‹ Elisabeth Seton [microforme]Chapitre 5 sur 7 · JOURNAL D'ELISABETH · texte numérisé non relu

JOURNAL D'ELISABETH

4 juin 1804.

“C’est donc bier. vrai, je serre encore mes chers enfants contre mon cœur. La nature me crie bien haut qu’ils n’ont plus de père; mais en même temps Dieu me répond: Je suis le père de ceux qui n’ont plus de père, le protecteur de ceux qui n’ont plus de protecteur. J’ai bien sujet de m’attacher à vous, mon Dieu, quel autre que vous ai-je au ciel et sur lu terre? Mon cœur et ma chair ont défailli, mais vons êtes ma force et mon partage à jamais.

“La sœur de mon âme n’est pas venue à ma rencontre, Elle aussi a bien avancé son voyage vers sa demeure céleste. Je crois pourtant qu’elle ne voulait pas partir pour l'éternité, sans que je l’assiste au passage,

“Revoir celle qui a été la chère compagne de toutes mes joies et de toutes mes pensées, de mes chants d’actions de grâces et de mes hymnes de douleur; celle qui fut toujours, pendant tant d'années, à travers tant d'épreuves, la chère, la fidèle, la tendre amie de mon âme, hélas! la revoir perdue... l'ombre d’elle-même, prôte à disparaître, avant peu de jours!

“ Maison où tout semblait me sourire, intimité des deux

sœurs, unies par la prière et par les célestes affections... hymnes du soir, lectures de chaque jour faites ensemble, contemplations au coucher du soleil; office des jours sacrés récité avec elle; baiser de paix, visite des pauvres veuves: tout est fini, fini pour toujours!... Et qu’aurai-je donc en échange? la pauvreté, les chagrins!... Mon mari, ma sœur, ma maison, tout ce qui faisait le charme de mon existence, plus rien... seulement la pauvreté, les chagrins! Eh bien! vous aussi, pauvreté, chagrins, transformés par a grâce de Dieu, vous allez devenir mes amis les plus chers. Le monde n’aperçoit de vous que vos tristes livrées; mais, sous ces froides réalités, mon âme voit la palme de la victoire, le triomphe de la foi, et les douces traces de mon Rédempteur, qui conduisent en droite ligne à son royaume éternel.

8 juillet 1804.

“Ce jour a été pour ma Rébecca sun jour de naissance au ciel. Plus de veilles dans la douleur maintenant, sœur chérie; plus de ces longues heures passées dans une angoisse voisine de la mort. Les prières de chaque moment, interrompues par les souffrances et les larmes, sont remplacées maintenant par l’alléluia éternel. Les anges bénis, qui furent si souvent témoins de nos faibles efforts, vous enseignent maintenant les cantiques fe Sion. Chère, chère âme, nous ne prolongerons plus nos prières, à genoux, l’une à côté de l’aptre, à l’heure où le soleil est à son déclin, nos cœurs unissant leurs soupirs vers le Kofeil de justice; il vous a maintenant reçue dans sa lumière qui ne s’éteindra jamais! Nous ne chanterons plus ensemble les louanges du Créateur, les yeux fixés sur les astres des nuits au fond des cieux calmes et purs; vous êtes réveillée aux joies éternelles. Nous n'entendrons plus parmi nous cette voix chérie qui consolait le cœur de la veuve, avertissait l'âme ou blieuse, inspirait l'amour de Dieu, et n'avait pour tous que des paroles de tendresse et de paix.

“La matinée de ce jour fut d’une beauté inaccoutumée. Quand les teintes roses de l’aurore commencèrent à resplendir au ciel, l’âme de Rébecca sembla se réveiller de cette torpeur qui précède souvent la mort, et qui, s’étant appesantie par degrés sur eile, lui avait apporté du calme pendant la nuit. Elle me montra du doigt, juste en face de sa fenêtre, un léger nuage, tout baigné de lumière et de 80leil; et souriant d’un doux sourire: “ Chère sœur, me ditelle, si ce rayon de gloire est si délicieux, que sera donc la présence de notre Dieu dans le ciel! ”...

