‹ Éliza de Rhodes (volume 2)Chapitre 3 sur 18 · FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

S3G02TS3 PASITZS.

Dedique cor meiim lit scirem prudentiam, at(Hie docirinain, irronsque el stultitinm; et agouvi qiiod in hisqiioque essct inbor, et alfliclio spiiiliis.

ECCLESIASTKS.

Et j'ai app!i(|iié mon rœiir à coniiaîlre ia sagesse et ia science, les erreurs tt la folie: et j'ai reconnu qtie dans ces choses il y avait encore labeur et affliction d'esprit.

Depuis trois mois M. le comte et madame la comtesse de Rhodes habitent une résidence pittoresque sur une rivière célèbre par ses sites romantiques. La ville

88 KM/A 1)1. r.liODES.

n'esi chiuiiicc (lue de l'ermes ; il y a bien aux environs quelques propriétaires riches, mais le comte a refusé de les voir , et il s'obstine à vivre dans une solitude parlaite.

Éliza a des instants de tristesse, car elle pense à son père qu'elle a laissé seul , et qu'elle chérit toujours comme autrefois. Il faut avouer que M. Hermantest à plaindre. 11 est si cruel de vivre isolé quand on a savoure long-temps la douceur du coin du l'eu , cette vie de famille si intime et si bonne ! Maintenant se promener seul dans son jardin , n avoir plus cette belle Eliza , à qui il faisait remarquer le progrès de ses pêchers aux fleurs roses, ou le feuillage élégant de ses acacias. Plus de baiser filial le matin, f[uand cette charmante jeune lille s'inquiétait de la santé de son père! Pauvre Hermanl ! èlreseul à lable ! Les re- ])as sont si fastidieux! les mets si fades ! Le père d'Éliza élait lente de se remarier; il

ÉLIZA l)i: KHODES. 89

en a\ ait écrit à sa fille, qui désirait en causer avec lui. Elle voulait d'ailleurs connaître la femme qui devait partager le sort du brave homme.

Le comte lisait près de la fenêtre; la jtïunc femme s'approcha de lui avec timidité , et s'appuya sur le dos du fauteuil de son mari.

— Mon bon ami , j'ai un petit, voyage à faire.

— Où donc encore? Depuis trois mois, tu as déjà passé quinze jours chez ton père; il me semble que c'est bien raisonnable.

— C'est qu'il a besoin de moi.

— Est-il malade?

— Non, mon ami.

— Désire-t-il quelque somme? Nous avons des économies à son service.

— Non , je t'assure.

— Ton voyage m'a bien l'air d'une fantaisie.

yO hUl\ Dr lUlODES.

— ïii os lonjoiirs ainsi.. . Mon père veut s^ marier.

— Eh bien ! que nous importe?

— Que TOUS importe? peut-être M. I9 comte, muis à moi!

— Tu m'as mal compris.

— Trop bien , mon pau> rc Jules ; malgré toi les préjugés de ta famille te dominent. Ton intelligence, tes études, tout a été >ain ; tu os do ta race.

— Mais songe donc à la \ie que je mène ici lorsque tu n'y es pas ; c'est bien en vérité la plus sotte existence!

— Tu me semblés quelquefois ennuyé, même lorsque j'y suis.

— A plus forte raison cjnand je me trouve seul.

— Sais-tu (pic niun j)ùre est bien à phùndreî nous ne nous étions jamais quittés.

— Je conçois. Écris-lui; tu peux, par correspondance, traiter ce sujet parfaitement,

ÉLIZA DE RIIODEfi. gri

et quand tout sera arrangé , tu iras à ses noces.

— Tu nv viendras oas?

— Si tu le désires : je n'ai pas refusé.

— Je ne voudrais pas cependant te faire honte.

Le conil(3 fronça le sourcil et sortit.

Éliza se prit à pleurer amèrement -. elle avait cru quelque temps son mari exempt de toutes ces idées étroites , et quand elle découvrit qu'il rougissait de son père , ce fut pour elle un sentiment bien pénible; mais sa piété filiale en augmenta.

0 puissance des préjugés ! cet homme si dédaigneux de ceux des autres , si fier de j)On mépris puur les sottises de l'espèce! le voilà vaincu . brisé par ces petitesses aristocratiques dont il s'est tant moqué! Il a beau faire; il rira momentanément de luimême ; il haussera les épaules à la pensée de sa morgue ; mais ueile boutique lui scintille continuellement devant les veux . le

go KL17.\ l)i; lUIODKS.

bourii'c sardoniciiu' ([u il croit voir errer Mir l;i bouche de toutes les l'emmes nobles lui crispe les nerfs.

