MME SETON A MME ANTONIO FILICCHI
25 septembre 1804.
“Votre Antonio n'aurait pas été content de moi, s’il m'avait vue aujourd’hui dans Saint-Paul, l’église protestante épiscopalienne. Mais le désir d’avoir la paix, joint à un certain sentiment des convenances, l’a emporté. Toutefois, j’ai été prendre place dans un banc de côté, d’où je me trouvais tournée dans la direction de l’église catholique qui est justement en face, dans la rue la plus proche. Je me suis surprise vingt fois, m’entretenant avec le saint Sacrement, là tout à côté, au lieu d’avoir les yeux fixés sur l’autel nu et dépouillé devant lequel je me trouvais, ou de prêter mon attention à la récitation des prières. Et puis, des larmes sans fin, des soupirs profonds, silencieux, comme le jour où j’entrai pour la première fois dans votre église bénie de l’Annunziata, à Florence; tout en moi, larmes, pensées, soupirs, venant se perdre dans un seul et unique désir, celui de connaître la voie la plus agréable à mon Dieu, quelle qu’elle puisse être.
“J’entendis M. Hobart qui disait: “Comment pouvoir s’imaginer qu’il y ait autant de Dieux que de milliers d’au-
tels, etc.?” Je ne puis m'empêcher de sourire encore du sérieux qu’il avait en disant cela.
“11 y a bien des années, je lisais cette pensée dans je ne sais plus quel vieux livre: “Lorsque vous dites qu'une chose est un mystère, et que vous ne la comprenez pas, vous ne dites rien contre le mystère lui-même; vous reconnaissez seulement les bornes de votre science et de votre entendcment, qui ne saurait comprendre un millier d’autres choses dont vous tenez la certitude pour absolument incontestable.”
“Il est une autre pensée qui me vient sonvent à l'esprit. Si, comme on me le dit, elle n'était pas vraie, cette religion qui a donné au monde les célestes consolations attachées à la foï en la présence réelle d’un Dieu s’offrant lui-même dans le sacrement de l'autel, pour nourrir les pauvres voyageurs errants au milieu de ce désert terrestre, comme la manne autrefois nourrissait les Hébreux, dans le désert de Chanaan; si elle n'était pas vraie, cette religion; si elle était une œuvre ou une invention humaine, Dieu ne nous aimerait donc pas, nous, les enfants de sa rédemptiun, nous, les rachetés du précieux Sang de son cher Fils, autant qu’il a aimé les enfants de l’ancienne loi? Il voudrait donc que nos églises restassent désertes avec leurs murailles nues, avec nos autels qui ne possèdent ni l’arche sainte, ni aucun des anciens et précieux gages de son amour pour nous? On me dit que je dois honorer Dieu en esprit et en vérité; mais mon pauvre esprit s’assoupit sans cesse, ou s'en va errant çà et là, faute d’avoir où fixer son attention. Pour dire la vérité, très chère Amabilia, quand je suis devant une image du crucifix que j'ai trouvée il y a quelques années dans le porte-feuille de mon père, je me sens dans une plus véritable union de cœur et d’âme avec Dieu, que je n°en sens dans le... Mais ce que j'allais dire est une folie, car la vérité ne dépend ni des gens qui sont autour de nous, ni du lieu où nous nous trouvons. Je puis dire seulement que je
soupire et languis du désir d’adorer notre Dieu dans la vérité; et que si je ne vous avais jamais rencontrés, vous autres catholiques, et que cependant j’eusse lu les livres que M. Hobart m’a apportés, ils m’auraient à eux seuls jetée dans un abîme de doutes et d’incertitude. Oh! mes doutes pourtant, ils me servent tant à calmer mon esprit devant Dieu, par la certitude qu’ils me donnent de la pitié qu’il doit avoir pour moi; lui qui sait que l’unique objet de mon cœur est de lui plaire; de lui plaire à lui seul, étroitement unie à lui dans cette vie et dans l’éternité; lui qui sait qu'aux heures de la nuit la plus profonde — c’est bien vrai, Amabilia, ce que je vous dis là — je suis souvent demeurée dans ma détresse, les yeux attachés sur la muraille, regardant à travers mes larmes; et plutôt que de croire que Dieu voulût délaisser ou abandonner une créature si malheureuse, m’attendant à voir son doigt écrire sur ce mur pour me consoler.”
