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la prit en irougissant ; le gouverneur vit la surprise de ses parents, et s'écria ! " Heureux le père, heureuse la mère dont la fille ne leur cache que de semblables secrets !" Alors il rappela sa suite, et devant elle il dit à Springer : ** Monsieur, les ordres de mon souverain me prescrivent toujours de vous empêcher de recevoir personne ici ; cependant je suis informé que de pauvres missionnaires, revenant des frontières de la Chine, doivent traverser ces montagnes ; s'ils viennent frapper à votre cabane, et vous demander pour une nuit l'hospitalité, il vous sera permis de la leur donner."
Quand le gouverneur fut parti, Elisabeth demeura les yeux baissés, regardant sa lettre et n'osant l'ouvrir. " Ma fille, lui dit Springer, si tu attends de ta mère et de moi la permission de lire ce papier, nous te la donnons." Alors d'une main tremblante Elisabeth brisa le cachet de la lettre, la parcourut tout bas, et s'interrompit plusieurs fois par des exclamations de reconnaissance et de joie. A la fin, ne pouvant plus se contenir, elle se précipita sur le sein de ses parents. " Le moment est venu, leur dit-elle ; tout favorise mes projets : la Providence m'ouvre une route sûre, le ciel m'approuve et bénit mes intentions. mes parents ! ne les approuverez-vous pas, ne les bénirez-vous pas comme ♦ lui ?"
A ces mots, Springer tressaillit, car il comprit ce qu'il allait entendre ; mais Phédora, qui n'en avait aucime idée, s'écria : ** Elisabeth, quel est donc ce mystère, et que contient ce papier ?" Et elle fit un mouvement pour le prendre ; sa fille osa le retenir. " O ma mère ! pardonne, lui dit-elle, je tremble de parler devant toi ; tu n'as rien deviné, ta douleur m'épouvante : c'est maintenant l'unique obstacle, c'est le seul devant lequel je recule. . . Ah ! permet» que je ne m'explique que devant mon père ; tu n'es pas préparée
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ôon^jai lui. . . — Non, ma fille, interrompit Springer, ne faîs point ce que Texil et le malheur n'ont pu faire, ne nous sépare pas. Viens, ma Phédora, viens contre le cœur de ton époux, et, si tu as besoin de force pour les paroles que tu vas entendre, il te prêtera toute la sienne." Phédora, éperdue, se voyant comme menacée par la foudre, sans savoir de quelle main, répondit avec effroi : " Stanislas, que veut dire ceci? n'ai-je pcHnt soutenu tous nos revers avec courage? je n'en manquerai point, ajouta-t-elle, en serrant fortement contre son cœur son époux et sa fille ; je n'en manquerai point contre tous ceux qui m'atteindront entre vous deux." Elisabeth voulut répondre ; sa mère ne le permit pas. " Ma fille, s'écria-t-elle avec un accent déchirant, demande-moi ma vie, mais ne me demande pas de t'éloigner d'ici." Ces mots disaient qu'elle avait tout deviné ; il ne s'agissait plus de lui rien apprendre, mais de la déterminer. Baignée de larmes et tremblante devant la douleur de sa mère, Elisabeth, d'une voix entrecoupée, laissa seulement échapper ces mots : " Ma mère, pour le bonheur de mon père, si je te demandais quelques jours ? — Non, pas un seul jour, interrompit sa mère éperdue : quel horrible bonheur pourrait s'acheter par ton absence ! non, pas un seul jour. mon Dieu ! ne permettez pas qu'elle me le demande." Ces paroles anéantirent les forces d'Elisabeth : hors d'état de prononcer ellemême ce qui doit affliger sa mère, elle présente en silence à son père la lettre du gouverneur de Tobolsk, et lui fait signe de la lire. Springer soutient sa femme conUe sa poitrine, en lui disant : " Repose- toi ici avec confiance, car ce soutien-là ne te manquera jamais." Puis, d'une voix qu'il s'efforce en vain de raffermir, il lit tout haut la lettre suirante, écrite de Tobolsk par le jeune Smoloff, et à deux moi» de date :
•* Un de mes plus vifs regrets, en quittant Saïmka, mademoiselle, a été de ne pouvoir vous instruire de l'obligation rigoureuse qui me forçait à m'éloigner de vous : je ne pouvais vous aller voir, vous écrire, ni vous envoyer les explications que vous m'aviez demandées, sans contrevenir aux ordres de mon père, et sans compromettre sa sûreté ; peut-être Teussé-je fait sans l'exemple que vous veniez de me donner ! mais, quand je venais d'apprendre auprès de vous tout ce qu'on doit à son père, je ne pouvais pas risquer la vie du mien. Cependant, je l'avoue, je n'aime pas mon devoir comme vous aimez le vôtre, et je suis revenu à Tobolsk le cœur déchiré. Mon père m'apprend qu'un ordre de l'empereur m'envoie à mille lieues d'ici, et qu'il faut obéir à l'instant : je vais partir, Elisabeth ; vous ne savez pas ce que je souffre. Ah ! je ne demande point au ciel que vous le sachiez jamais ; il ne peut-être juste qu'autant que vous serez heureuse.
