‹ Éliza de Rhodes (volume 2)Chapitre 17 sur 18 · II · texte numérisé non relu

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uiH'autree\islen«T,s'il('n«sl,et cependant ils paraisseul sourire à cet ensenil)le. C'est donc bien en moi qu'est mon mal, mais que puis -je y faire ? quelle en est la cause? Est-ce ma volonté qui a donné à ma pensée cette direction fatale? Non. J'ai été entraîné là par je ne sais quelle force puissante et inanalysable. Que sais-je?j'ai peut-être dans le cerveau quelque lésion organique sur laquelle la science n'a aucun pouvoir. Quels que soient les efforts de ma volonté, ce malheureux dérangement d'un os presque imperceptible s'oppose invinciblement à ce que l'harmonie se rétablisse en moi. Je suis fou, monomane, c'est digne de pitié sans doute; mais les hommes n'y peuvent rien, que me plaindre.

Je poussais plus loin ce rêve accablant, et je me disais que, dans l'hypothèse d'une autre vie, je serais sans doute destiné à une nouvelle existence aussi anormale.

J'interprétais certaines paroles de saint Paul sur la prédestination, et les arrangeais selon le caprice mobile de mon cerveau; car il faut remarquer que mon état d'àme n'était pas une négation constante de la vérité révélée, mais un continuel changement dune idée à une autre, dans lequel cependant la négation dominait.

Je m'ingéniais surtout à m'appliquer dans chaque doctrine ce qui pouvait me faire souffrir, car c'était là le côté réellement terrible de mon caractère.

Parmi les passagers, j'avais remarqué un homme grand et maigre, au teint un peu cuivré, à la chevelure blanchissante. Sa physionomie annonçait un calme singulier, mais aussi une force incontestable. Je croyais voir en lui tout le contentement du bourgeois qui fait bien ses affaires, la race d'hommes qui m'inspirait l'antipathie la plus profonde. 11 avait souvent rôdé autour de moi pendant mes méditations so-

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lilnins, et je l'avais toujours évité avec soin, lorsqu'un soir je crus remarquer sur sa figure une expression de commisération qui me parut toute nouvelle. Il y eut entre nous une de ces pénétrations sympathiques dans lesquelles les paroles sont inutiles; cet homme se transforma tout à coup à mes yeux, et je sentis qu il pouvait y avoir çà et là, dans les natures que je dé~ daignais, de la noblesse et du cœur.

— Il faut se défier de ses jugements, jeune homme, me dit-il un jour; vous appartenez à cette déplorable famille de rêveurs <lonl j'ai rencontré des membres dans toutes les villes européennes que j'ai visitées. Votre VLurope a deux grandes plaies, ce dévergondage intellectuel, et vos [jopulations de travailleurs dont le nombre et la misère s'accroissent cha(pie jour, en vous menaçant d'ébranlements assez effroyables. Les médecins qui ont entrepris de guérir IKiHupe de ces deux maladies

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me sembleiil pour la pluparl assez insensés. Les uns s'écrient : Soyez croyants, et me font penser à un docteur qui dirait au phtliisique agonisant : Vous avez tort, portez-vous bien. Les autres parlent sans c esse de 1 exploitation de Vliomme par l'homme, et de l'odieux système du salaire, sans songer que si des masses d'ouvriers sont dans la misère, un grand nombre de maîtres vivent dans l'angoisse de la faillite et ne sont pas plus heureux que ceux qit'its exploitent. Ces apôtres aveugles poussent ainsi des misérables à se ruer sur d'autres, et si ce cataclysme arrivait, il ne ferait qu'augmenter les douleurs de chacun. Il y a des climats aimés du ciel où Thomme peut être pauvre sans trop de souffrances ; mais dans votre France, et môme dans cette Angleterre, si vaine de son pouvoir et de ses richesses, le pauvre est bien plus à plaindre que 1 esclave de nos États du Sud. La Grande-Bretagne a beau enserrer le

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monde et s'clïbrcer crélablir sur tous les points (lu j,'lobc le despotique monopole de ses produits, la misère est là qui la ronge ; Loncfres et Liverpool offrent à l'observateur qui regarde dans lintérieur du logis un spectacle cfVrayant. Admire qui voudra le gouvernement d'un peuple qui, en exploitant le monde, ne peut pas nourrir une population de quelques millions d'hommes! Quant à votre maladie, je ne la crois pas incurable, mais vous ne trouverez pas le remède dans les livres des philosophes. La philosophie est un noble exercice pour les esprits sains, mais elle ne peut que vous rendre fou. — Où voulez-vous donc que j'aille demander des secours? luidis-je en l'interrompant. Vous allez me dire, comme tout le monde, à la religion. — Vous ne vous souvenez donc pas de ma comparaison du médecin? Pour demander quelque chose à la religion, il faudrait commencer par y croire. — Mais à quoi donc?.... luidis-jft

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assez impatienté. — Rappelez-vous qu'un jour l'Homme-Dieu refusa de répondre à ses disciples, en leur disant qu'ils ne pouvaient porter alors ce qu'il aurait à leur annoncer.

Je quittai mon vieillard, assez mécontent de cesprétentieuses paroles. Cependant si j 'avais pu , par une puissance mystérieuse , te voir une seule minute, savoir que tu avais accepté notre séparation, que tu en étais venue à une résignation chrétienne, j'aurais été plus heureux en vérité que dans les derniers temps de notre solitude ; mais mon imagination me torturait : elle te présentait à moi bouleversée par une douleur convulsive, succombant à tes maux ; d'autres fois je te voyais attenter k tes jours et obéir aux leçons atroces que je t'avais données. Ces orages me prouvaient au moins que je t'aimais bien autrement que je ne le supposais en ta présence; mais ils me faisaient sentir de plus en plus cette

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nialhoiirtiusc orf,'anisalion qui empoisonnait toutes les jouissances du cœur par l'inquiét ude cl le délire, et je méprenais en profonde pitié.

Un matin je trouvai tous les passagers sur le pont; et la joie rayonnait sur les visages, parée ([ue le capitaine venait de montrer à l'horizon une ombre qui était la pointe de New-York. Hélas! pour moi cela n'était ni un plaisir, ni une peine; ne puisant ma vie que dans les gémissements de mon cœur, que m'importait que l'objet que rencontraient mes regards fût la terre ou l'Océan ! c'était pour tout le monde le terme d'un voyage, pour moi ce n'était rien. Il n'y avait de terme à mon douloureux pèlerinage que la tombe.