Quand l'époque de la nocede son beau- ]>èrc lut \enue, il se trouva pris de maux tie lùte qui rempèclièrent de s'y rendre. La comtesse le quitta la tristesse dans le cœur.

Le voilà seul!... seul avec les luttes de son àme. Que d'amertume en lui ! Ce bonheur qu'il avait cru trouver se fane déjà ! Éliza est si trancpiille : quelques larmes causées par le souvenir de son brave père, quelque tristesse , mais pas d'orages. Cette femme ne le comprend pas. Il s'est trompé! sa dernière espérance se brise. Ainsi sa vie ne lui olîrc ])lus qu'une suite monotone de jours sans jouissance. — Et après? il ne sait pas : ]>eul-ètre rien! — peutêtre'

Mallieureux! il a lari la source de toutes les impressions douces et naturelles! Ces

l'LIZA DE RHODES. 9$

trésors que Dieu a mis dans le cœur de l'homme sont épuisés dans le sien. — 11 y a peu d'années, il croyait encore ;i la science ; il s'était dit comme Ficlite :

« C'est il tort que jusqu'à ce moment je me suis persuadé savoir quelque chose sur moi , sur ma destination. S'il est vrai que je sache seulement ce que j'ai appris par rexpcrience ou la rélle\ion . je n'en sais réellement quoi que ce soit. Je sais seulement ce que d'autres que moi prétendent en savoir; et tout ce que je puis être fondé à en affirmer par moi-même, c'est que j'en ai entendu dire ou ceci ou cela. Ainsi, moi, qui, pour l'acquisition de certaines connaissances sans aucune importance véritable, me suis souNcnt donné tant de soucis; sur ce sujet, celui de tous le plus digne d'exciter vivement mon intérêt, je m'en suis remis à des étrangers; je leur ai supposé une sympathie pour les grands intérêts de l'humanité, un esprit sérieux

})oiir s'on occuper, une autorité j)Our on décid(?r ((iic je ne Irouvnis pas en moi. C'était les priser l)ien au-dessus de moimême.

» Cependant , comme ce qu'ils savent , c'est par leursproprcsréflexionsqu'ilsl'ont appris , et que je suis moi-même un être d'une même nature qu'eux, doué des marnes facultés, le même moyen m'aurait sans doute conduit au même but. Encore une fois , je me suis donc placé bien bas à mon propre tribunal.

» Mais je suis résolu à ce qu'il n'en soit plus ainsi ; à compter de ce moment je prétends rentrer dans tous mes droits longtemps négligés , reprendre possession de ma dignité trop long-temps méconnue. Je veux marcher seul et dans ma liberté ; je briserai les liens de tout enseignement extérieur ; je ne subirai plus aucune influence étrangère ; j'étouiTerai même tout secret désir qui pourrait naître en moi que mes

ÉLiz.v i)K iuiODi:s. 95

travaux fussent couronnés do lois ou tels résultats ; ou, si en rola mon attente était trompée , si mes efforts pour cela demeuraient inlructueux, Je ferai du moins en sorte que sur le choix de la route «pie je me déterminerai à suivre, ces désirs ne soient pour rien; car sur cette route, toute vérité, quoi qu'elle dise, sera la bienvenue; ce que je veux, c'est savoir. Je veux savoir avec la même certitude que je sais que ce plancher me portera si je marche dessus, que ce feu me brûlera si je le touche ; je veux savoir , dis-je , ce que je suis et ce que je deviendrai. S'il ne m' est point donné de le savoir ^ je saurai du moins cela. Je mettrai alors tout mon courage à me soumettre avec résignation à ce triste et douloureux mécompte. »

Hélas ! le comte de Rhodes était parvenu à ce degré de science qui nous permet de dire : Que sais-je? Mais loin de trouver le

96 ÉLIZV nr RIIODEhi.

repos dans co hiborioux scepticisme , c'était pour lui un loiirmonl do toutes les minutes.

II relisait alors ces éloquentes leçons qui eurent tant de retentissement en France. Victor Cousin avait puisé en Allemagne , au prix de sa liberté , les trésors philosophiques dont il enrichissait sa patrie : qui ne se souvient de l'eflct magique de cette prédication? La pensée électrique du professeur parcourut, comme l'éclair, toutes les provinces françaises, et y réchauffa les imaginations engourdies.