Mais la lumière ne venait pas. Mme Seton écrivait à Antonio Filicchi:
“ Ma pauvre âme est de plus en plus incertaine et troublée. Ce n’est pas qu’elle manque de prier et de s’entretenir avec son Dieu; — mes prières sont, au contraire, plutôt multipliées que négligées; — mais, comme un oiseau qui se débat dans un filet, elle est là tremblante et qui ne peut se dégager de toutes ses craintes.
“ Cette après-midi, après que j’eus envoyé mes petits enfants à leurs jeux, je me suis jetée à genoux dans ma petite chambre. Et là, seule en présence de Dieu, j'ai considéré ce que je devais faire, ce que m’indiquait mon devoir le plus sacré. Devais-je encore relire les premiers livres que m’avait remis M. Hobart? Mais mon cœur s’est révolté à cette pensée, car c’est là que se trouvent toutes les noires accusations; et les trouver ainsi reproduites toutes à la fois
m'est un supplice, Ou bien, devais-je encore revoir ceux de mes livres qui traitent de la doctrine catholique”...
“Vous me recommandez de ne pas négliger les Vies des Saints. Je le voudrais que je ne le pourrais. Elles m’intéressent tellement que je leur consacre en entier le nen de moments que je puis saisir pour la lecture; j’y trouy: Le soulagement de mon esprit, en ce qu’elles amoindrissen 8 troubles et les réduisent presque à rien par la cemiuara on. Quand je lis que Saint Augustin demeura s: longtemps dans un état d'esprit plein d’hésitation entre la vérité et l'erreur, je me dis: Aie patience, Dieu finira per t'amencr an bercail.— Et ces leçons de remoncement, de pauvreté vo lontairement acceptée, si saint François de Sales, :: la ‘ie de notre cher Seigneur ne m’avait pas appris déjà de com bien de grâces et de vertus elles sont accompagnées, je 8 laisserais encore pas de les souhaiter, tant mon désir est grand de ressembler par qnelque côté à ces chers saints. Antonio, Antonio, comment ma pauvre âme ne peut-elle se tenir pour satisfaite, quand elle sait que votre religion est la même aujourd’hui qu’a été la leur? Comment peut-elle hésiter? Pourquoi faut-il qu’elle se débatte? Le Tout-Puissant, lui seul, la déterminera. Les protestants disent que je suis en état de tentation. Vous allez le penser comme eux. Quoi qu’il arrive, le Tout-Puissant sera mon défenseur, non pour aucun mérite de ma part, mais pour le nom de Jésus-Christ.”
“Rien de nouveau. Cette pauvre âme se traîne toujours dans la même voie, Comme une barque sur l'Océan, elle flotte à la dérive, éloignée du port; si elle en approche, on ne saurait le voir, mais soutenue par l'espérance qu’elle a mise en Dieu qui ne la laissera pas périr.
“ Passant devant l’église romaine, je m’arrêtai à lire les inscriptions sur les tombes; puis j'élevai mon cœur à Dieu, le prenant pour mon juge. Quelle joie ce serait pour moi, si
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je pouvais entrer ici et baiser les marches de son autel!... Visiter ici mon Sauveur, répandre, chaque jour, mon âme en sa présence, ah! c’est mon suprême désir. Mais, Antonio, est-ce que jamais j’oserais apporter en ce lieu mon esprit hésitant, troublé, irrésolu? ”...
“ N'est-ce pas, Antonio, vous qui savez où appuyer votre esprit d’un appui si sûr, vous devez sourire de ce que vous dit votre pauvre sœur, comme on sourirait des divagatiens d’une imagination malade. Mais songez qu'ici mon âme est en jeu! et ces chers petits enfants, qui partageront mon erreur soit que je change ou que je demeure où je suis! Le point terrible pour moi, c’est d’avoir un esprit tourné par ce qu’il a d'instruction, tandis que mon âme n’a pas la lumière, A un tel mal, il n’y a qu’un remède. Mon Dieu, enscignez-moi le chemin où je dois marcher. Je remets mon esprit entre vos mains; Seigneur que voulez-vous que je fasse?... A propos d’une foulure au pied, M. Hobart a envoyé savoir de mes nouvelles; me voici très contente d’avoir une excuse pour ne plus entendre ces conversations qui ne mèrert à rien.”