' Je me rappelle vivement combien me fut pénible le premier mois de mon séjour à New-York. Dans c(;s grandes maladies de Tàme, la solitude, tout en lesaggravant peut- »^tre, leur porte cojtendant j«3 ne sais quelle

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consolation mystérieuse ; elle est en harmonie avec leurdésespoir; mais l'aspect d'une cité vaste, d'une agglomération d'hommes occupés et toujours courant après la fortune, la fumée des usines , le bruit retentissant des voitures, tout ce chaos d'une ville de commerce qui est la porte par laquelle on sort du nouveau monde et l'on arrive de l'ancien, causent une de ces tristesses sans compensation , parce qu'elles sont sans poésie. Aussi je voulus fuir New- York, et aller parcourir les parties les plus pittoresques de l'Amérique; mais M. \Yard, mon passager du paquebot, qui me témoignait de plus en plus une amitié très-vive , parvint à me retenir. C'était un des premiers négociants de l'Union ; il possédait à New- York plusieurs fabriques, dans lesquelles il occupait de mille à douze cents ouvriers. On aurait pu étudier chez lui toutes les améliorations enseignées par nos socialistes modernes : associai ions pour les secours mu-

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lucls,socielô de toinpcrancc, locliirc de la bible ou conimun, travail allcrné elpar cela même aUravanl, il avait essayé ces choses avec un très-grand succès. Aussi était-ce un noble spectacle que devoir cet homme parcourir les salles de travail, et être salué de tous côtés, non parle servilisme craintif que Ton peut observer ailleurs, mais par le sourire de la reconnaissance et de l'admiration. Un matin il m'avait fait le suivre dans sa revue générale, et en sortant de sa dernière usine, je lui parlai de mon projet d'aller visiter les beautés les plus remarquables du continent américain. — Je ne vous lâcherai pas , me dit-il avec cette parole llegmatique , qui est chez certains hommes le signe d'une volonté de fer; comme je vous ai conseillé de fuir la lecture des philosophes, je vous conseillerai de fuir la solitude. Les belles rêveries ainsi que les aspects grandioses de la nature servent a dHveIo[>per dans l'homme

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les l'acultcs poétiques; mais lorsque ces dernières sont surexcitées au point de détruire l'équilibre indispensable à la vie , oh! alors, il faut se mêler à ses semblables, surtout à ceux qui sont plus spécialement voués au culte de ce que l'on nomme l'utile.

— Étrange destinée ! lui dis-je; il faut que l'homme fatigue son corps, afin de refréner sa pensée ; il doit acheter le repos au prix de ce qu'il y a en lui de plus élevé et de plus idéal. S'il parvient à éteindre le feu de son àme , il devient brute et ne souffre plus ; mais aussi quelle existence ! quelle absence de sensations ! quel néant ! Croyez-vous en vérité que toute la destination de l'homme soit de travailler pour nourrir et vêtir son corps, de répéter quelques prières sans trop les comprendre, et d'aller dormir pour reprendre le lendemain cette tâche monotone ?

— Nul doute, reprit-il, que ce ne soit là le sort de l'immense majorité de l'espèce ;

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siîulemout il y a dans la loi de ces travailleurs (jui m'entourent un sérieux et une élévation que vous ne soupronnez pas , habitué que vous êtes au spectacle assez hideux des mœurs ouvrières de certaines grandes villes manufacturières de votre France. Le travail est l'imprescriptible loi <le l'humanilé; ceux qui veulent la fuir tombent dans une léthargie morale qui ressemble à l'imbécillité, ou dans une folie ardente bien pire encore. Je crois fermement que l'homme se trouve dans un milieu (pardonnez-moi cette expression de nos écrivains modernes ) qui n'est pas du tout celui de la nature primitive. L'homme est un Dieu tombé qui se souvient du ciel, a dit un de vos poètes. C'est ce que nous révèle la Genèse, et ce grand principe je le vois écrit partout, et à toute heure de ma joiniiér; il nr faul [»;is se refuser au rôle (rc\j»iali(>n ipii imu^ est imposé sur la terre. (îe refu^ sérail nu crime envers la

société et un profond mallieur pour vous.

Hélas ! repris-je, ditos-moi donc pourquoi je trouve ces idées d'ordre et d'harmonie chez vous, tandis que chez moi tout est lutte et déchirements.

—Pourquoi le mal est-il dans le monde?

pourquoi y a-t-il de mauvais estomacs et des estomacs qui digèrent parfaitement?

pourquoi, encore une fois, la destinée de l'homme n'est-elle pas une suite d'enchantements? Toujours, mon cher ami, cette chute arrivée par l'orgueil de l'homme nous barre le passage toutes les fois que nous voulons franchir certaines limites.

Et moi aussi j'ai eu des tendances analogues aux vôtres ; j'ai rêvé l'infini , et j'ai pris en pitié mes semblables ; mais vers vingt-cinq ans, il me tomba dans l'ame des convictions salutaires. Je vis clairement qu'il y a au-dessus de nous tout un monde qui n'est abordable qu'à notre foi ; que ce monde avait certainement été révélé aux

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hommes, «ar leur inlelligenee ne l'aurait jamais soupçonné; (juil «levail yavoir dans ces régions transcendantes un ordre de science ([ui nous échappe , cl aussi une plénitude de sensations de bonheur que nos organes actuels ne sauraient supporter. Mais tout ce monde, dont la contemplation constante m'aurait rendu insensé peut-être, je le laissai là, reconnaissant mon impuissance, et me bornai à prier son auteur, et à me réfugier dans l'espérance d'y atteindre un jour. Je lus l'histoire du christianisme , et je vis que si des hommes, aux premiers siècles, s'étaient retirés dans les solitudes pour s'y livrer aux méditations saintes, c'est qu'ils avaient reçu du ciel une mission à part et en harmonie avec la société de leur temps. C'est qu'il jallail qu'il y eût dans le monde romain, qui était alors le monde presque entier, un contraste frappant avec ce luxe et ce matérialisme gigantesque qui menaçaient

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réellement de faire de la terre une vasle arène d'effrayantes débauches. Mais je vis d'un autre côté les apôtres et leurs successeurs se mêler aux assemblées des hommes, entreprendre de longs voyages remplis de périls , se charger des travaux les plus rudes, et cela pour secourir leurs frères, pour les éclairer et les rendre meilleurs. Je me demandai ce que j'avais à faire dans ce siècle, moi. Je crus voir que les peuples, qui s'étaient longtemps battus pour des idées religieuses et politiques, arrivaient à une époque de tolérance éclairée ; que dans l'ordre religieux chacun pourrait suivre en liberté sa croyance, et (pie dans l'ordre politique on approchait du temps où tous les systèmes ayant été réalisés tour à tour, et tous ayant été entachés de mal, mêlés de souffrances et d'abus, les peuples aftacheraient moins d'importance à ces questions de formes et de personnes. Il me sembla qu'il ne resterait

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[►lus l»i«'iU(jt ù résoudre que les (juestions réellonient légilimes, celles (jui importent au bonheur de riiomme , c'est-à-dire l'amélioration de notre sort matériel par l'industrie, et de notre sort spirituel par l'enseignement. Je me vouai à la première partie de cette tache.