'* J'ai ouvert mon cœur à mon père : je vous ai fait connaître à lui :' j'ai vu couler ses larmes quand je lui ai dit vos projets ; je crois qu'il veut vous voir, et qu'il ira exprès cette année visiter le cercle d'Iscbim. En attendant, s'il se peut, il vous fera parvenir cette lettre. Elisabeth, je pars plus tranquille, puisque je vous laisse sous la protection de mon père. Cependant, je vous en conjure, n'en usez point pour partir avant mon retour ; j'espère revenir à Tobolsk avant un an ; c'est moi qui vous conduirai à Pétersbourg, c'est moi qui vous présenterai à l'empereur, c'est moi qui veillerai sur vous pendant ce long voyage. Ne craignez point mon amour, je n'en parlerai plus ; je ne serai que votre ami, que votre frère ; et, si je vous sers avec toute la vivacité de la passion, je jure de ne vous parler jamais qu'un langage pur comme l'innocence, comme les anges, commu voua.
Un peu plus bas, Tapostille suivante était écrite de la roain même du gouverneur :
" Non, mademoiselle, ce n'est point avec mon fils que TOUS devez partir : je ne doute pas de son honneur ; mais le vôtre doit àtre à Tabri de tout soupçon. En allant montrer à la cour de Russie des vertus trop touchantes pour n'être point couronnées, il ne faut pas risquer de faire dire que vous avez été conduite par votre amant, et flétrir ainsi le plus beau trait de piété filiale dont le ntonde puisse s'honorer. Dans votre situation, il n'y a pas de protecteurs dignes de votre innocence que Dieu et votre père : votre père ne peut vous suivre. Dieu ne vous abandonnera pas. La religion vous prêtera son flambeau et son appui ; abandonnez-vous à elle : vous savez à qui j'ai permis l'entrée de votre cabane. En vous remettant ce papier, je vous rends dépositaire de mon sort : car si une pareille lettre était connue, si on pouvait se douter que j'aie favorisé votre départ, je serais à jamais perdu ; mais je ne suis pas même inquiet : je sais à qui je me confie et tout ce qu'on doit attendre de la force et de la vertu d'une fille qui s'apprête à dévouer sa vie à son père."
En finissant cette lettre, la voix de Springer était plus ibrte et plus animée, car il voyait avec orgueil les vertus de sa fille et l'estime qu'on en faisait ; mais la tendre mère ne voyait que son départ : pâle, abattue, sans mouvement, elle regardait sa fille, levait les yeux au ciel, et n'avait plus la force de pleurer. Elisabeth se mit à genoux devant eux, et leur dit : "0 mes parents ! laissez-moi vous parler ainsi ; ce n'est que dans une humble attitude qu'on doit demander la plus grande de toutes les félicités. J'ose aspirer à cell<^ de vous rendre votre liberté, votre patrie ; depuis plus d'unw
année voilà quel est l'objet de mes plus chères espérances ! j'y touche enfin, et vous me défendriez de l'atteindre ! Ahl s'il est un bien au-dessus de celui que je vous demande, refusez-moi, j'y consens ; mais s'il n'en est pas, . ." Émue, tremblante, sa voix expira, et ce ne fut qu'en embrassant les genoux de ses parents qu'elle put achever sa prière, Springer posa les mains sur la tête de sa fille sans proférer un seul mot. La mère s'écria : " Seule, à pied, sans secours ! non, je ne le puis, je ne le puis.-— Ma mère, reprit vivement Elisabeth, je t'en conjm*e, ne repousse pas mes vœux. Si tu savais depuis combien de temps je nourris mon projet et toutes les consolations que je lui dois! Aussitôt que mon âge me permit de comprendre vos infortunes, je me promis de consacrer ma vie à vous en délivrer. Heureux jour celui où je promis de servir mon père ! heureux espoir qui me soutenait quand je le voyais pleurer ! . . . Ah ! que de fois, étant témoin de vos muets chagrins, j'aurais été consumée d'une mortelle tristesse si je n'avais pu me dire : Moi, moi, je leur rendr£d ce qu'ils regrettent ! . . . Mes parents, si vous m'arrachez cette espérance, vous m'arrachez la vie. Privée de cette pensée, où toutes mes autres pensées venaient aboutir, je ne verrai plus de but à mon existence, et mes jours s'éteindront dans