“Elle disait: “ Nous vous louons et nous vous glorifions avec les anges et les archanges et tous les habitants des cieux. Ce jour est le jour précieux du repos. Chère sœur, croyezvous que ce soit ici le jour de mon bienheureux repos? Ah! vous m'avez désappointée hier, quand vous m’avez dit que mon pouls était plus fort. Mais Celui qui a promis est fidèle. Je puis bien l’assurer, il est fidèle... Nous parlâmes ensuite de la douce et constante tendresse que nous avions eue l’une pour l’autre, et nous demandâmes avec ferveur à Dieu que cette délicieuse affection, commencée sur la terre, reçût son perfectionnement au ciel. “ Et maintenant, dit-elle, tout est prêt. Fermez les fenêtres, chère sœur, et remettez ma tête tout doucement sur l’oreiller, Pour que je puisse un peu dormir.” Ce furent là ses propres paroles. Je lui dis: “ Ma chère, je n’ose pas vous remuer, si je n’ai quelqu'un pour m'aider, — Et pourquoi donc pas? demanda:t-elle, tout est prêt.” Elle comprit alors que j’avais peur de ce qui pourrait arriver si je la remuais. Ma tante entra dans sa chambre. Comme je vis qu’elle désirait tant qu’on la remuñt, je soulevai sa tête, et je l’attirai un peu vers moi. A ce moment, elle poussa de grands soupirs, et elle passa entre mes bras, en moins de quelques minutes, Sans un gémissement. Celui qui sonde les cœurs, et qui connaît la source de nos tendresses les plus intimes: celui- Jà seul connaît ce que je percis en cet instant. Mais la pen-

sée du bosheur inexprimable qu’elle allait posséder me fit imposer silence à la voix de la nature.”

A cette heure accablante, la nature pourtant devait crier bien haut. Elisabeth savait quel affreux vide l’annonce de sa résolytion allait faire autour d’elle. En perdant Rébecca, elle perdait la sympathie, le soutien sur lequel elle avait compté. “Pas une de mes peines, pas une de mes épreuves qu’elle n’eût fait tout sienne ” disait-elle plus tard.

Filippo Filicchi connaissait personnellement Mgr Carroll (*). Pendant son séjour en Amérique, il avait même eu avec lui d’étroits rapports, et il désirait qu’il achevât l'œuvre commencée à Livourne. Il croyait que l'évêque des Etats-Unis pouvait mieux que personne aviser la convertie;

et en se séparant de Mme Seton, il lui avait donné une chaleureuse recommandation. Mais toute à sa sœur mourante, elle avait différé d’envoyer la lettre à Mgr Carroll.

Antonio Filicchi n’était plus à New-York, mais à Boston où ses affaires le retenaient, et il pressait Elisabeth de ne pas tarder davantage à déclarer qu’elle abandonnaïit le protestantisme. Se croyant inébranlable, elle n’hésita pas à suivre ce conseil peu prudent.

On sait qu'aux Etats-Unis le catholicisme était alors en exécration et en mépris. Le seul nom de papiste y soulevait le cœur. Dans le Maryland, la foi avait été presque aussitôt étouffée par les sectaires ingrats que la charité avait reçus à bras ouverts. Toutes les sectes s’unissaient dans cette violente passion contre l'Eglise romaine, et la conversion d’un protestant au catholicisme entraînait une véritable déchéance sociale:

1) Evêque de Baltimore et premier évêque des Etats-Unis.

Aussi, quand Mme Seton annonça qu’elle était résolue de se faire catholique, ce fut d’abord dans sa famille une vraie stupeur, puis des emportements incroyables.

Elisabeth avait prévu la fureur des siens, et cette tempête la laissa fort calme. Mais, la première indignation passée, ses parents comprirent que la colère n’obtiendrait rien, et, se contentant de lui montrer une douleur extrême, ils firent appel à son cœur, à ses chers et douloureux souvenirs.

On iui prodigua les marques d’estime, de confiance, on l’entoura de soins, de tendresse, la suppliant de ne pas se couvrir d’opprobre, de ne pas déshonorer sa famille.

Son ancien pasteur, M. Hobart, — homme admirablement doué — intervint. Une amitié qui datait de l’enfance lunissait à Elisabeth, mais il ne lui fit pas le moindre reproche. Il se contenta de lui demander de vouloir bien

étudier avec lui la religion qu’elle voulait abandonner. Elisabeth eut l’imprudence d’y consentir, et le résultat de ces discussions fut de la replonger dans le doute.

A cette âme affamée d’adoration, de vérité, aucune situation ne pouvait être plus cruelle; et, après avoir fait part à Antonio de ses irrésolutions, Mme Seton ajoutait: “ Supplication à Dieu, prière incessante, c’est là maintenant ce que je puis regarder comme mon unique refuge... prière en tout temps, prière en tout lieu. Réellement, Antonio, mon frère très cher, je prie, je prie si continuellement que ma pensée, je crois, n’est plus qu’une prière. Quand je me réveille de mon court sommeil, il me semble que je l’ai employé à prier. Mes pauvres Yeux sont presque aveugles à force d’avoir pleuré; car le moyen d’implorer la faveur que je demande, sans un torrent de larmes et sans toute l’émotion du cœur? Mes enfants disent continuellement: “ Pauvre maman! pauvre maman!” Réellement, ils sont plus gen-

tils que jamais, parce qu'ils ne veulent pas ajouter à ma

tristesse. Elles sont douces cependant ces larmes; elles sont douces ces peines; et grande est ma consolation, de voir que si la source toute-puissante de la lumière ne me visite pas encore de ses bienheureuses clartés, au moins ne permet-elle pas que je demeure satisfaite et insensible au milieu de mes ténèbres.”

