‹ Éliza de Rhodes (volume 2)Chapitre 2 sur 18 · Kl,l/A IH; lUlODKS · texte numérisé non relu

Kl,l/A IH; lUlODKS

»Soii\('iil cil me rc^ardaut dans une glace, j«> suis lra|>|)i' de lidée que celle figure que i<^ \(>is n'est qu'une vaine forme qui n'est pas. Mais cette pensée s'api)lique surtout aux autres hommes. Très souvent je prends tout ce que je vois pour un spectacle , et je doute (jue chacun de ces êtres ait un moi.

)) Puis je me demande pourquoi tout cela. Hallottt' à tout vent de doctrines, je tombe d;ms un incxhicaltlc laliyrinthe de rêves iiicnlK'renls ; h} cauchemar s'asseoit sur /

ma jjoitrine. Je sors, je m'égare, je cours (hiiis les J)ois : je m'efîorce de jouir de ces i belles soirées, de ces murmures liarmo- ' iiiou\ de la nature, de ce soleil dont les rayons de leu se cachent derrière les arbres qui se penchent tristement vers la terre. J<' cherclK; à exaller mon imagination par les plus élo([uents tableaux de la poésie. — Hicii !.... (^iiand ce doute aflreux flétrit r intelligence , toute la poésie de Tàme se laiie. On v il connue si lou ne vivait pas. —

ÉLIZA DF. lUîODES. «il

Le désespoir seul vous fait sentir l'existence; mais cette douleur s'émousse bientôt.

)) Que de fois, en apprenant la mort de quelqu'un que j'avais rencontré dans le monde, je me suis écrié : Pourquoi n'est-ce pas moi?

» Il nome reste plus rien. — L'amour est une chimère bonne pour des enfants. — D'ailleurs j'ai pu apprécier le cœur des femmes.

»La politique me fait baisser^ les yeux de honte pour le genre humain. Quand on a pénétré un peu avant dans toute cette turpi tude , quand on a vu de près cet égoïsme hideux qui se pare des grands mots de patrie et de liberté , ce laisser-aller presque aimable avec lequel un homme vend sa pensée , ce sourire supérieur qui semble toujours dire à l'honnête homme : tu es un sot ; cet enthousiasme pour l'or , seule aristocratie de cette époque de dissolution et d'opprobre , cette niaiserie superbe et des-

•ÎO r.LIZA DR UIIODES.

potiqiH' (|iii « aiaclérise les parvenus, comuieiil pcul-diL s'occuper de rôves politiques /

» La ^érilé pulilique n'est pas , comme dit Pascal, vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà. Ce sont presque toujours des intrigants qui dévorent des dupes.

»Si encore j'étais obligé de travailler pour vivre ! j»eut-èlre une tâche pénible à accomplir chaque jour éteindrait-elle en moi le volcan de mes pensées; — mais rien ne m'arrache à mes tortures. — Vous savez, mon cher docteur , que mes maux sont sans remède ; je vous remercie des soins inutiles que vous prenez de moi. w

Le docteur Faurel était plongé dans une mélancolie sombre. Il put à peine répondre au comte qui termina cette conversation en lui apprenantqu'il partait dans deuxheures pour la Bretagne. 11 avait r^çu, la veille, de son père, une lettre qui lui témoignait un vil désir de le revoir.

Il était onze heures et demie du soir lorsque la chaise de poste qui emportait le comte Jules de Rhodes passa sur les boulevards. La foule sortait des théâtres; les lumières des voitures couraient dans l'obscurité comme des météores dans le ciel ; les cris de gare ! perçaient le tonnerre des roues qui sillonnaient la ville dans tous les sens.

Adieu ! peuple de fous ! — se dit le comte, puissé-je ne jamais te revoir !

Essa è la hice eterna.

DlNTI!.

Elle est la lumière éterBelie.

L'habitation du marquis de Rhodes est un ancien château situé sur une éminence pittoresque. A gauche, s'étendent des dunes planes et sans arbres ; le froment y

q6 tUZX DE RHODES.

r:iii seul ondoyer sa chevelure verte, et (|uelqiies fermes s'élèvent çù et là au milieu (le cette campagne monotone. A droite, le paysage est riche et d'un aspect enchanteur ; des bois; un bourg, dont le clocher porte sa (lèche dans les nues, des moulins, dont les bras mouvants animent cette scène champêtre ; à l'horizon , une forêt de pins au feuillage sombre, qui baignent leur^ derniers troncs dans les flots de la mer.

Où finit cette magnifique végétation, la côte présente des aspects sauvages et romantiques ; d'immenses rochers noirs, sur lesquels la mouette vient faire tache comme une larme blanche sur un drap mortuaire. Là les flots grondent sans cesse d'une voix majestueuse et lugubre. Tous ces caps sont célèbres par des naufrages, ou de vieilles histoires de pirates «ît de contrebandiers, que les pécheurs se racontent depuis un siècle, durant les

longues veillées de l'iiiver, à la lueur de la lampe gothique qui brûle dans l'immense foyer.

Il y a loin de ces humbles demeures à l'existence somptueuse et raffinée de nos grandes villes ; c'est presque la vie primitive en présence d'une civilisation excessive et blasée. Singulier phénomène , qui nous présente, pour ainsi dire, dans le mê.me jour, deux époques si diverses.

Le marquis de Rhodes habitait depuis quelques années son manoir de Bretagne avec mademoiselle de Rhodes, sa sœur. Il y avait dans le voisinage un M. Rolaut , riche propriétaire, qu'il voyait très peu , parce que c'était un parvenu à idées révolutionnaires, qui ne lisait que le Constitutionnel et les Victoires et conquêtes ; elles formaient seules sa bibliothèque. Il voyait bien plus souvent M. Richard , le curé du lieu.

Ce brave homme est né dans cette com-

q8 l'HZA DF. lUlODKS.

minu' ; il lit ses études à Hennés, et aussiloi (ju'il lui prAtre, il obtint de venir dans Sun |i;iNs en (jualilé de vicaire. — Â.u bout de ([uatre ans , il fut nommé curé , et depuis vingt-cinq années il n'est pas sorti de sa paroisse.