la langueur. . . . Oh ! pardonnez si je vous afflige ; non, si vous me retenez ici, je ne mournii pas, puisque ma mort serait pour vous un malheur de plus ; mais permettez-moi d'être heureuse. Ne dites pas que mon entreprise est impossible ; elle ne l'est pas, mon cœur vous en répond ; il trouvera des forces pour aller demander justice et des paroles pour la faire obtenir ; il ne craint rien, ni les fatigues, ni les obstacles, ni les mépris, ni la cour, ni les rois ; il ne craint que votre refus. . . — Laisse, laisse, Elisabeth, interrompit Springer: je ne me connais plus ; tu bouleverses mon âme; jusqu'à ce jour elle n'avait point reculé
rêvant une bonne action, et des vertus supérieurej è^ son courage ne s'étaient point présentées à elle. . . Je ne croyais pas être faible ; ô ma fille ! tu viens de m'apprendre que je le suis : non, je ne puis consentir à ce que tu veux." Ranimée par ce refus, Phédora prit les mains de sa fille entre les siennes, et lui dit : '* Écoute-moi, Elisabeth ; si ton père e&t faible, tu peux bien permettre à ta mère de l'être aussi ; pardonne-lui de ne pouvoir se résoudre à te laisser déployer tant de vertus. Étrange situation, où une mère demande à sa fille d'être moins vertueuse; mais ta mère te le demande, ne te l'ordonne point ; car, en t'élevant au-dessus de tout, tu as mérité de ne plus recevoir d'ordre que de toi-même. — Ma mère, reprit Elisabeth, les tiens me seront toujours sacrés ; si tu me demandes de rester ici, j'espère avoir la force de t'obéir ; mais, puisque mon dessein t'a touchée, laisse-moi espérer qu'il aura ton assentimentj il n'est pas le fruit d'un moment d'enthousiasme, mais de longues années de méditation : il s'appuie autant sur des raisons solides que sur les plus tendres sentiments. Existe-t-il un autre moyen d'arracher mon père à l'exil ? depuis douze ans qu'il languit ici, quel ami a pris sa défense ? et quand il s'en trouverait un qui l'osât, oserait-il parler comme moi ? serait-il inspiré par un semblable amour ? . . . Oh ! laissez-moi toujours croire que Dieu n'a donné qu'à votre unique enfant le pouvoir de vous rendre au bonheur, et ne vous opposez pas à l'auguste mission que le ciel a daigné lui confier. Dites-moi, que trouvez-vous donc de si eflprayant dans mon entreprise ? Est-ce mon absence ? mais ne vous ai-je pas entendus gémir souvent ensemble d'un exil qui vous empêchait de me donner un époux ? Un époux, ô mes parents ! ne m'aurait-il pas . séparée de vous aussi ? Des dangers ? il n'y en a point : les hivers de ce climat m'ont accoutumée à la rigueur des saisons, et mes courses dans nos landes à la fatigue d'une
Hjngue marche. Avez-vous peur de ma jeunesse ? elle sera mon appui : on vient au secours de tout ce qui est faible. Enfin, redoutez- vous mon inexpérience ? je ne serai pas seule : rappelez- vous les paroles et la lettre du gouverneur. S'il permet à un pauvre missionnaire de se reposer sous notre toit, c'est pour me donner un guide et un protecteur. Vous le voyez, tout est prévu ; il n'y a point de péril, il n'y a plus d'obstacles, et rien ne me manque que votre consentement et votre bénédiction. . . — Et ton pain, tu le mendieras, répondit Springer avec amertume ; les aïeux de ta mère, qui régnèrent jadis dans ces contrées ; les miens, qui se sont assis sur le trône de Pologne, verront l'héritière de leur nom parcourir, en demandant l'aumône, cette Russie qui a fait de leurs royaumes des provinces de son empire. — Si tel est le sang d'où je sors, reprit Elisabeth avec une modeste surprise, si je descends des rois, et que deux couronnes aient été sur le front de mes aïeux, j'espère me montrer digne et d'eux et de vous, et ne point avilir le nom qu'ils m'ont laissé ; mais la misère ne l'avilira point. Pourquoi la fille des Séids et de Sobieski rougirait-elle d'avoir recours à la charité de ses semblables ? tant de grands hommes précipités du faite des honneurs l'ont implorée pour eux-mêmes ! plus heureuse qu'eux tous, je ne l'implorerai que pour servir mon père."