Peut-être n’est-il pas ici-bas un spectacle plus digne de Dieu que ce travail d’une âme qui cherche la lumière; mais l'étoile disparue ne se levait pas. “Les Ecritures, ma consolation autrefois, et mes délices, me sont devenues une source de peines, écrivait Mme Seton. Chaque page que j'ouvre jette le trouble en ma pauvre âme. Je tombe à genoux, et aveuglée par mes larmes, je crie vers Dieu pour qu’il m’instruise lui-même... Autrefois, après les six jours écoulés, avec quelle joie je voyais arriver le cher jour du dimanche, comme l’ample dédommagement de n’importe quels chagrins ou soucis que j'avais pu avoir pendant la semaine. Maintenant c’est avec inquiétude que je consulte le coucher du soleil, tant j’ai peur qu’il ne m’annonce une belle matinée qui m’ôterait toute excuse pour ne pas aller à l’église.

“ Quand je passe le long de la rue qui conduit à notre église, mon cœur se débat, et il s’écrie: “Oh! Seigneur, dites-moi où je dois aller!” Avant de quitter la ma:son, je demande toujours à Dieu de me pardonner si vraiment je passe devant la demeure où il réside, sans m’y arrêter. Et quand je me trouve à l’église, oh! combien souvent mon âme se sent appelée dans la petite chapelle de Santa Catarina, là où je me suis vue tant de fois à côté de votre Amabilia... Si votre Eglise est celle de l’Antechrist, si votre culte est une idolâtrie, mon âme partage ce crime, malgré la résistance de ma volonté. Si vous pouviez savoir, mon frère, tout ce qu’on offre à mon esprit d'images horribles, révoltantes, pour m’éloigner de votre Eglise, vous diriez qu’il est

impossible que j’en fasse jamais partie, à moins qu’une voix descendant du ciel ne vienne directement m’y appeler @).

A la date du 6 septembre 1804, Mme Seton écrivait à Mme Antonio Filicchi:

“ Jusqu’à présent, je n’avais pas souffert l’épreuve d’une si triste lassitude de la vie. Mes délicieux petits enfants, autour de la table où ils étudient, ou près de mon foyer le soir, me font oublier un peu cet indigne abattement, qui vient, je crois, de la continuelle application de mon esprit à tous ces livres qu’on m’apporte pour mon instruction, et surtout, aux prophéties de Newton. Ce n’est pas que votre Pauvre amie se trouble aisément des faits sur lesquels ce livre s'appuie... Cependant, il m'est resté dans le cœur une impression si pénible, si triste, que tout en est assombri, troublé. Je dis les psaumes de la pénitence, sinon dans l’esprit du prophète royal, du moins avec ses larmes. Elles se mêlent réellement à ma nourriture ; elles baignent la couche de votre pauvre amie. En même temps, je sens en moi une telle confiance en Dieu, qu’il me semble qu’il n’a jamais été si véritablement mon Père et mon tout. A notre prière du soir, Anna me caresse doucement, pour obtenir que je dise le “ Je vous salue, Marie”; et les autres enfants s’écrient tous ensemble: “Oh! apprenez-le-nous, apprenez-le-nous, chère maman”. Jusqu'à la petite Rébecca, qni essaie de le balbutier, elle qui peut à peine parler. Et moi, je demande à mon Sauveur: Pourquoi ne le dirions-nous donc pas? Sil est quelqu'un au ciel, assurément ce doit être sa mère. Les anges, qu’on nous représente s'intéressant si fort à nous sur la terre (2), sont-ils plus compatissants, plus puissants qu’elle? O Marie, notre mère! oh! non, il n’en peut être ainsi. C’est pourquoi, avec la confiance et la tendrese d’une

(1) Lettre à Antonio Filicchi.

(2) L'anglicanisme admet le culte des anges,

de ses enfants, je la supplie d’avoir pitié de nous, et de nous conduire à la vraie foi si nous n’y sommes pas. Je la supplie d’obtenir la paix à ma pauvre âme, afin que je sois une bonne mère pour mes pauvres chers enfants.”

Jamais la dévotion des catholiques envers la sainte Vierge ne répugna à Mme Seton. Son amour pour Jésus- Christ avait fait naître en son cœur une profonde vénération pour Marie. “ Ah! écrivait-elle, avec quelle joie je baiserais les pieds de Celle qui fut sa mère, et lui prodiguerais les marques de mon respect.”

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