HIE JACOB
Iprmièrc Cpoqiif.
PKSMII3IIS PAB.TI3»
I lipre was in liini a vital scorn ol ail.
Byron.
II y avait en lui un profond dédain de tout.
Si jamais je puis goilter le repos en in'étondant sur un lit de plume, que je sois anéanti! Si tu peux me séduire à tel point (pie je me plaise à moi-même; si tu peux m'endormir au sein des jouissances, que ee soit pour moi le dernier jour ! Goethe.
L'ombre commence à descendre sur la ville , le soleil ne brille plus sur le dôme doré des Invalides qui plane avec majesté au milieu dos arbres verdovants. Les oi-
G l'I.I/.A in: UHODES.
seaux ^;i/.(niill('iil dans lo leuillago , o.l le caliiic (le <(' qiiai iKM' solitaire porte dans làiiK' mille impressions mélancoliques. Un > ieillard de l'armée se traîne en sifflant le lonf( des parterres , et la sentinelle rêve sans distraction , appuyée sur son arme.
Au second étage d'une maison de la rue de Grenelle , dans un cabinet dont la croisée ouverte recevait l'air pur de cette belle soirée , un jeune homme entouré de livres en désordre paraissait plongé dans de pr4:)fondes méditations. La pâleur de son visage , sa chevelure , noife , ondoyante , l'élégant négligé de sa cravate, rappelaient les bizarres créations de Johannol. La pensée avait empreint le stigmate de ses orages sur ce front blanc comme du marbre , et la tristesse de ces yeux , le dédain pénible de ces lèvres, serraient amèrement le cœur et insjiiraient un sehliment de pitié et d'amour.
il apjMiya sa tel*' sur sa main, et fixa un
tlit.i îjfc ftiirtiifis. j
mottie'ht sdri rëgatd siir le /-Ith.fr de Cii)ethe, qu'il étudiîiit alors- piiis, Shahdohilànt loii (-a-coup «;fl lecliiré, il se livt-a liïàl- ^hé lui au délire de son imagination.
^J'ai dotit^ bientôt tout lu, toiit àfipris ! . . . La stlëricë est bien tâirié ! A ^iibï m'a-t-elle servi? Ai-Je J)ù y dêboiitrir line étincelle de bonlieilr? C'ë^t ilne boissoii ittHête totiime l'absinthe. Qitflnd je âoiigé qilë j'ai eu de l'enthousiasme {lotti* éll^! que j'ai cru à la science, et à toutes leà phrases banales des rôtiiîlntlérs et déâ poètes !
Où trouverai-jé illi alîmëîlt pdiir rtidii âme? Je ne suis pas assez sûr qu'il ii'y â pâ§ de vie à venir... saris cela j'atirâis l*ecoili'S au suicide. Si je pôiitais Obtenir Utie crdyance , même celle dû néant!
Vbilk pourtant la hideuse sdtiété tjwi se pavane avec orgueil soiis ïrieè yeux I Mes doctrines Sont les siennes , ou pltitôt elle n'en a plus.
8 \r.U7.\ l>I. RHODES.
Le mol (le };loire l'ait sourire des écoliers de quinze ans. Les hommes qui l'aiment encore sont des niais. Vaut-elle le .sacrilîoe «l'une seule des nombreuses nuits que j'ai passées dans ma jeunesse à feuilleter les livres des philosophes?
Comme cet iml)écile de docteur Faust, il n'} a pas jusqu'à la magie que je n'aie tentée, .le suis allé en Allemagne pour cliercher les traces de l'art cabalistique , dans les villes les plus gothiques <le ces contrées. Après tout, lîacon y croyait presque... Bah! ce penseur en savait-il plus que mon valet de chambre? Je n'en rôpoiulrais pas.
Puis lout-à-coup il eut un rêve; comme dans la fantasmagorie , des ombres jouèr<'nl <levanl sos yeux : c'étaient de riants coteaux, une \ieille église et un vieux j>rétre ; sa mère, .son an'ule, des chants et des prières, tous ces suaves souvenirs de l'enfance !
tUZX DE RHODES. Çj
— Quel procipico oiitro ( (S 'idéoa ot moi ! Pourquoi ces croyances luont-elles fui?
— C'est fini ; le mal est sans remède, sans remède aucun. — Il faudrait arracher mon esprit de mon corps et le refondre. (Plaisante opération ! ) Cette idée est d'une métapliysique au moins hasardée. — Oli!
certes, s'il y a un enfer, je cours de grands risques.
(Il sourit amèrement.) Le docteur Faurel entra.
La santé du comte de Rhodes commençait à donner des inquiétudes ; il était languissant, et saj^àleur devenait chaque jour plus effrayante.
Le bon docteur le visitait avec anxiété, et ce malade le tourmentait, parce qu'il sentait pour lui une amitié sincère. D'ailleurs la singularité des idées de ce jeune homme l'avait rendu célèbre dans les cercles de Paris, et le docteur craignait de
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(''lai<'iil (Mivci Is.