La liberté est sans doute une belle et sainte chose; mais en affranchissant l'homme, elle le livre à ses propres moyens, sans guide , sans protection ; les théories enseignées aux nations modernes , sur la production, qui ne peut jamais être excessive, jointe à l'ambition etlVénée de chaque individu que les bouleversements contemporains ont surexcitée d'une manière déplorable , commençaient à jtroduire en Europe des malheurs commerciaux ([ui se renouvelaient presque périodiquement , dans plusieurs contrées. La liberté consistait, pour une partie considérable du juMipIf, :'i iiKiiirir <iir im L;r;il):il, exténué.

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et abandonné d«?s heureux et des riches. Déjà nous apercevions en Amérique des signes avant-coureurs de désastres, qui, sans avoir les mêmes résultats qu'en Europe, à cause de la différence de rapports qui existent entre notre sol et nos populations, jetaient cependant de vives alarmes dans mon esprit.

J'entrevoyais bien que l'organisation sociale était mauvaise ; que la société, surtout en Europe, ne pouvait se sauver qu'à travers quelque grande association, qui, en respectant les droits acquis, changerait cependant certaines relations et détruirait la misère , cette lèpre hideuse si féconde en douleurs el en vices : mais l'exécution m'effrayait. Tant d'intérêts anciens et complexes, tant de liquidations impossibles, tant de désirs individuels se heurtant sur ce champ de bataille des nations civilisées, où il n'y a que des morts el des blessés, et point de triomphateurs légitimes, tout

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cela st' dressait (levant moi comme une barrière infranchissable. Je me disais qu'il n'y avait que le chef de quelque vaste empire qui pût essayer de faire sortir l'industrie des voies fausses où je la voyais engagée. Longtemps je fus tourmenté de ces obstacles qui me paraissaient insurmontables , et la paresse rêveuse qui est au fond de toute âme me criait que je ne pouvais rien ; que si Dieu m'avait donné une mission aussi haute, il m'aurait placé dans une condition convenable pour la remplir. Mais la raison l'emporta, et je me dis que l'homme devait le plus souvent se renfermer dans un petit cercle, chercher à opérer le bien autour de lui, et que si quelques centaines de familles parvenaient à s'organiser d'une manière légitime et heureuse, elles auraient plus fait pour la réalisation du bonheur humain que les plus neaux génies secondés par des armées innombrables. Dès lors mon parti fut pris.

et après de longs et très-pénibles efforts je parvins à réunir des capitaux, à intéresser de riches colons dans mes entreprises, et je fondai ces établissements dont l'aspect souriant vous a frappé. Je goûte un bonheur dans les limites des forces humaines, et quoi qu'il ait manqué à ma vie , je souhaite ma destinée à l'être que j'aime le plus.

Tels étaient, ma tendre amie, mes entretiens avec M. Ward; je m'eftbrçai de m' intéresser à ses travaux ; mais c'était en vain; je retombais toujours dans ces orages effrayants que tu as vus user ma raison , et jeter mon âme dans un abîme. Je quittai M. Ward, et, malgré ses avis, je voulus parcourir les plus magnifiques contrées du nouveau monde. Je gémissais de voir l'industrie envahir les poétiques déserts ; mais cependant je rencontrais encore çà et là des énergies sauvages dont nous n'avons pas d'idée en Europe. Hélas! la flèche s'en-

t'oiHaiL «if plus en plus dans mon sein, riinpénétraMo énigme de notre destinée était toujours devant mes yeux. Que de fois, à l'aspect d'un gouft're écumant, j'ai été tenté de terminer cette vie déplorable ! j'étais arrêté par un sentiment de vague terreur, et peut-être aussi par un souvenir. Je me rappelle qu'un soir, dans les sombres solitudes d'une forêt immense , ton image se présenta aux regards de mon ùme,ma pauvre chérie! T 'exprimer la douloureuse tendresse dont je sentis les larmes invisibles inonder mon cœur, est impossible au langage humain. Je passais souvent par ces diverses phases de souffrances que j'ai déjà essayé de te faire connaître, mais mon état le plus habituel était toujours ce reploicment rongeur de ma pensée sur elle-même, cette ignorance d«' ma (leslinée, et de celle de mes semblables, ce duule sur la puissance créatrice et sur la création.

Plus j'avançais dans la connaissance de ce globe que nous habitons , plus il présentait à mes regards de spectacles nouveaux et gigantesques , de forêts vierges , de ileuves et de lacs profonds et larges, de montagnes inhabitées, de cavernes sombres, et moins je comprenais cette universalité d'êtres et de choses qui se substituent incessamment les uns aux autres, moins j'entrevoyais la place et le rôle de chacun dans ce grand tout qui doit être une harmonie. Ce fut excédé de moi-même et le cœur plus désespéré et plus brisé que jamais, que je retournai à New-York après quelques mois de courses et de fatigues.

M. Ward me reçut avec cette amitié tendre et forte qui est dans le caractère

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de cet homme éminenl. Je t'écris en mer, Éliza, le ciel est bleu, la mer calme comme nu lac, le sileucc s'étend autour de moi, et une tranquillité douce et solennelle règne sur la nature et régnerait peut-être dans mon âme aujourd'hui, si je savais que tu es là sur cette terre de Bretagne où je t'ai laissée , que je te retrouverai , et que je pourrai te consoler des maux que tu as endurés à cause de moi.

Je ne saurais mieux faire pour user cette longue journée, que d'entrer dans tous les détails qui peuvent t'initier au travail de mon âme durant ces derniers temps de notre séparation.