C'était en elïet une merveilleuse philosophie pour une génération sans croyance que cette large tolérance qu<^ présentait une portion de vérité éparse dans chaque système ; et c'était dit avec une puissance de parole telle , qu'il faut chercher dans ce siècle pour lui trouver une rivale. D'ailleurs, il y avait si loin de la frivolité igno-

ÉLIZ\ DE RHODES. 97

ranle de Voltaire et de son époque , à cclto éloquence si grave et si orientale tout à la fois.

Le comte de Rhodes s'arrêta long-temps sur ce passage où le professeur entrevoit la vérité philosophique du mystère de la Trinité.

Cette profession de foi appuyée sur la raison humaine , prononcée en public par la plus éloquente voix de l'école éclectique, ébranlait l'imagination du sceptique. Son regard brûlant dévorait ces pages qui flagellent impitoyablement l'ignorance incrédule lorsqu'elle s'écrie : Je ne crois pas des choses incompréhensibles !

Mais l'amour s'éteignait chaque jour en lui; le malheureux devenait un homme de chifl'res et de démonstrations. — Plus d'élan! le battement de son cœur s'arrêtait. La religion ne lui était pas démontrée mathématiquement : — il ne cnil pas. Et le

1)8 I-.I.I7.V i>r. niiODES.

«îhèvi'preuilli- ijui ombauinc sa lenètre l'osl-il? (Hi! iiiallicur à celui qui n'est plus soumis à la puissance iVamour , malheur à ceux qui l'enlourent, malliour à ceux qui l'aiment I

Cunctie res dilfiriles; non putcst en hoiDo t'xplicare sernioue.

ECCLESI ASTIS.

Toutes chos.'S sonl difficiles; la parole de l'homme ne peut les explique; .

La comtesse était revenue depuis plusieurs jours. Il y avait eu entre les époux unp nouvelle explication sur l'indisposition du comte ; quelque aigreur s'en était

ion I^II.IZV DK niIODF.S.

siii\i('. cl (l('imis co moiiiont une gône siiif;iili('i(' r\isf;iil dans leurs relations. Cependant le jxeur aimant d'EIiza ne pouvait se souvenir long-temps de cet orage, et elle mit tant de douceur et de grâce dans ses paroles, que le comte revint bientôt à cette vie intime et conliante qui avait enchanté les débuts de leur ménage.

Un jour il entra dans la chamlue <le sa femme, le front chargé de nuages, l'œil triste ; il était en proie au spleen, Eliza brodait; il ouvrit un livre jeté sur des gazes près d'elle : c'était \ Jr/iiint/on de Jrsiis-Clin'st. Il lut ces mots :

« Heureux r»'u\ (pii connaissent leur (■(riir, l'i qui , par les travaux de chaque jour, se préparent et s'étudient de jdiis en pins à pénétrer les secrets du ciel!

)^ li(?ureu\ ceux qui mettant b'ur joie à s'occuper de Dieu, se dégagent de tous les iMubarras du siècle!

• •il'

ÉLIZA DK UHODKS. lOl

» Je suis votre salul , voire paix et votre vie.

» Attachez-vous à moi, et vous trouverez la paix.

M Laissez tout ce qui est passager, et ne cherchez que ce qui est éternel. »

Le comte resta silencieux quelques minutes, puis il dit d'une voix triste :

— Et quel homme cependant a cherché de meilleure foi la vérité que moi ? Qui a plus travaillé à se dépouiller de toutes ses passions, de tous les préjugés que l'éducation nous donne? Qui a demandé avec plus d'ardeur hi paix et la vie? La paix!... Oh ! va, j'en ai soif, car ma poitrine briîle, et je me débats en vain contre les tortures qui m'accablent. — Toute cette mysticité me fait sourire ; — j'ai presque de la colère en songeant que tu t'en nourris.

— Il y a longtemps que je prie Dieu pour toi, mon ami.

— Tes prières ont une grande vertu I

102 r.i.i/.A nr. Knoni:s.

— Si lu ne \(.'U\ i)as le guérir !