On aperçoit le presbytère à l'entrée du bour^; celle jolie petite maison grise, dont les persiennes se confondent avec la vigne qui se joue jnsque sur le toit. Cette demeure respire le calme et le bonheur. Dans le jardin sans luxe du bon pasteur, on remarque un carré long consacré aux fleurs ; diverses espèces de roses, quelques chèvrefeuilles grimpant le long des espaliers, des pensées, et surtout des tulipes avec leurs urnes de nuances si variées ! A l'extrémité de ce parterre, objet de l'innocente passion du bon prêtre, une tonnelle élevait son modeste dôme de vigne-vierge cl de jasmin. C'était là que, dans les uKiis bridants de l'élé , M. Richard di-

ÉLIZA l>E IIIIODKS. \>ij

sait son bréviaire et donnait audienc(\ Les paysans l'aimaient de tout leur cœur, et chacun le regardait comme un bienlaiteur et un ami. C'est qu'en vérité le bon pasteur était une seconde Providence pour les villageois. Tous ses jours se ressemblaient. Non seulement il administrait avec bonheur les secours de la religion, mais il s'occupait avec un zèle éclairé des affaires temporelles de ses paroissiens. 11 les soignait dans leurs maladies, car il était assez bon médecin. Comme son maître, il retournait le lit du pauvre, et sa pitié n'était pas stérile ; il jetait de bonnes paroles dans le cœur, et prêchait la soumission à Dieu.

Ses journées étaient pleines; sa prière s'élevait matin et soir vers le ciel, prière de reconnaissance et d'amour, remerciant Dieu du bien qu'il lui permettait défaire, le suppliant de lui donner la force nécessaire pour continuer à consoler et à sauver

3o i\.l/.\ \)\. UUUDtS.

les liommes jusqu'au moment du repos dans les ci eux !

Le curé était étranger aux grandes discussions politiques de noire âge. H avait puisé toute sa science gouvernementale dans les Écritures, et il en était venu à un système d indifférence absolue pour les factions iuribondes qui se disputent encore le s(d de notre France. 11 méprisait du fond de son cœur les intrigants ambitieux qui se cachent sous les mots sonores de patrie, de liberté, de royalisme, etc. De son presbytère isolé, il avait sondé la plaie sociale, et je connais plusieurs hommes de capacités très élevées qui sont parvenus, à travers le tourbillon des salong, des ministères et des journaux, aux mêmes idées politiques que le bon prêtre de Bretagne.

Après tout , il n y a pas lieu de s'dQ étonner ; car la plus haute sagesse, la plviS profonde science, se trouvent dans 1 Éççir

KLIZ.V l)i: lUlODIiS. 3i

ture; el jo ne crains pas d'avancer ([ue le prêtre qui méditerait chaque jour sur son ^)r6viaire , élèverait son intelligence à la hauteur des plus savants philosophes.

Toute la science politique est dans ces ^ots de Salonion : « Chaque chose ftiit son temps et passe sous le ciel dans un espace donné. »

l\ n'y a que Dieu qui ne passe pas.

Vers sept heures , le curé venait chaque soir chez le marquis de Rhodes. Il saluait mademoiselle de Rhodes, puis s'asseyait à une petite table vis-à-vis du marquis, et la partie de piquet commençait. On ouvrait la povte du salon, et le chèvreleuille parfupiié entrait d^ns l'appartement. Mademoiselle de Rhodes se plaçait près de la fenêtre, et se mêlait bien rarement de la ptartie ; elle consacrait la soirée à la lecture de la Quotidienne , dont elle ne passait pas une ligne.

Cette bçmnQ dei^>pisellQ avait la cinquan-

',]'T> V.l.l/A l)K r.llODKS.

Iiiiiic ; iii;iii;ic cl (Iroilc, la ji;ràce do son <'ui|»s rlail en liariiionic complète avec celle (le sones[)rit. Il y avait de la rudesse ot du <l('si)olisme dans cette tête; un dédain imbécile pour tout ce qui ne pensait |)as comme elle, et une grande horreur pour les libéraux et les impies. C'était enlin le type de la nombreuse classe des \ieilles filles appelées dévotes, qui ont déclaré la guerre au monde et aux prêtres tout à la fois.

Quant au marquis , c'était un très honnête homme qui trouvait Charles X trop libéral. Il s'était l'ait croyant depuis quelques années, mais avec moins de zèle malentendu que sa chère sœur. Aussi était-il beaucoup [)lus chrétien et beaucoup plus aimable.

C'est dans cotte société que le comte Jules de Rhodes passait sa vie depuis (pndques semaines. — On ne peut s'eiù- [»<^chcr de s'étonner qu'il y soit resté si

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long-tem})s ! lui encoro si passionné , malgré le désenchantement de son àme ; lui qui porte une pensée si lourde d'orages; lui dont les yeux sont encore si souvent mouillés de larmes ! Toutefois, en y songeant, je pense que cette société convient autant au comte que nos cercles les plus brillants : — ils n'ont plus de prisme pour lui. Quand notre imagination s'est dépouillée de ses dernièrescroyances, le monde ne nous semble qu'un ricanement fébrile ; le bruit fait mal et la solitude est à charge ; tout est égal.

Cependant on pouvait voir qu'un sentiment d'aigreur ridait ce jeune front si pâle, lorsque le comte remarquait le calme de la douce physionomie du prêtre. Souvent il quittait le salon après une demiheure de patience, et se mettait à errer dans la campagne. Il recherchait les retraites les plus solitaires de la grève ; on

',]^i i;ij/.A in: niionrs.

le rcnoonlrail seul sur les rocs déserts, quniid la lune blanchissait les caps de la vieille Armorique. Il aimait (si toutefois il aimaitencorequelque chose) à voirie flotexjiircr à ses pieds en murmurant. Le cri sauvage du courlis , le croassement des noirs corbeaux qui dévoraient les cadavres d'animaux que l'on dépose sur le rivage , étaient plus en harmonie avec son âme désolée que les accords brillants de 10péra.

Il s'était épris de la poésie de Byron ; et en effet jamais livre n'a peint avec plus d'énergie le vide torturant du sceptique. Byron n'était ^^sjjoéie, si ce mot signifie l'interprète de l'amour et de la foi , quoiqu'il y ait dans ses poëmes des femmes qui aiment comme des chrétiennes. — Mais il a élé le représentant admirable de son époque; il a été le dernier mot de l'école du désespoir. Lui et Goethe ont jeté

sur le monde un sourire satanique que Voltaire laissa tomber d'une bouche moins poétique, mais plus puissante. Leurs successeurs leur ressemblent comme un cadavre galvanisé ressenihle a la vie.

Quel foco, ch'io pensai che fosse spenio Dal freddo tempo e dall'età men Iresca, Fiamma e martir nell' anima riiifie^ca.

Petrarca.

Ce feu que je croyais éteint par la saison froide et par l'âge moins frais, rallume dans mon âme la flamme et le martyre.

