ANTONIO FILIOCHI A MM. MURRAY
“ A MM. Murray & Fils, à New-York.
“ La religion chrétienne, fondée sur la charité, est si peu comprise par quelques-uns de ceux qui vivent dans votre voisinage, qu’ils #’attribuent le droit de remplacer par l’injure et par la persécution la consolation et le secours qu’on doit à la vertu dans le malheur. En disant ceci, j’ai en vue ma vertueuse et infortunée amie, Mme W.-M. Seton. C’est elle qui est la persécutée. Les persécuteurs sont ses proches, ses prétendus amis; et c’est la religion qui, par une déplorable inconséquence de leur esprit, sert de prétexte au ma! qu’ils font. Je professe, et j'en rends grâces à Dieu, des principes qui sont meilleurs. En sus des ordres que je vous ai laissés lors de mon départ d'Amérique, je vous requiers de fournir à Mme Seton n'importe quelle somme elle réclamera de vous, et en quelque temps que ce soit, pour ses besoins et ceux de sa famille. Peut-être se résoudra-t-elle à venir chercher la tranquillité ou la retraite chez nous autres, pauvres insensés catholiques romains. En ce cas, je vous prierai, mes dignes amis, de lui prêter l'assistance nécessaire, pour laquelle mes dus remerciements et ma pleine responsabilité vous sont offerts à l’avance, avec le plus grand empressement par moi, votre obéissant servi: teur et ami.
ANTONIO FILIOCHI.
De son côté, l’évêque de Baltimore écrivait à Elisabeth:
“Encore que vous soyez persécutée pour avoir obéi à ce que votre conscience vous dictait, et qu’il vous soit interdit de vous entretenir librement avec les personnes qui vous sont unies par les liens les plus étroits et les plus chers, votre exemple, cependant, votre patience, et, je puis le dire, votre joie à souffrir, produiront certainement, et
ont déjà commencé de produire leur effet sur la conscience de tous ceux qui mettent à un plus haut prix le salut éternel que les intérêts terrestres, A l'égard de votre persévérance, je ne me sens aucune appréhension; mais ma sollicitude est grande pour ceux qui, s’étant exclus volontairement de l’enseignement que votre exemple leur donnerait si bien, se privent du pain de vie. En pensant à eux, toutefois, je me confie en la paternelle bonté de Dieu, auquel il est si facile d’écarter les obstacles et les ténèbres que l’erreur répand sur le chmin de ceux qu’il a élus.
“Tout ce que j'apprends et entends de vous accroît mon intérêt, mon respect et mon admiration. Mais gardez-vous de vous attribuer aucun mérite pour tout ce que vous avez fait. Ce qui est digne d’être loué en vous, dans l’ordre de la nature ou de la grâce, est un don de Dieu et lui appartient. Il serait au-dessous de la dignité d’une âme chrétienne, qui a médité souvent sur le désordre de l’orgueil, de s’attribuer une gloire qui n'appartient qu’à Dieu seul.”
“Je ne finirai pas sans vous dire que vous devrez compter sur moi en toute circonstance où il serait en mon pouvoir de m’employer pour vous; et sans vous assurer que si vous aviez le moindre besoin de mes encouragements, ils ne vous feraient pas défaut pour vous aider à persévérer dans la constance que vous avez montrée au milieu de vos épreuves.”
Ces secours, ces encouragements pénétraient Mme Seton de reconnaissance, “ En vérité, écrivait-elle, (1) c’est une chose singulière d’avoir le nom de persécutée et de jouir cependant des plus grandes douceurs; d’être pauvre et misérable, et cependant riche et heureuse; délaissée, aban-
(1) Lettre à Antonio Filicchi.
donnée de tous les siens, et cependant chérie, tendrement traitée par les plus favorisés des amis et des serviteurs de Dieu. Je vous le répète, de peur que vous n’ayez de l’inquiétude à ce sujet, — ce sont ici mes jours les plus heureux. Quelquefois la pauvre âme, accablée par cette succession de souffrances, soupire après un changement... En vérité, quand même je porterais une chaîne écrasante, quand je ne vivrais que de pain et d’eau, je devrais me sentir transportée de gratitude. Jamais, en aucun temps, je ne me suis trouvée si contente, si satisfaite de ma position. J’espère que c’est ici le temps de la moisson; chaque heure amène son sacrifice.”
Abandon, injustices, injures, outrages, calomnies, elle souffrait tout avec joie; mais elle ne pouvait, sans angoisse, penser à ce que deviendraient ses enfants, si la mort l’enlevait.
“Je ne m'’attristerais pas de les laisser indigents, s’ils gardaient la foi, disait-elle, mais la garderaient-ils? ”
Pour ses fils qui grandissaient, elle comprenait quel péril extrême il y avait à vivre dans un milieu où le ridicule et la calomnie étaient sans cesse jetés sur le catholicisme. Son regard s’en allait souvent vers le Canada. Il lui semblait qu’à Montréal, elle trouverait facilement à gagner sa vie et celle de ses enfants. Mais Mgr Carroll et tous ceux qui s’intéressaient à elle s’opposèrent à ce projet. L'abbé Matignon, l’un des saints proscrits français, lui dit:
“ Restez dans votre pays, Madame, car Dieu veut se servir de vous pour y faire une grande œuvre.”
Sans attacher beaucoup d'importance à cette prédiction, Mme Seton resta. Mais la vie lui était devenue intolérable à New-York. Aussi fut-elle ravie, quand un prêtre d'un grand mérite, M. du Bourg (!), qui venait de fonder un col-
(1) Plus tard évêque de la Louisiane ; puis en France, évêque de Montauban et archevêque de Besançon.
lège pour les jeunes gens à Baltimore, lui proposa d'ouvrir dans la même ville une école pour les jeunes filles.
“Venez chez nous, Madame Seton, lui dit-il, nous vous aiderons à mettre vos enfants à l’abri des dangers qui les menacent ici Vous-même, vous trouverez à Baltimore plus de consolations pour votre foi.”
En effet, Elisabeth se trouva à Baltimore dans une sorte de paradis.
“C’est presque à faire tourner mon pauvre esprit, écrivait-elle à Cécilia Seton. Des messes depuis l’aube du jour jusqu’à huit heures. Mon appartement si charmant, si commode: il touche presque à la chapelle. Les vêpres et la bénédiction, tous les soirs. Tous les cœurs
nous font des caresses. Dans les yeux de char des regards de bienveillance et de paix.”
Comme l'avait prévu M. du Bourg, l'établissement de Mme Seton prospéra. Mais, non contente de se dévouer aux jeunes filles riches qu’on lni confiait, Elisabeth rêvait d'ouvrir ses bras aux enfants pauvres et à tous les malheureux.
Un matin, après avoir imunié dans la chapelle du séminaire de Sainte-Marie, elle exposait à Notre-Seigneur ce besoin de son cœur, quand un nouveau converti, M. Cooper, vint s’agenouiller près d'elle.
“ Ah! très doux Sauveur, dit-elle, comme involontaire ment, quelles grâces j’obtiendrais de votre bonté, si vous vouliez seulement me confier le soin des pauvres petits enfants. Voilà M. Cooper qui est là en prière. Il a de l’argent: si vous vouliez lui inspirer d’en donner un peu, pour qu’on puisse apprendre à ces pauvres petits à vous connaître et à vous aimer.”
Ce sera, disait un grand religieux, l’une des joies du ciel d’apprendre le secret du pouvoir de la prière.
Mme $eton n’attendit pas jusque-là.
Le même jour, rencontrant M. du Bourg, elle se mit à lui parler de son dessein de recueillir les enfants abandonnés; et continuant sur ce sujet, elle finit par lui faire part de ce qu’elle appelait ses réveries du matin.
M. du Bourg l’écouta avec une attention profonde, et, joignant les mains, lui dit tout ému:
“C’est une chose étrange que vous n’ayez parlé de ceci à personne, et que ce matin même j'aie reçu la visite de M. Cooper, qui venait me demander par quel moyen il pourrait contribuer à faire élever et instruire les enfants pauvres. Si je connaissais quelqu'un, m’a-t:il dit, qui pût se charger de cette œuvre, j'y consacrerais une somme considérable” Puis, ajouta M. du Bourg, après m’avoir expliqué ce qu’il était en mesure de faire, il m’a dit:
“Croyez-vous que Mme Seton voulût noas seconder dans une telle œuvre?” ()
On décida que Mme Seton commencerait son œuvre, non à Baltimore, — comme M. du Bourg l’aurait voulu — mais à Emmettsburg, qui en est éloigné d’une cinquantaine de milles. Ce petit village entièrement catholique
(1) M. Cooper aÿp:. :onait au meilleur monde. Il avait une vive intelligence, et la passion des voyages l'avait conduit presque aux extrémités du monde connu. Il revenait de l’une de ces courses aventureuses quand il tomba malade à Paris. Protestant de nom, il avait toujours vécu dans la plus profonde indifférence reli-
ieuse, Il chercha pourtant la consolation à ses souffrances dans la lecture de -
Ecriture. Les récits de l'Evangile le troublèrent profondément et il se prit d'amour
ur le Seigneur Jésus. ‘Que faire ? où aller pour devenir son vrai disciple ? ”
es pensées le torturaient depuis des jours, quand il entendit une voix lui dire: «‘ Je suis près de celui qui me cherche, il ne dépend que de toi de m'avoir pour ami.” M. Cooper examina les diverses communivns chrétiennes avec une parfaite droiture et se fit catholique. La parole de Notre-Seigneur au jeune homme l'avait surtout frappé, et la charité ne tarde. pas à le dépouiller de tout ce qu’il possédait. Devenu pauvre pour l’amour de Jésus-Christ, il se fit prêtre, et son apostolat fut singulièrement béni,
était encore comme perdu au milieu des bois et des montagnes; mais, charmé de la beauté du site, M. du Bourg y avait déjà établi son séminaire du Mont Sainte-Marie.