La noble fermeté de cette jeune fille, une sorte de divin orgueil que faisait briller dans ses yeux la pensée de s'humilier pour ses parents donnaient à tout ce qu'elle disait une force et une autorité qui triomphèrent de Springer : il ne se sentit pas la force d'empêcher sa fille de mettre tant de vertus au jour ; il se serait cru coupable de la forcer à les ensevelir dans un désert. ** O ma Phédora ! s'écria-t-il en serrant les mains de son épouse, la laisserons-nous mourir ici, id priverons- nous du bonheur de donner le jour à des en-
fants qui lui ressemblent ? Prends courage, ma bien-aimée ; et, puisqu'il n'existe nul autre moyen de la rendre à ce monde dont elle sera la gloire, laissons-la partir." Dans ce moment la mère l'emporta sur l'épouse, et, pour la première fois de sa vie, Phédora, s'éleva contre la plus sainte autorité : " Non, non, je ne la laisserai pas partir ; en vain mon époux le demande, je saurai lui lésister. Quoi ! j'exposerais la vie de mon enfant ? je laisserais partir mon Elisabeth pour apprendre un jour qu'elle a péri de froid et de misère dans d'affreux déserts, pour vivre sans elle, pour la pleurer toujours ? voilà ce qu'on ose exiger d'une mère ! O Stanislas ! devais- tu m'apprendre qu'il est un sacrifice que je ne puis te faire et une douleur dont tu ne me consolerais pas ?" En parlant ainsi, elle ne pleurait plus, et était comme dans un état de délire. Springer, le cœur déchiré de sa peine, s'écria : " Ma fille, si votre mère iî'y peut consentir, vous ne partirez pas. — Non, ma mère, si tu l'ordonnes, je ne partirai pas, lui dit Elisabeth en l'accablant des plus touchantes caresses ; je t'obéirai toujours. Mais peut-être Dieu obtiendra-t-il de toi ce que tu as refusé à mon père; viens le prier avec moi, ma mère ; demandons-lui ensemble ce que nous devons faire : c'est la lumière qui guide et la force qui soutient : toute vérité vient de là, et toute résignation aussi !" En priant Phédora pleura. Cette piété qui calmé, adoucit, et ne s'empare du cœur que pour se mettre à la place de ce qui le tourmente et le déchire ; cette piété divine qui ne prescrit jamais un devoir sans en montrer la récompense ; cette voix de Dieu, si puissante sur les âmes tendres, toucha celle de Phédora. Dans les caractères nobles et fiers, qui ne composent le bonheur que de gloire, l'estime des hommes peut obtenir le sacrifice des plus chères affections ; mais la religion seule peut l'obtenir des cœurs qui ne composent le bonheur que d*amour.
Le lendemain Springer, s'était trouvé seul avec sa fille, lui fit le récit de ses longues infortunes ; il lui apprit quelles funestep guerres avaient déchiré la Pologne, et comment ce malheureux royaume avait été effacé du nombre des, empires. " Mon seul crime, ma fille, lui dit-il, est d'avoir trop aimé ma patrie et de n'avoir pu supporter son asservissement. Ses plus grands monarques étaient du même sang que moi ; je pouvais moi-même être appelé au trône, et je devais bien mon amour et ma vie au pays dont je tirais toute ma gloire ; je l'ai servi comme je le devais. Seul à la tête d'une poignée de nobles polonais, je l'ai défendu jusqu'à la dernière extrémité contre les trois grandes puissances qui s'avançaient pour l'envahir, et lorsque, accablé par le nombre de nos ennemis, sous les murs de Varsovie, à la vue de cette vaste capitale livrée aux flammes et au pillage, il a fallu céder et se soumettre à la tyrannie, au fond de mon &me je résistais encore. Humilié d'être toujours dans ma patrie, et de n'en plus avoir, partout je cherchais des armes, partout je cherchais des alliés qui m'aidassent à rendre à la Pologne son existence et son nom. Vains efforts, tentatives inutiles ! chaque jour rivait davantage des chaînes que mes faibles mains ne pouvaient ébranler. Les terres de mes aïeux étaient dans la partie tombée sous la domination de la Russie ; j'y vivais avec Phédora, heureux, mille fois heureux, si le joug de l'étranger n'avait pesé que sur mon front. Mes plaintes peu mesurées, et surtout les nombreux mécontents qui se rassemblaient chez moi inquiétèrent un monarque absolu et soupçonneux. Un matin je fus arraché de ma maison, des bras de ma femme, des tiens, ma fille : tu n'avais alors que quatre ans, ei tes larmes ne coulaient sur ton malheur que parce que tu voyais pleurer ta mère. Je fus traîné dans les prisons de Pétersbourg ; Phédora m'y suivit: la peimission de s'y enfermer avec moi fut la seule >
grâce qu'elle put obtenir. Nous vécûmes près d'une année dans C4« affreux cachots, privés d'air, presque de jour, mais lion pas d'espérance. Je ne pouvais croire qu'un monarque juste n'excusât pas un citoyen d'avoir soutenu les droits de sa patrie, et qu'il ne se fiât pas à la promesse que je lui donmiis de demeurer soumis ; j'avais trop bien présumé des hommes ; je fus jugé sans être entendu, et exilé pour la vie en Sibérie. Ma fidèle compagne ne m'abandonna point, et je dois dire qu'en m'accompagnant ici elle avait l'air d'écouter plus encore son cœur que son devoir ; si j'eusse été envoyé dans les ténèbres glacées de l'affreux Bérésof, dans les solitudes perdues du lac Balkal ou du Kamtschatka, je n'y aurais pas été seul encore ; il n'est point de désert, il n'est point d'antre si sauvage où ma Phédom ne m'eût suivi : oui, je le veux croire, c'est à ses vertus, c'est à son dévouement si généreux que j'ai dû un exil plus humain. G mou enfant! s'il y a eu quelques douceurs dans ma vie, c'est à ta mère que je les dois, et, s'il y a du malheur dans la sienne, je n'en dois accuser que moi. — Du malheur ! mon père, lui dit Elisabeth, et tu l'as toujours aimée." A ces mots Springer reconnut le cœur de Phédora, et vit bien qu'ainsi que sa mère Elisabeth auprès d'un époux ne pourrait pas être malheureuse dans l'exil. " Ma fille, répondit-il en lui remettant la lettre du jeune Smoloff, qu'il avait gardée depuis la veille, si je dois un jour à ton zèle et à ton courage des biens que je ne désire plus que pour t'en accabler, au sein de la prospérité cette lettre te rappellera nos bienfaiteurs ; ton cœur, Elisabeth, doit être reconnaissant, et ^alliance 4e la vertu peut honorer le sang des rois." La jeune fille rougit, prit la lettre des mains de son père, l'atUicha sur son cœur, et s'éciîa : '* Le souvenir de celui qui t'a plaint, qui t'a aimé, qui t'a servi, ne sortira Jamais de là."