Il y a dans la plus belle rue du bourgun magasin de draps qui rappelle les magasins de nos villes de province : c'est la propriété de M. Hermant , ancien valet de

38 r.i.i/A in. l'.iioiti.s.

cliainhiL' du marijnis. Ce vieux scnilcur avait épouse à Marseille une jeune personne «'IcNce par la chaiilé de mademoiselle de lUiodes. Il resta veuf ; cl suivit le iiianpiis lorsqu'il vint habiter la Bretagne. Depuis Irois ans il avait entrepris d'augmenter par le commerce sa petite fortune , fniii de lentes économies. M. Hcrmant n avait qu'une fille. Éliza comptait alors dix-huit années ; c'était une fraîche et expressive physionomie ; deux bandeaux de cheveux noirs contrastaient gracieusement avec la blancheur de son front et le bleu d'azur de ses yeux.

Le jeune comte allait pres([ue chaque jour causer chez l'ancien valet de chambre de son père. Ce brave homme, tout honoré de ses visites , ne parlait que de l'aménité de iM. Jules, cl il ajoutait : Ce n'est pas là l'orgueil des parvenus.

C'était une société dangereuse pour Eliza; car ce jeune homme , dans toute l'élégance

(le notre costume parisien , avec ses manières gracieuses de la bonne compagnie , écrasait les fashionables de village qui se présentaient habituellement aux regards de l'aimable fille. Mais le père Hermant , superbe de la politesse du jeune de Rhodes , ne s'arrêtait pas à regarder si loin , et se trouvait heureux que les voisins vissent M. le comte entrer dans sa boutique.

Cette pure figure d'Éliza commençait à occuper l'imagination du comte; il était moins triste depuis quelques jours. Sans doute ses réflexions désespérantes revenaient encore souvent ; mais il songeait à ce charmant visage , à cette bouche riante qui lui disait avec un organe vibrant et plein de puissance : — Vous êtes encore dans vos noirs , monsieur de Rhodes ; voulez-vous donc affliger vos amis ? Car Eliza avouait volontiers son amitié pour le comte.

La jeune fille devint bientôt une idée fixe pour Jules de Rhodes; c'était une

/|0 l':i.l7V DE KHOOFS.

nouvullo vie. Il avait un si grand besoin dt-inotions lorlos ! Il n'élail pas, il nepouvail pas (Mro un de ces sceptiques tran- (piillcs (jui ne sont pas rares en France aujourd'hui; un do ces hommes dont les Tacultés peu actives sont satisfaites par la lecture des journaux, par des conversations de café , et dont lame ne s'élève jamais audessus des choses de la terre.

Le doute pour lui était encore une passion , mais fatale et mortelle ; il se croyait incapable d'amour, et cependant il était entraîné vers cette brûlante folie , et il ne pouvait plus se dissimuler le nouvel étal de son ca}ur.

Souvent, dans ses méditations solitaires, lesarcasme entrait dans son âme, et il riait de sa propre pensée ; car, depuis long-temps, il n'était plus accessible aux impressions naïves . Cette femme, se disait-il , est un enfant de village; de la beauté physique , une douceur gracieuse, et c'est tout; du

l'riZA DE RHODES. \\

reste, étran^'ère au monde que j'ai vu toute ma vie, n'ayant ni mes habitudes ni mes goûts. Et quand elle les aurait, que serait-elle? une femme comme mille autres. Il faut laisser aux écoliers de province cette croyance à une femme unique et prédestinée, sans laquelle il n'est pas de bonheur. Je sais bien, moi, que cette idylle me fait rire de pitié. Tout ceci n'est qu'un caprice fugitif de mon imagination ; je m'ennuie dans ce désert, et je me suis emparé de la première figure qui s'est présentée à moi. Quand ma calèche aura roulé pendant deux heures je n'y penserai plus. Et cependant le comte ne partait pas.

Ce qui étonnait le plus Jules de Rhodes, c'est que l'idée de séduction ne se présentait pas à lui. Quoi de plus ordinaire qu'un grand seigneur faisant sa maîtresse d'une jeune fille née dans une classe obscure , et la repoussant du pied dès qu'elle ne sert plus à ses plaisirs? Il y aurait là de la rai-

4a i^:liza de uiiodes.

son selon le monde. Pourquoi s'y est-elle laissé prendre, dirait-il; la petite devait bien savoir que M. le comte de Rhodes ne pouvait l'épouser, elle est inexcusable!

Pauvres filles du })euple!

Le comte ne songeait pas à en faire sa maîtresse , et cependant combien de femmes , dans le cours de sa première jeunesse , avaient été pour lui des jouets frivoles ! 11 avaitpossédédesactricesbrillantes dont les cheveux étaient ornés de couronnes offertes par un public idolâtre ; des femmes habiles à rendre toutes les nuances passionnées des grands poètes ; des femmes du monde appartenant à la haute aristocratie, et joignant l'exquise élégance des manières à l'esprit et à la beauté. Toutes ces femmes, il les avait possédées et rejetées avec dédain ; il avait joué le rôle d'homme à bonnes fortunes en le méprisant , mais aussi en méprisant les femmes.

Comment, se demandu» il, suis-je oc-

ÉLIZA DE RHODES. /j.l

cupe sérieusement de cette enfant si naïve et si étrangère à ma vie? Dans sa fureur d'analyser, il passait des journées entières à rechercher les causes de celte préoccupation. La beauté ? il avait rencontré des femmes bien plus belles , et que le luxe le plus éclatant embellissait encore! L'esprit?... mais n'avait-il pas été en rapport avec les plus renommées de nos femmes auteurs? En vérité , plus il cherchait, plus il demeurait convaincu que sa passion n'avait pas le sens commun.

Mais il s'en préoccupait sans cesse , et toutes ces études sur lui-même ne faisaient que graver plus profondément en lui l'image qui le dominait.

Je sais bien , moi , ce qui attirait le comte vers la pauvre fille du bord des mers. Oh ! non , ce n'était ni son esprit ni sa beauté, mais sa foi dans l'amour et dans Jules de Rhodes. Pour les femmes du monde qu'il avait possédées, l'amour était

f\\ t\\7\ DE RHODES.

OU iino ivrosso des sens . ou une comédie fiiracieuse et musquée dont elles voulaient se donner le spectacle; quelquefois elles se trompaient elles-mêmes , prenaient une tendresse fugitive pour l'amour sérieux; mais toujours, au fond de tout, se trouvait un retour vers le passé , et ce passé tuait l'avenir.

