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cl ([iii cniis ([u'il n'y a guère dans le nion<le politique d'admirable que la justice, j'avoue ([ue mon admiration pour le gouvernement anglais est très-modérée, et je vous serai très-obligé de me dire comment vous pensez qu'il sera possible d'éviter la guerre, si les hommes d'État de la Grande-Bretagne persistent dans les voies d'absorption où ils sont engagés. Cependant il est difficile qu'ils n'y persistent pas, car ils ont habitué le peuple anglais à ce vaste déploiement de commerce qui est la vie de cette nation ; mais ce qui doit leur donner à réfléchir, c'est le progrès des autres peuples. Tant qu'ils ont été dans l'enfance de l'industrie, ils se prêtaient volontiers au monopole britannique ; depuis que leurs fabriques peuvent soutenir la rivalité de l'Angleterre, il est indubitable qu'ils voudront avoir le droit de consommer leurs produits chez eux-mômes et de les vendre à l'étranger^ ce qui n'est
en vérité pas une ambition effrénée. Les monopoliseurs d'Albion ne peuvent donc prétendre à éterniser leur système.
Vers l'orient de l'Europe, la Russie ne nourrit pas de desseins moins gigantesques ; son avidité dévore le monde, et ses conquêtes s'étendent de plus en plus.
Elle convoite ce magnifique bassin de Conslantinople, dont tous les utopistes ont fait la capitale de leur empire universel. Les Russes, mon noble ami, peuvent jouer un immense rôle dans l'avenir, lorsqu'ils se seront défaits de la barbarie qui les souille encore, car un pays où le servage est flagrant ne peut avoir la prétention de marcher l'égal de la France aux yeux des peuples civilisés. Mais comme puissance matérielle, la Russie ne laisse pas d'effrayer l'Angleterre, et ces deux états sont destinés peut-être à se disputer un jour l'empire de l'Inde. Lorsque les autres nations
de l'Europe ne seront plus gouvernées par 11. 22
33S KÏJ7A T)K nifOOF.S.
(îesorainifs p\iênles et tl<?s idées étroites, elles devront se jeter dans les bras de la France, qui deviendra encore une fois l'arbiliH^ des destinées dn monde. Tout cela ne peu! se terminer qne par quelque grande alliance qui remplacerait l'hostililé acharnée de l'époque qui a fini en 1815, et dont le-i^tenlissement se fait sentir encore de nos jours. Mais d'ici là, qui nous dit que des intérêts mal entendus, de mesquines passions, des haines aveugles, n'incendieront pas le monde? Dieu seul le sait.
Au reste, mon ami, cette incertitude occupe les esprits et sert les gouvernements de France et d'Angleterre dans leurs projets de statu quo. Si les peuples n'avaient pins de préoccupations extérieures, toutes leurs pensées et toutes leurs passions se porteraient sur les réformes intérieures; il n'y aurait alors qu'un haut génie qui pourrait donner à ces questions si complexes une solution pacifique.
Paris, étudié dans son existence intellectuelle, offre réellement à l'observateur un spectacle très-intéressant ; dans tous les salons un peu distingués vous êtes assuré de voir entrer chaque soir plusieurs hommes aux regards profonds, et à la barbe étrange, qui ont un baume à appliquer sur toutes les plaies. Les uns parlent avec colère, tmitent de misérables tous les hommes qui ont quelque influence sur les affaires publiques , et ne voient de salut qu'en renversant ce qui est debout. Cependant, lorsqu'on vient à leur faire observer qu'en chassant ainsi tout ce qui a une existence brillante, tous les individus qui ont acquis une véritable expérience des intérêts de l'Europe, presque tous ceux enfin qui ont servi la France depuis quarante ans, ils sont obligés de convenir que, dans leur système, il faudrait improviser les administrations , les généraux , voire même les savants et peut-être les évêques,
;ii(> l.l.l/.A IH l'.HctDIS,
si litiilclois CCS ivlonnalrurs ont hcsoin «révôijucs, ce (lonl je doute un peu.