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Durant quelques jours on ne parla plus du voyage d'Elisabeth : sa mère n'y avait pas consenti encore ; mais, à la tristesse de ses regards, au profond abattement de sa contenance, on voyait assez que le consentement était au fond de son cœur et que Tespérance n'y était plus.
Cependant, peut-être n'eût-elle jamais trouvé la force de dire à sa fille : Tu petix partir, si le ciel ne la lui eût envoyé. Un dimanche soir, la famille était en prières, lorsqu'on entendit à la porte un homme qui frappait avec son bâton. Springer ouvre à l'instant ; Phédora s'écrie : " Ah ! mon Dieu, mon Dieu, voilà celui qu'on nous annonce, celui qui vient enlever mon enfant." Et elle tombe tout en pleurs, le visage contre la table, sans que sa piété puisse lui donner le courage d'aller au-devant de l'homme de Dieu. Le missionnaire entre : une large barbe blanche lui descend sur la poitrine ; son air est vénérable ; il est courbé par la fatigue plus encore que par les années ; les épreuves de sa vie ont usé son corps et fortifié son âme : ausâ poi-te-t-il dans ses regards quelque chose de triste, comme l'homme qui a beaucoup souffert, et de doux, comme celui qui est bien sûr de n'avoir pas souffert en vain.
" Monsieur, dit-il, j'entre chez vous avec joie ; la bénédiction de Dieu est sur cette pauvre cabane ; je sais qu'il y a ici des richesses plus précieuses que les perles et l'or : je viens vous demander une nuit de repos." Elisabeth s'empressa de lui approcher un siège. " Jeune fille, lui dit-il, vous vous êtes bien hâtée dans le chemin de la vertu, et dès les premiers pas vous nous avez laissés loin derrière vous.'* Il allait s'asseoir, lorsqu'il entendit les sanglots de Phédora : ** Mère chrétienne, lui dit-il, pourquoi pleurez- vous ? le fruit de vos entrailles n'est-il pas béni? Ne pouvez- vous p?3 aussi vous dire heureuse entre toutes les femmes ? Si vous versez des larmes parce que la vertu vous sépare de voUe
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enfant pour un peu de temps, que feront ies mères qui se voient arracher les leurs par le vice et qui les perdent pour rétemité ? — O mon père ! si je ne devais plus la revoir ! s^écria la mère désolée. — Vous la reverriez, reprit-il vivement, dans le ciel, qui est déjà son partage ; mais vous la reverrez aussi sur la terre : les fatigues sont grandes, mais Dieu la soutiendra; il mesure le vent à la laine de V agneau.** Phédora courba la tète avec résignation. Springer n'avait pas dit un mot encore ; il ne pouvait parler, son cœur se déchirait ; et Elisabeth elle-même, qui jusqu'à ce jour n'avait senti que son courage, commença à sentir sa faiblesse. L'espoir d'être utile à ses parents lui avait caché/ la douleur de s'en séparer, mais à présent que le moment était venu, quand elle pouvait se dire : demain je n'entendrai plus la voix de mon père, demain je ne recevrai plus les caresses de ma mère, et peut-être un an entier se passera avant que je retrouve de si douces joies, alors il lui semblait que tout s'abîmait devant elle ; ses yeux se troublèrent, ses genoux fléchirent, elle tomba en pleurant sur le sein de son père. Ah ! timide orpheline, si déjà tu tends les bras à ton protecteui, et que dès les premiei-s pas tu penches vers la terre comme une vigne sans appui, où trouveras-tu donc des forces pour traverser seule presque une moitié du monde ?