A deux milles du Séminaire encore inachevé, M. Cooper acheta un terrain et y fit construire une maison (a loghouse) pour recevoir les enfants, les vieillards et les infirmes. Pendant que l’on bâtissait, quatre jeunes filles (!) offrirent leur concours à Mme Seton. Elle accueillit avec une joie inexprimable les aides que Dieu lui envoyait, et Mgr Carroll voulut bénir lui-même la communauté naissante. Il en confia solennellement la direction à Mme Seton, à qui il donna le titre de Mère.
La mère Seton, depuis sa conversion au catholicisme, avait toujours désiré se faire religieuse. Mais la responsabilité que Mgr Carroll mettait sur ses épaules sembla d’abord l’accabler. Le soir de ce jour-là, se trouvant seule avec ses compagnes, elle se prit à pleurer amèrement. Puis, comme pressée du besoin de s’humilier, elle se jeta à genoux et accusa à haute voix toutes les fautes de sa vie. Après quoi, levant les mains et les yeux au ciel, elle s’écria, tout en larmes: “ Et c'est moi qui suis chargée de conduire les autres, moi si coupable, si misérable, si ignorante de moi-même!”
Il avait été décidé que la nouvelle société prendrait pour modèle l’Institut des Filles de la Charité. En attendant qu’on pût se procurer une copie des règles données par Saint Vincent de Paul, la mère Seton et ses compagnes suivirent une règle provisoire; et, par dévotion à l’auguste gardien de Jésus et de Marie, elles prirent le nom de Sœurs de Saint-Joseph.
(1) La première, Mile Cécilia O'Conway, était de Philadelphie. Résolue de se faire religieuse, elle se préparait à passer en Europe, quand le P, Babad, prètre français réfugié aux Etats-Unis, lui parla de Mme Seton et de l’œuvre qu'elle allait entreprendre, Mile O'Conway fut si touchée qu’elle abandonna son dessein et s’offrit à Mme Seton pour partager ses travaux. Elle rendit de grands services à la communauté naissante. Après avoir lu la vie de la Mère de l’Incarnation, elle vint à Québec se faire Ursuline,
92 ELISABETH SETUN
Ainsi qu’il arrive presque toujours, l’argent donné pour fonder la communauté avait été employé à l’achat des terres, aux constructions, et les généreuses femñes eurent à endurer ce martyre de détail, qui se compose de tous les jeûnes, de toutes les privations.
“ Mais, écrivait plus tard la mère Seton, les sœurs s’appliquaient à la mortification avec une ferveur si grande, qu’on trouvait le café au jus de carottes et la soupe au lait de beurre une nourriture trop délicate.”
Cette âpre pauvreté ne troublait point la mère Seton: elle y voyait au contraire une source de bénédictions.
Le jour de Noël, comme la communauté n’avait pour diner que des harengs secs, quelques cuillérées de melasse et du pain de seigle: “ Oh! mes sœurs, s’écria-t-elle, heureuse d’avoir part à la pauvreté du Sauveur, aimons-le! aimonsle’ Demeurons toujours prêtes à faire sa divine volonté. Il est notre Père! quand nous serons dans l’éternité, nous saurons quel trésor il y avait dans les souffrances.”
Malgré la rude vie qu’on menait à Emmettsburg, beaucoup de postulantes ne tardèrent pas à s’y présenter,
“ Que la Providence est admirable dans ses vues, écrivait M. de Cheverus à la fondatrice. Déjà je vois les chœurs nombreux des Vierges qui vous suivront à l’autel. Voici votre congrégation bénie, qui se propage dans toute la région des Etats-Unis; elle répand au loin le parfum de Jésus- Christ.”
Il y a toujours par le monde des âmes capables de tous les héroïsmes, pourvu qu’elles trouvent un guide. M. de Cheverus le savait et Elisabeth en fit la douce et fortifiante expérience. Elle écrivait: “La perspective qui s'ouvre devant nous est vraiment céleste, Qui pourrait dire ce que j'apprends chaque jour de la piété de ces chères âmes qui ont mis toute leur joie dans la croix? ”
En attendant que leur couvent fût prêt à les recevoir, les
‘ Sœurs de Saint-Joseph habitaient, tout auprès, une petite
maison de fermier. Elles y étaient terriblement à l’étroit. Cependant, en dépit des gênes et des souffrances de toute nature, les cœurs débordaient de joie. Parmi ces dames accoutumées au confortable et même à toutes les recherches de l'élégance et du luxe, c'était à qui semblerait le moins s’apercevoir de tout ce qui manquait.
Mais Mgr Carroll déclarait ne pouvoir penser de sangfroid à leur situation, et se demandait avec angoisse si elles en sortiraient la vie sauve.
Pendant ce temps, Cécilia Seton était retenue à Nev:- York. La mort inopinée de sa belle-sœur, Mme James Seton, l'avait fait rappeler chez son frère, où sa vie était une souffrance de tous les instants. Elle écrivait à sa chère Elisabeth:
“ Je préfèrerais être toute autre part ailleurs qu'ici, dussé-je y être au rang de la dernière des servantes. Si je n'avais la ferme foi qu’il y a un Dieu tout sage et tout puissant, pour diriger tous les événements de ce monde et récompenser tout ce que nous y avons à souffrir, je ne saurais, en vérité, que penser de ma situation.”
Sans qu’on s’en doutàt, l'effort continuel dévorait ses forces.
Quand ses fanatiques parents s’en aperçurent, leur amer ressentiment se fondit. Ils entourèrent la jeune fille des plus tendres soins. Ils firent venir Harriet, sa sœur chérie, qu’on avait éloignée, la soupçonnant d’incliner vers le catholicisme,
C'était trop tard. Le mal était sans remède. Cécilia ne devait plus que languir.
Sa famille repentonte ne savait plus rien lui refuser; et
elle n’eut qu’à exprimer son désir de se réunir à Elisabeth, pour qu’on s’empressât de la conduire à Emmettsburg.
La joie sembla lui rendre des forces; on se reprit à espérer. Harriet l’avait accompagnée à Emmettsburg: et pour les trois sœurs, cette réunion était une jouissance aussi vive qu’inespérée. Cécilia pressait souvent la mère Seton
‘ de la recevoir au noviciat: “ Je ne suis point venue chercher une vie d’aise et de plaisir, disait-elle, mais une vie de pénitence et d’humiliation.”
Pour Harriet, le monde avait bien des attraits et des promesses, Sa merveilleuse beauté était l’une des gloires de New-York; elle y tenait le sceptre de l’élégance, et son fiancé, charmant, ardemment aimé, ne cessait de l’y rappeler.
Cependant elle prolongeait son séjour à Emmettsburg, et dans son cœur un grand combat se livrait, Sans examen, sans recherche, cette jeune fille était arrivée à la vérité: la foi lui avait été donnée. Mais l’amour extrême qu’elle portait à son fiancé la retenait dans ie protestantisme. Elle ne pouvait se résoudre à sacrifier cet amour qui lui était plus que la vie.
Quelques semaines se passèrent dans ces luttes. Enfin, un jour que le saint sacrifice avait été offert pour elle, s’en revenant de l’église avec la mère Seton, elle lui dit tout à coup:
“C’en est fait, ma sœur, je suis catholique.”
Elle savait que ce mot allait la déconsidérer, l’isoler: “Ah! j'ai bien réfléchi, dit-elle à Elisabeth” Et lui montrant une miniature de son fiancé qu’elle portait toujours à son cou:
“Je serai peut-être repoussée même de lui qui m'est si cher; mais je n’hésite plus, j’ai une âme à sauver.”
Tout fut mis en œuvre pour l’ébranler, mais tout fut inutile. “Il me semble, disait-elle, que j’éprouve pendant la sainte messe, au moment de l'élévation de la divine hostie,
une impression aussi profonde que si ;« personne de Notre- Seigneur était là visiblement présenu. ?