D'au 1res nrnklecins sociaux affirment que la société ne peut être sauvée que par la science. Ils sont de bonne foi, graves, et quelques-uns d'entre eux , on doit leur rendre cette justice, vivent comme de véritables philosophes, sans ambition , sans amour de l'or ; mais, je l'avoue, je crois très-peu à leur puissance. Leur point d'appui est trop faible, il se nomme la philosophie. Ils révent que c'est là désormais la religion de l'humanité. La science, donnée pour religion au peuple, est bien, sans contredit, le songe le plus étrange que des hommes éveillés aient jamais fait. Tout en reconnaissant l'inlluence humaine du christianisme, ils cherchent à le ruiner comme religion dans l'esprit de leurs lecteurs, et cela avec un ton froid et calme, qui ressemble à de la conviction, et (jui en est, je crois. Il leur
arrive de n'avoir pas étudié assez profondément les hautes questions qu'ils agitent, de s'arrêter devant des détails, au lieu d'embrasser l'ensemble, de ne pas comprendre l'esprit de certaines paroles de l'Évangile, de prétendre que le Christ a enseigné telle erreur, et de lui faire la leçon d'une manière très-doctorale, en ne s'apercevant pas qu'ils se battent contre un moulin à vent qu'ils viennent d'édifier. Quoique je reconnaisse la pureté de leurs intentions, je pense que ces écrivains peuvent aggraver le mal qui tourmente notre siècle.
Hier soir j'étais chez un de nos journalistes les plus célèbres; je vis entrer un homme grave, qui ne portait de barbe d'aucune sorte, mais seulement les cheveux très-longs et flottants. On parla philosophie, et il s'emporta violemment contre les écrivains dont je viens de parler. Les plus grands ennemis du genre huiuain,
W2 KLIZA DE RHODES.
dil- il, sonl ceux qui nient la divinité du Christ; il n'y a en dehors de cette croyance que désordres, oppression, sang et larmes. Il causa longtemps ; et je vis bientôt que le christianisme était presque tout entier j)0ur lui dans l'égalité politique; qu'il adoptait très-peu la nécessité de la souffrance, qui, disait-il, avait fait des esclaves d'une grande partie des peuples. Il me semblait très-disposé à pousser à la révolte les pauvres contre les riches, si ceuxci ne voulaient pas se mettre à la tête de ce qu'il appelait la régénération sociale. Je pensai que l'esprit du christianisme était très-opposé à celui de cet homme, on ce sens qu'il ne veut alléger les souffrances du pauvre que par la charité du riche. Mais je compris bien aussi que là oii le riche cesse d'être charitable, il est fort «lifticilcqueledésordrenesc montre pas.
Sur ces entrefaites, arriva un homme d'un regard très-perçant et qui ne tarda
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pas à dominer rassemblée. A vrai dire, je n'ai jamais enlcndu une conversation plus nerveuse, plus éblouissante. Il me rappelait ce que j'ai lu souvent sur madame de Staël et sur Coleridge. Cet homme proclama l'omnipotence de lu science Sociétaire. Il parla d'attraction et d'association, et développa en peu de mots tout le système fouriériste, qui, selon lui, devait seul sauver la société. Ce qui me rassure, c'est que tout le monde veut décidément sauver la société. Il est donc impossible qu'elle périsse. Vous avez, mon vénérable ami, exécuté certaines parties de cette théorie sans la connaître.
Tout à coup un homme jeune encore, très-gras, à la figure souriante et presque naïve, mais spirituelle jusqu'à l'excès, ouvrit un vieux livre assez sale, et nous lut je ne sais quelles folies sur des mdlions d'œufs de poules, sur des femmes qui feraient l'amour jusqu'à soixante dix ans^ et
sur bien autre chose encore. Et comme on riait aux éclats : Tout cela est enseigné dans l'évangile de votre rédempteur, ditil au fouriériste.
Celui-ci ne se tint pas pour battu ; il déclama très-éloquemmcnt contre notre manie de persiflage, dit que nous nous attachions à rire de quelques incartades, et que cela nous suffisait pour négliger une doctrine qui pouvait seule préserver le monde des malheurs effrayants qui le menaçaient.
Je vous ai expédié hier les ouvrages de Fourier, il me tarde d'avoir votre opinion. Vous me semblez très-apte à juger ce réformateur, car votre haute raison s'appuie sur une expérience pratique bien rare, et d'ailleurs vous aimez vos semblables. Sans cette qualité, il ne me semble pas possible d'apprécier une théorie un peu grandiose.