Les maladies <!<■ IVimo font souvent le désespoir d'une seieneo presque toujours si conjecturale ! Ce soir-là, le docleur s'allligeait dti peu d'elficacité de ses remèdes. Il se hasarda à demander au comte s'il n'avait pas éprouvé dès malheurs extraordinaires dans le cours de sa vie.
Le comte de Rhodes avait depuis longtemps besoin de s'épancher, et le docteur espérait peut-être cpie l'émotion clés souvenirs serait plus utile à son malade (|ue les limonades qu'il lui prescrivail depuis un mois.
— J'ai contianceen vous, mon cher docleur, lui dit le comte; et si vous pouvez nie <hinner la soirée, j<> vais vous parler avec toulela franchise imaginable.
Le docteur assura qu'il serait heureu:<
• le ICntendre, et le comte s'exprima ainsi :
— '< Mon enfance liii heureuse ; ma mère
lîUZA i)E liHOtitîk. î I
était bion là meilleure femme fjiii fût Mr là terre, et je ne me la rappellerai jamais Sans alteiuirisseiïient. Je fis mes études H Marseille, bu vivait ma famille. Je passai, Cbinmè tbiis les jeliiiëé gëtis dé niori àgl^ , Sepl iàiis ait moins a exjîliquei' qiiëlcjues atitelirs latins. J'entrai ensuite en rhétorique ; puis je fis ce que l'oii apj:)elait itia philosophie. Enfin j'eus tous les préciëiix avantages de l'enseignement Universitaire. » J'avais environ dix-sept ans qiiaiid je f efdis iiia mère ; cet horrible événement m'apprit là dolileiii* ; je là sentis avec une êiièrgie effroyable. — J'ajiprochai dé la fblië : pendant les trois premiers mois , je me levais sbùvent la iiuît cri poussant des cris aiïrëitx ; j'àpj)elais ma mèi'e, puis je tombais dans une ihsensibiliié db ihoH.
Je n'avais plus de mémoire ; quelquefois je me rhettais à parler de ma mère , cbiiime si je vériàis de la voir et de l'eiitendre. Cet état de délire cessa eilfin , et
la l-.M/.A lu. UIIODKS.
jccoiiiiiiciK ai ;i piciiicr avec calme. J'allais suiiNciii iKisscr la soirée dans le cimetière; la . je nniirrissaisma douleur de souvenirs loin |ial|>ilaMts encore de tendresse et do (haniie; je croyais que rien n'aurait jamais adouci l'amertume de mes regrets. » — Pardonnez-moi si j'entre dans ces détails , mais je désire que vous me connaissiez.
— Vous m'intéressez vivement, dit le due leur.
— « Un an s'écoula; je commençais à m habituer à ma nouvelle situation , et mon })ère se félicitait de me voir reprendre quelque force , car il avait eu de l'inquiétude pour les jours de son fils unique.
»Mon père est un homme assez léger, très entêté des préjugés étroits de la noblesse de province; fier de son titre de marquis. H n'a jamais pu lire les comédi».'s «le .Molière sans horreur . et ce poète est Itaiiiii de sa liibliothèqne.
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» Au reste, il est homme d'IionueiH-; c'est-à-dire qu'il n'a jamais rien volé, et qu'il s'est battu en duel plusieurs fois sans témoigner de crainte.
» Il s'est fait dévot depuis quelques années ; jusqu'à cinquante ans, il était incrédule comme Diderot. Cette mode avait commencé dans sa jeunesse, vers le temps où \)An\iOEdf/je. Je vois encore le superije exemplaire de Voltaire, édition de Genève, qui occupait le premier rayon de sa bibliothèque. J'avais alors des penchants peu austères, et mon père n'était pas homme à s'en inquiéter; mais il avait trouvé dans la famille une jeune personne qui prétendait à cinquante mille livres de rente. — Il assurait mon avenir et évitait les mésalliances , ce qui n'est pas à dédaigner.
»Ma cousine Hortense était jolie; mon père m'en parla comme d'une affaire qui dépendait de moi. Je me mis à faire semblant d'aimer ma cousine ; la pauvre jeune
I 'i 1 Il/A 1)1 i;iioi>i>.
lill»' maimail Je crois, assez iVançheinent. — Mais je lisais à cette époque de§ oiiyrages qui me nersuadaieiil qyc ]çs p^tjts hommes seuls se contentaient fie passion^ légitimes et tranquilles, e|; je finis par sentir une Inextinguible soif d'orages (ît même de malheurs. Quelle pitié !
» Dès lors, ce mariage arrangé me sembla l'ade et presque ridicuje. Qui, moi, né pour être unSajnt-Preux, ijn Werther, un Keué, j'irais me cloîtrer dai^s juon lïiéjiage comme un marchand de café , arrangeant pour l'avenir les dots de mes filles ! Cela me semblait d'un bourgeois à faire rire.