— .lo ^ous admire, vous, âmes traïKiuilles, ([ue le duiile n"a jamais ravagées , que des passions U-rribles n'ont jamais étreintes ! Sais-tu (lut; j'ai plus soulTert dans deux heures de combat que toi dans toute la Aie? Sais lu que souvent je crains de devenir l'eu ? Je sens à tout moment que je n'ai qu'un point à fi-anchir pour arriver là... 1^

— Pauvre Jules!... (Après un instant de silence. ) Mais enfin que crois-tu ?

— Quelquefois je crois en Dieu.

— Quelquefois! i

— Ce mot t'étonne. Le plus souvent jç ne crois à rien. Je n'oserais pas dire que Dieu n'est pas ; je ne sais ; mais si tu pouvais comprendre tout ce qu'il v a de douleur dans ce doute !

-— Mais ton àme ?

— Mon âme ! . . . autre mystère !

— Ainsi donc tu ne crois pas à une autre

ÉLIZA DE UUODES. lo3

vie? Tu crois que cet amour que Dieu iji mis en nous doit s'éteindre ! Oh ! va, si tu m'aimais comme je t'aime, tu croirais ! - — Heureuse femme !

— Heureuse, dis-tu? Je le serais, si je pouvais espérer de t'en traîner avec moi dans le ciel ! Mais comment veux-tu que je vive, si je te vois destiné à un éternel malheur? car fc'est ma foi! Non, tu ne mourras pas ainsi; tu reviendras à la raison. — J'entourerai ton existence de tant d'amour, que tu ne croiras pas que cette puissance d'aimer appartienne à un èîro mortel. Tu seras chrétien ; lu adoreras mon Dieu, à genoux près de moi. Jules ! mon bien-ainié , n'rst-ce pas?

— Tu es un aimable prédicateur.

Quoique ces paroles fussent prononcées d'un air gracieux , elles affligèrent l'àme d'Eliza ; elles lui apprirent son impuis-

104 l'J.IZA I)K llllODES.

sance sur cel hdiniac, qui se croyait si su- |t(''ri('ur à «'Ile.

Aussi t'll<'a>;iil dcslieures d'une inexprimable tristesse ; et sa pensée se portait souvent vers une jeune personne qui avait passé deux années avec elle au couvent, et ([ui lui était demeurée bien chère.

En lin son cœur déborda, et elle prit l'habitude d'écrire chaque semaine à mademoiselle Mérole. — Ces lettres ont été conservées.

Coiiflfleii«*es de Feiitiiie.

In te misericordia, in te pielale, lu te magnificenza, in te s'aduna Qiialunque in creatura è di boutate.

Dante.

En toi la commisération, en toi la piété, en loi la grandeur, en toi se réunit tout ce qu'il y a de bonté dans la créature.

« Sansdoiile, je suis heureuse, ma chère Eugénie ; mon mari m'aime, et tu sais que j'ai pour lui l'attachement le plus profond : — et cependant je ne puis me pré-

loi) Kl.l/A I)K nriODFS.

s<.'r\('r (I lin sentiment do vague tristesse; je me surprends dans des rêveries sans fin <liii mouillent mes yeux do larmes.

w Ce m;itin. j'ai été constamment au couvent :i\cr loi. mon amie. Je revoyais les lieux que nous avons tant de fois parcourus : notre cellule , h i^rande cour, le jardin. Je suis tombée dans ma lente et minutieuse souvenance de nos occupations, do nos projets de vie religieuse, que tu peux encore réaliser, toi. Te souviens-tu quela vie du mondenous semblait bruyante ^t fastidieuse? Comme nous portions envie à cette bonne sœur Blanche, qui nous seml)lail a^oir atteint le sommet le plus élevé de la gloire !

» Celte vertueuse stj^în-. je 1 entends encore nous iir<' chaque jour un chapitre de V Itnitdtion. Je n'ai ]>as perdu l'habitude de cette lecture ; ce livre me suit partout. C'est un rare cotjseillor, mon amie ;

tiÀiK i)i: nnoDKs. 107

mais surtout (jiiaïul l'àinc est triste, tu sais, d'une (i<î ces tristesses qu'on ne comprend pas ; oli ! alors il devient iln consolateur divin ! Je t'assure qu'on peut vivre de cet amour seul, et que la vie doit être pleine. Dieu a dispose autrement de

'.•Mi .

moi.