Elle se prépara à sa première com..iunion avec une ferveur toute céleste; elle écrivait au P. Babad, qui avait reçu sa confession:
“C’est mon Dieu, c’est sa main qui m’a conduite ici. A cette heure, les luttes de la faible nature sont finies. Les plus tendres fibres de non pauvre cœur sont déjà coupées, la blessure est cicatrisée. Il fera le reste. Si je vois rompre le lien sacré, le lien si fort qui me tient encore attachée, et qui causera, s’il vient à être brisé, la plus vive de toutes mes souffrances, ce sera Dieu qui l’aura voulu, et ce sera pour mon bouheur éternel. Jamais plus je ne formerai un engagement de cette nature. Je m’efforcerai d'oublier; et je prendrai pour unique ami Celui qui ne nous abandonne jamais. A Jésus, je donnerai mon cœur. Je lui demanderai de lunir à son cœur sanglant et blessé. J’ensevelirai dans cet abri, comme dans un tombeau, mes chagrins les plus secrets... Il faut que j’apprenne à soumettre ce corps de péché aux châtiments qu’il mérite, et à demander cette grâce fortifiante qui changera toute peine soufferte ici-b1s en une gloire éternelle. C’est à Dieu que je veux offrir toutes mes souffrances, tous mes chagrins, tous mes ennuis; le priant de les unir aux affictions que mon adorable Rédempteur a endurées pour me sauver. J'irai me mettre en esprit au pied de sa croix; je le supplierai de permettre qu’une goutte du précieux sang qu’il a répandu rejaillisse jusqu’à moi pour éclairer, soutenir, fortiäer mon âme en cette vie, et assurer, après, mon salut éternel. Il connait toute ma faiblesse et les misères de mon cœur; mais il a déclaré lui-même que, comme un père a compassion de ses enfants, il aura compassion de nous. Quand la tristesse viendra m’assaillir, je reposerai ma tête sur le sein de l’innocent Jésus, avec la ferme assurance qu’il guérira toutes mes
blessures, chacune en son temps. Ce soupir d’un cœur affligé, ce gémissement qu'aucune oreille humaine n’a pu entendre, est écouté du Dieu du ciel; cette larme silencieuse, inaperçue, dédaignée, est recueillie par lui.”
La vie apparaissait encore bien longue à l’aimable jeune fille. Cependant elle touchait au terme. ‘
Trois mois après sa première communion, comme elle veillait tour à tour, sa sœur Cécilia, dont l’état était désespéré, et son jeune neveu, William Seton qu’on avait ramené très malade du collège Sainte-Marie, Harriet fut saisie d’un mal subit, violent, qui la jeta entre les bras de la mort:
“ Mon Jésus, je souffre avec vous, s’écriait-elle dans ses moments lucides; mon Jésus, vous savez que je crois en vous, que j'espère en vous, Vous savez que je vous aime.” Sa mort arriva le 22 décembre 1809.
Cette mort si inatendue porta un terrible coup à Elisabeth. Ses larmes ne tarissaieut point. Pour comble de douleur, Cécilia ne pouvait tarder à suivre sa Sœur.
“ Elles n'étaient toutes deux beaucoup plus chères que moi-même, écrivait Elisabeth, et nous nous séparons. Cécilia va suivre Harriet très prochainement. Pour moi, c’est une angoisse qui menace d'amener la complète dissolution.”
C’est pendant ces jours si douloureux pour elle que les Sœurs prirent possession de leur maison. Elle était vaste, agréablement située, mais tout — même la chapelle — y était d’une primitive simplicité “[L’autel était bien pauvre, dit un témoin de la consécration. Il v’avait d'autre ornement qu’un tableau représentant Notre-Sei-
gneur que Mme Seton avait apporté de New-York et avec cela deux petits chandeliers d'argent. On avait mis alentour quelques lauriers sauvages; et dans des vases tout unis, les plus simples du monde, des touffes de fleurs et d'herbe des bois.” Dès le lendemain, 22 février, les Sœurs ouvrirent leur école, qui fut tout de suite très fréquentée,
Cécilia ne quittait plus son lit. Elle n’vait point d’illusion, et rendant compte de l’état de son âme, elle écrivait:
“On me dit que je vais me rétablir; mais moi je pense que le reste de mor exil sera très court. Dieu soit béni! Et cependant, quelle chose étrange! je suis triste et abattue, je soupire après le moment où cette enveloppe m 1rtelle, étant brisée, mon âme ira reposer dans le sein di :on Dieu; 2n même temps, je redoute le moment qui s’appsoche... Comment en est-il ainsi? C’est que je pense au jugement qui suivra la mort. Les saints eux-mêmes y pensaient en tremblant: moi done, que ferai-je? Ils se confiaient en la miséri corde de Dieu. Ah! si je n'avais cette confiance que m’inspire mon Jésus, que deviendrais-je? Je ne vois souvent devant moi que ténèbres et tristesse; mais Cest alors que l’âme s'attache étroitement à son adoré Seigneur, étroitement, plus que jamais! ”
ler mars.
“Le mois de février est passé, et ma pauvre machine ébranlée est encore debout; mais je sens d’un cœur joyeux, — d'où ce changement peut-il venir? — je sens que je m'affaiblis tous les jours, et je suis heureuse en pensant que quelques semaines mettront fin À tout. Que m'est le “monde entier aujourd'hui?... Le voilà qui s'évanouit comme une fumée... jour, nuit, soleil, pluie, ce m’est tout un; mes regards sont fixés sur le jour éternel. La souffrance est devenue mon repos. Jamais mes nuits ne s'écoulent plus doucement que lorsque je les passe dans la veille et le
malaise. Mon très cher Seigneur, qre vous êtes bon pour moi! Vous avez véritablement exaucé ma prière en me donnant de souffrir pour vous, afin d’expier mes offenses; et de pouvoir espérer que l’heure de la mort étant venue, je passerai de ce monde entre les bras de votre miséricorde. Oh! combien est précieuse maintenant chaque heure du temps qui me reste. Pas un instant n’en doit être perdu! Chaque pensée, parole, action, ne doit plus tendre qu’à un seul objet.
“ La dernière confession que j'ai faite m’a laissée sous une impression de paix que mon âme n’avait plus connue depuis le départ de notre chère, douce Harriet. La mort ne m’apparaît plus sous cet aspect effrayant. Je puis maintenant y penser avec un grand calme. Mes souffrances de chaque jour me deviennent, je le vois, d’heure en heure, plus précieuses, bien qu’il m'arrive quelquefois de me sentir comme épuisée, et même de souhaiter d’être délivrée. Mais
je vois plus souvent encore, qu’au milieu de mes souffrances les plus douloureuses, je prie Notre-Seigneur qu’il ajoute encore à la part qu’il m’a faite, afin qu’il me purifie et me forme pour lui-même. Je ne saurais m'empêcher de croire que j’approche rapidement du terme de mon exil. Le pèlerinage a été pénible. La montagne a été bien rude à gravir ces derniers mois...”
5 mars.
“ Les jours où je suis privée de la sainte communion, je ne me sens plus la même créature. Je sens tellement plus de consolation maintenant qu’autrefois, dans mes communions! Selon nos besoins, Il nous donne. La mort et l’éternité sont constamment devant mes yeux. D’où vient cela? C’est que vous m’avez donné quelques souffrances, très cher Seigneur, quelques souffrances avec quelques malaises... Vous m’avez fait sentir, Ô mon cher maître, la va. nité des choses terrestres, et maintenant je soupire après
le moment qui brisera mes liens et qui me verra entrer dans mon repos. Taillez, crucifiez ce corps de péché, qu’il subisse en ce monde la peine qui lui est due, mais après, épargnez-moi, à mon Jésus. A l'heure de la mort, assistezmoi, recevez-moi.”
Cécilia languit jusqu’au mois d'avril. Elle s’éteignit sans lutte, sans souffrances, en serrant son crucifix et en souriant à Elisabeth.
La mort d'Harriet et de Cécilia faisait un vide affreux, à jamais irréparable dans la vie d’Elisabeth. Mais sa douleur ne nuisit en rien à son activité. Elle sut s’oublier; et, dans sa correspondance d'alors, il n’y a point trace d’un attendrissement, d’un retour sur elle-même. Sa foi la sou-
tenait, elle répondait à une amie protestante:
“ Ma très chère Harriet, mon ange Cécilia, reposent dans le bois, tout à côté de moi. Les enfants et plusieurs de nos bonnes sœurs, qu’elles aimaient si tendrement, font croître des fleurs sur leurs tombes. Le petit enclos qui les renferme est l'endroit qui m’est le plus cher au monde. Je suis loin d’être privée d’elles autant que vous le pensez, car il me semble que je les ai toujours près de moi. Au reste, la séparation ne sera pas longue.”
De grands secours lui étaient venus de ses amis de Livourne; et son œuvre, bénie de Dieu et des hommes, prospérait au-delà de ce qu’elle eût jamais osé espérer. Elle écrivait au mois de mai:
“Nous avons eu la maladie sans trève dans notre maison pendant tout l'hiver; et j'ai été obligée de faire bien des frais et de marcher à travers toutes sortes de
difficultés, très naturelles dans une œuvre telle que celle où je me suis engagée. Mais il semble que notre adoré Seigneur ait dessein qu’elle obtienne un plein succès, tant il y a engagé de'’sujets excellents. Nous sommes douze maintenant, et autant attendent leur admission. J’ai une très grande école à surveiller, avec la charge de donner l'instruction religieuse à toute la contrée environnante. Tous ont recours aux Sœurs de Charité, qui sont, nuit et jour, dévouées aux malades et aux ignorants. Notresaint évêque a l'intention de transférer quelques-unes d’entre nous à Baltimore, afin qu’elles y accomplissent les mêmes offices qu'ici. La maison que nous avons est très bonne, bien que ce ne soit qu’une log-house; elle restera la maison mère, et la maison de retraite dans tous les cas... Il y a grand espoir que ce qui s’est commencé ici soit le germe d’un bien immense à l’avenir.”
Dès ces premiers mois, la maison entretenait plus de quarante enfants pauvres, et, avant la fin de l’année, ce nombre s'était fort augmenté.