Très affligé des nouvelles reçues, M. Filippo Filicehi écrivait de Livourne à Mme Seton:
“Quand vous nous avez quittés, aucun doute ne demeurait dans votre esprit. Quelle imprudence d’avoir soumis votre détermination à la censure de ceux qui ne pouvaient évidemment manquer de la combattre ni d'introduire le trouble et l'inquiétude dans votre conscience! L’agitation et l'angoisse se sont emparées de votre esprit; votre cœur est devenu pusillanime, vos résolutions se sont évanouies, votre raison s’est couverte de nuages, votre entendement s’est rempli d’obscurité.”
Et, après avoir répondu point par point aux difficultés soulevées par M. Hobart et les théologiens protestants, ramenant la question au point capital, il ajoutait:
“ Retenez bien l’argument que voici, et cessez de fatiguer votre esprit par des controverses:
“Tous les chrétiens savent que Jésus-Christ a établi une Eglise, et qu’il sera avec elle jusqu’à la consommation des siècles. Saint Paul appelle cette Eglise la ferme colonne de la vérité.
“Il faut qu’il y ait une Eglise véritable, laquelle doit être aussi ancienne que le christianisme lui-même.
“Tous nos efforts doivent avoir pour objet de chercher quelle est l'Eglise véritable parmi les sociétés chrétiennes qui réclament ce privilège. Lorsque nous avons trouvé cette église, nous n'avons plus besoin d’une plus longue étude. Croyons ce qu’elle nous enseigne, puisque la vraie Eglise ne peut errer.
“ Un tel privilège ne saurait être revendiqué par des institutions nouvelles. Que si, pour s’en prévaloir, elles veulent fonder leur droit sur la succession d’une autre Eglise, voici à quel argument elles ont à répondre: L'Eglise dont vous procédez était dans la vérité ou dans l'erreur. Si elle était dans la vérité, vous avez eu tort de changer sa doctrine; si elle était dans l’erreur, vous-mêmes êtes dans l'erreur. Succession légitime et innovation, sont choses qui se contredisent. L'étude de la religion ne saurait être difficile. Il faut qu’elle soit à la portée de l’entendement de chacun. Les controverses ne produisent pas de bien.
“Ceux de votre clergé s’efforceront toujours de détourner votre attention des principes que je viens d’exposer, et chercheront à vous entraîner dans un labyrinthe de controverses. S'ils réussissent à porter la confusion dans votre esprit, ils auront gagné la bataille. Vous ne serez plus protestante; mais du moins vous ne serez pas catholique.”
Cependant la lutte se continuait dans l’âme d’Elisabeth. Le 19 décembre 1804, elle écrivait à Mme Antonio Filicehi:
“Le croiriez-vous, Amabilia? dans le désespoir de mon cœur, je suis allée dimanche dernier à l’église de Saint- Georges. Une église anglicane. L’angoisse qui me torturait était si pressante, que je me suis adressée droit à Dieu, et je lui ai dit: “ Puisque je ne puis découvrir la voie qui vous plaît davantage, à vous, à qui seul je désire plaire, tout au monde m'est indifférent. Jusqu’à ce que vous m’ayez montré la voie dans laquelle vous voulez que je marche, je continuerai à me traîner dans le sentier où vous avez permis que je sois née; et même j'irai de nouveau au sacrement où javais coutume de vous trouver autrefois.” — J’y allai en effet; et ma bonne vieille Mary se trouva bien heureuse quand je lui demandai de veiller sur mes enfants à ma place jusqu’à mon retour, Mais si je quittai la maison protestante, jy revins catholique, à ce que je crois, puisque jy revins avec la résolution de ne plus retourner chez les protestants, m'étant sentie infiniment plus troublée que je n'aurais jamais imaginé pouvoir l'être. Je l'avais été à un tel point, qu’inclinant mon cœur devant l’évêque pour recevoir son absolution, qu’il donne publiquement, et à tous ceux qui sont présents dans l’église, je n’avais pas senti la moindre foi en ses prières. J’aurais préféré cent fois entendre la formule apostolique pour la rémission de mes péchés; cette formule dont ils ne veulent plus, et même qu'ils repoussent, à ce que je vois, d’après les livres de M. Hobart.