Ici, au contraire, la loi dans l'amour était naïve et entière; c'était un abandon tel que celui du jeune chrétien qui regarde le ciel. Éliza l'aimait comme on aime Dieu, d'un amour unique et infini; elle l'aimait d'un amour qui ne se rencontre pas deux fois dans la vie d'une femme ; c'était une possession de toutes les ûicultés de l'àme. Jules de Rhodes n'aurait pas cru des paroles ; mais il ne pouvait résister à cette pâleur nerveuse qui sillonnait par moment les joues transparentes de la jeune fille , à ce treniMemenl voilé de la voix, à ces longs silences pendant lesquels leurs deux

ÉLizv i)i: iiiiobES. 4'>

âmes semblaient se confondre et s'élever en même temps vers les régions inconnues. Ce qui subjuguait Jules de Rhodes, c'était cette absence de tout calcul, de toute réflexion, cet abandon à la destinée qui nous emporte, cette spontanéité dans les impressions , dans les regards , dans les paroles. Tout cela contrastait si étrangement avec le monde arrangé , blasé , ennuyé , qu'il fréquentait depuis long-temps , qu'il était entraîné lui-même par son étonnement de rencontrer quelque chose d'aussi vrai que cet amour.

Bien du temps se passa ainsi en lectures, en entretiens, en lentes promenades le long des côtes désertes et sombres, ou dans les vallons sauvages et ombreux, aux heures mélancoliques où tout se plaint voluptueusement dans la campagne. Et ces deux cœurs , à force de vivre de la même pensée , des mêmes images , de la même

4G lii.i/.A i)i; uiioDts.

vie , se ounlumiaieiil |>resque en un seul.

l'ii soir (|imIs riaient descendus d'une lalaise aride sur le sable de la grève, que la nier en se retirant avait laissé brillant eoninn! un miroir , ils se rendirent jusqu'à la Nague dont l'écume venait en murmurant mouiller leurs pieds. Et ils regardaient l'horizon tout endjrasé des feux du couclianl, et cette immobile immensité dans laquelle ils entraient presque. — Ceci ne passe pas , dit Éliza , comme le bonheur de noire \ïe. La succession du temps est pour moi une torture : quand j'attends une heureheureuse, cette espérance est empoisonnée par la certitude qu'elle passera avec la même impassibilité que la plus insignifiante do mes heures.

Dans un autre moment, le comte lui parlait de la nécessité de fixer enfin leur sort. — Pourquoi ne pas se contenter de l'espérance? lui répondit-elle. iNousaAons

ÉLIZA DE UIIODES. 4?

dit bien des l'ois que c'était la seule réalité de la vie ; je frémis eu songeant que je puis la perdre.

C'est ainsi , e est par des mots naïfs et profonds, et surtout par l'impression révélée sur son visage, que la jeune fdle s'emparait de la pensée du comte de Rhodes.

L'amour fut un moment pour lui une croyance nouvelle , inattendue , une foi ! — Allons , se disait-il , le soir, dans ses promenades sur la grève solitaire , ma vie ne sera plus fanée. Éliza est le Dieu que je vais adorer ! Elle va me créer une autre existence ; je ne serai plus seul dans ce monde; je ne demanderai plus avec tant d'amertume pourquoi je vis; je vivrai pour Éliza.

Voilà donc cet homme qui passait ses jours dans l'étude des philosophes et des poètes , qui trouvait les plus hautes méditations de la pensée humaine vaines et puériles , le voilà subjugué par une jeune

/|^ 1.1.1/ V i>i. r.iKuths.

jillc (le Aill;ii;(', (''|iianl SOS regards, ses uestcs, les iiillcxioiis de sa voix, en faisant son bonlieur ou sa suulïranee , se rappelant cent fois dans une heure un mot qui lui aura échappé la veille, et s'cnorgueillissant de cet esclavage ! 0 cœur humain ! Un jour il entra rapidement dans le l)elit salon qui se trouve derrière le magasin de M. Hermant, et surprit Eliza tout en larmes.

— Qu'avez-vous , Eliza ? s'écria-t-il.

— Je ne puis vous le dire, répondit-elle

en tremblant , mais ce n'est rien. . . Ce n'est pas pour moi que je pleure.

— ^^Vous me trompez, Eliza; — il y a dans notre destinée un mystère qui s'éclaircira bientôt. — Je ne vois pas pourquoi ces mots augmentent votre douleur. — En vérité vous me désespérez!

— Je ne désire pas que ce mystère s'éclaircisse , dit la jeune fille avec épouvante.

ÉLi/.A ni: KiioDKS. 49

— Cependant je ne saurais vivre longtemps ainsi.

— L'incertitude , quoi que l'on dise , n'est pas le plus grand des maux.

Le comte regarda long-temps Eliza en silence; puis il dit d'une voix frémissante: — Avant huit jours je demanderai votre main à votre père.

— Vous, monsieur le comte!

— Ah ! j'entends!... Vous ne m'appelez plus M. Jules... Vous me croyez sot et vain comme les autres.

— Eh bien , monsieur Jules , mon ami , de grâce , ne brisez pas l'illusion qui me fait aimer l'existence! attendez ! reprit Eliza aveedes larmes dans la voix.

— Attendre quoi?

— Hélas ! vous avez raison. Il n'y a rien à attendre ; ce mariage sera aussi impossible dans un an , dans dix ans , qu'aujourd'hui. Jamais votre famille...

— Ne suis-je pas indépendant? inter-

5d KMZA in: i;UOl)ES.

rompit le comie avec fermeté. Si mon père n'y consent i)as , je serai heureux sans son assentiment.

— Dieu ne bénit pas les enfants ingrats. Le comte ne put fetenir un sourire dédaigneux et amer.

— Je n'y avais pas songé!... Ëh bien!

Eliza , si vous en êtes encore là , je vous félicite. Vous serez bénie! (Il rit d'une manière affreuse. ) Entendez-vous?... Mais ne vous imaginez pas que vous m'aimiez. — Si vous m'aimiez, vous ne viendriez pas me torturer avec vos phrases de catéchisme.

— 0 mon Dieu ! il dit que je ne l'aime pas ! murmura-t-elle en fondant en larmes.

— Eliza , écoutez-moi , reprit le comte après un silence; je vais parler à mon père ce soir. — Sises iinbécilespréjugés l'emportent,n'allez pas croire que jem'y soumette. La \i(' est assez aride pour moi; je dois iHre avare do bonheur. — Je aous déclare

ÉI.IZA DE lUIODES. Ôl

que vous serez à moi , quelle que soit votre résolution à vous-môme. — J'en fais le serment î . . . Ma mère m'a laissé à quelques lieues d'ici une propriété où nous irons vivre seuls.

— Et je désolerai la vieillesse du marquis, du protecteur de mon père (hésitant), de son maître!...