William et Richard, les deux fils de la mère Seton, avaient été admis au petit séminaire du Mont Sainte-Marie. Elle avait auprès d’elle ses trois files Anna, Catherine et Rebecca, qui lui donnaient tous les contentements possibles; l’union la plus tendre régnait entre les sœurs, et la courageuse fondatrice ne cessait de remercier Dieu des consolations qu’il lui envoyait. Elle pressait Mme Sadler, qui lui semblait incliner vers le catholicisme, de venir passer quelque temps à Saint-Joseph.
“La seule pensée de votre visite, lui disait-elle, nous cause une joie que vous ne sauriez imaginer. La solitude de nos montagnes, le silence des tombes d’Harriet et de Cécilia, vos petits enfants courant et sautant à travers nos bois, eueillant pour vous à chaque pas les fleurs sau-
vages dont la terre ici est couverte dès que le printemps a paru; le bon ensemble de notre maison, qui est très confortable, très vaste; tout au bout, à l’extrémité d’une des ailes, notre chère, chère chapelle, si soignée, si tranquille; — là, dans ce tabernacle, habite, comme nous le croyons, vous savez bien qui! — Et tout ceci n’est pas un songe. Il faut que vous-même en soyez témoin, pour comprendre comment, depuis le premier jusqu'au dernier jour de la semaine, tout est harmonie, tout est tranquillité; toutes et chacune s’encourageant et se venant en aide l’une à l’autre. Il faut vraiment le voir pour le croire. Le monde entier n'aurait pu me persuader que cela fut possible, si moi-même je ne l'avais vu. Aussi, il vous est permis d’être incrédule; mais venez seulement, et voyez!”
C’est M. Flaget, évêque nommé de Bardstown, qui apporta à la communauté d’'Emmettsburg la copie demandée des constitutions données par saint Vincent de Paul aux Filles de la Charité. Après quelques modifications jugées nécessaires en pays protestant, cette règle fut acceptée, et il s’ensuivit une grave difficulté pour Elisabeth, car elle la jugeait incompatible avec ses devoirs envers seslenfants. Le monde entier, disait-elle, ne me ferait pas croire qu’un tuteur peut remplacer une mère. Si elle eût été méizs abandonnée à la volonté de Dieu, son angoisse aurait été cruelle. Elle écrivait à son amie, Mme Sadler:
“Je songe à me préparer pour recommencer de vivre dans le monde. Quoiqu'il arrive, nous serons toujours sous la protection du Très-Haut, du Très-Puissant. Vraiment, je serais heureuse, si je pouvais inspirer à votre chère âme autant d’indifférence qu’il s’en trouve dans la mienne, du moment où je sais que pendant le peu de jours que dure ce pèlerinage terrestre, l’adorable volonté de Dieu s’accomplit en moi. Je le fais, ce pèlerinage, au milieu de tant de
larmes, il est semé de tant de croix, qu'assurément la joie se trouvera au bout avec le repos éternel.
“Regardez là-haut: les plus élevés au ciel ne furent-ils pas les plus abaissés sur la Lerre? Ce qu’ils ont ambitionné le plus, c'était la pauvreté et l’humiliation, ces compagnes fidèles de leur Maître, et de notre Maître, pendant sa vie toute de douleur... Avons seulement du courage, et nous marcherons vers le ciel avec la vitesse d’un bon coursier, au lieu de ramper et de nous traîner dans le chemin. Tout ce que je puis dire, c’est que notre Maître est trop bon, s'il nous donne à finir notre vie comme il a voulu passer la sienne, sans une place où reposer sa tête.”
Se croyant inutile, l’humble fondatrice n'avait pas prévu ce qui arriva. Mgr Carroll et son conseil la jugeant nécessaire à la communauté firent un règlement spécial en faveur d’Elisabeth, et par de sages exceptions lui permirent de se donner à toutes les misères humaines, sans cesser d'être à ses enfants.
Leur avenir était pour elle une source inépuisable d’anxiétés. Non qu’elle redoutat pour eux la lutte, la pauvreté, mais elle craignait pour leur foi, si la mort venait à l’enlever. Le cruel abandon de sa famille, qui l'avait tant aimée, lui prouvait quelle était sa heine contre le catholicisme. Elle écrivait à Antonio Filicchi:
“L’espérance, même si lointaine, que vous me donnez, qu’il serait possible que vous fissiez un voyage en ce ; = ys-Ci, est comme un rayon de lumière au milieu de mes sombres pensées sur l'avenir de mes pauvres enfants, Non que je me mette en peine pour leur fortune temporelle. Mais si lu mort m'enlevait, s'ils étaient remis entre les mains de nos parents, ce serait la ruine certaine de leur croyance. Je remets tout, soyez-en certain, à Celui, comme vous le dites, qui nourrit les oiseaux du ciel. Mais, dans l’état d’affaiblis.
sement, d'ébranlement, où est maintenant ma santé, à peu près détruite, je ne puis les regarder tous les cinq sans éprouver les craintes et les pressentiments d’une mère qui n’a de pensée, ni de désir qu'en vue de leur éternité.
“Notre saint Cheverus, lorsqu'il vint nous voir l'hiver dernier, a trouvé qu'ils donnaient, eux tous, de grandes espérances; et il m'a encouragée à compter qu'il ferait tout ce qu'il pourrait pour les protéger. C'est à Imi, et à des cœurs tels que les cœurs des Filicchi, que je les confie en ce monde.”
XXYII
A l’unanimité, la communauté d’'Emmettsburg avait éln la mère Seton supérieure.
La règle de saint Vincent de Paul était adoptée; ses premières compagnes elles-mêmes durent recommencer leur noviciat. Toutes s’y portèrent avec une admirable ferveur. Mais Anna Seton, l’angélique, la délicieuse fille d’Elisabeth, allait être la première professe,
La joie de la mère Seton fut grande, quand sa fille manifesta son désir d'être sœur de Charité. Anna avait alors seize ans, et déjà elle était citée comme une merveille de beaut, d'amabilité et de grâce.
Elie commença son noviciat avec une générosité sans bornes, mais sa santé inspira peu après de vives alarmes; et la crainte, une crainte horrible s'établit dans le cœur Elisabeth. Cette enfant de bénédiction, comblée de tous les dons, elle la voyait s’affaiblir, se fondre.
Ni ses soins, ni ses prières n’y purent rien, et, en deux mois, la phtisie galopante réduisit Anna à l'extrémité.
La mère ne se faisait point d'illusions et s'épouvantait de ne pouvoir triompher des révoltes de sa nature. Ecrirant à son confesseur, elle se déclarait “ brisée de se trouver en état de résistance perverse, obstinée, sans cesse re-
naissante à la volonté divine.” “O mon père, disait-eile, priez pour qu'un cœur généreux, n’aspirant qu’en haut, me soit donné.”
Pour Anna, elle ne se disait pas seulement résignée, mais heureuse de mourir. Baignée d’une sueur froide, haletante à chaque souffle, incapable le plus souvent d’articuler un mot, l’héroïque enfant ne pouvait souffrir qu’on pleurât sur elle:
“ Je bois mon calice avec Lui, disait-elle. Mon Maitre adorable, que votre volonté soit faite; votre volonté toute seule. Je ia veux aussi. Je quitte ma chère, ma bien-aimée mère, parce que vous le voulez... ma chère mère.”
Elle désira plusieurs fois voir les élèves de la maison; de cette voix sourde et voilée qu’elle avait depuis les premiers jours de sa maladie, elle s’efforçait de les animer à l’amour de Jésus-Christ:
“Mes chères amies, approchez, disait-elle; regardez-moi entre les bras de la mort... qu’est-ce que la beauté?... qu'est-ce que la vie?... Rien! Rien! Oh! aimez Dieu, soyez bien pieuses... Aimez nutre Jésus... Regardez-moi maintenant... où en serais-je sans Lui?... Vous voyez ma chère, ma bien-aimée mère... Lui seul sait combien je l'aime. Mais que peut-elle pour moi?... Rien, excepté me fortifier dans l’amour de notre Jésus... dans lequel nous espérons être réunies à jamais... Maintenant, il faut que je la quitte, elle et tout le monde... et toutes choses... Il faut que je m’en aille toute seule... Soyez bonnes... Aimez votre Sauveur... aimez-le.”
Anna désirait mourir sœur de Charité. On abrégea en sa faveur le délai fixé, et, la veille de sa mort, elle prononça ses vœux. Quelques heures avant d’expirer, elle fit appeler ses deux petites sœurs et leur demand: de chanter ces paroles d’un cantique qu’elle aimait:
Quand toutes les puissances de l'enfer m'environneraient, Je ne craindrais aucun mal,
Tant que j'aurai mon Jésus pour ami,
Je ne craindrai aucun danger.
Mais les pauvres enfants, suffoquées d'émotion, essayèrent en vain de se rendre à son désir.
Jour et nuit, la mère Seton avait été auprès de sa fille; mais, quand l’agonie commença, elle souffrit que les religieuses prissent sa place. On l’entraîna à la chapelle, et jusqu'à ce que tout fut fini, elle demeura prosternée aux pieds de Jésus-Christ, seul consolateur de la douleur humaine.
Quelques jours après, la mère Seton écrivait à Mme Sadler:
“ Le départ de mon ange a laissé dans mon âme une impression si nouvelle pour moi et si profonde que, si je n’é-
tais pas obligée de vivre en ces chers petits qui me restent, je mourrais en elle, sans le vouloir. Certainement, sans le vouloir; car jamais, par un acte libre de ma volonté, je ne consentirais à regretter l’accomplissement de la volonté de Dieu.”