“J’allai tremblante à la communion, à demi-morte de ma lutte intérieure. Lorsque j’entendis ces mots: Le corps ct le sang du Christ! oh! Amabilia, il n’y a point de paroles pour dire le supplice où je fus! Je me souvins que dans les éditions précédentes de mon livre de prières, du temps que j'étais enfant, on n’enseignait pas comme aujourd’hui, qu'on reçoit le sacrement spirituellement. .. Revenue chez
moi, je ne pus supporter. pour la première fois de ma vie, les douces caresses de mes enfants chéris.”
Ces tortures d’esprit avaient usé les forces de Mme Seton; elle n'était plus que l’ombre d’elle-même, un squelette, disait-elle.
L’espérance l’avait abandonnée; et, ne croyant pas possible d'arriver à la lumière, elle prit la triste résolution de cesser toute recherche, toute étude religieuse, et de ne plus #attacher jusqu’à sa mort à aucune religion.
Quelques jours plus tard, Mme $Seton se trouvait seule un soir, à son foyer.
C'était le 6 janvier. Chez les protestants, l'Epiphanie est une grande fête; et, amèrement désolée, Elisabeth sondait le vide affreux que l’absence de tout culte avait fait dans sa vie.
Longtemps elle resta ainsi, se demandant ce qu’elle allait devenir, comment elle pourrait supporter l’existence.
Un volume de Bourdaloue se trouvait à portée de sa main. Par un retour presque machinal aux pieuses habitudes du passé, elle le prit et l’ouvrit précisément au sermon de l’Epiphanie, au passage admirable où l’orateur retrace l’épreuve qui fut imposée aux Mages, par la disparition de l'étoile.
Elle lut ces pages qui semblaient écrites pour elle; et le conseil de s’adresser aux prêtres que Bourdaloue donne à ceux qui ont perdu la foi l’impressionna comme un ordre venu d’en haut. Sur l’heure, elle écrivit à l’abbé de Cheverus dont elle avait souvent entendu parler et qui était alors à Boston. “Si M. de Cheverus n’eût écouté que l'inspiration de son zèle, il serait parti à l'instant pour New-York,” dit l'historien de sa vie. N’osant risquer cette démarche, il invita Mme Seton à lui soumettre par écrit ses difficultés, Elle le fit: et les réponses du proscrit apôtre dissipèrent ses doutes,
L'Eglise catholique, “toujours attaquée, jamais vaincue,” lui apparut dans sa grandeur, dans sa majesté, avec ses caractères d'unité, d'autorité et d’infaillibilité. La conviction se fit dans son esprit, et le 15 février 1805, elle écrivait à Mme Antonio Filicchi:
...Ils me disent maintenant de prendre garde; que je suis mère, et que je répondrai de mes enfants au jugement de Dieu. Je le sais: et de plus, jai été bien avertie par M. Hobart des conséquences que leur religion aura pour eux et pour moi, au point de vue des intérêts de ce monde. N’importe ce qu’il en sera, j'irai maintenant avec calme et fermeté à l'Eglise catholique; car si la foi importe tant à notre salut, je veux chercher la vraie foi à la source d’où elle est sortie; je la veux chercher parmi ceux qui l'ont reçue de Dieu lui-même...
“Venez donc, mes petits enfants, suivez-moi. Nous irons ensemble au jugement. Nous présenterons à Notre-Seigneur ses propres paroles; et s’il nous dit: “ Insensés, vous n’avez pas compris ce que je vous ai dit!” nous lui répondrons: “ Seigneur, puisque vous avez dit que vous seriez toujours, et jusqu’à la fin des siècles, avec cette Eglise que vous avez cimentée de votre sang précieux; si depuis vous aviez abandonnée, ce serait donc votre parole qui nous aurait égarés.”
“Entre la conviction et l’action, il y a loin chez la gupart des hommes.”
Mais il n’en fut pas ainsi chez Mme Seton; et, le 14 æarx 1805, dans la pauvre petite église de Saint-Pierre, () — la
(1) M. William O'Brien l'avait bâtie avec les aumônes qu'il était allé recueillir dans l'Amérique du Nord, après la promulgation de la liberté de conscience par le Congris
seule église catholique qu’il y eût alors à New-York — elle abjura solennellement le protestantisme.