— Enfant ! est-ce que vous deviez songer à toutes ces considérations étrangères? — Si vous m'aimez, que vous importe le marquis ? Dites-moi , vous sentez-vous la force de consacrer à un malheureux tous les instants de votre vie, de penser ses pensées, de souffrir ses douleurs, d'épier ses soupirs, de lui donner votre âme , de l'aimer comme vous aimez Dieu ? — Il faudra vous isoler de tout dans ce monde , il faudra supporter les orages de mon imagination.

— 0 Jules , ce serait le bonheur!

— Ange chérie !

— Hélas , dit - elle douloureusement ,

5a l Il/A Di; UHODtS.

c'est un rcve, monsieur, c'est un rêve! Kilo ])àlii. — Laissez-moi jusqu'à domain. Je sens que je ne pourrais plus vous enlendre.

M. Jloriiianl onlra au moment où le comte sortait. — La jeune fille ne crut pas devoir inquiéter son père de ses chagrins. Quand il s'informa de ce qu'elle avait à pleurer, elle lui dit doucement qu'elle n'avait pas versé une larme , mais qu'elle sentait un affreux mal de tête.

Le pauvre père la regarda ne sachant trop ce qu'il devait croire.

Le même jour, mademoiselle de Rhodes revint au château, l'air maussade et colère ; elle alla trouver le marquis, et lui dit avec une volubilité de paroles extraordinaire :

54 ÉLiz.v Di: Riioi>i:s.

— En viM'itt', mon IVère, je ne conçois plus rien à la jeunesse d'aujourd'hui. En sortant de l'église je suis entrée chez madame de Méliul, qui m'en a appris de belles! Sais-tu où xM. Jules passe son temps? chez Hermant. C'est dans la boulitpie de cet homme que l'unique héritier de la maison de Rhodes est vu à toute heure du jour. Aussi, déjà mille commérages circulent dans le bourg. — On dit que le comte va perdre celte petite Eliza; mais ce qu'il y a d'intolérable, c'est que M. le maire a dit hier à madame Méhul que mon neveu allait épouser cette jeune fille.

— Que m'importent ces caquetages? — personne ne croira une pareille absurdité, reprit le marquis avec humeur.

— Je ne voudrais pas en répondre ; nous sommes dans le siècle des extravagances , lui répliqua mademoiselle de Rhodes, en appuyant ces paroles d'un mouvement de tête qui menaçait continuelle-

ÉLI^V DE RHODES.. 55

ment le monde d'épouvantables malheurs.

— Cela n'ira pas jusque là , dit le marquis.

— Savez-vous , monsieur Jules , psalmodia mademoiselle de Rhodes au canote qui entra tout-à-coup , le beau bruit que vous faites ?

— Je croyais trouver le repos en Bre tagne. Où se cacher si dans cette bourgade on fait encore du bruit ?

— Mais , monsieur , je bo sache pî^s que vous deviez tant mépriser l'opinion des gens de province. Vous avouerez que votre assiduité chez Hermapt, est fUi moins inconvenante ; vous devez respecter la réputation d'Eliza ; c'est la protégée de votre père.

— Quel est le sot qui a osé prononcer une parole sur la réputation de mademoiselle Eliza ?

— Vous vous emportez , mon neveu !

Est-il bien étonnant que l'on cause -lorsque

56 ÉLI7A DE RHODES.

l'on voiiis voit chaqiio jour chez cotle petite?

— Je ferai bientôt cesser ces bavardages. Le marquis et sa sœur se regardèrent

avec effroi.

— Est-ce que tu nous quittes? dit le marquis.

— Je n'ai pas dit un mot de cela.

— Madame de Mohul aurait-elle dit vrai? murmura entre ses dents mademoiselle de Rhodes d'un ton d'humeur.

— Et qu'a dit madame de Mehul? demanda le comte.

— Laisse tout cela , ma bonne amie , dit le marquis à sa sœur; que t'importent ces criailleries? mon fils n'est pas fou.

— Non, mais je pourrais passer pour tel au jugement des hommes.

— Jouons-nous la comédie , mon fils?

— Rien n'est plus sérieux, mon père.

— Je m'y attendais , dit mademoiselle de Rhodes.

— Je viens vous prier, ajouta le comle, de consentir à la demande que je d'ésire faire prochainement.

— El qui recherchez-vous ? dit le marquis brusquement.

— Mademoiselle Eliza Hermant.

— Je vous croyais extravagant , mais j'avoue que vous m'étonnez.

— Vous y penserez , vous y penserez , mon père , dit le comte ; et il sortit précipitamment.

— Vous me tueriez plutôt que de me faire consentir , cria le vieux gentilhomme.

Ainsi en est-il du jugement des hommes qui vent me suivre partout , me peindre, me figurtr, me faire mouvoir à sa fantaisie ; et il croit par là me donner une sorte d'èlre. Mais au fond, je le sens bien, ce n'est qu'une ombre, qu'une lumière changeaiiie

BossuET. Discours sur la vie cachée.

Le lendemain, le bon curé rentrait au presbytère, la figure calme comme de coutume, heureux du bien qu'il avait fait la veille, et de la pensée de celui qu'il allait faire dans la journée.

Ho l^M.IZA I)K UIIODES.

l.c «'onit(^ (le Rhodes avait passé la nuit sans sccoiiclicr; sa fcnôlro ouverte laissait voir un sj)ec(a('le niagiquo. Le ciel étincelant trétoilos. la Iranquillilé nHeuse de la nature, le léger murmure du vent dans les ( liénes, et le bruit solennel de la mer, frappaient douloureusemenl ce cœur déchiré par les orages. Oh! que les étroits préjugés sociaux torturaient amèrement cette ame dédaigneuse !

Il s'éleva en lui une pensée , comme une prière ; mais un désespérant sourire contracta ses lèvres, et il tomba dans une atonie glacée.

Aujour, il s'étendit sur un lit, et un sommeil lourd engourdit son àme souffrante.

Vers huit heures , il se rendit au presbytère, et rencontra le curé sur sa porte ; — il monta dans la chambre du prêtre.

— Vous êtes pâle, et vous avez l'air malade, monsieur, dit le vieux prêtre; quelle mauvaise nouvelle m'apportez-vous?

ÉLiZA in: niioDLs. 6\

— Monsieur le curé, je suis bien à plaindre; les préjugés de mon père me tueront.

— Mais, monsieur, les convenances...

songez donc...

— Et vous aussi, monsieur!

