les obstacles. . . — Deux seuls m'ont inquiétée, interrompit-elle, et il n'y a peut-être que vous au monde qui puissiez les lever. — ^Parlez, parlez, lui dit-il, impatient d'obéir : que pouvezvous demander qui ne soit au-dessous de ce que je voudrais faire? — Ces obstacles, les voici, répondit Elisabeth : j'ignore la route que je dois prendre, et je ne suis pas sûre que ma fuite ne nuise pas à mon père ; il faut donc que vous m'indiquiez mon chemin, les villes que je trouverai sur mon passage, les maisons hospitalières qui recueilleront ma misère, le moyen le plus sûr de faire passer ma requête à l'empereur ; mais, avant tout, il faut que vous me répondiez que votre père ne punira pas le mien de mon absence." Smolofï en répondit: "Mais, Elisabeth, ajouta- t-il, savez- vous à quel point l'empereur est irrité contre votre père ? savez- vous qu'il le regarde comme son plus mortel ennemi ? — J'ignore, lui dit-elle, de quel crime on peut l'accuser ; je ne connais encore ni son vrai nom ni sa patrie ; mais je suis sûre de son innocence. — Quoi ! repartit Smoloff, vous ne savez poin^ quel était le rang de votre père, ni le nom que vous lui rendrez ? — Non, je ne les sais point, répondit-elle. — O fille étonnante ! s'écria-til, pas un mouvement d'orgueil, de vanité dans ton dévouement ; tu ne sais point ce que tu vas reconquérir : tu n'as pensé qu'à tes parents ; mais qu'est-ce
que la grandeur de ta naissance devant celle de ton âme \ qu'est-ce auprès de tes sentiments que le nom des. . . — Arrêtez, interrompit-elle vivement, ce secret est celui de mon père, et je ne dois l'apprendre que de lui. — Elle a raison, repartit Smoloflf dans une sorte d'enthousiasme ; rien n*est assez bien pour elle quand elle peut encore faire mieux. — La jeune fille reprit la parole pour lui demander quand il lui donnerait les lumières dont elle avait besoin pour sa route. " Je vais y travailler, lui dit-il ; mais, Elisabeth, croyez-vous que vous puissiez traverser les trois mille cinq cents verstes qui séparent le cercle d'Ischim de la province d'Ingrie, seule, à pied, sans secours ? — Ah ! s'écria-t-elle en se prosternant devant Tau tel, celui qui m'envoie au secours de mes parents ne m'abandonnera pas." Smoloff, les yeux pleins de larmes, lui répondit après un moment de silence : " Il est impossible que vous songiez à une telle entreprise avant les beaux jours, maintenant elle serait impracticable. Voici la saison où les traînages vont être interrompus, et où vous seriez inondée dans les forêts humides de la Sibérie ; je vous reverrai dans quelques jours, Elisabeth ; alors seulement je pourrai vous dire tout ce que je pense d'un projet qui m*a trop ému pour que j'aie pu le juger. Je retournerai il Tobolsk, je veux parler à mon père. . . Mon père est le meilleur des hommes ; il y aurait bien plus d'infortunés ici s'il n'y commandait pas. Les grandes actions plaisent à son cœur : il n'est pas libre de vous aider, son devoir le lui défend ; mais, je le jure, il ne punira pas votre père d'avoir donné le jour à une fille si vertueuse. Ah ! qu'il s'enorgueillirait, au contraire, de vous nommer la sienne ! Elisabeth, pardonnez, c'est malgré moi <iue mon cœur se déclare : je sais bien qu'il ne peut y avoir de place dans le vôtre pour un autre sentiment que pour celui qui l'occupe ; je n'attends donc rien ; mais, s'il vient un jour où vos parents rendus à
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leur patrie soient heureux, et vous tranquille, souvenez-vous alors que, dans ces déserts, Smolotf vous vit, vous aima, et qu'il eût préféré y vivre obscur et pauvre avec Elisabeth, fille d'un exilé, à tous les honneurs que le monde pouirait lui offrir." Il ne peut achever, des larmes étouflfent sa voix; lui-même s'étonne d'une si extraordinaire émotion ; car jusqu'alors il n'avait jamais été faible, mais jusqu'alors il n'avait point aimé.
Cependant Elisabeth est demeurée immobile ; l'idée d'un autre amour que l'amour filial lui paraît si nouvelle, qu'à peine elle la conçoit: peut-être lui eût-elle paru moins étrange si son cœur avait eu de la place pour la recevoir ; peut-être que, si elle avait vu ses parents heureux, Smoloff aurait été aimé ; s'ils le sont un jour, peut-être l'aimerat-elle ; mais tant qu'ils seront dans l'infortune elle demeurera fidèle à sa pieuse passion : pour en contenir deux, le cœur humain, tout vaste qu'il est, ne l'est point encore aijsez.