M. O’Brien, le desservant de la congrégation irlandaise, reçut son abjuration et Antonio Filicchi en fut le témoin.
“Je m’en revins chez moi, disait Elisabeth, le cœur léger et la tête calme, pour la première fois depuis bien des mois, conjurant Notre-Seigneur d’enfoncer mon cœur le plus avant possible dans son côté ouvert. Oh! les délices de cette journée avec mes enfants chéris. Oh! la joie de ce cœur ravi d'allégresse en Dieu, tandis qu’entourée de ces bienaimés, je me mêlais à leurs aimables divertissements.”
Toujours, elle mit par-dessus tout le bonheur d'appartenir à l'Eglise. “Le monde! disait-elle, je le donnerais pour aider une seule âme à entrer en possession d’un bonbeur semblable (1) à celui qui m’a été donné.
Elle fit sa première comunion le 25 mars.
“Que les choses de la terre aillent maintenant comme elles veulent... Je l'ai reew!... écrivait-elle à Mme Filicchi. Quelles solennelles impressions la veille au soir! Quelles craintes de n'avoir pas fait tout ce qu’il fallait pour me préparer! En même temps quels transports de confiance joyeuse et d'espérance en sa bonté. Mon Dieu, jusqu’au dernier soupir de ma vie, je me rappellerai cette veille passée dans l'attente de l'aube du matin, ce cœur agité, tremblant, si impatient de partir... Cette longue course avant d'arriver à la ville, chaque pas me rapprochant de la rue, de l’église; plus près encore de l’autel; plus près encore du tabernaele, d'où il allait descendre pour prendre posses-
(1) Comme elle était sur sur son lit de mort, quelqu'un lui ayant demandé : Quelle est le plum grande grâce que vous pensez avoir reçue de Dieu ? C'est d'avoir st# smenée À l'Eglise catholique, répondit-elle vivement et sans “ moindre hésitato
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sion de cette pauvre demeure, si entièrement à Lui! Et quand il fut venu, cette première pensée dont il me souvienne: Que Dieu se lève et que ses ennemis soient dissipés! car il me semblait que mon Roi était venu pour prendre possession de son trône; tellement qu’au lieu de la bienvenue, humble et tendre, que j'avais pensé lui faire, je ne trouvais plus en moi qu’un sentiment de triomphe, de joie, d’allégresse, de ce que mon Libérateur était venu: mon défenseur, mon bouclier, ma force, mon salut, pour ce monde et pour l’autre. A ce moment, mon Cœur 8e dilatait dans ses transports... et maintenant, ce qu’il faut, c’est produire des fruits.”
Les fruits bénis allaient croître et mûrir au milieu des plus rudes épreuves. Aussitôt que l’abjuration d’Elisabeth fut connue, ses parents rompirent violemment avec elle. Cécilia et Harriet Seton — une toute jeune fille et une enfant — continuèrent seules de la voir quelquefois. Tous ses autres parents ne lui montrèrent plus que de la haine ou du mépris. Elle fut exclue de la bonne société, abandonnée et méprisée de tous, excepté de ses amies, Mme Sadler et Mme Dupleix.
Pour comble d'affliction, les affaires de la succession, déjà plus qu'embarrassées, se compliquèrent d'une façon désastreuse, et personne ne voulut prendre les intérêts de Mme Seton.
Un héritage, qui lui était assuré, passa même, après 84 conversion, sur une autre tête.
“ Hosannah! écrivait Elisabeth, la foi en son triomphe est joyeuse... C'est à l'heure de la peine, de l’affliction, qu'elle sent surtout Sa joie. Pendant que je suis là fatiguée, pareille à l'oiseau de passage, qu'il m'est doux de voir la foi qui se tient toujours en tête, et fait signe à l’âme épuisée, harassée, pour l’encourager à se soutenir sur ses ailes, et À presser sa Course en avant.”
Cependant il fallait vivre et faire vivre cinq enfants. La sollicitude d’Antonio Filicchi était toujours en éveil; sa bourse s’ouvrait avec une fraternelle facilité. Mais Elisabeth voulait se suffire. Elle essaya d’abord de tenir une pension pour les élèves qui fréquentaient une académie des faubourgs; puis, à deux reprises, elle ouvrit une école. Ces tentatives furent infructueuses; mais, à force de démarches et d’instances, Mme Dupleix finit par lui obtenir de l'emploi chez un protestant, M. Harris, qui dirigeait un établissement d'éducation.