Que résulte-t-il de ce pôle-méle?... un grand doute qui prend mille faces, mais dont le principal caractère est une hésita-
lion singulière. Lorsqu'une croyance vivifie l'intelligence d'un peuple, tous les actes qui émanent de ce peuple sont empreints d'unité et d'ensemble ; lorsqu'au contraire il n'y a plus que le fait dans l'ordre social, il peut y avoir tranquillité apparente, mais la véritable harmonie ne peut exister au sein de l'anarchie intellectuelle. Aussi semble t-il que tout le monde soit ici sur le qui-vive. Il y a dans l'air je ne sais quelle fièvre qui me gagne aussi moi, je ne sais quelle frayeur mystérieuse de l'avenir; cependant, lorsque je vois cette population aux jours de ses grandes fêtes, ces foules immenses errant avec ordre et lentement sur les boulevards, dans les jardins et le long des quais; lorsque j'examine ces palais somptueux, ces temples, ces monuments qui résument toutes les architectures du monde, l'obélisque de l'antique Egypte, le Parthénon d'Athènes, le dôme de Saint- Pierre, les cathédrales gothiques ; lorsque je
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vois des villes nouvelles s'élever dans le sein de la grande ville, toutes ces magnificences m' éblouissent, et je me dis que le sol ne tremble pas sous les pieds d'un peuple dont la capitale attire par ses splendeurs les voyageurs de toutes les parties de la terre.
Notre nation ne reçoit pas de son gouvernement une direction assez forte: depuis la chute de l'empire, les gouvernements de la France sont peut-être réelle ment plus dirigés que directeurs. Toujours occupés de lutter entre des partis sans valeur rationnelle, de refréner la démocratie dont la fougue épouvante, ils ferment les yeux sur les véritables plaies sociales. Tout le monde répète que le véritable perd est dans la misère des masses, c'est ce dont les hommes d'État s'occupent le moins.
J'ai la conviction que si le génie éclairait le pouvoir, si les questions commerciales étaient bien comprimes, si l'on s'occupait
habilement de l'organisation du travail ailleurs que dans les livres des théoriciens, ce pouvoir serait étonné de son ascendant, de la force qui lui affluerait de toutes parts. Mais on vit sans penser au lendemain, heureux si l'on atteint sans malheur la fin de la journée présente !
Un soir Eliza et le comte sortaient du Jardin des Tuileries et traversaient le quai; la population se pressait comme toujours sur ce point. Cependant, comme ils entraient sur le pont Royal , le comte sentit le bras de sa femme trembler sur le sien,
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cl il \\[ ([110 ce mouvemoni do surprise était causé par l'aspect d'un jeune homme dont il ne reconnaissait pas les traits. C'était un visage pâle et amaigri ; il y avait bien ([uelque prétention dans sa manière de porter les cheveux et la barbe, quelque excentricité même dans son costume ; mais ce qui dominait dans ce personnage était certainement un air misérable ; le drap de sa redingote blanchissait; son gilet laissait voir quelques lambeaux de frange ; son chapeau surtout indiquait un membre de cette population parisienne pour laquelle la vie est si pleine de souffrances et de désordres. Le jeune homme seml)la chercher à se dérober aux regards des promeneurs ; mais la comtesse, entraînée par un sentiment instantané, dans lequel, je crois bien, la pitié avait une large part, se plaça devant lui «L l'arrêta presque au passage.
— Vous ici, madame, dit-il enlin.
tUl\ RE RHODES. 351
— Oui, Ernest, et celui que vous voyez est le comte de Rhodes.
he jeune homme demeura stupéfait, comme s^il cropit que l'on voulût se jouer de lui.
— Moi-même, dit le comte, qui avait été instruit par sa femme de tout ce qui s'était passé à La Morlière, et dont le regard scrutateur avait promptement découvert l'excès de misère morale dans lequel était tombé le malheureux qui se présentait à ses re gards; si vous avez une heure demain, je serai flatté de vous recevoir. Nous déjeunons à midi, et nous vous attendrons ; j'ai des choses importantes à vous communiquer. Vous me le promettez, n'est-ce pas? rue de la Paix, n^ 7.
Le jeune homme s'inclina et partit.