La santé d’Elisabeth était ruinée, et, à meusre que le temps s’écoulait, elle semblait plus affaiblie.
Au mois de mai, elle écrivait à Mme Sadler:
“ Le souvenir de ma pauvre chérie s'empare maintenant de moi à chaque moment. Sa modestie, sa grâce incomparable en tout ce qu’elle faisait ou disait; son air quand elle relevait tout à coup ses yeux baissés et qu’elle faisait rayonner véritablement toute son âme jusqu’au fond de mon âme— et c'était là souvent sa seule manière d’exprimer ce qu'elle pensait et ce qu'elle désirait — je suis si heureuse maintenant de n’avoir jamais eu à contrarier un seul de ses désirs! Ses sentiments si purs, ses façons de juger si sages, si raisonnables; la netteté, l’ordre qu’elle
avait dans tous les petits objets qui lui appartenaient; son ingénieuse adresse à réunir l'élégance et l’économie dans sa mise si nette et si simple; toutes ces choses, qui faisaient le bonheur de sa pauvre mère, sont maintenant la source intarissable de ses regrets et de son admiration: il me semble que jamais je ne verrai rien qui se puisse comparer à elle... Si vous l’aviez vue au moment où j'étais à genoux, cherchant à réchauffer ses pieds glacés — ils ont été glacés près de deux jours avant. — Elle vit que je pleurais, et ne pouvant me cacher qu’elle pleurait aussi, tout en me souriant en même temps, elle me fit encore la question qu’elle m'avait si souvent adressée: “ Se pourrait-il que vous pleuriez sur moi?... Ne devriez-vous pas vous réjouir?... Ce ne sera que pour un moment; et après, nous serons réunies pour l'éternité... l’éternité!... l’heureuse éternité avec ma mère! quelle pensée! ”... Oh! le dernier regard de ses yeux! comme si elle avait vu par delà les nuages... et ces chères mains qu’elle avait jointes et qu’elle a toujours gardées ainsi!! La chère sœur qui l’a habillée dans sa robe blanche a voulu couper ses manches pour la laisser, pour ne pas la déranger, dans cette position. Il ne faut pas que la pauvre mère eri dise davantage. Priez seulement pour que la force lui soit donnée.
“Vous me croiriez, si vous m’entendiez disant de toute mon âme: Que votre volonté soit faite!... L’éternité, c'était le ‘1ot de prédilection d'Anna. Je le trouve écrit sur tout ce qui lui appartenait, sur ses livres, sur ses cahiers, sa musique; sur les murs de sa petite chambre, partout ce mot là.” (1)
L'éternité! c'était aussi le mot d’Elisabeth; mais elle n'avait plus le ressort de ses jeunes années. Puis, quand
(1) Lettre à Mme Sadler,
tout souffre en nous, le besoin d'isolement, d’immobilité se fait fortement sentir, et inexprimablement soumise à la volonté divine, ia pauvre mère aurait pourtant voulu sarrêter à la résignation passive.
Elle éprouvait un besoin morbide de se plonger dans sa douleur.
Les relations ordinaires lui étaient devenues un supplice. Et comme son devoir de supérieure l’obligeait à l’action continuelle, ce fut l’occasion d'une lutte incessante, héroïque.
“Je préfèrerais cent fois prendre le breuvage le plus amer, la médecine la plus rebutante, et, en somme, me soumettre à toute espèce de peines corporelles, plutôt que de dire seulement une parole à une créature vivante, écrivaitelle à son directeur, M. Bruté de Rémur.
Elle se reprochait ce qu’elle appelait son indigne abattement. ()
Dans le cœur profondément aimant d’Elisabeth la douleur de la séparation resta horrible, toute vive. “Ce qui ne se comprend pas, écrivait-elle à une amie, c’est que l'amour d’une mère puisse aller sroissant comme fait le mien depuis qu’elle n’est plus.”
Mais, se rappelant qu’elle avait tout offert à Jésus-Christ pour obtenir le don de son amour, elle renouvelait sa généreuse offrande et le conjurait de couper, tailler, retrancher, quelque angoisse qu’elle dût souffrir.
“ Laissez saigner ce cœur, disait-elle, laissez-le souffrir, tout souffrir, pourvu seulement, à mon Seigneur bien-aimé, que vous le formiez pour vous.”
O nobles! ô courageuses prières des saints! et que l’hé-
(1) M. de Rémur en jugeait autrement : ‘* Il me semble, disait-il, que, dans aucune âme humaine, on n'a jamais trouvé plus d’élévation, de pureté, d'amour pour Dieu, peus le ciel et pour les choses surnaturelies. ” Mgr Carroil, qui visita en ce temps-là la communauté de la mère Seton, admira les visibles effets de la direction qu'elle donnait à ses religieuses. L'œuvre ne grandit pas sans rencontrer de redoutables épreuves, mais aucune ne lui vint de l'intérieur.
roïque femme devait encore souffrir pour mériter ce bonheur divin que l’amour fit vraiment son œuvre dans son cœur!
À la tristesse du cœur, pareille, dit l’Ecriture, à une plaie universelle, vinrent s'ajouter de rudes tentations, et toute amertume des peines intérieures. Elle écrivait à son directeur, M. Bruté de Rémur:
“Oh! si vous saviez seulement la moitié de mes répugnances à faire une instruction ou un catéchisme, — les délices de mon cœur autrefois, — il me semble que vous prendriez en mépris cette lâche et ingrate pécheresse. Le cher Maître cependant me dit: “ Tu doit faire ceci, et tu le feras, uniquement à cause que tu sais que je le veux. Confie-moi ton faible cœur, et ta pauvre tête toute malade, c’est moi qui agirai pour toi.”
“ Quelquefois, —- le démon a des contrariétés si cruelles! — Îà où l’on s’imagine avoir quelque succès bien évident, il se montre tout à coup et il dit: “ Regarde comme les voilà touchées, comme elles t’écontent toutes silencieuses et attentives: quel respect, quel regard d'amour! ” Et il s'efforce de me distraire de toutes les manières. La pauvre, pauvre âme ne lui accorde pas même un coup d'œil; elle va droit dans le chemin qui conduit à son cher Seigneur; mais je cœur est si accablé, si appesanti par ce vil mélange!
“ Ou bien, c’est au réfectoire; mes larmes m’échappent malgré moi; la faiblesse, celle d’un enfant qui viendrait de naître, s'empare de toute ma personne. Mais le cher Maître est là qui me dit encore: “ Penses-y donc, si tu étais là bien tranquille, pouvant manger toute seule ton petit morceau, et de la qualité que tu le voudrais, n’éprouvant d’ailleurs ni peine ni répugnance à te nourrir, où serait la part que j’aurais, moi, à un pareil repas? C’est ici qu'est ta place, pour maintenir le bon ordre; pour diriger celle qui fait la lecture; pour donner l’exemple; et pour manger joyeusement
le peu que tu prends, en esprit d'amour, et comme si tu étais devant mon propre tabernacle. Je ferais le reste; toi, fais-moi l'abandon de tout, l'abandon de tout.” Oui, cher Seigneur, tout est abandonné! Mais vous, mon père, priez, priez continuellement pour la pauvre misérable.
“ Il est vrai, mon être, mon existence sont une réalité, puisque je médite et que je parle, et que je conduis la communauté; et tout cela avec régularité, résignation, simplicité de cœur. Cependant ce n’est pas moi, c’est une espèce de machine... Hier, cependant, j'avais retrouvé le sentiment. Ce ne fut que pour voir l’enfer entr'ouvert sous mes pas, et pour comprendre combien les jugements éternels sont terribles... Je ne suis qu'un atôme, et vous êtes mon Dieu! ma misère est mon seul titre à votre miséricorde. Si nous nous perdons, la patience qui nous avait attendus en sera-t-elle moins adorable? Mon âme se plonge dans l’abime de ce mystère; et demeure, en ces profondeurs, tout obscurité. Mais, au dehors, elle joue avec les enfants, elle se récrée avec les Sœurs, condescend à toutes 1e8 minuties, se montre attentive à tous les besoins, et agit avec la liberté de ce philosophe qui souffrait en silence, laissant torturer la machine, pour que rien ne fût dérangé, disait-il, dans la beauté de l'ordre général. Hélas! hélas! et en tout ceci pas une seule étincelle de l’action surnaturelle...
“ Elles sont toutes là autour de moi, si aimantes, si attentives au moindre regard de la mère, si vivement impressionnées par son sourire où par l'ombre qui passe sur Son front. Je frissonnerais du danger que ma situation intérieure pourrait avoir pour elles, s’il n’était pas aussi clair que le jour que c’est là un des moyens que Dieu prend pour faire avancer son œuvre, Ah! cette œuvre, elle est bien la sienne! j'étais tellement peu faite pour F contribuer... Triste et indolente nature, ennemie de tout effort, qui vou-
drait n'être qu'un animal, et mourir comme lui, sans penser à rien! O mon Dieu, tout ce que je puis faire, c'est de me prosterner, et de m'abandonner à vous. Que c'est bon à vou permettre que je puisse le faire,
“Ce n'est pas l'âme qui est coupable en tout ceci: l'esprit du mal, il est vrai, est très actif; mais le bon esprit se tient dans l'angoisse au pied de la croix, élevant ses regards par delà toute cette désolation, adorant, se soumettant, abandonnant tout à Dieu, ne voyant que lui, s'anéantissant devant lui, oubliant toutes les créatures, disant men aux Alleluias qui retentissent au ciel; se sentant prêt à tout moment à se précipiter jusque dans les enfers plutôt que d’ajouter une seule offense à cette montagne de péchés que l’âme coupable a déjà entassée sur les épaules du Sauveur.”