« Depuis quelques jours, j'éprouve plus que d'ordinaire le besoin de te voir. — Que je serais lieui'euse si j'entendais ta voix! Quand je songe qu'il y a un an que je lie t'ai embrassée . mon inséparable ! Je îïie rappelle l'intimité dans laquelle nous avons passé nos deux années de couvent ; et il me semble que Dieu nous réunira. ' -^«î^'ï'f'^oo ?nl-

» Sàis-tu que mon mari me rend philosophe? Je riiè siuis mise à médit<er sur notre liaison ; il y a vraiment du mystère dans tout cela , quelque chose d'invisible et de tout-puissant dans ces liens sympathiques.

lu8 KI.I/.A l)K ItlIODES.

— J'ari'iv(! au couvent ; sur deux cents élèves, mon unie va tout de suite deviner la tienne ; elle y pénètre, elle s'y attache, elle l'aime, et en voilà pour la vie! Maintenant <(ue les années et les distances nous séparent, tu seras toujours pour moi une partie de mon existence , une suave pensée, un sujet de bonheur ou de larmes. — Je t'assure que c'est merveilleux . et que mon mari m'a dit de bien admirables choses là-dessus. A propos de notre amitié, il m'a dit qu'elle nous honorait toutes deux. — Il ajouta : Ces liaisons intimes entre femmes sont très rares ; elles sont pins communes dans notre sexe. — Vous ctes toutes un peu jalouses les unes des autres, et quelle que soit l'amitié qui vous lie, vous avez bien de la peine à ne pas bouder quand votre amie a un chai)eau plus joli que le vôtre.

» J'ai voulu nous défendre, mais il m'a

Il 17. A ht. RIIôriES. 109

prouvé que son observation était fondée. Jules est bien plus fort que moi en discussion, et il me semble souvent qu'il a turt sans que je puisse le comballre.

» Je l'écrirai dans deux ou trois jours. »

« Je me suis promenée long temps ce matin dans le vallon romantique qui est h la porte du jardin. Je voudrais le parcourir avec toi, ma chère Eugénie. — Je n'a-

1 19. j'j.izv nn uiîonrs.

vais jamais senti coinnio ce malin loiilc la molaiicolic do ce silc; il y avait une triste harmonie entre la nature et mon ame. Je suis descendue vers un bouquet d'arbres dont la rivière baigne les pieds. L'eau était si claire et si transparente! Une barque glissait lentement sur ce miroir étincelant des rayons du soleil. — Je l'ai suivie long-temps l'œil humide.

« J'ai fini par me demander la cause de cet état de tristesse et de rêverie, et j'ai PU peur!... Ma pauvre amie, c'est ciuel, c'est affreux; j ai voulu mole cacher longtemps, mais je ne le peux plus. Je le vois, — Jules ne m'aime déjà plus comme il y a deux mois. — Est-ce que tous les hommes seraient ainsi? Je le pense; car il faut qu'il niait Itien aimée pour avoir vaincu toutes les difticultés qui s'opposaient à nolrr union. Il a fallu dompter l'orgueil de cette classe noble, qui est la sienne, combattre la volonté de s<»n père ,

ÉLIZA DE llIIODES. t 1 3

se brouiller avec t(Mite sa famille. — K!i bien! il a tout surmonté! Hélas ! j'aurais cru.,.

» Je m'effraie peut-être trop encore ; les hommes sont capricieux; ces nuages passeront. Moi qui l'aime tant! Oh! ce ne seront pas des mois qui useront mon allachement pour lui. — Moi qui n'ai qu'une pensée, celle de son bonheur; qui n'adresse pas au ciel une prière où son nom ne soit mêlé. Je voudrais souffrir, pourvu que chaque souffrance que je supporterais se changeât pour lui en un sentiment de bonheur. Oh! va, je l'aime pour lui. J'ai lu dans je ne sais quel livre que l'amour est égoïste ; ce nestpas celui des femmes,

)j Quand jevoisson front triste et sombre, quand il cherche à me parler et que la parole hésite à sortir de ses lèvres, je suis saisie d'une grande peine ; une voix me dit que c'est à moi de consoler cette âme malade. — Je sais que Dieu nous a I. 8

1 1 \ llLIZ\ I)F, niIODKS.

tlonnr iino mission tle consolalion el d'îvmour : v\ «lincpK'ioisquo jo vois uuolarmo (\\ïo je ne |niis sôclior, ma coiisrioïK-onil?» fiiit un reprocho. -^ Mais lorsque j'ai essayé de calmer le <:haj?rin <le .Uiles, <îl que j'aperrois pour réponse sur sa bouche un sourire, amer cl prestpic sardouique, rr-: oh! si lu sa\ais eotnme mon ca'ur se serr<î) ah^rs !... .!<> n ai de soida^emenl qu'eu me jelanl aii\ pieds de îHeu peur le. supplier de me domiei- ce (pii me mantpie. la puissance de guérir les plaies de l'àme.