Depuis son départ de La Morlière, Ernest s'était enfoncé de plus en plus dans le désordre moral qui avait éteint tonl ce qu'il pouvait y avoir primiti-
vemeiU en lui d'énergie et de noblesse. Le souvenir de son séjour à La Morlière s'était effacé assez promptement au milieu des malfaisantes impressions d'une vie de débauches, d'inquiétudes brûlantes, d'insomnies et de fatigues. Ernest en était venu à cet excès qui consiste à ne pouvoir se rendre compte de la manière dont les jours se passent, et surtout des moyens employés pour suffire aux dépenses nécessaires à l'existence. Vie dégradante, qui souillerait l'âme la plus noble, si cette âme pouvait consentir à s'y soumettre seulement quelques semaines. Ernest avait vécu tantôt chez un camarade, tantôt chez un autre, les exploitant tour à tour, moins vil cependant qu'on ne le croirait au premier abord; car certes dans la fortune il eût partagé de bon cœur avec eux. Il n'était pas tourmenté de cet amour de l'or, qui dévorait la plupart de ceux qui le regardaient avec mépris. Quelquefois, entraîné par des vi-
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veiirs d'assez bas étage, il «lemamlait aux ardeurs de ralcool l'oubli d'uue réalité qui brisait son àme aux moments lucides où son intelligence se réveillait. Ces retours accablent de tristesse les jeunes gens engagés dans ces voies déplorables ; car ils retrouvent alors la naïveté des impressions de la première jeunesse ; ils sentent tout ce qu'ils ont perdu : les douces joies de la famille, cette simplicité de cœur qui nous fait savourer mille jouissances que Dieu sème sur nos pas ; les plaisirs intellectuels si vastes, si variés, si au-dessus de la vie des sens que tout limite et désenchante. Voilà ce qu'ils ont donné en échange de la honte , du dégoût , du néant !
Depuis quelques jours Ernest était dans une de ces phases douloureuses, l'orgie avait perdu pour lui sa poésie corrodante ; il se trouvait en face de la vérité, et manquait de force pour supporter tant de 11. 23
iloulcur. Lorsque l'inslant de se rendre clu'/ 1<^ «onUc fut venu, il se traîna péniblement le long des boulevards : la foule habituelle, alîairée, llàneuse, bruyante, élégante, se pressait dans les allées latérales. Ernest portait un œil d'envie sur toutes ces figures. Sont-ils heureux ! disaitil devant chaque homme dont l'aspect annonçait une vie suivant son cours normal. Comme toujours, il ne voyait qu'une partie des choses, et composait un bonheur pour tout individu qui se présentait à ses regards. Cependant, plus il approchait de la rue de la Paix, plus il se sentait défaillir. 11 allait retrouver là des êtres qui avaient été témoins de sa faiblesse, de sa versatilité; le comte de Rhodes l'effrayait, car il lui était apparu comme un type de dignité fière et «le force morale. Ernest tremblait devant (•(.' caractère de physionomie si rare dans notre temps.
Après avoir yiassé par plusieurs réso-
ÉlISÀ DE RHODES. 355
huions contraires, avoir senti plusioui's fois son courage expirer et renaître, enfin sa malheureuse faiblesse l'emporta ; il abandonna la rue de la Paix, et reprit le boulevard lentement, la tête baissée, comme un homme en proie à un remords.
Louise était une jeune fille inconnue du comte, qui l'avait laissée encore enfant et d'ailleurs loin de chez lui, à l'époque où il partit pour l'Amérique. Il apprit donc de la bouche de sa femme tout ce qui s'était passé en son absence. L'hospitalité donnée par Eliza à celte aimable parente, son intimité avec Maria, l'arrivée d'Ernest dans les environs de La Morlière, son séjour en Bretagne, son amour pour Louise et presque en même temps sa passion pour Maria. Le comte félicita sa jeune parente d'avoir échappé à ce mariage, quoiqu'elle reçût ses félicitations d'un air qui n'annonçait pas qu'elle fût encore très-convaincue de son bonheur. Mais Jules de
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Rhodes, tout en méprisant ces Byron sans génie dont nos grandes villes abondent, accusait plus la société qu'eux-mêmes. Il se disait que l'éducation était si faiblement dirigée, et que l'ordre social offrait si peu de ressources aux imaginations passionnées, qu'il se sentait pris de pitié pour Ernest. Hélas, disait-il à sa femme qui plaidait, elle aussi, la causedu malheureux, lu n'auras pas de peine à m'amener à tes idées. Je vois partout l'excitation au mal, la protection n'est nulle part.