— Pardonnez - moi ; je sais que vous n'accueillerez pas à l'instant les conseils de sagesse que je vais vous donner, mais vous y penserez. Vous n'êtes pas le centième jeune homme que j'aie vu dans cette anxiété ; beaucoup ont suivi mes avis, et tous m'ont remercié. 11 n'y a de bonheur (et encore de bonheur) dans le mariage que lorsqu'il est basé à la fois sur l'alfection et les convenances. Hors de là, malheur et désespoir. — A vos yeux, monsieur, tous ces préjugés sont de vains obstacles ; vous les traitez de chimères.

Quelles chimères que celles qui désolent toute une famille et désorganisent tant d'existences !

Je vous en prie en grâce , monsieur le

61 VAA/.\ lU. lUIODKS.

comte, allondoz s(nilouiont un an. Voyagiez , essayez de vous distraire de celle Ijussion ; vous serez étonné, dans quelques années, que son souvenir tienne si peu de place dans votre vie.

Le comte quitta le prêtre en lui taisant un salut iVoidemenl cérémonieux.

Homme do marbre , se disait-il, qui passe sa vie à lire des prières qu'il ne com|ir('iid pas; véiitable mécanique morale ([ui ne connaît rien au monde passionné ; élevé dans un séminaire enlre les conseils spécieux des vieux prêtres et la candeur des jeunes paysans qui remplissent ces asiles. Va dire ton bréviaire et jouer le pkiuet de mon père; poursuis ton insignifiante vie, et tu seras récompensé de les glorieux efforts.

Mais ne crois pas que je puisse être ébranlé par les innocents discours. — A toi la paix, à moi les orages et les malheurs! — Chacun sa destinée. — Ton bonheur à

ÉLi^A i)i: KUoi)i:s. 63

toi ne saurait être le mien ; à mes yeux il est ridicule. Aussi, pourquoi ail ai s-je demander des avis à ce vieux bonhomme?

Il paraît que l'amour abat bien une intelligence, puisque j'ai pu croire ce bavard de village au-dessus de moi. — Malgré vous tous , hommes de raison , hommes positifs et sages , ma rés<!>lution s'accomplira! Je ne reculerai jamais devant de tels obstacles.

Un quart d'hewre s'était k |>eine écoulé depuis le départ de Jules de Rhod<es, lorsque le marquis se présenta au presbytère.

Le vieux gentilhomme était dans un accès de colère ; c'étaient des imprécations risiMes contre le siècle , contre ces idées nouvelles qui répandent partout le venin de leur délire, et la preuve qui venait le lui démontrer jusqu'à l'évidence , c'était le mariage de sow fils.

— Eu vérité, monsieur le curé , je suis bien k plaindre de ne f)as être mort avant

64 t!.l/V 1)1. r.llODKS.

celle ('\lia\ avance ! Le nom de la maison (le Ulioiles llélri, déshonoré, conspué, accouplé à celui de mon valel <le chambre ! Certes, ce sera une des plus étonnantes folies de cette époque.

— ^'exa^'érons rien, monsieur le mar qui s.

— Etes-vous libéral aussi, vous?

— En vérité, je n'en sais trop rien, répondit le curé en souriant.

— Je vous trouve extraordinaire.

— Sans doute, monsieur, je sens vivement combien il serait agréable pour vous de marier monsieur votre fils à votre goût, de vous allier à une famille qui embellirait votre intérieur ; je respecte infiniment votre honorable race, et quoique les préjugés de la naissance aient été cruellement sapés de nos jours, je sais quelles racines profondes ils ont encore dans beaucoup de; tètes; mais enfin monsieur votre fils ne les a pas ces idées; il est évident qu'il

i:li/..v dl KiioDi.s. G5

les dcdaigno. Vous ne pourrez donc pas lui l'aire ud crime de ne point les regarder cumnie un invincible obstacle à son bonheur.

— Je ne m'allendais pas , je l'avoue, à entendre de semblables paroles ici. Je croyîds que vous n'étiez pas gâté par les idées des jacobins.

■ — Monsieur le marcpiis, vous êtes malheureux, irrité, et conséquemment injuste (Je vous demande pardon), mais je n'en continuerai }»as moins à vous dire ce que je pense.

.Te suis loin de vous engager à consentir immédiatement au mariage de monsieur votre lils. Obtenez d(^ lui qu'il attende un an : si à celte épocpie cette passion dure encore, vous éviterez, par votre consentement, un éclat déplorable, et je crois, monsieur, que vous aurez obéi à l'esprit de l'Evangile. — On peut espérer qu'une

année d'absence vaincra M. le comte.

l'iC) liLlZA 1H: KIIODES.

Le myrquis soitil, courroucé contre le prêtre.

— Jacobii\ comme les autres ! se disait-il. On ne s'attendrait pas à une telle déraison che* un ecclésiastique ; mais cet homme est le lils d'un paysan , et en secret la noblesse choque ces messieurs.

En rentrant chez lui, le marquis trouva une lettre de son fils, conçue en ces ter- *nes :

« Mon i»ÈUE ,

» Je suis malheureux de vous affliger , mais je renoncerai plu lot à la vie qu'à ce mariage.

» Je vous supplie donc de ne pas refuser votre approbation.

>; Je suis loujours nuIic allV'ctionné et respectueux lils.

— C est une soijunialion en lornu' ; il a

liUZA 1>E KUODLS. 67

voulu me prô\euir que si je relusais, il allait agir malgré moi.

11 répondit :

fî!:

« MOXSIEI R LE COMTi: ,

» .le vous trouve bien hardi, après la conversation d'hier soir. Groyez-Tous donc qu'une nuit ait ainsi le pouvoir de changer les idées de toute ma vie?

. » Je ne consentirai jamais à une union qui déshonorerait ma famille. — Ce qui m'étonne, c'est que j'aie à vous répéter cela.

» Je ne cesse pas de me dire votre tendre père.

>j Marquis de Uuodes. »

Pendant que ceci se passait , le pauvre curé, tout meurtri des deux combats acharnés qu'il venait de soutenir, sortit pour aller chez M. HermanÇ, 11 trouva le bon

(tS ).Li/.A i>i: liiiohKS.

marcliand soûl sur le seuil de sa porto.

— Mil soyez le bion-vcnu, monsieur le curé. Kliza est malade ; elle a eu de la lièvre cette nuit; elle se plaint d'un violent mal de tète. Je crois que la chère enlant me cache des chaj^rins. Je redoute de grands malheurs, monsieur le curé (le pauvre homme essuyait une larme qui tombait sur sa joue). Imaginez-vous que M. le marquis m'a reçu hier soir comme un étranger quand je me suis présenté chez lui.

— Chacun a ses épreuves , mon pauvre monsieur; mais il faut avoir conliance dans le ciel.

A ces mois, le curé entra dans la maison, et le père alla demander à Eliza si elle voulait voir M. le curé.