Elisabeth n'a jamais vécu dans le monde, elle en ignore les usages et les bienséances ; cependant une sorte ^e pudeur, qui est comme l'instinct de la. vertu, lui apprend qu'âpre» l'aveu qu'elle vient d'entendre une jeune fille ne doit point rester seule avec le jeune homme qui l'a osé faire ; elle marche vers la porte, elle va sortir : Smoloff, (pii voit son dessein, lui dit : " Elisabeth, vous aurais-je offensée ? Ah ! j'atteste ce Dieu ici présent que, s'il y a de l'amour dans mon cœur, il n'y en a pas moins de respect ; il sait que, si vous me l'ordonnez, je puis me taire et mourir: comment donc, Elisabeth, pourrais-je vous avoir oflensée ? — Vous ne m'avez point offensée, répondit-elle avec douceur ; mais je ne suis venue ici que pour vous parler en faveur de mes parents : maintenant que vous m'avez entendue, je n'ai plus rien à vous dire, et je vais les retrouver.
— Eh bien! noble fille, retourne à ton devoir; en m'associant à lui, tu m'as rendu digne de toi ; et, loin de jamais songer à t'en écarter, même dans ma plus secrète pensée, je ne vais ra'occuper que de t*aider à le remplir."
Alors il lui promit de lui remettre, le dimanche suivant, à l'église de Saïmka, toutes les notes et les renseignements dont elle aurait besoin pour Texécution de son proj et ; et ils se séparèrent.
Quand le dimanche arriva, Elisabeth suivit sa mère avec joie à Saïmka ; elle éfeût impatiente de retrouver Smoloff et de recevoir enfin toutes les instructions qui allaient faciliter son départ. Cependant la cérémonie finit, et Smolofif ne parut point; Elisabeth devint inquiète. Pendant que sa mère priait encore, elle demanda à une vieille femme si M. de Smoloff n'était pas dans Téglise ; on lui répondit que non, et qu'il était parti depuis deux jours pour Tobolsk. A ce mot, Elisabeth fut frappée d'une véritable douleur : l'objet de ses plus chers désirs semblait toujours fuir devant elle au moment où elle se croyait près de l'atteindre. Mille crainte^ funestes la troublèrent : puisque Smoloff avait quitté Saïmka sans se souvenir de sa promesse, qui lui répondait qu'il s'en souviendrait à Tobolsk, et alors, quel serait son recours ? Cette pensée la poursuivit tout le jour ; et le soir, accablée d'un chagrin d'autant plus cruel qu'elle en portai* seule tout le poids, et qu'elle employait tout son courage à le dérober aux yeux de ses parents, elle se retira de bonne ^heure dans son petit réduit, afin de se livrer du moins sans contrainte à l'inquiétude qui la tourmentait. Aussitôt qu'elle, fut sortie, Phédora pencha sa tête sur le sein de son époux, et lui dit : " Écoute la sollicitude qui pèse sur mon cœur. N'as-tu pas remarqué le changement dé notre Elisabeth ? près de nous elle est pensive : le nom de Smoloff la fait rougir, son absence l'inqui^îte ; ce matin, à l'oglise, elle était
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préoccupée, ses regards erraient de tous côtés; je Tai entendue demander si Smoloff n'était point à Saïmka, et elle est devenue pâle comme la mort, quand on lui a dit qu'il était parti pour Tobolsk. O Stanislas ! je m'en souviens, dans ces jours qui précédèrent celui où je devins ton heureuse épouse, c'est ainsi que je rougissais quand on me parlait de toi ; c'est ainsi que mes yeux te cherchaient partout, et qu'ils se remplissaient de larmes quand ils ne te rencontraient pas. Hélas ! ces symptômes d'un amour qui ne devait point finir, comment ne les verrais- je point avec terreur dans l'âme de ma fille ? elle n'est pas destinée à èti'e heureuse comme sa mère. — Heureuse ! reprit Springer avec amertume ; heureuse dans le désert, dans l'exil ! — Oui, dans le désert, dans l'exil, interrompit vivement Phédora, heureuse partout où l'on aime." Et ses bras serrèrent son époux contre son sein. Mais bientôt, revenant à la première pensée qui l'occupait, elle dit : " Je crains que mon Elisabeth n'aime le jeune Smoloff; toute charmante qu'elle est, cependant il ne verra en elle que la fille d'un pauvre exilé ; il la dédaignera, et mon unique enfant, née de mon sang, nourrie de mon lait, mourra comme sa mère, avec son amour. . ."