Il était d'ailleurs, quoique flottant encore sur<livers points de la foi chrétienne, il était, dis-je, profondément pénétré de la loi d'amour enseignée par le Chrisl, de l'obligation pour l'homme de tendre la main à son semblable. Puis il sentait toute la profondeur de ces maladies morales qui désolent les époques travaillées par le débordement des doctrines matérialistes et sceptiques. Quoiqu'il fût devenu jusqu'à
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un certain point un homme de raisonnemont, l'imagination l'avait trop courbé sous son joug pour qu'il ne comprit pas toute sa puissance. Le comte pensait encore que c'était servir les intérêts des masses que de ramener aux idées austères du devoir ces jeunes gens, doués du lalent d'écrire et que des ardeurs sans directions portent à troubler l'ordre social par des déclamations désordonnées et furibondes. Aussi, dès qu'il vit qu'Ernest ne se rendait pas à son invitation, il résolut de le découvrir; mais pour arriver à ce but, il fallait le vouloir sérieusement. Tous les jours après dîner le comte montait en cabriolet et parcourait lentement les boulevards et les rues les plus fréquentées, cherchant dans tous les groupes et ne découvrant pas l'objet de ses démarches.
Ernest n'appartenait à aucun corps, à aucune administration; les renseignements sur lui devenaient très-difficiles à obtenir.
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Aussi, apiùs (|uelqii(3s semaines, le comte ne pensait plus à son projet, lorscpi'un soir il aperçut le jeune homme longeant tristement la rue de Vaugirard à quelques pas du Luxembourg. Le comte marcha droit à lui et Taborda avec d'affectueux reproches d'avoir manque au rendez-vous.
Il lui exprima noblement son désir de lui être utile, il lui dit que la comtesse lui avait parlé de lui avec intérêt. Ernest fut comme magnétisé par ce regard, par cet organe, par cette puissance indicible qui émane des grands caractères; il promit tout ce que lui demanda le comte, il s'engagea à le voir souvent , il l'écouta sans répondre, sans montrer d'impatience ; seulement parfois un œil expérimenté pouvait découvrir sur cette (igure quelques frissons internes , quelques nuances livides, sillonnant rapidement ces joues pâles et fatiguées. C'est que Jules de Rhodes, lorsqu'il vil ce jeune homme do-
miné par lui, ne lui cpari-nu pas les vérités austères (pi'il devait lui apprendre. Il laissa déborder de son sein les ))ensées qui y fermentaient. Il rappela à Ernest la vie des véritables grands hommes, leurs luttes longues et patientes contre les désenchantements qu'ils ont rencontrés à chaque pas dans cette vie, le courage qu'ils puisaient dans l'idée divine qu'ils portaient en eux, car l'homme de génie ne vit pas de ce que les autres hommes disent ou écrivent de lui ; il vit du travail de son âme, dans un commerce intime et mystérieux avec Dieu, qui l'inspire et l'échauffé. Les hommes de génie ne demandent pas le pain matériel aux mouvements passionnés qui s'échappent de leur cœur, aux sublimes idéalités qui rayonnent dans les régions les plus élevées de leur intelligence. Oh ! non, ils laissent leurs passions se changer en poésie, parce qu'ils étoufferaient s'ils s'efforraient de les contenir
3(i() K).I/.V l>l. UllODES.
on eux. Ils livrent leurs idées à la foule parce qu'ils les doivent à l'humanité, par ce que Dieu ne les leur a données ([ue pour conduire la société dans les voies qui la l'ont progresser vers la phase intellectuelle dont les premières lueurs semblent éclairer déjà les horizons de l'avenir. Les véritables grands génies savent que les contemporains ne peuvent les comprendre ; ils ne sont réellemeut novateurs qu'à la condition d'émettre des idées qui ont peu de cours dans le monde, des idées que les générations futures comprendront, mais que le présent repousse parce qu'elles le froissent; ceux-là passent pour fous, et quelquefois pour criminels. Ils meurent dans les cachots, ou boivent la ciguë, au milieu de disciples en larmes ; mais qu'importe? Ils ont été plus heureux que leurs bourreaux, car ils ont eu une vision plus claire et plus sereine de la vérité ét(!rnelle qui est Dieu, ils se sont élevés dans l'échelle
KLIZA l)L RHODES. 361
dt's cires, ils ont vécu dans la contemplation de la beauté, bonheur vaste , profond et céleste, ignoré des âmes vulgaires. Mais, hélas ! qu'a de commun la vie de ces hommes avec celle de l'immense majorité de nos contemporains? Être saisi à quinze ans d'un orgueil ridicule qui nous persuade qu'il n'y a pas de gloire humaine digne de nous, et cela parce que nous trouvons facilement une rime et écrivons quelques vers qui ressemblent à tous ceux que nous avons lus par milliers. Abandonner pour cette idée folle une carrière sérieuse, désoler notre famille, arriver à Paris avec la pensée que la grande ville va s'incliner humblement devant nous; se révolter contre une indifférence très-naturelle et très-expliquée sans le moindre doute, mettre alors son intelligence au service des faiseurs, voler des idées de vaudevilles ou d'articles de journaux, fabriquer des produits intellectuels comme on fa,-
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briquo des allumetlcs rliimiciiios, à tant la ligne, au rabais, parce que ïa conçu rrence tue ce commerce comme les autres ; s'user vite à ce métier, et alors devenir misanthrope au point de se brûler la cervelle ou de perdre toute idée de justice, toute appréciation saine des choses, telle est la vie rêvée d'abord si glorieuse, et devenue si déjdorable et souvent si flétrissante.