Les établissements industriels de M. Ward sont situés à une demi- lieue de New-York, au milieu d'un paysage assez pittoresque, mais principalement très-productif : les plus belles moissons y sont révoltées chaque année ; de magnifiques arbres , des fermes qui ressemblent à des

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maisons de plaisance, des troupeaux admirables charment les regards ; tout enfin présente les caractères de la bonté providentielle et du travail de riiomme. Les usines de M. Ward sont toute une commune ; imagine un vaste carré de maisons régulières , avec des toits plats , décorées élégamment, soigneusement peintes. Les ateliers et les magasins occupent le rezde-chaussée, les premiers étages sont consacrés aux familles les plus riches, les seconds et troisièmes progressivement aux familles moins aisées: je m'arrête à cette catégorie , car il n'y a point de pauvres chez M. Ward. Cet homme, sans avoir jamais lu une ligne des .socialistes modernes, a réalisé une partie de leurs idées ; sa raison pratique a découvert ce que l'inspiration des théories a révélé aux autres. L'association est donc le secret du bonheur que j'ai pu voir dans le monde industriel gouverné par M. Ward. L'isolement, qui

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ruine l'Europe et la menace, dans un temps que Dieu seul peut mesurer, de catastrophes effroyables, si un génie providentiel n'arrive pas au limon des affaires de la France, l'isolement ne se trouve nulle part ici. Il n'y a pour ces six cents personnes de toutes conditions, qui travaillent dans ces établissements , qu'une seule cuisine, une seule blanchisserie ; les ateliers sont bien chauffés pour ceux des travailleurs (jui ne veulent pas payer de bois pour leurs logis particuliers; il y a de vastes salles de récréation et d'études , où la température est toujours très-convenablement entretenue. Les salles d'asile pour les enfants sont un spectacle très-curieux et très-intéressant, je t'assure. Les malades reçoivent tous les soins imaginables par le moyen d'une association de secours mutuels entre tous les travailleurs ; une société de tempérance a chassé honteusement de cet établissement modèle tous les hommes adon-

nés à l'ivresse. La prière se dit en commun, et M. Ward préside deux l'ois par jour à cet acte solennel. Il n'y a qu'une chose qui sépare ce noble industriel des socialistes, c'est qu'il a conservé le mode du salaire, maudit par nos philosophes. Il pense que, dans l'état actuel du monde , il est indispensable, car le meilleur établissement d'industrie estexposé aux contre-coups des crises générales, et dans ce continuel flux et reflux de succès et de revers, l'ouvrier serait sans cesse tourmenté, et ne pourrait supporter les chances de perles et de malheurs. Il n'en serait pas ainsi, si l'unité harmonieuse du monde était établie ; mais le sera-t-elle jamais? Toutefois le salaire est réparti dans les ateliers de M. Ward avec une intelligence admirable; il est calculé d'après le travail, la capacité et la moralité. De là une émulation singulière et (|ui a des résultais incalculables ; pour augmenter cette émulation, M. Ward a en-

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core ici exécuté sans le savoir une idée de Fourier : la plupart de ses ouvriers s'occupent de travaux divers et en changent environ trois fois par jour. Ils sont d'aill(Mirs divisés par j^roupes, et chaque niemhre de ces groupes est intéressé par l'aniour-propre à ce que son escouade ne soit pas placée au-dessous d'une autre.

Le résultat de toutes ces mesures est une aisance générale, un aspect de gaieté que je n'ai vu nulle part en France dans ses établissements. Le moins fort des hommes de peine employés chez M. Ward porte un vêtement très-propre , qui consiste en un pantalon et une veste de drap bleu, et un chapeau ciré dans le genre de ccMix des matelots. Compare cela aux haillons de nos portefaix français, et poursuis celte comparaison pour tous les détails, tu auras une idée des merveilles opérées par la volonté d'un seul homme, et tu demeureras convaincue de la barbarie dans la-

quelle nous sommes encore plongés. Et en effet, quel est le sort d'une foule d'ouvriers dans notre France? Livrés à eux-mêmes, sans aucune association qui les protège, ils gagnent à peine une somme sui'lisaute pour les besoins de chaque jour-, si le travail cesse, ils subissent la misère et la faim : des habitudes vicieuses venant compliquer cette condition déplorable, les femmes et les enfants traînent dans les gémissements et l'effroi une vie qui n'est qu'une longue douleur. Nous voyons errer lentement dans les rues de nos villes les plus riches, des fantômes livides, hideux, accusateurs de notre civilisation orgueilleuse, si féconde en paroles vides et sonores, si stérile en idées profondes d'organisation sociale. Je sais bien que nous disons à ces fantômes qu'ils sont libres. Étrange dérision! libres de quoi?... de mourir de froid et de faim ! Il faudra bien en venir à reconnaître que la liberté n'est pas l'isole-

ment; il laudra remédier aux maux de la sociclc française par de grandes associations proteclriees qui ne l'roissent pas le lic'lie, mais secourent le pauvre et les moralisent tous deux.

J'eus longtemps sous les yeux ce spectacle consolant sans en sentir la douceur ; je me disais que la soutîrance et la joie étaient après tout assez peu de chose, et que l'espèce humaine ne valait guère la peine que Ton s'occupât d'elle. Qu'importe que ces êtres qui passent comme des plantes et des fleurs aient plus ou moins de jouissance pendant leur apparition fugitive sur cette terre? Qu'est chacun de nous en face de cette immensité, et de cette diversité infinie de créatures, de ces montagnes et de ces mers , de ces villes superbes, animées, bruyantes comme une ruche en travail, de ces autres villes tombées eu ruines ^ur le sable, servant de repaire aux chacals des déserts, de ces astres

qui brillent au ciel , de ces myriades de mondes inconnus que la science n'atteindra jamais?... et au milieu de ce gigantesque ensemble, dont j'ai connaissance, il me faudra renfermer ma pensée dans le cercle étroit du sort de quelques familles ! Hélas ! je n'ai pas été créé pour cette sagesse ou cette folie Mais pourquoi l'ai-

je été? est-ce pour être éternellement entraîné à tout souffle, pour rouler dans mon cerveau de grandes pensées qui avortent, pour donner mon âme à torturer au doute bien plus cruel que le vautour du Prométhée antique? Comment croire qu'une puissance bienfaisante m'a destiné à ce martyre? Oh ! ma place, mon devoir en ce monde, voilà ce que je voulais connaître! Si j'avais toujours dédaigné les devoirs qui s'étaient présentés à moi , c'est qu'ils me semblaient au-dessous de ma vocation, audessous des élans que je trouvais dans ma pensée. Était-ce donc l'orgueil qui m'avait

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perdu? Cependant j'avais toujours fait de moi aussi peu de cas que du reste. Ce n'était donc pas tant l'orgueil que le désordre d'idées joint à une imagination ardente?