En parlant ainsi elle pleurait, et la vue de son époux, qui la console de tout, ne pouvait la consoler du malheur de sa fille. Springer réfléchit un moment, puis il répondit : " Phédora, ma bien-aimée, calme tes craintes ; j'ai étudié àdssi notre Elisabeth ; peut-être ai-je vu plus avant que toi dans son âme ; une autre pensée que celle de SmoloflF l'occupe tout entière, j'en suis sûr; je suis sûr aussi que, si nous la voulions donner à Smoloff, il ne la dédaignerait point, même dans ce désert,, et ce sentiment le rendrait digne de l'obtenir, si jamds Non, Elisabeth ne restera pas toujours dans ce désert, elle ne demeurera pas inconnue, elle no
sera pas malheureuse, cela est impossible: tart. de vt^itua sur la terre amioncent une justice dans le ciel ; tôt ou tard elle se montrera."
Depuis leur exil, c'était la première fois que Springei n'avait pas désespéré de Tavenir. Phédora en conçut les plus doux présages ; et, rassurée par les paroles de son époux, elle s'endormit paisiblement entre ses bras.
Pendant deux mois Elisabeth alla chaque dimanche à Saïmka, s'attendant toujours à y trouver Smoloff. Ce fut en vain : il ne parut plus, et même elle apprit qu'il avait quitté Tobolsk. Alors toutes ses espérances l'abandonnèrent ; elle ne douta plus que Smolofif ne l'eût entièrement oubliée, et plus d'une fois elle versa sur cette pensée des larmes amères, dont la plus pure innocence n'aurait pu lui faire un reproche. Vers la fin d'avril, un soleil plus doux venait de fondre les dernières neiges ; les îles sablonneuses des lacs commençaient à se couvrir d'un peu de verdure ; l'aubépine épanouissait ses grosses houppes blanches semblables à des flocons d'une neige nouvelle, et la campanule avec ses boutons d'un bleu pâle, le vélar qui élève ses feuilles en forme de lance, et l'armoise cotonneuse, tapissaient le pied des buissons. Des nuées de merles noirs s'abattaient par troupes sur les arbres dépouillés et interrompaient les premiers le morne silence de l'hiver ; déjà sur les bords du fleuve voltigeait çà et là le beau canard de Perse, couleur de rose, avec son bec noir et sa huppe sur sa tête, qui, toutes les fois qu'on le tire, jette des cris perçants, même lorsqu'on l'a manqué ; et dans les roseaux des marais accouraient des bécasses de toute espèce, les noires avec becs jaunes, les autres hautes en jambes avec un collier de plume. Enfin, un printemps prématuré semblait s'annoncer à la Sibérie ; et Elisabeth, pressentant tout ce qu'elle allait perdre si elle manquait une année si favorable pour son
yièjB.ge, pienait la résolution hardie de poursuivre son projet, et de ne compter, pour en assurer le succès, que sur elle et sur Dieu.
Un matin, Springer s'occupait à labourer son jardin : assise près de lui, Elisabeth le regardait en silence ; il ne lui avait point confié encore le secret de son infortune, et elle ne recl^rchait plus cette confidence. Il s'était élevé dans son âme une sorte de tendre fierté qui lui faismt désirer de ne connaître les malheurs de ses parents que quand elle serait au moment de partir, et de n'entendre le récit de tout ce qu'ils avaient perdu que quand elle pourrait leur répondre: "Je vais tout vous rendre." Jusqu'à ce jour, elle avait compté sur les promesses de SmoloflF, et c'était là-dessuf qu'elle avait fondé des espérances raisonnables ; mais, aprèt les espérances raisonnables, il en est d'autres encore, et ce furent celles-là qui la déterminèrent à parler. Cependant, avant de commencer, elle repasse dans sa tête toutes les objections qu'on va lui faire, tous les obstacles qu'on va lui opposer : ils sont terribles, elle le sait, Smoloff le lui a dit, et elle est bien sûre que la tendresse de ses parents les exagérera encore. Que répondra-t-elle à leurs frayeurs, à leurs ordres, à leurs prières ? Que répondra-t-elle quand ils lui diront que les joies de la patrie ne sont rien pour eux au prix de l'absence de leur 'enfant ? Un instant elle oublie que son père est auprès d'elle, et, tout en larmes, elle tombe à genoux en demandant à Dieu de lui accorder d'éloquence nécessaire pour persuader ses parents. Springer, qui l'entend pleurer, se retourne, court à elle, la prend . dans ses bras, et lui dit : " Elisabeth, qu'as-tu ? que veux-tu ? Ah ! si ton cœur est déchiré, pleure du moins dans le sein de ton père. — Mon père, répond-elle, ne me retiens plus ici : tu sais que je veux partir, permets-moi de partir ; je le sens, c'est Dieu lui-même qui m'appelle. . ." Elle ne peut achever.