Avant oe se coucher, le missionnaire s'assit à la table des exilés pour prendre le repas du soir. La plus franche hos- •pitalité y présidait; mais la gaieté en était bannie, et ce n'était qu'avec effort que chacun des exilés retenait ses larmes. Le bon religieux les regardait avec une tendre compassion ; il avait vu beaucoup d'afflictions dans le cours de ses longs voyages, et l'art de les adoucir avait été la principale étude de sa vie : aussi pour toutes les douleurs il avait une consolation ; pour chaque situation, chaque caractère, il avait des paroles qui rencontraient toujours just-e
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Quelquefois il n'empêchait poiut do pleurer ; mais les larmes qu'on Versait sur une douleur personnelle, il savait, en présentant l'image d'une infortune plus grande, les détourner sur les douleurs d'autrui, et par le sentiment de la pitié adoucir le sentiment du malheur. C'est ainsi qu'en racontant ses longues traverses et les désastres dont il avait été le témoin, peu à peu il attacha l'attention des exilés, les émut de compassion pour leurs frères, les conduisit à se dire intérieurement, qu'en comparaison de tant d'infortunés, leur sort était bien doux encore. En effet, que n'avait-il point vu, que ne pouvait-il point dire, cet homme vénérable, qui depuis soixante ans, à deux mille lieues de sa patrie, sous un ciel étranger, au milieu des persécutions, travaillait, sans se lasser jamais, à la conversion des barbares qu'il appelait ses frères, et qui souvent étaient ses bourreaux ? Il avait vu la cour de Pékm, et l'avait étonnée par ses vastes connaissanceh, et plus encore par ses vertus ; il avait adouci les mœurs, il avait réuni des horde? errantes qui tenaient de lui les premières notions de l'agriculture. Ainsi des landes changées en champs fertiles, des hommes devenus doux et humains, des familles auxquelles les noms de père, d'époux et d'enfants n'étaient plus étrangers, et des cœurs qui s'élevaient à Dieu pour le bénir de tant de bienfaits, étaient le fruit des soins d'un seul homme. Ah ! ces gens-là ne disaient point du mal des missions ; ils ne disaient point que la religion qui les commande est une religion sévère et tyrannique ; ils ne disaient point surtout que les hommes qui la pratiquent avec cet excès de charité et d'amour sont des hommes inutiles et ambitieux. Mais pourquoi ne pas dire qu'ils sont ambitieux? En se dévouant au service de leurs frères, n'aspirent-ils pas au plus grand prix possible ? ne veulent-ils pas plaire à Dieu et gagner le ciel ? L'ambition des plus célèbre? conquérants ne s'jest jamais élevée si haut ; elk
s'est contentée du suffrage des hommes et du sceptre de l'univers.
Le bon père apprit ensuite aux exilés que, rappelé par ses supérieurs, il retournait à pied dans T Espagne, sa patrie. Pour s'y rendre, il avait à traverser encore la Russie,, l'Allemagne et la France ; mais il disait que c'était peu de chose. Celui qui vient de voyager dans les déserts, qui pour tout abri trouvait un antre, pour tout oreiller une pierre, pour toute nourriture un peu de farine de riz délayée dans l'eau, doit se croire au terme de ses fatigues en arrivant chez des nations civilisées ; et, pour le père Paul, c'était être dans sa patrie que d'être chez des peuples chrétiens. Il racontait des choses extraordinaires des maux qu'il avait soufferts, des difficultés qu'il avait essuyées, lorsque, après avoir dépassé les grandes murailles de la Chine, il s'était enfoncé dans l'immense Tartarie. Il disait encore comment, à l'entrée des vastes déserts de la Soongorie, qui appartiennent à la Chine, et lui servent de limites avec la Sibérie, il avait trouvé un pays abondant en magnifiques pelleteries, en précieuses fourrures, et susceptible de faire, à l'aide de cette richesse, un grand «commerce avec les peuples européens ; mais nul vestige de notre industrie n'avait encore pénétré jusque-là, aucun marchand n'avait osé porter son or et ses calculs là où le missionnaire avait planté une croix et répandu des bienfaits : tant il est vrai que la charité va encore plus loin que l'avarice.
On arrangea pour le père Paul un lit propre et commode dans le petit cabinet qu'occupait la jeune Tartare, et celleci vint dormir, enveloppée d'une peau d'ours, auprès du poêle.
Quand le jour commença à paraître, Elisabeth se leva, elle s'approcha doucement de la porte du père Paul ; et, ayant entendu qu'il était déjà en prières, elle lui demanda la
permiBsion d'entrer et de Tentretenir seul : devant ses parents, elle n'aurait pas osé lui parler de ses projets et du désir qu'elle avait de ne pas attendre plus loin que l'aube prochaine pour se mettre en route. A genoux près de lui, elle lui raconta l'histoire de toute sa vie : touchante histoire, qui n'était composée que de sa tendresse pour ses parents ! Sans doute, dans le long récit de ses incertitudes et de ses espérances, elle prononça plus d'une fois le nom de Smoloff; mais il semblait que ce nom n'était là que pour rehausser son innocence et montrer qu'elle l'avait conservée dans toute sa pureté : aussi le père Paul fut-il profondément touché de tout ce qu'il entendit : il avait fait le tour du monde et vu presque tout ce qu'il contient ; mais un cœur comme celui d'Elisabeth, il ne l'avait point vu encore.