Parmi ceux qui arrivent à un nom, que voyons-nous le plus souvent? un incroyable oubli de la mission de l'artiste, toutes les notions qui ont guidé le genre humain dans la voie de la beauté et de la vérité obscurcies, méconnues, niées ; le caprice et le hasard salués comme Dieu de l'art, les plus infimes passions glorifiées, présentées non plus comme dos désordres, mais comme une chose toute simple dont s'étonnent seulement l'ignorance et la niaiserie. Ce qu'il y a de plus saint dans les institutions sociales, livré à la haine et au
mépris, la pureté des femmes souillée, le mariage présenté comme un joug odieux et intolérable, l'adultère enseigné comme la réhabilitation de la nature et de la liberté , comme un refuge contre l'aveugle despotisme catholique ; la foi éteinte dans le prêtre, et la fièvre des sens effaçant en lui toute dignité, et le conduisant au crime ; le meurtrier changé en homme de caractère et de force, presque loué d'avoir eu V énergie d'assassiner, comme si la véritable force ne consistait pas à dompter les mauvaises passions en vue de la vérité et du bien; la vertu mise en doute, persiflée d'un rire satanique, méprisée d'un air supérieur : voilà les images que présentent à chaque chapitre les oeuvres de ces hommes. Et ils ont trouvé une société pour les
applaudir ! société qui réunit tous les
contrastes , le délire d'une imagination exaltée, la soif insatiable de Tor et des jouissances matérielles, la prétention aux
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lumières «'l des bourgeois slupidcs cl clominalciirs ; une aU'eclation singuliùre d'un prélondu amour des arts, nul sentiment profond de la poésie ; une avarice sordide paralysant dans les hautes classes tous les élans de l'âme vers le beau ; la misère enchaînant le peuple, dont l'oreille est sans cesse remplie des mots de liberté et dindépendancc; une corruption pécuniaire, inconnue même au temps de la régence, un laisser-aller surprenant qui fait que l'on se couvre d'infamie, le sourire sur les lèvres, accueillant l'austérité comme une illusion et surtout comme une déception. Et encore la honte, on la discute, on cherche à prouver qu'elle n'est qu'un préjugé bon pour les gens qui ne connaissent pas la vie, qui ne sont pas de ce siècle. Beaucoup demandent combien la gloire rapporte. Cela n'est pas coté en bourse. Au-dessus de toutes ces turpitudes, plane un immense doute, appelé tolérance, et
qui n'est souvent qu'une grande lâcheté. Telle est la société qui applaudit la masse des œuvres contemporaines , société et poésie dignes l'une de l'autre, et qui annonceraient la fin d'un peuple, si quelques nobles âmes ne protestaient çà et là contre cet ensemble odieux.
Voilà à peu près le tableau que le comte de Rhodes plaça sous les yeux d'Ernest, avec la puissance d organe qui était un des grands charmes de cet homme exceptionnel.
Le jeune écrivain avait lu plusieurs fois l'expression des mêmes idées, et il n'en avait pas été frappé, tandis que dans la bouche du comte elles semblèrent remuer profondément cette àme brisée par le monde el surtout par elle-même. Il arrive qu'au milieu des raisons les plus puissantes, un mot, une image, un souvenir se détache, et porte, plus que tout le reste, la conviction dans l'inlelligence. Le comte
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avait rappelé à Ernest que saint Paul travaillait à l'airo. des tentes de celte main qui traçait ses étonnantes épUres. Voilà peutêtre ce qui contribua le plus à convaincre le jeune homme de toute la folie de la vie littéraire , telle qu'elle est presque toujours entendue aujourdliui.