A la désolation intérieure s'ajoutèrent des tentations violentes. L'obéissance qu'elle avait vouée avec tant de consolation lui devient odieuse, insupportable; et un amer sentiment de révolte contre la Providence remplit malgré elle son cœur.
La mère Seton a raconté que n’en pouvant plus de cette lutte contre elle-même, elle sortit un jour, de grand matin. Un petit chien qui ’accompagnait souvent, mais que’lle ne voulait point cette fois, s'étant obstiné à la suivre, Elisabeth prit un bâton et l’en menaça. Mais le chien se coucha sous le bâton et en lécha le bout. Le bâton ne remuant plus, écrit Elisabeth, il s’approcha en rampant jusqu’à ce qu’il eût atteint les piecs de sa maitresse , et se mit à les lécher avec des transports de joie et de tendresse. Je fu si touchée que je jetai le bâton, et pris dans mes bras la fidèle petite créature que je couvris de larmes les plus douces que j’eusse répandues depuis longtemps: “ Oui, mon Seigneur bien-aimé, oui, mon maître adoré, disais-je, moi aussi je baiserai le bâton levé pour me frapper; moi aussi je m’enlacerai autour ds pieds qui sont prêts à me fouler.” Puis,
ELISABETIH SETON 111
ouvrant mon livre de prières, les premières lignes qui tombèrent sous mes yeux furent les résolutions d'une âme déterminée à un total abandon: “ J'obéirai à la volonté de ceux pour qui je me sens le plus d’éloignerment; et, pour l'amour de Dieu, je me mettrai sous les pieds de tout le monde.”
La mère Seton avait sur elle-même un tel empire, qu'à l'extérieur rien ne trahissait les souffrances de son âme, Pour tous ceux qui l’approchaient, elle fut toujours un modèle d’amabilité et de douceur.
Après le temps fixé pour l'essai des règles, dix-huit reli-
gieuses firent profession. Le noviciat fut constitué régulièrement; et, peu apres, les Sœurs de Charité furent ap- L ?
pelées à Philadelphie pour y prendre la direction d’un orphelinat. L'œuvre de la mère Seton était fondée: elle allait se répandre, mais la fondatrice avait encore à traverser bien des douleurs.
Pendant la guerre que les Etats-Unis déclarèrent à l’Angleterre, les religieuses eurent encore à lutter contre la plus âpre pauvreté. Mais la mère Seton et ses compagnes ne s’effrayaient d’aucun labeur, d'aucune privation. La pauvreté fut accueillie à Emmettsburg comme la bien-aimée de Notre-Seigneur.
Dans les années qui précédèrent la chute de Napoléon, les communications entre l'Amérique et l’Europe étaient rares et incertaines. Depuis longtemps Elisabeth n’avait eu aucune nc 1velle des Filicchi; et cette privation, si amère pour elle, se mêlait à bien des inquiétudes et des souffrances de cœur. Une chute sur la glace avait rendu infirme Rébecca, sa dernière enfant. Elle était entre les mains des médecins qui, dans l’espoir de la guérir, lui faisaient subir des traitements riroureux.
Catherine, encore si jeune, gagnait son pain en enseignant chez les Sœurs. William et Richard étaient élèves au collège du Mont Sainte-Marie, éloigné seulement d’un mille de la maison Saint-Joseph. Pour l’extérieur, les manières et les dispositions, elle les déclarait tout ce que peut souhaiter le paurre cœur d'une mère, Mais ni l’un ni l’autre ne manifestaient de vocation pour le sacerdoce, et la pensée des dangers qui menaçaient leur foi dans le monde lui était devenue un tourment. “ Ne soyez point en peine de moi, si Ce n'est quand vous penserez à mes pauvres garçons, écrivaitelle, à tout hasard, à Antonio Filicehi. Ils sont maintenant pieux et d'une rare innocence, mais que cela est vite perdu!” Le goût de William pour la, marine ajoutait encore à ses craintes. Son angoisse était si grande qu'à la chute de Napoléon, quand la paix fut rendue à l’Europe, elle se décida à envoyer son fils aux F'ilicehi, encore qu’elle n’en eût pas eu de nouvelles depuis deux ans. Heureusement, les bouleversements de l’époque n’avaient pas nui aux deux banquiers, et ces amis — comme il est si rare et si doux d’en avoir — furent ravis de la confiance qu’Elisabeth leur témoignait. Ils firent à son fils un accueil parfait, et Filippo Filiechi, alors très malade, se ranima pour l’attirer dans ses bras. (1)
William s'empressa d'écrire à sa mère avec quelle cordialité on l'avait reçu. Elle en fut pénétrée de joie et de reconnaissance:
“C’est continuellement que je pense à tout ce que votre incomparable amitié a fait pour la génération entière des Seton. Mais il n'en est pas moins vrai que le souvenir que j'en ai est ce qui peut le plus augmenter ma crainte d’être indiscrète, et me faire le plus sentir avec quelle délicatesse
(1) Filippo Filicchi mourut l'année suivante ; et, à Livourne, sa mort fut estimée une calamité publique.
je devais agir au moment où je vous imposais une nouvelle charge. |
“Et pourtant, maintenant, cette crainte s’efface; puisque vous avez non seulement reçu mon William, mais reçu de telle façon, qu’il me dit que tout ce qui est possible pour le rendre heureux, vous le faites. Je ne puis pas cacher à Notre-Seigneur, mais il faut que je cache à tous les yeux, les larmes sans fin qui se mêlent aux actions de grâces intarissables qui débordent de mon cœur, quand je pense qu’il est à l'abri pour sa foi, sous votre protection... Que je l’aime tant, c'est ce dont je ne saurais rendre compte. Mais ce dont vous êtes cause, mon Antonio, c'est de toute cette faiblesse, Ayez compassion d'une mère qui est attachée à ses enfants par des motifs aussi particuliers que les motifs qui m'attachent aux miens. Je cherche à épurer tout 2 que je sens pour eux autant que je le puis. Notre-Seigneur sait bien que c’est uniquement leur âme que j'ai en vue...
“Quand William me parle de votre bonté paternelle ct des soins que prend de lui votre chère Æmabilia, comme si elle était une vraie mère, je sens qu’il n’y a que Dieu pour savoir la mesure de ma joie et de ma gratitude... O bon ange de votre mauvaise petite sœur, vous êtes maintenant le gardien de ce qui m'est plus cher mille fois que moimême! Si vous saviez quel bon et sage et respectueux enfant William a toujours été pour moi, vous ne me gronderiez pas de parler ainsi. A présent que tous deux, votre frère et vous, êtes devenus ses protecteurs, et que lui comprend si bien quelle bénédiction c’est pour lui de se trouver sous vos ailes, je puis, comme un pauvre vieux soldat usé, m'en aller en paix prendre mon repos à côté de mon Annina; tout à fait confiante que les autres seront protégés et soutenus dans leur religion, ce qui est tout ce qui m’importe, pour eux comme pour moi.” (1)
(1) Lettres à Antonio Filicchi.
L'heure du repos n’était pas venue pour elle. La douleur n'avait pas fini son œuvre dans son cœur.
La maladie de Rébecca, qui durait depuis quatre ans, devint atrocement douloureuse et se prolongea lougtemps. La pauvre petite n'avait de soulagement qu’en sa mère; et pendant les neuf dernières semaines de sa vie, Elisabeth la tint nuit et jour entre ses bras.
La patience de l'enfant était prodigieuse:
“Il me semble parfois que je ne puis plus y tenir, disaitelle, à sa mère, mais un regard,sur mon crucifix change tout. Oh! mère, que n’a-t-il pas souffert, lui, quand ses 08 étaient tout brisés... Il ne me laisserait pas souffrir un seul moment, ce bon Sauveur, si ce n’était pour mon bien. Non, je ne puis croire que Notre-Seigneur aurait voulu
m'envoyer tant de souffrances, si ce n'avait été pour me faire faire pénitence et pour me sauver... Oh! mère, répétait-elle, dans l’excès de ses tourments, priez... priez pour ma foi. Pourtant, je ne me souviens que d’avoir eu deux fois la pensée que mes souffrances étaient trop dures.”
Les larmes de sa sœur Catherine lui faisaient mal: “Je ne m’arrête pas à la pensée que vous me laisserez dans ie tombeau, disait-elle, que moi partie, vous reviendrez à la maison, toutes, sans moi. Je regarde là-haut.”
Et, elle ajoutait, en faisant à sa mère mille caresses:
“Oh! comme je vais prier Notre-Seigneur, pour qu’ii me laisse souvent venir auprès de vous, quand vous serez là, sans votre petite Becc. Comme je vais.lui demander de me laisser venir et vous consoler.”
Avant de recevoir l’'Extrême-Onction, elle demanda à son confesseur si c’était mal d'espérer aller droit au ciel en mourant. — Non, mon enfant bien-aimée, répondit le prêtre,
pourvu que votre espérance ne s'appuie pas sur vos mérites, mais sur la miséricorde de Dieu et les mérites de Jésus-Christ. — Ah, répondit-elle, quels mérites une pauvre enfant comme moi peut-elle avoir!