Springer et Phédora ne savaient point que l'intention de leur fille était de les quitter le lendemain ; mais le matin, eh l'embrassant, ils se sentirent émus et agités de ce frémissement involontaire qu'éprouvent tous les êtres vivants à la veille de l'orage. A chaque pas qu'Elisabeth faisait dans la chambre, sa mère la suivait des yeux, et souvent la retenait brusquement par le bras, sans oser lui adresser une ^question, mais lui parlant sans cesse de soins à prendre pour le lendemain et lui donnant des ordres pour divers ouvrages à faire à quelques jours de là. Ainsi elle cherchait à se rassurer par ses propres paroles ; mais son cœur n'en était pas plus tranquille, et le silence de sa fille lui parlait toujours de départ. Pendant le dîner elle lui dit : " Elisabeth, si le temps est beau demain, vous monterez dans votre petite nacelle avec votre père pour aller pêcher quelques poissons dans le lac." Sa fille la regarda, se tut, et de grosses larmes tombèrent de ses yeux. Springer, déchiré de la même inquiétude que sa femme, reprit un peu vivement : " Ma fille, avez- vous entendu l'ordre de votre mère ? demain voua
viendrez avec moi." La jeune fille pencha sa tête sur l'épaule de son père, et lui dit à voix basse : " Demain vous consolerez ma mère." Springer pâlit : c'en fut assez pour Phédora, elle ne demanda plus rien ; elle était sûre que le mot de départ venait d'être prononcé, et elle ne voulait pas l'entendre ; car le moment où l'on oserait en parler devant elle serait celui où il faudrait y donner son consentement, et elle espérait que tant qu'elle ne l'aurait pas donné sa fille n'oserait pas partir. Springer ramasse toutes ses forces ; il voit qu'il aura à soutenir le lendemain et le départ de sa fille et la douleur de sa femme ; il ne sait point s'il survivra au sacrifice qu'il va faire, sacrifice auquel il ne peut se résoudre que par excès d'amour pour sa fille, et il a l'air de le recevoir ; il la remercie de son dévouement ; et, cachant ses larmes au fond de son cœur, il feint d'être heureux, pour donner à> son Elisabeth la seule récompense digne de ses vertus.
Ah ! dans ce jour-là que d'émotions secrètes, de senti ments inaperçus, de caresses vives et déchirantes entre les parents et leur fille ! Le missionnaire cherchait à fortifier les courages, en rappelant toutes les histoires des saintes Écritures, où Dieu se montre prompt à récompenser les grands sacrifices de la piété filiale et de la résignation pater-. nelle ; il laissait entrevoir aussi que les fatigues du voyage seraient moins grandes, parce qu'un homme puissant, qu'il ne nommait pas, mais qu'on devinait assez, lui avait fourni les moyens de rendre la route plus commode et plus douce. Enfin, quand le soir fut arrivé, Elisabeth se mit à genoux, et d'une voix émue demanda à ses parents de la bénir. Le père s'approcha, des larmes coulaient le long de ses joues ; sa fille lui tendit les bras : il comprit que c'était un adieu ; son cœur se serra, ses larmes s'arrêtèrent ; il posa les mains sur la tête d'Elisabeth, en la recommandant à Dieu dans son
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i œui , mais sans avoir la force de proférer une parole. La jeune fille alors, regardant sa mère, lui dit : " Et toi, ma mère, ne veux-tu pas bénir aussi ton enfant? — Demain, reprit-elle avec Taccent étouffé d'une profonde désolation, demain ! — Et pourquoi pas aujourd'iiui aussi, ma mère ? — Ah ! oui, repartit Phédora en s'élançant impétueusement vers elle, tous les jours, tous les jours !" Elisabeth courba la tête devant ses parents, qui, les mains réunies, les yeux élevés, la voix tremblante, prononcèrent ensemble une bénédiction que Dieu dut entendre.
A quelques pas le missionnaire priait aussi : c'était la vertu qui priait pour Tinnocence. Ah ! si de pareils vœux n'étaient pas écoutés du ciel, quels seraient donc ceux qui auraient le droit d'aller jusqu'à lui ?
On était alors à la fin de mai ; c'est le temps de Tannée oîi, entre le crépuscule du soir et l'aube du jour, à peine y a-t-il deux heures de nuit. Elisabeth les employa à faire les préparatifs de son départ : elle mit dans son sac de peau de renne un habit de voyage et des chaussures ; depuis près d'un an elle y travaillait la nuit à l'insu de sa mère, et depuis le même temps à peu près elle mettait de côté à chacun de ses repas quelques fruits secs et un peu de farine, afin de retarder le plus longtemps possible le moment d'avoir recours à la charité d 'autrui, sans être obligé, en partant, de rien emporter de ce toit paternel, où il n'y avait que le pur nécessaire. Huit ou dix kopecks formaient tout son trésor , c'était le seul argent qu'elle possédât sur la terre et toute la richesse avec laquelle elle s'embarquait pour traverser un espace de plus de huit cents lieues.