Cette jeune femme, qui avait été l’une des reines de l'élégance, eut alors à se plier à toutes les exigences d’une vie étroite et dépendante.
Levée avant le jour, tandis que ses enfants reposaient encore, elle allait entendre la messe à l’église Saint-Pierre. Toute la journée était employée aux soins domestiques ou à l’enseignement.
Le soir venu, Mme Seton ouvrait son piano et faisait danser et chanter ses enfants: c’était sa seule récréation; et, quand les petits étaient endormis, elle travaillait à leurs vêtements.
A la date du 2 octobre 1805, elle écrivait à Antonio Filicchi:
“ Ma conscience me reproche réellement, mon cher Antonio, de ne vous avoir pas encore écrit à Boston, comme vous me l'aviez demandé. Pour vous dire la pure vérité, j'ai été si occupée à préparer des vêtements d'hiver pour mes enfants, que l’heure que je voulais employer à écrire au meilleur des frères a toujours été prise d’une manière ou d'une autre. Je travaille pourtant jusqu’à minuit, et quelquefois jusqu’à une heure du matin. Si vous pouviez imaginer quelle occupation c’est de raccommoder et retourner ces vieïilleries, pour en faire quelque chose de bon.”
La fière nature d’Elisabeth se révoltait parfois contre les assujettissements #t les humiliations de sa vie. C'était l’occasion d’une lutie d'autant plus méritoire qu’elle était plus obscure. Du reste, chaque jour ajoutait à sa paix, et la sainte communion lui était une source inépuisable de joie. '
“ Qu’elle est douce, écrivait-elle dans son journal, qu’elle est douce la présence de Jésus: : w’elle a de consolations pour l’âme accablée, languissan:: ‘lle apporte une soudaine paix; elle est un baume : . ,ate blessure. O céleste bonheur! Ô délices au delà de : ute expression...
“ Qui sera mon refuge maintenant? (C’est Jésus!... Jésus, que je trouve partout... jusque dans l’air que je respire. Oui, partout; et dans ce sacrement, sur cet autel, aussi actuellement, aussi réellement présent que mon âme est présente à mon corps; et aussi dans ce saint sacrifice, offert maintenant, chaque jour, comme il a été offert un jour sur le Calvaire. Miséricordieux Sauveur, rien se peutil comparer à notre bonheur et à vos bienfaits? Adoré Seigneur, augmentez ma foi, perfectionnez-la, couronnez-la. Elle est votre propre don; et le plus cher de tous, le plus précieux! Après m’avoir tirée de l’abîme, portée dans vos bras à votre bercail, gardez-moi dans vos doux pâturages et conduisez-moi vers la demeure éternelle.”
“ Jésus est donc là, nous pouvons aller à Lui, le recevoir, il nous appartient! Nous pourrions méditer cette pensée et l’approfondir pendant l’éternité, que nous n’en saisirions pas encore la réalité, si ce n’est par notre foi. Il est là! pensée céleste, vérité certaine!...
“ Disons sans cesse son nom d’amour, comme un ravissant murmure. Il nous gardera des bruits discordants qui se font autour de nous. Le reste ne se peut exprimer. L’harmonie du ciel commence pour nous quand le silence se fait sur tout ce qui est du monde, et que nous disons 2t redisons encore: “ Jésus, Jésus, Jésus!”
“ Hélas! combien l’appellent par son adorable nom, tandis qu’ils vont le chercher là où il ne réside pas; ne voulant pas le reconnaître ici, sur son autel.
“Qui de nous, ayant goûté, ne fût-ce qu’une fois, combien le Seigneur est doux dans son sacrement et dans son véritable sanctuaire; qui de nous, ayant trouvé le pain qui alimente son âme, la force qui soutient son travail, l’hostie de sa propitiation et de ses actions de grâces, son espérance, son refuge, pourrait penser sans angoisse à ce culte dépouillé, dépourvu de consolation, auquel sont réduits ceux qui ne connaissent pas :: trésor de notre foi? Triste culte, fondé sur des mots dont ils n’ont rien pris que l’ombre; tandis que nous jouissons de la substance adorable, dans le plus intime de nos cœurs. Culte glacé, quand on le compare avec les délices de notre oblation de chaque jour, dans laquelle Jésus intercède pour nous! ”
“O mon âme, lorsque la nature infirme succombe, lorsque nous sommes lasse de nous-même, affaiblie de tous côtés, découragée par des rechutes continuelles, accablée de soucis et de tristesse, venons tout mettre à ses pieds avec suavité et douceur. Réconciliée, encouragée par celui qui le représente sur la terre, tremblante toutefois, et pénétrée du sentiment de nos imparfaites dispositions, approchonsnous de la source de toute grâce!. Adoration, gratitude, amour, joie, paix, contentement céleste! ”
Harriet et Cécilia Seton, les deux plus jeunes bellessœurs d’Elisabeth, n'avaient cessé ni de l’admirer, ni de Vaimer. La voir traitée comme une paria leur était un amer chagrin; et Cécilia, étant tombée malade, supplia sa famille de la faire venir.