.i» Peul-èlr<' aussi mon mari u'a-t-il pas assez de conliance en moi. Il a sans doute des chagrins qu'il me cache. C'esl encore une pensée bien pénible, el cependant §*U savait avec quelle ardeur j'étudierais ses peines pour les adoucir! Lors même qu elles blesseraient mon cœur , je ferais mes efforts pour le lui cacher. Peut-être il ne me croit pas capable de comprendre ses hauj tes pensées. J'ai déjà souvent cru voir que

t\.V/.\ DE RHODES. 1 l5

c'était un malheiii' dôlre trop inférieure à son mari. — D'abord je t'avoue que cott<' idée me rend quelquefois timide. Quand je songe que le comte de Rhodes était considéré comme une supériorité dans 1<'S cercles de Paris (j'ai entendu dire cela au château, long-temps avant mon mariage , je me demande ce que je suis pour partager la vie d'un tel homme; et cependant s'il m'avait dédaignée, je ne serais pas sa femme.

» Adieu , mon amie ; prie le ciel pour moi. »

« Ma chère \mie ,

w Tu me dis ijuc je suis trop exigeante, et que les cliagriiis (|ui nrartligeut sont l'œuvre de mou imagination. J'ai relu plusieurs lois ce passage de la lettre pour me persuader ([ue mes mau\ étaient imaginaires, et je n'ai pu y réussir. Oh! va,

1 l'*' I^MZV nr RHODES.

jo lie t'ai pas tt»iii «lii oncore. Il y a quelqno cliost; qui inc l'ail une peine infinie; c'esl (pio mon mari a lionte de ma famille. Je suis ini^énieuse à découvrir les moindres signes (|ui me lannoncent, et cha- (pie fois (jue j'en découM'e, je suis Irisle lonj^-temps.

>j 11 y a surtout en ujoi un sentiment qui me glaee, c'est que je crains d'aimer moins mon père depuis mon mariage, H } a sou- \enl des pensées auières qui me tra\ersenl le front a\ec la rapidité de l'éclair. — Elles me font i)eur. — Mon pauvre père, qui est si bon, qui m'a éleype avec tant de tendresse, ([ui donnerait sa vie pour son enfant! — Je sais bien que tous ces fan tômes de mon cerveau sonlric|icules, et que

je l'aime comme autrefois. Cependant,

■' :!■ t!;;tii;...i<!; je v '( ''i'

lors(pu' ces folies m'assiég<;nl, je me mets

il prier Dieu pour lui de tout mon cœur.

i> Prends bien garde qu'on ne voie mes

lettres, j'en serais dcses])érée; il n'y a que

ÉLIZA Î)E RHODES. 1 ig

foi dans lo monde qui doives eonnaître tous les mystères de mon cœur.

» Je commence à croire, ma bonne amie, que c'est vraiment un malheur de sortir de la position sociale où Dieu nous a ])lacés ; et le bon curé avait raison de chercher à me faire comprendre celte vérité, quand il fut question de notre mariage. Alors j'étais sous l'empire d'une foule d'illusions bien douces. Cependant j'apprécie le bonheur d'être unie à un homme que j'aime de foute mon àme, et je sens (pie le désespoir se fût enq>aré de moi si j'avais été forcée ile renoncer à Jules, Oli ! que je te souhaite souvent dans notre ermitage ! Si tu sa\ais comme nos bois sont silencieux et vastes! comme notre rivière est belle! Viens, mon Eugénie, je t'en prie, «

« Ma chère amie ,

» Tu me donnes de bonnes raisons, sans doute; mais elles ne consolent pas mon cœur, qui s'était fait une bien douce espérance de te voir, de causer longuement avec toi. — Hélas ! il faudra donc que je t'écrive tout, si je veux avoir tes avis...

w 11 y a quelque tenq^s , je priai mon

12'?, Kr,I/.A HE lUIODES.

ni:iri de me (oiuliiiic ;i hi inossc. — Il me rrjioiMlil (juc je; j)()n\;tis me Taire accomj»a^ii('r jcir 111:1 reiiiine de ehainl)re ; quil n'a\ail j»as le temps d\ aller ee jour-là. — Je lui lis (>]>ser\or bien doucement (|iie «•'était diinnuelif. el (|u'il uw. ferait plaisir d'entendre la messe. — Ne l'occupe pas de ni(»i, me répondit-il ; ([lie j'aille à la messe ou t|ue je n v aille pas, c'est absolument égal : chacun s^a croyance.