J'étais dans ces funestes dispositions , lorsqu'un jour M. Ward me pria de lui rendre un service : celui de ses intéressés qui gérait les affaires relatives à la France venait de partir pour l'Europe. Il avait besoin d'un homme d'intelligence qui parlât les deux langues anglaise et française, et il me supplia de prendre la direction de ce département pendant l'absence du titulaire. Je lui objectai que ce genre d'occupations m'était antipathique, et que d'ailleurs j'y serais très-peu propre. Il me répondit qu'il me donnerait des avis , et que dans huit jours je serais aussi capable que lui. Enfin il me parla d'un ton qui ne me permettait pas de refuser cette grâce à un homme auquel je devais une véritable re-

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connaissance pour l'accueil si aflectueux que j'avais reçu de lui.

Mo voilà donc écrivant dos lettres de commerce , causant d'affaires et rédigeant des factures environ huit heures par jour. Les premières semaines furent pour moi une suite d'efforts inimaginables ; par je ne sais quelle mystérieuse puissance , je me sentais entraîné violemment vers mes rêveries habituelles. Il me semblait en vérité que ces tortures de ma pensée avaient je ne sais quel charme étrange ; souvent il m'arrivait de commencer une lettre, puis do m'arréter l'œil fixe, oubliant ce que je faisais, et retombant dans mes sombres pérégrinations à travers les régions du doute et du désespoir. Quelques jours assez calmes se succédaient, et j'étais étonné de cet état d'àme si nouveau pour moi ; mais je reprenais ensuite mes lugubres songes, et il me semblait que j'étais plus malheureux qu'avant ces trêves. Cent fois je fus sur le

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point d'abandonner cot esclavage, que dans mes instants d'orgueil , je trouvais d'ailleurs très au-dessous de ma dignité ; mais quelques heures de sommeil me reposaient, et le lendemain je reprenais ma chaîne sans trop d'humeur.

Cependant , mon amie , à mesure que ma volonté combattait , je devenais plus Tort, plus maître de ma pensée, la passion diminuait en mémo temps, mes terribles tortures s'émoussaient. L'ordre admirable qui règne dans les établissements de M. AYard agissait peut-être un peu sur moi. Cet ordre n'était pas cette tran([(iiilité des États modernes, qui est basée sur la crainte des baïonnettes, c'était une harmonie morale née de ce sentiment qui pénétrait tous les esprits, que chacun jouissait là de ce qui élail dû à ses facultés et à ses efforts. Dans la pbiparl des sociétés aujourd'hui, on ressent une in([uiétude vague, mais Irès-péniblc ; il send>le ({ue

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Ton vit clans le désordre, au sein d'un édifice dont les supports craquent et menacent ruine. Les hommes sont dans l'attente d'une grande rénovation inconnue, qui peut être précédée d'un bouleversement immense. Vous entendez ceux dont la fortune excite l'envie du pauvre émettre des doutes sur l'avenir. Qui sait ce que nous deviendrons? disent-ils. Dans la petite colonie de M. Ward , au contraire , on se trouve dans une voie de vérité et de justice, on prévoit que si l'avenir a des choses à améliorer ici, du moins il n'a rien à briser. Il reste encore aux membres de cette grande famille bien des douleurs à supporter sans doute, mais ce sont de celles qui sont imposées par Dieu à la condition humaine ; celles-là se supportent avec résignation, lorsque le plus vif de la blessure est cicatrisé. Mais les douleurs qui nous viennent de nos semblables , de la mauvaise organisation sociale, sont bien plus 11. 20

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aigres, il'ubord parce (ju'elles se renoiivellenl à loiil instant , et surtout parce que l'on sait qu'elles ne sont pas irrémédiables, et que de la possibilité de faire cesser les abus qui nous oppressent, naissent Timpalienee et souvent la révolte. Dans les établissements de M. Ward j'ai vu verser des larmes, mais je n'ai pas rencontré de ces visages sinistres, qui encombrent certains quartiers de Paris et plus encore de Lyon. C'est le cas de dire avec l'Évangile : Heureux ceux qui pleurent !

Toutes ces causes agissant sur moi, j'arrivai, par je ne sais quelle voie mystérieuse, à un engourdissement de pensée que je ne connaissais pas. Seulement, de temps en temps je me réveillais, et le sentiment de la nullité intellectuelle vers laquelle je descendais m'était très-amer; mais bientôt ce nouvel état fit place à une autre phase encore : la lumière redescendit dans mon àmo, et l'attention que j'étais forcé

iVaccorder à mes travaux de commerce cessa d'obstruer mon intelligence. Ce qui m'étonna le plus, c'est que je trouvai bientôt en moi une lucidité bien plus grande, en face de toutes les questions dont je venais à m'occuper. Je crois, ma chère amie, que la continuelle tension de l'intelligence sur les mêmes idées finit par fatiguer les organes physiques au moyen desquels l'âme agit, que ces organes une fois endoloris, nous ne jouissons plus de nos facultés mentales, ou du moins que cette jouissance est fort entravée, que dès lors nous tombons en toutes sortes d'erreurs et d'exagérations, et que cet état, porté à un certain degré , produit la folio. Le travail est une force qui vous enlève momentanément à la torture de votre pensée habituelle, torture plus commune qu'on ne le croit généralement, car dans beaucoup d'existences il y a un coin caché qui recèle une pensée étrange et maladive. Le

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travail seul peut tlistraire de ce martyre ; ce que l'on appelle le plaisir est impuissant à cette œuvre. J'avais essayé autrefois de la vie bruyante du monde et des voyages; plus tard une passion bien vraie, celle que tu m'inspiras, ne put triompher de mon malheureux penchant. Tous les eflbrls de ce qui me restait de raisonnement furent également inutiles ; une année de travail que l'amitié m'imposa triompha seule de ma triste aberration. J'eus alors la clef des paroles que M. Ward prononça à bord du paquebot, lorsqu'il me dit : Je connais un remède à vos maux, mais aujourd'hui vous ne me comprendriez pas.

J'arrivai, non à la foi catholique , mais à me dire : L'homcoe était né primitivement pour des choses plus grandes ot plus hautes; il doit y avoir eu quelque dérangement dans sa destinée, qui pourrait bien être ce que les religions entendaient par le dogme delà chute.Depuis cet instant l'homme a bien

ÉLIZA DR imODES. 309

encore une sorte de vision des destinées qui lui étaient réservées et qui l'attendent dans une autre vie, mais la compréhension philosophique parfaite lui en est enlevée. Dans cet état, il doit s'occuper du monde, au milieu duquel il existe, pour y suivre la loi morale , il doit aimer et servir ses semblables, professer une vaste tolérance pour toutes les idées qui ne sont pas les siennes , et attendre que l'inconnu lui soit révélé , en élevant vers la source de cet inconnu un regard résigné et suppliant.