Mais, à la dernière heure, l’angoisse la saisit: “Mon amour a été si faible, si imparfait, disait-elle. Ma mère, j'ai été si peu fdèle, j’ai si mal prouvé mon amour.”
Elle baisait sans cesse le petit crucifix qu’elle portait à son cou: “ Me : âme délaissée se suspend à toi, lui disaitelle.” Puis, transportée de joie elle se mit à chanter un hymne qu’elle aimait: “ Allons, levons les yeux, je verrai le chemin de la vie.” Elle languit encore quelques heures dans des souffrances indescriptibles, et ses cruelles douleurs augmentèrent jusqu’à la fin.
Quand la sainte enfant eut rendu le dernier soupir, Elisabeth lui ferma les yeux; aidée de l’une des Sœurs, elle la porta sur le lit où la pauvre petite n’avait pu reposer, même pour y mourir. Penchée sur son visage inanimé, elle resta longtemps à la regarder, à la caresser, à l’embrasser, répétant avec une infinie tendresse:
“Ma Rébecca, ma Rébecca, ma chère petite enfant!... Puis levant les yeux au ciel, elle s’écria dans une sorte de transport: Mon Dieu, mon enfant bien-aimée est avec vous. Elle ne peut plus vous offenser, et je vous bénis et je vous bénirai. ”
Mais ce ne fut que vingt jours plus tard qu’elle trouva la force d'écrire à son fils William:
21 novembre 1816.
“ Mon William, cher enfant de mon âme, oh! que ne donnerais-je pas pour me trouver auprès de vous quand vous apprendrez la douloureuse nouvelle à laquelle vous ont préparé toutes mes dernières lettres! Il est des moments, mon
fils, où notre soumission envers Dieu doit triompher des
sentiments les plus tendres, les plus profonds de la nature. C’est là ce qui vous est demandé maintenant, mon bien-aimé; car, s’il avait été donné de voir notre Rébecea monter au ciel sous la forme d’un ange, vous ne pourriez être plus certain qu’elle est avec Dieu que vous n’en serez certain par la foi, lorsque vous aurez appris de quelle sainte mort nous avons été les témoins.
“C’eût été de notre part un souhait égoïste, oui égoïste, de désirer prolonger ses souffrances et ajourner son assuré bonheur pour nous conserver plus longtemps la douce possession de cette chère créature. Et pourtant, j'ai perdu n elle la bien-aimée petite amie de mon cœur, qui lisait en lui toute peine et toute joie, comme en un livre ouvert. J’ai perdu l’enfant la plus chérie de mon âme, à cause de ses souffrances et de sa patience incomparable. Toutefois, en ce moment, je regarde en haut avec joie, souffrant seulement pour vous qui êtes si loin... Elle a dit souvent que si
Dieu permettait qu’elle se fit voir à vous, elle ny manquerait pas; mais ce dont elle se tenait pour bien assurée, c’est que Notre-Seigneur ne refuserait pas à son âme la douceur de vous voir. Pour nous, vraiment, après les grâces célestes dont son Seigneur l’a favorisée en ce monde, nous pouvons bien croire qu’il ne lui refuse plrs rien à cette heure.
“11 ne m'est pas possible de vous donner une idée de la perfection de Rébecca: la beauté de son âme, et même aussi sa terrestre beauté ont été croissant chaque jour, jusque dans les bras de la mort. Votre dernière lettre nous arriva la veille du jour où nous l'avons perdue. Elle était entrée déjà dans sa longue agonie. Je pus encore lui apporter vos tendres paroles: elle leva les yeux sur le crucifix, vous bénissant avec une expression de tendresse répandue sur tout son visage, et en même temps une expression très vive de cette douleur qu’elle a toujours ressentie de votre absence, Ne pas vous voir, c’est le seul regret qu’elle ait
jamais exprimé en quittant ce monde:— “ Dites-lui seulement qu’il vienne vers moi,” murmura-t-elle, quand déjà elle n’aveit plus assez de force pour supporter d'entendre parler de vous pendant plus d’un instant.
“C’est dans les bras de sa mère, c’est sur ce cœur qui l'aimait tant, qu’elle a rendu le dernier soupir. Neuf semaines, nuit et jour, je l’ai tenue entre mes bras; bien souvent, prenant ma nourriture avec une main, derrière son oreiller, tandis qu'elle reposait sur mes genoux. Dans ses souffrances, elle ne trouvait ni trève, ni soulagement qu’en sa mère bien-aimée, en sa pauvre mère. J'étais si heureuse de souffrir avec elle! Je n'ai pas eu un seul moment conscience de fatigue ni de mal. Soyez sans crainte pour votre mère, mon bien-aimé William.”
“Son âme se soutint sur ces hauteurs sereines. Une force divine la transportait hors de ce monde, Au milieu des misères, des difficultés et des douleurs de la vie, elle avait commencé la vie du ciel:
“ Ma petite chambre a une fenêtre vers le bois où mes bien-aimées sont endormies. Je regarde de ce côté vingt fois par jour, et mon cœur se maintient en haut. C’est par là que je commence le matin, c'est par là que je finis le soir. Puis, je me dis: Plus de douleur maintenant! en haut! en haut! belles et joyeuses âmes!” (1)
C’est au mois de juin 1817 que la législature du Maryland accorda l'existence légale à la Congrégation des Sœurs de la Charité. C'est aussi en 1817 que] 3 catholiques de New- York, touchés du bien opéré par les Sœurs à Philadelphie, voulurent avoir un orphelinat. Cette ville où Elisabeth
{t) Lettre à Mme Scotr,
avait été odieusement persécutée, elle allait y rentrer comme mère des pauvres, des abandonnés; et, peu après l'état de New-York confia aux religieuses huit cents enfauts.
En construisant la maison d’'Emmettsburg, M. Cooper et Mme Seton n’avaient songé qu'aux pauvres; mais de riches catholiques avaient demandé aux Sœurs d’instruire leurs filles, et les supérieures avaient jugé qu'aux Etats-Unis on ne pouvait mieux servir les intérêts de la religion et de la société qu’en accordant à la classe influente le bienfait de l'éducation religieuse. Dès les premières années il y avait donc eu une académie à Emmettsburg.
A cette époque on y comptait soixante-dix élèves, “ chères âmes que nous aimons, disait la mère Seton, et que nous préparons en silence à s’en aller dans le monde faire l'effet du bon levain.”
Son ascendant sur ces jeunes filles était extraordinaire, et les trois enfants qui lui restaient avaient pour elle un véritable culte. Cependant, malgré le desir de complaire à sa mère, William ne put triompher de son goût pour la marine. Il quitta Livourne en 1817,
“William, écrivait Antonio Filicchi, vous reviendra avec cette lettre, en bonne santé s’il plaît à Dieu; respectueux et tendre fils, et avec un cœur que rien n’a flétri, et toujours, je l’espère, ferme chrétien catholique. Je m’en remets à ce qu’il vous dira pour tout ce que vous désireriez ailleurs savoir. L'emploi de William auprès de moi pourrait être rempli par son jeune frère Richard, si vous pensez qu’il y soit propre et si la situation que je lui offre vous convient ainsi qu’à lui. Pour ma part, je me contenterai d’une bonne volonté et d’une bonne écriture; et je suis tout prêt à agir pour lni comme j'ai fait pour William. Laissezle tenter l'épreuve. Et par-dessus tout, ma sainte sœur, croyez-moi cordialement, dans toute l’étendue que ce mot
peut avoir, votre ami le plus affectionné et le plus fraternel.”
Revoir son fils, l’'embrasser, l’admirer dans la force élégante de sa jeunesse fut pour Elisabeth un bonheur que les mots n’expriment pas.
Elle accepta avec joie et reconnaissance la généreuse proposition d’Antonio Filicehi, et, peu après le départ de Richard pour Livourne, William entra dans la marine des Etats-Unis avec le rang de midshipman. De sa frégate l’Indépendance, il écrivait à sa mère:
“Si je n’écoutais que mon cœur, aucune joie sur terre ne pourrait m’éloigner de vous... Il y a un courant dans nos destinées. S’il n’en était pas ainsi, je ne concevrais pas ce qui a pu n’arracher d’auprès de vous. Je me plais toute-
fois à regarder en avant, vers le temps où, #’il plaît à Dieu de me conserver, je vous tiendrai de nouveau dans mes bras.”
“II y a tant de choses que votre mère devrait vous dire, répondait Elisabeth encore toute brisée de la séparation, mais elle est hors d’état de rien dire. Regardez en haut, fils bien-aimé de mon âme, levez les yeux vers ces cieux si purs, vous y lirez ce que votre mère voudrait vous dire, et veus y lirez aussi ce que vous diraient les âmes de nos bienaimées que nous avons vues partir... Ne me refusez pas de vous retrouver là où nous ne nous séparerons jamais.”
“La vie est une mort, en vérité, dans une séparation si dure, écrivait-elle plus tard. Ce qu’on appelle la force d'âme, je crois que j’en sais quelque chose en toute rencontre; mais celle-ci ébranle mon âme elle-même. Et vous savez bien pourquoi, mon bien-aimé; ce n’est pas tant à cause de cette séparation momentanée si dure qu'elle soit, mais!... Dire de quelle façon je vous tiens enveloppé dans
le plus profond de mon cœur, cela est impossible, ni même de vous en donner une idée... O mon enfant, mon cher enfant! aimez-moi! aimez-moi! Vous savez de quelle manière et avec quelle preuve.”