»Un soir j allai trouver pion pève 4ap!? sa c)iambre, et lui 4is, du ton le plus ,'rave , que j'avais découvert qiie je n'aimais pas ma cousine. — Nptre union , ajoutai-jc, me semble iinpossjble. Je vieua^ vous demander la permission d'ajler Imbiter Parjs-
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>)>lon père me regi^rda loug-tciaps !>ans parler ; puis il s'cinporla, me dit que j'ét^js un api, un imbécile , que je ferais des réflexions, et qu'il me défendait de quitter Marseille.
» Je haussai les épaules , regardai mon père du haut de ma grandeur, et sortis.
» Aifssitot arrive dans ma chambre, j'é- (;riyj§ à ma cousine une lettre assez impertinente , où je lui déclarais que je m'étais trompé sur l'amour que je croyais éprouver pour elle.
» La pai|\re Hortense , m'a-t-on 4it, plpur^ bien amèrepienl. — En vérité, mqn c|jer dc|cteur , je n'étais pas digne 4 elle. DeuK ans après, M. de Hosale , jeune homme plein de mérite , la recliercha ej} il).a^'jage. El|e est heureuse, je crois.
«Mon père fut long-temps facile; il ne m'adressait jamais la parole , et le séjour de la maison paternelle m'était insupportabje. Mademoiselle de Rhodes , s^ sœi^|:.
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<|iii li;il»ilriii;iiiiirii;iiii la Bretagne avec lui, le (lé« i<la ii iik' laisser voyager. Une espèce «le |>liilos(tplie, un M. de Valmand , qui est niorl dernièrement à Turin , lui persuada ([ue je dexais parcourir l'Europe ;i\;uil de me rendre à Paris. Cet individu \(Miiiii bien être mon mentor, et nous ucHis promenâmes en Suisse et en Italie, puis nous revînmes en France à travers l'Allemagne.
Al. de Valmand avait été très lié avec Volney, et partageait toutes ses doctrines; — il entreprit mon éducation philosophique. J'avais encore quelques restes des idées religieuses que ma mère avait mises «Ml moi : il les éteignit avec un zèle qui fut couronné du plus grand succès. Nous arrivâmes en lin à Paris ; je fus présenté dans les plus élégants salons du faubourg Saint- Germain , et je dois dire <pie c'est encore lii que se trou\ent en Euroi)e le meilleur ton et la société la plus aimable. — Les pre-
miers mois de cette vie me plurent : bals , réunions plus intimes, intrigues , désordres , tout ce chaos me séduisit près d'un an. Mais je ne suis pas organisé pour jouir long-temps de ces plaisirs ; il y a en moi quelque chose de profond , une malheureuse manie de tout analyser , qui glace mon imagination et mon cœur.
» J'abandonnai tout-à-coup le monde, je me retirai à Meudon, et me plongeai dans l'étude. La philosophie m'occupa presque exclusivement. Je lus Descartes, qui, malgré son respect apparent pour le catholicisme , me parut son ennemi , parce qu'il sapait le système d'autorité. Les sarcasmes de Voltaire étaient très en harmonie avec mes idées ; le rire sardonique qu'il jette sur le monde me soulageait amèrement. — Je me pris bientôt à idolâtrer Jean-Jacques; la magie du style de cet homme m'entraînait.
J'allais passer mes soirées dans les bois , I. 2
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ot là j(! (itivorais les pages do XHéloïse et (le \' Emile.
» Hélas ! cetlo ivresse ne dura guère. Le voile tomjja. Certes , je n'avais plus aucune cruyance; mais lorsque je sentis ce vide ailVeux qui était on moi, je regrettai les rêves pieux de mon enfance ; je cherchai à retrouver la foi ; mais le prisme était brisé sans retour.
» Je lus Diderot , le plus artiste , le plus fougueux des philosophes de cette époque. Ces hommes me parurent d'habiles des-/ tructeurs; leur successeur, Yolney , a mis sur son livre un titre admirable: Les Rutues. Ce mot peint toute la philosophie du wiii^ siècle.
); Mais il y a des esprits qui ne sauraient vivre'au milieu de ces doutes continuels, de ces douloureux tiraillements de la pensée. Il n'y a pas do mots pour peindre mes tortures, lorscjue mon cœur se gonfle
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et que ma tête embrasée lui cric : 'J'out est faux , tout est vrai!
« Je prononce le mot de Dieu, et je sens tout-à-coup mon Iront qui froidit et ma bouche se contracle avec un rire nerveux. Une noire pensée me saisit : le ciel est pour moi un problème , la terre un amas de niaiseries qui me font pitié.
» Où voulez-vous que je trouve la vie ? — Il me semble souvent que je marche dans un désert aride. Quelques ronces flétries pour toutes plantes ; pas une goutte d'eau ; et ma soif brûlante colle ma langue sèche à moji palais. — Puis je vois devant moi des hommes q»ii errent lentement en des bosquets brillants de verdure et de fruits embaumés ; leurs traits respirent le calme, ils semblent goûter le repos...
0 désespoir! ces images me suivent dans mon sommeil. — Le repos! si jetais sûr de le trouver dans la tombe ! Mais de quoi suis-je assuré?