C'était un pas immense, lorsqu'on a sous les yeux le point d'où j'étais parti. Tout ce qui m'entourait venait d'ailleurs absoudre la Providence. En voyant la vie occupée, insoucieuse, souvent gaie et heureuse des familles parmi lesquelles je me trouvais placé momentanément, je compris que l'homme calomniait Dieu, en lui attribuant la somme effroyable de maux qui pèse sur l'humamté; c'était à lui-

;}10 II.IZV I)K IWIODES.

iiiùiiio (iuil (levait louvoyer ol's roprochos, car enfin la colonie de M. Ward vivait dans les conditions imposées aux créatures , et écliappait à la plus grande partie des malheurs qui désolent la vie de nos semblables sur presque tout le globe. Ainsi les guerres, les vices qui naissent de l'oisiveté^ de la mauvaise éducation , la tyrannie des puissants, l'oppression des faibles, la misère, les inquiétudes rongeantes de l'avenir, une partie des maladies, tout cela vient de l'homme, ou peut être changé par l'homme dès que ceux qui vivent do tous ces fléaux le voudront bien, ou dès que ceux qui Tendurent seront assez intelligents pour diriger eux-mômes ce mouvement régénérateur. Encore une fois, quels que soient les moyens d'exécution réservés aux sociétés futures, elles pourront s'affranchir des maux qui écrasent aujourd'hui les peuples. Il est donc injuste d'accuser Dieu , qui a donné à l'homme les

moyens de se créer une existence assez heureuse sur la terre, et l'espérance d'une plus splendide destinée dans un autre monde.

Quand on a ([uelijue générosité dans Tâme, c'est en vain que l'on se trouve placé dans une position commode, au sein de la richesse; il est impossible d'être heureux en face des plaies saignantes de la société européenne. Il faudrait avoir éteint en soi tout sentiment de compassion. C'est de ce froissement continuel que sont nées toutes ces maladies de l'âme si communes aux époques de rénovation sociale. Delà ces cris de désespoir de la muse, cette exhibition de toutes les plaies, ce scepticisme terrible étalé complaisamment aux regards ; de là ces suicides nombreux qui épouvantent, ces orgies sensuelles qui abrutissent, mais enlèvent pour un instant aux tortures de l'esprit; de là enfin toutes les saturnales intellectuelles d'une époque qui agonise, d'une société qui a perdu la foi.

Il n'y a, ma chère amie, qu'un seul moyen de vivre au milieu de toutes ces ruines, c'est d'avoir confiance dans l'avenir, de croire et d'aimer, de travailler de toute son âme à la régénération de cette société. Je ne dis pas que les catholiques ne soient pas en possession de la vérité tout entière, je suis moi-même trop loin de la science pour me permettre de porter un jugement sur eux. Ce que je crois fermement, c'est qu'une grande partie de la population française n'est pas encore capable de les entendre. Il ne s'agit plus de parler à des protestants qui niaient quelques parties du christianisme, mais à des populations remuées par l'athéisme le plus passionné, par le matérialisme le plus abject, à des populations qui ont assisté à un de ces b(Hdevcrsements convulsifs qui brisent toutes les bases d'une société, qui ne laissent debout aucun principe , qui foni (pif rhiujuc hommf se dit : Dans

Tordie religieux comme dans l'ordre politique, je suis mon juge et mon maître.

Pourquoi la société ne subirait-elle pas rinlluence que j'ai subie moi-même? pourquoi ne la ramènerait-on pas à une cro}ance religieuse forte par Tordre matériel? pourquoi ne moraliserait-on pas l'homme par le bonheur? Dans une époque de foi, l'espérance infinie fait supporter la misère : dans une époque d'incroyance, il faut s'attendre au désespoir et à la révolte. Toute la question de l'avenir est donc renfermée dans l'organisation du travail d'après un mode harmonieux qui respectera tous les droits, mais récompensera les efforts et la constance , et arrachera l'humanité aux fléaux de l'individualisme.

Depuis que ces idées germaient en moi, depuis que je n'étais plus en proie à ce trouble délirant que tu m'as connu, toute ma tendresse pour toi se réveillait dans mon cœur : les années qui nous séparaient

31 i i:i,T/.\ DE KIIODKS.

somMuionl la rendre plus présente encore; il y avait en moi un remords terrihle : aussi je pris la résolution de retourner en France le plus tôt possible. Puisque je n'étais plus un sujet de douleur pour loi, mon devoir rigoureux , bien d'accord avec les élans de mon cœur, m'ordonnait de te faire oublier toutes les peines que je t'avais causées. Une seule considération m'arrêtait encore , je redoutais les lentes journées contemplatives de la traversée , je redoutais la rechute de ma pensée dans ces effroyables exaltations que j'avais portées en moi si longtemps. Je ne puis te dire à quel point j'avais peur de moi-même. Il me semblait que si je quittais M. Ward et l'atmosphère bienfaisante au milieu de laquelle il m'avait placé, j'allais reprendre mon horrible esclavage.

Malgré tout, ma décision ne larda pas à s'exécuter. Dès que j'eus appris à M. Ward les détails de ma situation, je vis une larme

tomber des yeux de cet homme admirable, puis il ne prononça que ces mots d'une voix profondément émue : 11 faut partir.

Je partis en effet, non, je te Tavoue, sans une grande et solennelle tristesse, non sans verser des pleurs bien amers, car j'aimais M. Ward de toute la puissance d'une reconnaissance sans bornes. Il m'avait donné bien plus que la vie, il m'avait donné le repos et la lumière II m'avait arraché à des tortures telles que l'enfer en offre peu, j'imagine. Lorsque la pointe de New-York s'effaça sous les nuages blanchissants de l'horizon, j'éprouvai une des plus douloureuses sensations de ma vie entière. Enfin je me dis que tu ne me refuserais pas de me suivre de nouveau sur cette terre qui avait été pour moi la terre de salut; je me cramponnai à cette idée, et élevai vers le ciel un regard de résignation.

J'ai écrit presque tout ce qui précède à

1)01(1 du j)aquebot : ma traversée a été plus calme que je ne l'espérais ; j'ai eu par instants quelques appréhensions de retomber dans ma folie , mais je commence à penser que je suis tout à fait convalescent, ('e que j'ai éprouvé en traversant ce prodigieux mouvement de Londres est peu analysable. Il est impossible de n'être pas frappé de ce qu'il y a de colossal dans cette puissance. Cependant de graves réflexions m'ont assailli, et mon admiration en a été un peu diminuée. Depuis que j'ai vu miss Maria, depuis que je sais que tu es là sur notre terre de Bretagne, que tu respires, <pie tu vis; depuis que j'ai baisé les caractères sacrés de ta lettre à cette noble femme, il n'y a plus dans mon âme qu'une elfusion de reconnaissance pour le grand I^tre. Le bonheur déborde de mon sein ; miss Maria me disait hier : Il sort de vous des rayons lumineux. Votre bonheur me régénère.