A la fin de l’année 1818, une fluxion de poitrine mit la vie de la mère Seton en danger. De cette maladie, il lui resta une extrême faiblesse, mais elle n’en fut pas moins, à l’unanimité des voix, maintenue dans sa charge de supérieure.
L'œuvre de la mère Seton était accomplie. Ouvrant les bras à toutes les misères, les Sœurs de la Charité allaient se répandre à travers les Etats-Unis.
Auprès des trois enfants que Dieu lui avait laissés, Eli-
sabeth jugeait aussi sa tâche finie. Elle disait que la Providence l'avait bénie bien au-delà de ce qu’elle aurait pu espérer. Elle aurait voulu se consumer en actions de grâces, et constatait avec bonheur que l'heure du départ approchait Un jour qu’elle se sentait mieux, elle voulut gravir encore une fois la montagne. Elle y resta longtemps et écr ‘it ensuite:
“Seule, cette après-midi, assise sur un rocher, en présence d’une des plus belles scènes de la nature, j’adorais Dieu, je lui rendais gloire de sa magnificence et de sa bonté. Mes yeux appesantis ne pouvaient, il est vrai, se plaire qu’à demi à ce qu’ils voyaient; mais l’âme s’écriait: “O Dieu, à Dieu, donnez-vous vous-même: qu'est-ce que tout le reste?” Une voix d'amour, une voix silencieuse me répondit: “Je suis À toi.” — Ah, tendre Seigneur, faites-moi demeurer telle que je suis maintenant, pour le temps que vous me laisserez à vivre, car c’est là le vrai contentement: ne rien espérer, ne rien désirer, ne rien attendre, ne rien craindre!
La mort, l'éternité... Oh! combien paraissent petits tous les objets que poursuivent ces êtres affairés, empressés, aveuglés et déçus.” ;
Sa maladie était une langueur, un épuisement de toutes les forces. De grandes souffrances s'ajoutèrent à la faiblesse, Au mois d'août 1820, elle était si mal qu’on appréhendaït la fin d’un moment à l’autre. Mais, au commencement d'octobre, elle se ranima, et put, chaque jour, se lever et. passer quelques heures près de son feu. De sa chambre, elle suivait tout ce qu’elle pouvait des exercices de la communauté, et continua ainsi jusqu'à la fin.
Elle aimait la visite des élèves, surtout la visite des élèves de l’école des pauvres. Souvent elle se faisait amener les plus jeunes de ces enfants et les retenait à jouer près d’elle.
La pensée de la vie future ne la quittait pas.
“ L’éternité. écrivait-elle à l’une de ses amies, oh! comme elle me paraît proche maintenant. Pensez-y, ma bien chère; pensez-y, vous aussi, quand vous êtes oppressée par l’ennui. Oh! qu'il durera longtemps ce beau jour sans nuit. Puissions-nous le passer à louer, à bénir, à adorer à jamais...
“Je ne vois plus rien que Pazur du ciel et nos autels; tout le reste ne mérite pas qu’on y fasse attention. Nous parlons tout le long du jov: de ma mort, de la manière dont il se pourra qu’elle arrive, comme on parlerait de toute autre affaire de la maison. Qu’est-ce, en effet, autre chose? Que sommes-nous venus faire en ce monde? Pourquoi nous y sommes-nous attardés si longtemps, si ce n’est pour cette dernière, grande et éternelle fin? Elle me paraît si simple quand je regarde le crucifix. Un cercueil, quelques mottes de terre, une tombe! Quelle vie, en vérité!... Si je me voyais parvenue à la dernière étape sur ce chemin de souffrances, si j'entendais l’écroulement des murs de ma prison, je ne
sais vraiment pas comment je pourrais supporter ma joie. Mais, dira-t-on, vous n’avez donc pas peur de mourir? 1l est vrai, une pécheresse comme moi devrait avoir peur; mais je serais plutôt portée à craindre de vivre, car je sais bien que chacun de mes examens du soir me force d’ajouter au poids de ma dette. Je ne crains pas la mort moitié tant que ma chétive et détestable personne.”
Elle souffrait beaucoup: mais, sans les gémissements que la douleur lui arrachait pendant le sommeil, on n’aurait pu se douter de ce qu’elle endurait. Elle conserva jusqu’à la fin cette aménité, cette grâce qui rendait son commerce si agréable.
“Je suis faible, il est vrai, disait-elle; mais chaque jour se passe si calme et si heureux! Si c’est là le chemin qui mène à la mort, rien de si paisible et de si doux. Mais, dussé-je en revenir, que c’est une chose délicieuse de reposer entre les bras de Notre$eigneur! Je n’ai jamais si bien senti la présence de ce Sauveur bien-aimé, que depuis que je suis malade. C’est comme si je le voyais, lui, le bon Jésus, lui et sa sainte Mère, ici, continuellement assis à mes côtés, sous une forme visible, pour me consoler, me récréer, m’encourager. Cela vous surprend, disait-elle, à celles qui l’écoutaient, vous allez rire de mes imaginations. Celui qui est notre tout a bien des manières de consoler ses petits atômes.”
Elle parlait souvent du bonheur de mourir catholique; et comme Antonio Filicchi avait été le premier instrument dont la Providence : ‘‘tait servie pour l’attirer à l'Eglise romaine, ne sachant comment prouver sa reconnaissance, elle lui avait écrit qu’elle s’ofrait à Dieu pour souffrir à sa place tout châtiment qu’il aurait pu encourir pour quelque péché que ce fût en sa vie. (1)
i) Luis Filicchi mourut à Livourne en 1847.
Les regrets et les pleurs de celles qui voulaient la retenir ne l’impressionnaient point. “Sa volonté, sa divine volonté.” répondait-elle suavement.
C’est avec une foi magnanime qu’elle abandonna à Dieu le soin de sa Communautf et de ses enfants.
Elle communiait plusieurs fois la semaine, et toujours avec une ardeur nouvelle. Dans la nuit du ler janvier, la Sœur qui la veillait, la pressa, après minuit, de prendre une potion prescrite,
“Ne pensez pas à cela, dit-elle: une communion encore, et puis, notre éternité!” Et, elle resta à jeun jusqu’au matin,
Le 2 janvier, entourée de toutes ses filles, elle reçut l’Extrême-Onction.
Le supérieur, M. Dubois () dit en son nom à la communauté:
“La mère étant trop faible pour parler, me charge de Vous recommander l’union entre vous et la fidélité à vos règles. Elle vous prie humblement de Jui pardonner les peines qu’elle a PU vous causer et les mauvais exemples qu’elle a pu vous donner.
Alors la mourante éleva 8a voix défaillante:
“Je vous remercie, mes sœurs, d’avoir bien voulu m’assister à ce moment de l'épreuve. Soyez enfants de l'Eglise, Soyez enfants de l'Eglise.”
Pendant qu’on l’administrait, elle tint constamment les Jeux levés au ciel, avec une expression qui ne se peut rendre.
Elle resta dans un recueillement profond, et, se sentant aux prises avec la mort, elle-même suggéra sa prière de prédilection:
“Que la très sainte, très puissante, très aimable volonté de Dieu soit accomplie à jamais.”
(1) Plus tard évêque de New-York.
Elle se sépara sans peine de sa chère communauté; les sanglots déchirants de sa fille Catherine (!) ne troublèrent
point sa paix. Elle la vit, sans s’émouvoir, s’évanouir de douleur. La mort ne lui fut point amère; cette âme sainte se détacha sans effort.
M. Bruté de Rémur, son confesseur, (2?) qu’on avait envoyé chercher, arriva comme elle venait d’expirer.
“ Quel air cette chère morte conservait! Quels sentiments s’éveillaient à sa vue dans l’âme de celui qui depuis dixhuit ans avait su tous les secrets de cette vie, continuelle aspiration vers le ciel et vers Dieu? Quels souvenirs remontaient au cœur du confident de tant de douleurs qu’elle avait éprouvées? Quels regards vers le passé pour l’y voir, envoyant devant elle, avec tant de foi, tant d’amour, ses deux filles et ses deux sœurs, près desquelles, lui, l’ami, le
prêtre allait la déposer elle-même le jour d’après. O mère! ô Elisabeth! à foi profonde! ô piété si tendre! Ô recueillement dans l’attente de votre divin Maître, et dans votre abandon à lui d’autant plus parfait à mesure que votre faiblesse était plus grande et que votre fin approchait! ô simplicité! Ô véritable humilité avec tant d’esprit! Ô bonté sur toute bonté...”
La pauvre chambre où Elisabeth a rendu le dernier soupir est devenue pour ses filles un lieu sacré. Malgré les transformations qu’a subies la maison, rien n’y a été changé, et sur le mur, on lit cette inscription:
Ici, à côté de cette porte, près de ce foyer, sur une pauvre et humble couche, mourut notre chère sainte mère Seton, le 4 jan-
(1) Catherine se fit Sœur de la Miséricorde et mourut à New-York en 1892. Peu après la mort de sa mère, Richard entra dans la marine. En 1823, on l'envoya en mission de confiance à Libéria où il mourut à l’âge de vingt-six ans. William épousa Mlle Emily Prince, et mourut en 1868, laissant sept enfants.
(2) Plus tard évêque de Vincennes.
oier 1821. Elle mourut dans lu paurreté, mais riche de sa foi et de ses bonnes œuvres. Nous qui sommes ses enfants, puissions-
nous marcher sur ses traces, et partager un jour sa félicité,