La jeune fille Irendjla , ol dit oui. — M. Hermant les laissa seuls.

A. l'aspect du prôtre, elle rougit et cacha ba tête dans ses mains.

ÉLIZA DK RHODES. (Vj

— Oli ! monsieur, s'écria-t-elle, jo suis bien malheureuse î

— Je le sais , mademoiselle. Mais ditesmoi, parlez avec la franchise que je crois mériter : aimez-vous M. le comte deRhodes?

— Âh ! monsieur , plus que mon père !

— Pauvre entant ! (Après un instant de silence :} Vous connaissez les obstacles qui s'opposent à votre bonheur. La vie positive ne . s'arrange guère au gré des passions de la jeunesse, et soyez sûre que l'on ne brave jamais impunément l'autorité d'un père. Il y a quelque cliose de sacré dans cette volonté , que tout homme doit écouter avec respect. Le bonheur de la désobéissance serait court, et le malheur durerait toute la vie. Je pense donc que Dieu veut que vous renonciez à des projets qui ne pourraient qu'empoisonner votre vie et celle des autres. — Allons , ma pauvre enfant , tachez de moins pleurer , car votre brave père est bien à plain-

70 y-r.i7.\ T)F. uïionFR.

dro. Songe/ qu'il n'a qiio voiissur latorre. — Je vous parais bien dur, hion cruel, n'osl-co pas? Ce n'est pas cependant la première douleur de (e genre que j'observe. — Croyez-moi, vous guérirez.

— Jamais ! murmura la jeune fille.

l)i\j ego in corde meo : Yadam et affluain deliciis, et friiar bonis. Et vidi qiioJ hoc quoque esset vanitas.

EcCtESIASTES.

Et j'ai dit dans mou roeiir : J irai et je uai;erai ilan les iléiiies, »;t je jouirai dis hieiis ; et j'ai vu que cela aussi était vauilé.

Le comte était résolu à demander luimême à M. Hermant la main de sa fille , le lendemain des scènes que nous venons de tracer. Mais , comme il allait se rendre dans le bourg, il surprit son père assis

7*2 l'j.lZA ni l'.IÎODFls.

clans une loinwllr du j;ii<liit cl fondonl on larmes.

Il s'(''loi^iia : la (loiiloiir du Aioillard saisit sonconnr, tandis que sa colère n'avait réussi qu'à l'oxaspérer. Trois jours se passèrent en d<kl»iremenls horribles, en projets aiissiliM abandonnés que eonens , en san^dol^, en rêves alVreux. Il se rendait le soir sur la grève solitaire , et là combattait contre les plus eftVovables tentations. Le marquis eftVavé le taisait suImc de loin pendant ces courses; <ar il savait que l'Ame énergique de son fils pouvait prendre toutes les résolutions, et la lutte i[u'il le \OYait soutenir lui inspirait un attendrissement peu oi'diuaire au co'ur du vitMix gentilhomme.

Enfin, le malindu (piatrième jour, h' comte décacheta la lettre suivante ;

<( MONSIEÎ'H J.K (^OMil. ,

>' Il laul renoncer à tous nos projets. —

l'.i.IZA DE RHODES. ^.S

C'est après quatre jours de (louleiir et de larmes que j'ai pu réussir i» écrire cette ligne.

» N'allez pas accuser mon creur , il vous aime comme il n'aimera jamais , et désormais ma vie est tracée : je resterai avec mon père tant que Dieu me le conservera. Quand je deviendrai solitaire dans le monde, je me ferai religieuse; l'amour divin pourra seul ofïrir à Eliza quelque compensation sur la terre. Dieu me pardonne ce blasphème !

» Si j'entrais dans votre famille malgré votre père, Dieumaudiraitnotre union (M. le curé me l'a encore fait entendre). Puis en vérité , suis-je capable de vous tenir lieu de tout, quand j'aurai isolé votre existence? .l'aurais à me reprocher tous les malheurs qui suivraient ; et c'est ainsi que je récompenserais M. le marijuis de l'éducation et de tous les bienfaits que je lui dois !

» Non , monsieur Jules . je ne chargerai

^4 ii.i/.A m: i\ii<)i)F,s.

pas à co point ma conscience ; votre souvenir me fera \ ivre. Vous voudrez l)ien encore «(uolquorois m'appclor Aotrc amie , et quand je serai tentée de m* abandonner au déses- |H>ir , je n)(^ mettrai à genoux et je prierai le ciel.

» Adieu . »

Il était tombé bien des pleurs sur cette lettre ; quelques mots en étaient presque effacés. Le comte la relut dix fois.

— Ainsi donc, se disait-il, je vais laisser le bonheur de ma vie entière se briser sur ces frêles écueils ! Parce ({u'un vieux prêtre a répété à Eliza quelques lieux communs de morale bien surannés , mon existence va se Iraîner péniblement dans une agonie lente et affreuse! L'amour divin !... beau mol , énigme qui me fuit! — C'est bien pour elle. — Cette pensée m'est amère. — Ainsi elle arrange sa vie déjà. — Elle aimera Dieu. —Kl moi qui n'ainierai rien,

KUZA Ttv. nnoDEs. 75

jo serai donc soûl ;i plaindre ! je serai destiné à souffrir pour no pas aflligor mon père! Après lout, sa douleur est-elle si juste?... Quand il aura pleuré trois ou quatre fois il n'y songera plus! son jardin et son piquet le tireront do là... Et moi j'irais faire de mes jours une longue torture! — Eliza! j'accomplirai mes serments! ïu seras ma femme malgré ta lettre el tous les gothiques préjugés qui m'entourent. — Tl serait plaisant que j'allasse , moi contempteur de toutes ces guenilles , leur livrer mon avenir !

Il écrivit :

«M\ CHÈRE Emz\ ,

» Vous avez beau jouer la résignation , j'ai lu le sens caché sous l'apparente tranquillité de votre lettre. Il vous a fallu quatre jours d'une lutte acharnée , d influences

(If lonh's soi'ics, ]>our vous donnor \n force (I écrire ces ligues.

» P.'iu\ie ;iinie ! que de souffrances dans nos ((eurs jieiulanl ce couii espace de leuips! Il y a une <liose qui m'étonne, c'est que l'on puisse les supporter sans nu)urir.

«Eh bien, je vous l'avouerai, et moi aussi, plusieurs lois, depuis ces jours de tourments, j'ai renoncé i\ nous. Je 1,1e me jetais poinl dans les idées religieuses : elles ne sonl j)iis un port pour moi. L'espérance d'une niori pruniple, une pensée de suicide, voilà ce qui élait devant mes yeux! — >rais quand voire image revenait se peindre à mon imagination, et que l'idée de ])erdre le seul ètil3 que j'aime sur la terre faisait défaillir mon cœur, je me reprochais comme un crime de renoncer à vous et je soullVais moins.