Son état était grave; on n’osa la refuser et l’on envoya chercher Madame Seton. Elle vint et continua de visiter
la malade. Or, un jour qu’on les avait laissées seules, Cécilia lui confia que, touchée de son exemple, elle était résolue de se faire catholique.
Cachant sa joie au fond de son cœur, Madame Seton lui conseilla de bien prier, et de ne rien dire ni rien faire sans mûre réflexion.
Mais la réflexion et la prière confirmèrent Cécilia dans son dessein. Aussitôt rétablie, elle s’empressa de se faire instruire et déclara intrépidement sa résolution.
On l’accabla de reproches, on s’emporta contre Elisabeth, l’accusant d’avoir perverti son esprit.
James Seton (frère puîné de William) reconnu comme le chef de la famille, était un homme d’une grande valeur. Cependant, emporté par son fanatisme, il ne çraignit pas de séquestrer rigoureusement sa jeune sœur, la menaçant, si elle persistait, de l’expédier aux Indes occidentales et de faire expulser Elisabeth de New-York par la législature.
Cécilia n’avait pas encore quinze ans. Jusque-là elle avait été idolâtrée de sa famille.
Elle n’en fut pas moins inébranlable, et, au mois de juin 1806, elle abjura le protestantisme.
En rentrant, elle le déclara franchement. Les Seton se réunirent ; il y eut un conseil de famille, et Cécilia fut chassée de la maison. Ainsi jetée sur le pavé, la frêle enfant alla frapper à l’humible porte d’Elisabeth.
Elle fut accueillie à bras ouverts: mais sa conversion fit un bruit terrible. On en tint Madame Seton responsable; et ses parents — si bons, si aimables, quand les préjugés religieux n'étaient pas en cause — s’unirent à ses anciens pasteurs pour la réduire à la mendicité. Ils forcèrent M. Harris de renvoyer cette hypocrite, cette sirène, peste de la 80ciété.
Heureusement que les cruelles lois de l'Etat de New- York contre les catholiques avaient été abolies cette an-
née même (1806), car on ne sait où le fanatisme se serait arrêté.
“La populace s’est rassemblée pour jeter à bas notre église et y mettre le feu, écrivait Mme Seton à Antonio Filicchi. On l’a dispersée; mais un constable a été tué et d’autres ont été blessés, Il était grand temps qu’on intervint! la croix avait été arrachée, Le maire a fait une proclamation pour arrêter le mal. Nos messieurs, près de l'église, ont eu un triste moment.”
En faisant perdre à Madame Seton son emploi, on avait espéré réduire les converties à la misère aiguë. Mais Antonio Filicchi, qui se trouvait alors à Londres, vint promptement et noblement au secours de la veuve de son ami.
“Si ceux qui sont dans les pleurs méritent d’être appelés bienheureux, vous, ma bien-aimée sœur, vous êtes en effet bien heureuse. Courage et persévérance! Vous le savez, la couronne de glorieuse immortalité attend ceux-là seulement qui auront persévéré jusqu’à la fin. Laissez votre nouvelle sainte Cécilia venir prendre rang dans votre famille bienheureuse, sans vous arrêter au vain mépris de qui que ce soit, et priez pour vos persécuteurs. Votre modération, votre charité, votre courage, votre piété, les feront rougir à la fin. Dieu est votre protecteur. Ne le serai-je pas aussi, moi, votre ami? Qui done pourriez-vous craindre? Mon bon ange gardien m’a suggéré d’adresser à mes amis Murray la lettre que je joins à celle-ci, et que je laisse ouverte afin que vous la lisiez, et qu’elle serve à réconforter votre cœur.”
MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No. 2)