S'il avait eu assez de force d'action pour obéir à sa pensée, Ernest n'aurait pas balancé à partir immédiatement pour aller retrouver sa mère ; car c'est le propre de ces caractères mobiles de passer subitement d'un état d'âme à un autre, et
il'emln'assor ;iv«^c arileur les nouveaux projets qui naissent des dernières impressions reçues. Mais sa langueur ordinaire reparut dans cette circonstance ; il passa encore bien des jours à se promener lentement dans Paris, changeant d'avis toutes les heures, reprenant ses idées d'autrefois, accusant le comte d'une sévérité aveugle, disant que tel était le langage de tous les hommes bien assis dans la société, qui trouvaient absurde que les autres ne fussent pas conlents de leur destinée. Il finissait par se persuader qu'il avait été la victime admirable d'un ordre social barbare, et reprenait ses passions sophistiques d'autrefois. Mais le doute s'était enfin solidement cramponné a sa pensée, et les faits parlaient si haut, que la vérilé des paroles du comte redevenait éblouissante, el Ironblait le pauvre jeune homme jusque dans les profondeurs de son ame. Il arriva aune ^ftmlirc Irislt'sse, née du dépil cj de la
houle de liii-hieme, ce qui le réduisit à un anéantissement étrange. Si le comte de Rhodes ne lui avait pas tendu la main, il est difficile de prévoir ce qu'il serait devenu dans cet abandon de lui-même. Mais dès que Fhabile médecin des âmes vit Ernest dans ce mépris de sa propre vie, il se rappela le mot de Pascal : qu'il ne faut pas trop parler à l'homme ni de sa faiblesse ni de sa force ; il reconnut qu'il fallait relever l'âme du pauvre malade, en lui rendant quelque estime pour lui-même. Il lui rappela donc que chaque époque produit ses maladies morales, et que celle par laquelle il venait de passer était une véritable épidémie au dix-neuvième siècle. Il lui rappela tout ce qu'il avait souffert lui-même , non par amour pour la gloire littéraire, mais par le doute passionné, par la soif ardente d'une croyance. Ernest parut enfin sentir qu'il pouvait se relever de sa chute et reprendre dans la vie une
370 l'r.izv Dr niionrs,
plaro lionoralilc ; mnis il n';igissnit pas. Ceux-là seuls qui ont connu les désolantes nonchalances nées d'une rcverie longue et désordonnée, comprendront la douloureuse inaction d'Ernest, qui serait demeuré longtemps encore dans cet état funeste, s'il n'avait reçu de sa mère une lettre pleine de tendresse, écrite sur l'invitation secrète du comte. Cette circonstance décida le départ d'Ernest pour sa province.
Jules de Rhodes passa encore quelques mois dans Paris, se mêlant au public, observant, étudiant, et reconnaissant de plus en plus que la société manquait surtout d'hommes d'action , mus par des idées généreuses. Il se sentait lui-même plus fait pour agir que pour parler; bientôt il ne songea plus qu'à s'entourer de capitalistes et d'industriels; l'ambition d'imiter M. Ward ne tarda pas à le dominer. Il comprit que l'aspect d'une petite colonie heureuse sous sa direction pouvait exercer une
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influence puissante autour de lui. Il sentit que l'organisation d'un village devait entraîner celle de grandes communes, et par suite l'amélioration de l'État tout entier. Il se voua dès lors à la grande charité du dix-neuvième siècle, aux nobles eiï'orts commandés par l'époque pacifique et industrielle qui va succéder aux époques de guerre et de violences que riiumanilé vient de traverser.
Avec le concours de plusieurs capitalistes, il établit donc de vastes usines sur les bords d'une belle rivière , à quinze lieues de Paris ; et il vit bientôt prospérer cette entreprise. Si de temps en temps les passions des hommes qu'il employait venaient lui prouver que l'exécution des meilleures et des plus saines idées était envahie par mille petits obstacles imprévus, il reconnaissait aussi que la vérité et la justice avaient un invincible empire, et que resi)nt de révolte chez les petits ve-
372 ÉLIZA DE RUODES.
nait presque toujours de ce qu'ils manquaient de foi dans les grands.