» Kliza, vous serez à moi, je le jure ! tous les prêtres et tous les marquis du nionde

n'y feront rien; — Votre volonté olle-mômo ne peut empiVher cet arrêt de la destinée. » J. deRhodf.s. ^)

A peine le comte de Rhodes a\ ait-il terminé cette lettre qu'il vit entrer son père. Le vieillard était pille et amaigri; toute expre;-:sion de colère avait disparu de son visage; une douleur réelle et profonde s'y faisait remarquer. La seule passioji (pii existât encore en lui , le sentiment de la dignité de sa race, donnait à ton te sa personne une majesté inaccoulujiiée.

— Jules , il faut ([ue je voiis parle encore une fois, dit le marcjuis d\in air sombre, mais sans aigreur. Je connais les sarcasmes dont chacun flétrit aujourd'hui les sentiments les plus nobles et les plus naturels; on affecte de mépriser la plus sainte propriété de l'homme , un nom illustré depuis des siècles, agrandi par une longue suite de vertus et de courage héroïque ; on -appelle

7B i.i.i/\ in; niiui)Lb.

|»rt'ju};és(c SLMiliiucul si Icrlile ou dcvoiielucnls siihlimcs 411! a élô la gloire Uc la niouarcliic IVaiit^aise , ce senliinenl qui a sainé l"Euroj)(> de l'iuvasiou des l)arljares... eel amour des j^iauilcs choses qui nous est transmis avec le saiij,% et qui est [lour moi une rc^li^ion. Plus l' aristocratie a été éprouvée par le malheur des temps, plus je me suis attaché à ses principes. — Sache donc bien , mon (ils , ajouta le vieillard avec une voix tremblante et des yeux qui se mouillèrent de larmes ; sache que tu ne froisseras pas en moi quelques idées subalternes , mais celles qui sont le fond de ma vie.

Comme toute douleur ^ raie , les accents du marquis touchèrent profondément Jules de Rhodes, et lorsque son père le quitta, il fut saisi d'une tristesse étrange. Les caractères forts et généreux se révoltent con- I r( la colère et lléchissent de\ an l les larmes, l'aiit (|uc le marquis avait parlé au nom

tLi/.A in: luioDts. 79

de l'autorité patoniolic, le lier enlaiil d'un siècle révolté contre toute puissance ne sentait dans son cœur que la Ibrce de celte passion, qui faisait pâlir toute autre idée; mais lorsque levieu^ gentilhomme, dépouillant l'arrogance du despotisme , raisonna avec son iîls et lui montra les tourments de son ànie , Jules de Rhodes fut ébranlé; il y eut en lui un grand remords de cette douleur, sous laquelle fléchissait la tète blanche de son père. La nuit entière se passa en luttes contre lui-même ; mais il ne put dompter ce sentiment terrible qui s'accroît par les combats et renverse tous les obstacles.

Au matin, la lettre que le comte de Khodes avait gardée fut remise à la jeune liUe. Le comte donna à son père huit jours de réflexion; puis il renouvela ses démarches qui eurent le même résultat. Alors il quitta la maison paternelle, non sans versev des larmes; mais sa résolution éhnt inébranlable.

1,1. ;/A 1)1. i;iii)ui;s.

I.cs r(>riii;ili[(;s (|Uo la loi impose eutraîiii'iciil (In iciiips ; — ce fut une vie cl'(m- (hanleiurnl, (\o tlourciiitiuiilé ; les délices (l'un ann»ni' [»nr cl [U'oroïKl coloraienl l'a- \(Miir. Cï'lail un isolement pariait de lou- Ics les corruplions sociales, une sorte d'cvislence à p;irl. une Iraîclie oasis au liiilicn (les (h'scrls uns ([U(j 1(! monde présente ;iuj(»urd hni. Incflahle lève de bonheur, dont la réaliié n'est pas ! C'était une croyance que ce! élal d'extase ne devait, pas finir ! 1/élernilé dans le bonheur ! Et quand on songe que toute cette joie tombait sur un cœur qui ne croyait plus à la joie , qui depuis de longues années ne connaissait que dégoût et amertume , on conçoit avec quelle énergie le comte sentait cette situation si sua^e !

Il y avait bien encore quelque tristesse vague causée parcelle séparation du comte etdeson i»ère; mais ce n'était qu'un nuage passager , car le marquis n'était j>as pour

ÉLIZ.V DE RHODES. 8i

son fils un être nécessaire. Nulle sympathie entre eux : séparés depuis long-temps , ils s'écrivaient quelques lettres de convenance. Le marquis appelait son fils un fou; le comte prenait son père pour un sol. Lo lecteur jugera.

Il y a bien loin de là à celle amitié profonde qui tient du cul le , et qu'un fils éprouve pour son père, lorsqu'une mémo vie sympathique et intime les a long-temps confondus. C'est dans les solitudes de notre Bretagne , ou dans les vieilles villes de la bonne et savante Allemagne , qu'il faut chercher de nombreux exemples de ces nobles et tendres affections. Hélas ! il y a long-temps que ce n'est plus pour moi qu'un rêve !

M. Hermant attristait aussi parfois Eliza et le comte. Sans doute le brave homme était fier de l'alliance de sa fille ; mais de temps en temps il songeait Irlslemenl qu'il

82 i-.i.r/.v i)K niionr.s.

nirail plus au rliàl('au;(iuc M. le marquis, son généreux lûenfaileur , ne le v(M'iait plus sans peine. — Il y a\ait dans le coMir de cet homme une lîdélilé exquise , si rare dans nosjours de discordes el do carrières aventureuses! Il aimait son ancien maître comme le Caleb de Walter Scott. On no trouve plus guère ces hommes que dans les livres!

Ainsi se passa la vie de ces trois êtres jusqu'au jour du mariage. Déjà depuis long-temps le marquis et mademoiselle de Rhodes avaient quitté la Bretagne, pour n'être pas témoins des commérages et des condoléances que ferait naître cette union, qui les frappait de chagrin et de honte.

Et que l'on ne croie pas que je sois en colère contre le marquis et sa sœur. En vérité , il faudrait pour cela ne connaître que l'épiderme de la société; les préjugés sont chose si enracinée dans l'esprit de

ÉLIZA DE UHODES. Hô

l'homme, ils sont loUement inhérents à notre vie de salons et de coteries , qu'il faut une force héroïque pour s'en a (franchir. Le marquis de Rhodes et sa sœur sont à plaindre.

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