44 ÉLISABElTi.
La jeune Tartare accourt : " M. de Smoloff, leur dit-3lle, voici M. de Smoloflf." Elisabeth jette un cri de joie, serre les deux mains de son père contre sa poitrine, en ajoutant : " Tu le vois bien, c'est Dieu lui-même qui m'appelle ; il envoie celui qui peut m'ouvrir les chemins, il n'y a plus d'obstacles. O mon père ! ton heureuse fille brisera ta chaîne." Sans attendre sa réponse, elle court au-devant de SœolofF; elle rencontre sa mère ; elle la serre dans ses bras, l'entraîne en s'écriant : " Viens, ma mère, il est revenu ! M. de Smoloff est ici." Elles entrent dans leur chambre, et y trouvent im homme de cinquante ans, en habit d'uniforme, et suivi de plusieurs officiers. La mère et la fille s'anêtent avec surprise. " Voici M. de Smoloff," leur dit la jeune Tartare. A ces mots, toutes les espérances qui venaient de rentrer dans le cœur d'Elisabeth l'abandonnent une seconde fois ; elle pâlit ; ses yeux se remplissent de larmes. Phédora, frappée de la vivacité de cette impression, s'approche de sa fille, se place devant elle afin de cacher son trouble ; heureuse si, en lui donnant sa vie, elle avait pu la délivrer de la funeste passion dont elle la croyait dévorée.
Le gouverneur de Tobolsk fit éloigner sa suite ; et, dès qu'il fut seul avec les exilés, il se tourna vers Springer, et lui dit : " Monsieur, depuis que la prudence de la cour de Russie a cru devoir vous envoyer ici, voici la première fois que je viens visiter ce cercle éloigné ; ce devoir m'est doux, puisqu'il me permet de montrer à un illustre proscrit toute la part que je prends à son infortune ; je gémis que ce môme devoir me défende de le secourir et de le protéger. — Je n'attends rien des hommes, monsieur, interrompit froidement Springer ; je ne veux point de leur pitié, et je n'espère nen de leur justice : heureux dans mon malheur de ce qu'ils m'ont placé aussi loin d'eux, je passerai mes jours dans ces déserts sans me plaindre. — Ah ! monsieur, reprit le gouvcr-
neur avec émotion, pour un homme comme vous, vivre loin de sa patrie est un affreux destin. — Il en est un plus affreux encore, monsieur le gouverneur, repartit Springer, c'est de mourir loin d'elle." Il n'acheva point ; s'il eût ajouté un mot, peut-être eût-il versé une larme, et l'illustre infortuné ne voulait pas se montrer moins grand que son malheur. Elisabeth, cachée derrière sa mère, regardait timidement par-dessus son épaule si l'air et la physionomie du gouverneur annonçaient assez de bonté pour qu'elle osât s'ouvrir à lui. Ainsi la craintive colombe, avant de sortir de son nid, élève sa tête entre les feuilles, et regarde longtemps si la pureté du ciel lui promet un jour serein.
Le gouverneur la remarqua, il la reconnut ; son fils lui avait souvent parlé d'elle, et le portrait qu'il en avait fait ne pouvait ressembler qu'à Elisabeth. " Mademoiselle, lui ditil, mon fils vous a connue ; vous lui avez laissé des souvenirs ineffaçables. — Vous a-t-il dit, monsieur, qu'elle lui devait la vie de son pare ? interrompit vivement Phédora. — Non, madame, répondit le gouverneur ; mais il m'a dit qu'elle donnerait la sienne pour son père et pour vous. — Elle la donnerait, reprit Springer, et cette tendresse est le seul bien qui nous reste, le seul que les hommes ne pouiront jamais nous ravir."
Le gouverneur détourna la tête avec émotion : après un court silence il reprit la parole en s'adressant à l'Elisabeth. ** Mademoiselle, il y a deux mois que mon fils, étant à Saïmka, reçut l'ordre de l'empereur de partir sur-le-champ pour rejoindre l'armée qui se rassemblait en Livonie : il fallut obéir sans délai. Avant de me quitter, il me conjura de vous faire passer une lettre : cela étiiit impossible. Je ne pouvais, sans me compromettre, en charger personne ; je ne pouvais que vous la donner moi-même : la voici." Elisabeth
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