Quelques jours après le départ d'Ernest, le comte de Rhodes avait reçu de lui une lettre qui contenait les lignes suivantes :
« Je vous dois le seul bonheur que j'aie goûté depuis longtemps, je ne puis tarder davantage à vous en marquer ma recon-
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naissance. J'ai trouvé ma mère bien vieillie, la pâleur de son teint est presque livide , le chagrin l'a usée , et ce sera un éternel remords pour moi ; sa tendresse est sublime, et jamais plus douce indulgence n'a accueilli un misérable insensé. Je ne pourrais vous peindre ce que j'ai éprouvé dans cette voiture , qui me semblait rapide comme la foudre, tant j'avais peur d'arriver ! Une heure avant d'apercevoir le haut clocher de D j'ai cru que
j'allais perdre connaissance ; tout m'effrayait, mon père, ma mère elle-même.
Enfin, comme toujours, dans les circonstances graves, au moment de l'action, j'ai retrouvé quelque force ; votre vie a été assez terriblement éprouvée pour que vous puissiez deviner le cri étouffé de ma mère ; mon père a frémi , son œil était mouillé. Je ne l'aurais pas reconnu.
" Depuis que je suis de retour, je sens quejel'aime.Monpèreaaujourd'huilesche-
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veux blancs, son regard n'esl plus le mi^me; il me semble qu'il y a entre lui et ma mère une harmonie qui contraste avec ce que j'ai vu dans ma première jeunesse. Mon père avait été gâté par le succès, tout lui avait réussi : il avait acquis une belle fortune, était entouré d'honneurs municipaux, dont les bourgeois des petites villes sont trèsavides; le chagrin seul a développé en lui les facultés aimantes. Dès qu'il a eu besoin d'être plaint, il a appris à plaindre les autres. Depuis quelques années il n'est plus reconnaissable,m'a dit ma mère.Je pourrais donc espérer de beaux jours encore, et réparer des torts qui m'apparaissent aujourd'hui dans touteleur gravité; mais je vousledisen tremblant, la santé de ma mère m'effraye, et je redoute un malheur affreux. Puissent mes pressentiments me tromper ! Rien n'égale la délicatesse exquise de cette tendre femme, elle est si ingénieuse dans ses soins, si bonne dans ses paroles et dans ses re-
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gards; mes larmes coulenl lorsque je songe au passé.
«Enfin vous m'avez dit qu'il y avait dans la vie des époques marquées pour de profondes révolutions morales, que l'âme alors entrait dans une phase nouvelle, qu'il s'y faisait des clartés soudaines , que c^était une sorte de renaissance. Dieu veuille que j'en sois là ! Il est certain que je sens l'orgueil s'éteindre en moi , je comprends aujourd'hui ce que vous m'avez dit sur le génie et sur sa destinée en ce monde ; hélas ! j'ai pris l'ardeur de mon imagination pour dé hautes facultés poétiques , et je me suis jeté en aveugle dans ce pêle-môle intellectuel qui caractérise notre époque. Il va falloir organiser mon avenir , nous en causerons, car je sais que vos lumières me se; ront hien précieuses. Il y a en moi des remords de plusieurs natures, mais tous mes sentiments sont encore enveloppés d'une obscurité presque impénélrable.
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« Vouloz-vous bien dire à madame de Rhodes que j'ai retrouvé notre vieux Scluirtz tout aussi bizarre que de coutume, fumant toujours comme un Turc , jouant de la guitare comme si l'on jouait encore de la guitare , et accablant de sarcames les saint-simoniens et les fouricristes dont il n'a jamais lu une ligne. «
Quelques mois plus Urd, Ernest fut employé dàïi&li'établissement du comte, et Louise semblait parfois sourire à je ne sais quelle rêveuse espérance. Maria continua de correspondre avec la comtesse, les idées d'art s'emparaient de plus en plus de cette imagination puissante, qui ne pouvait pas vivre très-longtemps d'un souvenir ou d'un regret ; il y avait en elle une pensée trop grandiose et trop vaste, un trop noble élan vers l'idéale beauté.
Pour Éliza de Rhodes , mélange charmant de cette grandeur et d'une douce
raison, heureuse du présent, mais pleurant
37g ÉLIZA DE RHODES.
toujours le passé, elle vécut près du comte dans une sorte de bonheur mélancolique, exerçant sur ses semblables , et par son époux , l'influence profonde et cachée qui appartient réellement k la femme, et que ne lui arracheront pas, j'espère, les doctrines brillantes d'ufto prétendue émancipation soutenue avec plu? d'éclat que de bon sens peut-être.