" Mon père, dit-elle au missionnaire, en ouvrant doucement sa porte, partons pendant que mes parents dorment encore ; ne lès éveillons point, ils pleureront assez tôt ; ils sont tran- <^uilles parce qu'ils croient que nous ne pouvons sortir que
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par leur chambre ; mais la fenêtre de ce cabinet n'est paa haute, je sauterai facilement en dehors, et je vous aiderai ensuite à descendre sans vous faire aucun mal/' Le missionnaire se prêta à ce pieux stratagème, qui devait épargner de déchirants adieux à trois infortunés. Quand il fut dans la forêt avec Elisabeth, elle mit son petit paquet sur son dos, et fit quelques pas pour s'éloigner ; mais, en tournant encore une fois la tête vers la cabane qu'elle abandonnait, ses sanglots la suffoquèrent, elle se précipita tout en larmes devant la porte où dormaient ses parents : " Mon Dieu, s'écria-t-elle, veiUez sur eux, protégez-les, conservezles-moi, et ne permettez pas que je repasse jamais ce seuil, si je ne devais plus les retrouver." Alors elle se lève, se retourne, elle voit son père debout derrière elle. " O mon père ! vous ? Pourquoi, mon père, pourquoi venir ici ?— Pour te voir, t'embrasser, te bénir encore une fois ; pour te dire: mon Elisabeth, si durant les jours de ton enfance j'en ai passé un sans te montrer ma tendresse, si une seule fois j'ai fait couler tes larmes, si un regard, une parole sévère ont affligé ton cœur, avant de t'éloigner, pardonne, pardonne à ton vieux père, afin* que, s'il n'est plus destiné au bonheur de te voir, il puisse mourir en paix. — Ah ! ne dis point, ne dis point ceci, interrompit Elisabeth. — Et ta pauvre mère, continua-t-il, quand elle s'éveillera, que lui dirai-je ? que lui répondrai-je quand elle me demandera son enfant ? Elle te cherchera dans cette forêt, sur les rives de ce lac ; je la suivrai partout en pleurant avec elle, en appelant partout avec elle notre enfant, qui ne nous répondra plus." A ces mots, Elisabeth s'appuya à demi évanouie contre le mur de la chaumière. Son père vit qu'il l'avait trop émue, il se reprocha vivement sa faiblesse. " Ma fille, lui dit-il avec une voix plus calme, prends courage : je prendrai courage aussi ; je te promets, non de consoler ta mère, mais de la fortifier
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contre la .douleur de ton départ ; je te promets de te U rendre quand tu reviendras ici. Oui, mon enfant, soit que le succès couronne ou non ton pieux voyage, tes parents ne mourront pas sans t'a voir revue." Alors il dift au missionnaire, qui, les yeux baissés et dans un profond attendrissement, se tenait à quelque distance de cette scène d'afiSiction : " Mon père, je vous remets un bien qui n'a point d'égal ; c'est plus que mon sang, que ma vie ; je vous le remets cependant avec confiance : partez ensemble ; des milliers d'anges veilleront autour d'elle et de vous ; pour la défendre, les puissances célestes s'armeront ; cette poussière qui fut ses sueux se ranimera ; et Dieu, puisqu'il est tout- puissant et qu'il est père aussi de mon Elisabeth, Dieu ne permettra pas que notre Elisabeth périsse."
La jeune fille, sans oser regarder son père, mit une main sur ses yeux, donna l'autre au missionnaire, et s'éloigna avec lui. En ce moment l'aurore commençait à éclairer la cime des monts, et dorait déjà le faite des noirs sapins ; mais tou'. reposait encore. Aucun soufiSe de vent ne ridait la surface du lac, n'agitait les feuilles des arbres ; celles mêmes du bouleau étaient tranquilles ; les oiseaux ne chantaient point, tout se taisait, jusqu'au moindre insecte. On eût dit que la nature entière se tenait dans un respectueux silence afin que la voix d'un père qui à travers la forêt criait encore un adieu à sa fille fût le dernier son qu'elle pût entendre. J'ai essayé de dire les douleurs du père ; mais celles de la mère, je ne l'essaierai point.
Comment peindre cette infortunée qai, s'éveillant au cri de son époux, accourt à lui, et, en lisant dans son attitude désolée que son enfant est parti, tombe dans de muettes angoisses qui semblaient être à tous moments les dernières de sa vie ? En vain son époux, rappelant tous les malheurs de 2'exil, la conjurait de se calmer ; elle n'entendait plus la voix