Cette jeune personne m'a paru supérieure ; dans les aris, elle pourrait devenir une femme de génie. Malheureusement elle est exposée à toutes les souffrances des imaginations ardentes.

Est-il bien vrai , Éliza , qu'un bateau à vapeur peut me transporter près de toi dans vingt-quatre heures?... Je ne puis le croire , et cependant je pars dans deux jours. Il est donc bien réel que je puis écrire « bientôt.

Aime-moi et pardonne-moi.

J. DE Rhodes.

Pour tout homme qui a senti vivement certaines phases de l'existence humaine, l'art est une source de tourments et de désespérance. Les mots sont impuissants pour rendre les impressions profondes et instantanées, on est forcé de développer

en paroles lentos et sans couleur des brisements internes et terribles, des sentiments de joie et de délicieuse tendresse qui inondent l'àme; pourquoi essayer de peindre ces choses?

Il y a plus d'un rapport entre une grande jouissance et une grande douleur. Dans les deux, même stupéfaction, même insuffisance à embrasser d'un coup d'œil ce qui vient changer notre vie et nous jeter dans une nouvelle voie. Lorsque Louise balbutia le nom du comte de Rhodes devant la comtesse, lorsque celle-ci crut comprendre que celui qu'elle avait tant pleuré était vivant encore, il s'échappa de ses lèvres un cri comprimé, la raison sembla se retirer d'elle ; il lui fallut du temps pour comprendre cette résurrection, à peu près comme il lui en avait fallu pour comprendre la mort. Puis, lorsqu'elle eut lu la lettre de Maria et quelques pages de celle du comte, oh! alors un torrent

ÉLIZA DE RÎTODES. 321

de larmes loml)a de ses yeux, larmes incompréhensibles, larmes de joie, de surprise, d'amour, de reconnaissance, de regrets sur tant de temps passé dans cette conviction affreuse. Ce fut une agitation toute fébrile, sans sommeil durant deux nuits de suite, puis enfin le calme commença à renaître ; chaque ligne de la lettre du comte fut relue vingt fois ; cette lettre baignée de larmes et couverte de baisers^ la pauvre femme ne la quittait plus. Elle la rouvrait sans cesse, comme pour bien s'assurer qu'elle ne rêvait pas ; elle regardait celte écriture et sedemandait: Est-ce bien elle?... Puis elle prononçait ces mots si naturels dans les crises solennelles de la vie : 0 mon Dieu ! Durant ces jours Eliza voulut revoir tous les lieux où elle avait tant pleuré ; devant chaque arbre, chaque fleur, chaque bosquet, elle se rappelait les pensées qui l'avaient agitée II. 2t

322 ÉLI/A DE RHODES.

dans ce lieu lorsqu'elle croyait que son Jules était mort.

11 vivait!... elle allait revoir ce visage bien-aimé , elle allait entendre cette voix pénétrante qui vibrait à son oreille... Le moment approchait, et souvent elle ne le croyait pas encore, et ses pensées prenaient un cours si étrange, qu'elles lui semblaient du délire. Elle s'asseyait souvent à une croisée élevée qui dominait la route, et ses regards étaient fixes et comme effrayés ; par moment elle s'apercevait avec étonnement qu'elle n'avait plus la conscience de ce qu'elle éprouvait. Elle aurait voulu courir au-devant de Jules de Rhodes, mais ses forces s'y étaient refusées.

Louise avait oublié ses chagrins, elle ne quittait pas sa tante, et l'assistait dans sa joie avec la touchante tendresse qu'elle aurait mise à la secourir dans la douleur.

Pendant que ceci sepassaitàLaMorlière, Jules de Rhodes touchait de nouveau la

terre de Fiance; son regard s'arrêtait sur chaque objet sans le voir^ car il n'avait qu'une seule pensée, celle de retrouver l'être pour lequel il avait été une cause de si horribles souffrances. La voiture passait à travers les bourgs et les hameaux de sa patrie, mais il n'avait de cœur que pour sentir ses remords et le besoin de les apaiser en entourant la vie de cette pauvre femme de toutes les joies que peut donner une tendresse délicate et profonde. Le soir brunissait la campagne, lorsqu'il aperçut La Morlière et le blanc et frêle fantôme appuyé sur une croisée vis-à-vis de lui; il lui sembla entendre un cri, sa tête tomba sur sa main, et sa vie fut longtemps comme suspendue. Quelques minutes après, il pressait cette femme sur son cœur, et tous deux restèrent plongés dans une extase muette. Seulement ils étaient tremblants et pâles, et paraissaient douter de la réalité de leur présence, tant ils por-

;V2i Ki.iZA lu", r.iioDis.

tnionl l'un sur l'aulro dt^s rogards inveslii,'a tours. Eulin ils s'efforcèrent encore de parler, mais ce fut en vain ; ils ne trouvèrent que des larmes

Ils passèrent plusieurs semaines, au milieu des mélancoliques paysages de La Morlière, seuls avec leurs souvenirs et leurs espérances, tristes dans leur bonheur, car ils ne pouvaient songer sans regrets amers à ces annécîi écoulées dans une séparation

cruelle, à ces beaux temps de la vie, si tourmentés et si sombres pour eux !

Eliza donna au comte mille détails sur sa douleur indicible, sur son voyage en Italie ; elle recommença pour lui ce sombre pèlerinage à travers la mort. Jules de Rhodes reprit le récit de son terrible exil, et de cette double confidence naissait une tendresse plus profonde et plus sentie. Bientôt tous deux curent l'idée de revoir le chalet, de se trouver heureux dans les lieux où ils avaient tant souffert. Un soir, pendant une promenade sur les rives de la blanche rivière, Jules de Rhodes dit à sa compagne : — Je ne puis songer à rester dans ce désert, je ne suis pas assez fort pour y vivre, la solitude convient aux âmes tranquilles, ou aux philosophes qui remuent le monde par leurs pensées ; comme je n'ai pas la prétention de figurer parmi ces derniers, la vie active peut seule me convenir. Je n'ai encore rien fait pour mes sem-

bhibles, je dois payer ma dette à la société. Je désire passer quelque temps à Paris avant de me décider à prendre une carrière. Nous partirons quand tu voudras.

Que m'importe le lieu où nous vivrons, pourvu que nous vivions ensemble? reprit la comtesse.