» Le ton avec lequel il pronon«;a ses paroles me fit mal. Depuis, cette discussion est revenue à propos d Un passaj^e de \' Imitation ; ma pauVre amie, .Iules regarde la religion comme une fable.

)' Tu ne peux le faire l'idée du découragement de mon cœur depuis ce jour. .le suis si épuisée de l'aveu que je l envoie, que je ne continuerai })as à l'écrire au-

jourd nui.

) IMains-njoi. »

jiijj j

«Tu, cherches en vain à me consoler, ma bonne amie; je sais comiue toi que celle maladie de l'incrédulité esl bien répandue parmi les hommes de noire siècle; mais je ne puis m'accoulumer à celle idée , elle me lait souflVir horriblemenl. Quoi! lorsque je nragenouille pour prier Dieu, mon mari

I ' I Kl l/A l)K IVllOhKS.

iiiu r«'^;ii(l(' (Ml (tilic, mes ospérancc^; d'une iiiilrc \ir !•' lunl somiii»! Que hk; s<'i'l de suppliir !•• < ici d'uNoir pilié de lui , puisipi'il repousse tutiles mes < royaiiees? Et ipiaiid je soiiye à sou avenir , (piaiid je pense (jue eette àine, ^i éncr{^i([uement exprimée dans son regard superbe, doute de son origine divine, oh! mon pauvre cœur se brise! Comment puis-je concevoir un paradis sans lui ? Pour moi du bonheur , un bonheur inouï, tandis qu'il sera plongé ihins les tourments ' . . . Oh ! ir.a pauvre amie, j'en ai horreur.

» Si nous avons des entants, je frémis ; ( ar Jules a tant d'esprit, il parle avec une éloquence si rare , que ces i)auvres petits malheureux prendront malgré eux les idées de leur père. Moi , je n'aurai que de l'anuMir pour le combattre. Hélas! me croiront-ils?

).!leslplu^ triste de jour en jour; nos repas commencent à se passer dans le silence.

ÉLlZA I)K niIODES. 1 Qj

Jo ne sais plus coTnmtMit lo dislraiio; il y a long-lomps que je ne l'ai \u rire. — S'il m'aimait comme je l'aime! Mais est-ce que c'est possible? comment pourrais-je l'aimer , moi , si je ne croyais pas?

» Sais-tu que ce doute, celte incrédulité doivent jeter sur la vie un voile bien sombre? Qu'est-ce qu'un amour qui s'éteindra i^emain , qu'une pensée qui sera morte demain ? 0 mon Dieu , ayez pitié de nous !

«Si j'ai une fille, mon Eugénie, je ne la marierai jamais avec un homme qui ne sera pas chrétien ; — ce sera ma première question sur son compte. — Que m'importe qu'il soit riche ou d'une famille distinguée? Ce que je veux , c'est qu'il croie. Je maudis les mères qui donnent leur enfant »à un incrédule.

"Pauvres jeunes filles! comme on se joue de leur bonheur! on les livre le plus souvent k un homme , parce (pi'il a quelques mille francs de rente, sans s'occuper de ce

lîO itLIZ.V Di: UUODKS.

quil esl, cet homme. Puis, que l'infortunée pleure pendant vingt ans , quimporto? — Horrible société! infâme traticl bières, ^ous ne noms souvonez donc plus (|u une femme esl tout entière à son mari, qu'elle vit de sa vie, ([ue c'est un marché à jamais? — VA voiis aimez vos filles !

»Omon Eugénie, je l'en conjure, ne té marie pas. Je t'assure qu'une fille est folle de se marier. — Dis-moi donc c(; que je serais devenue si j'avais épousé Jules sans r aimer?

«Oh ! si Dieu voulait me faire la grâce ije le ramener à la religion! ..(...ik.

w Prie pour moi! »

-JÏ'JOJ'K

U)0 «jyiJ

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