Quelques jours après, les deux époux étaient établis dans unbôtel du faubourg Saint-Honoré ; le comte retrouva à Paris quelques familles qu'il avait fréquentées dans sa jeunesse. Il fit bruit dans un certain monde, sa résurrection parut étrange, et ces gens oisifs, si avides de tout ce qui n'est pas trop ordinaire, voulurent connaître cet homme que sa femme avait pleuré pendant si longtemps. Il fut donc bientôt lancé dans les cercles, il vit de grands seigneurs (s'il est encore de grands seigneurs), de riches industriels, des banquiers, des écrivains , des artistes. Sans se laisser éblouir par tout cet éclat, il le compara

328 ÉLIZA J)K KllODLS.

avec cotte jjrandcur calme et vraie de la petite colonie de M. Ward. On nous a communiqué ])lusieurs letlnss adressées de Paris, pendant ce séjour, au manufacturier de New-York. Nous en donnons une ici.

Le comte de I\hodes a m. Ward, a >'Ew-York.

Paris, ce...

Je ne suis pas resté longtemps dans ma solitude, mon vénérable ami. Dieu, qui m'a imposé des épreuves si rudes et si longues,

330 ÉLIZ\ DE RHODES.

a semblé vouloir me payer de tous mes lourmonls par un seul instant de bonheur. Je n'entreprendrai pas de vous rendre ce que j'ai éprouvé en revoyant celle qui m'a lant aimé et que j'ai accablée de tant de malheurs. Si vous étiez près de nous, si je pouvais réunir tout ce que j'estime et aime profondément sur la terre, je serais au comble du bonheur humain; car j'ai retrouvé cette faculté d'aimer que je croyais morte en moi, et sans laquelle il n'y a plus dans la vie qu'amertume et désespérance. Vous me comprenez merveilleusement, n'est-ce pas, vous dont l'existence n'a étéqu'un continuel acte de dévouement à vos semblables, vous qui avez une si étonnante intelligence des besoins de chacun, une si profonde pitié pour les maux que vous n'avez jamais éprouvés, chose rare, car le plus souvent la pitié de l'homme n'est pasautre chose qu'un retour sur lui- , même. Quand l'amour (juilie Tàme, il se

fait un déchiremenl qui montre qu'une des condilions les plus impérieuses de la vie morale nous manque ; (juand il y rentre, nous nous sentons régénérés ; tout change de face; la nature, qui nous était indifférente ou à charge, excite notre admiration et notre reconnaissance; les abus sociaux nous choquent encore, mais ils nous inspirent un ardent désir de les combattre. Au lieu de dédaigner l'humanité, on la plaint; au lieu de la maudire , on l'aime. Soyez sûr qu'il y a toujours, dans ces hommes qui étalent leur mépris pour leurs semblables, plus de faiblesse et d'ignorance que de grandeur véritable.

L'homme réellement fort a plus de pitié que de mépris; car il pénètre plus avant dans les causes des bassesses qui le blessent, et il naît de ce spectacle une vaste commisération, qui est, je crois, l'esprit même du christianisme.

Où en êtes-vous en Amérique? les der-

IVS'l ÉLIZA DE llUODES.

nières nouvelles m'apprennent que vous voilà menacés de {grands malheurs ; il y a longtemps que la concurrence et ledéveryondage industriel de vos compatriotes vous ont inspiré des craintes qui paraissent sur le point de se réaliser; j'attends vos renseignements avec impatience ; de mon côté je remplis ma i)romesse de vous faire connaître mes impressions et mes idées sur l'Europe ; depuis que vous l'avez quittée, il s'y est opéré bien des changements, et le travail interne de la société y est trèscurieux, je vous assure.

Si à Londres j'ai reconnu la capitale commerciale du monde, ici je sens bien que je vis dans la capitale intellectuelle et politique. C'est sans contredit la France qui exerce l'influence la plus puissante sur l'organisation sociale universelle, etles nouvelles théories qui s'élaborent aujourd'hui dans son sein me paraissent appelées à un avenir glorieux , lorsqu'elles auront

été dépouillées des folies qui les obscurcissent .

Il y a chez ces deux grands peuples une maladie sociale effrayante, et dont les symptAmes deviennent plus graves de jour en jour, c'est la misère et surtout l'impatience des classes laborieuses. Les gouvernements des deux nations ne sont sérieusement menacés que par là ; car les divers partis politiques qui ont répandu tant de sang, tombent de caducité. Ils ont fait leur temps, comme disent les philosophes, et en vérité ils ne valent plus la peine que l'on s'occupe d'eux. Les individus distingués qu'ils renfermaient leur échappent pour former un grand parti tolérant et éclairé, qui cherche à préparer l'avenir, qui se demande si l'effusion du sang sera toujours la condition sine qud non de tout progrès social, et qui entrevoit le jour où ces sacrifices sanglants devront cesser.

Ceci nous amène à cette terrible question

334 ÉLIZ\ DE RHODES.

(le lii i^iMMic, et je me rappelle à celle occasion votre éloquente causerie sur la terrase de votre habitation un soir de l'automne dernier, après la lecture d'un chapitre de Joseph de Maistre. Les vingtcinq années de paix qui viennent de s'écouler, au milieu de laiit d'événements qui auraient dû allumer la guerre, ne vous semblent-elles pas, mon vénérable ami, démontrer victorieusement la quasi-impossibilité de la guerre à l'époque où nous vivons?... C'est l'opinion de gens assez capables de juger, mais j'avoue que, d'un autre côté , j'aperçois des causes de guerre,' que je m'efforce vn vain de combattre.

Franchement, la France ne me semble pas avoir de prétentions déraisonnables sur les questions extérieures II n'en est pas ainsi de sa rivale. L'Angleterre vise au monopole commercial du globe, elle s'i'inpare chaque jour de quelque point

ÉLTZA DE RHODES. 335

nouveau ; ses immenses possessions asiatiques la poussent continuellement à de nouvelles conquêtes. Le gouvernement aniilais effacerait volontiers les nations rivales, pourvu qu'il enrichît les marchands de Londres et de Liverpool. Je vous en donne pour preuve cette guerre contre la Chine parce que Tempereur ne veut pas continuer à empoisonner son peuple avec l'opium britannique! Eh bien, à quoi parvient l'Angleterre avec cette tyrannie de la force? à montrer au monde un certain nombre de fortunes colossales, mais à laisser mourir de faim tout un royaume qui reconnaît ses lois, et à voir dans ses deux autres royaumes une nombreuse population ouvrière inscrire sur ses drapeaux comme les Lyonnais : Vivre en travaillant ou mourir en combattant.

Admire qui voudra cet état de choses.

Quant à moi, qui ne me laisse pas éblouir par la puissance et par la force matérielle,

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