I .') 'l Fir/,A nr. niio[)r,s
(|ii;iii (I lu'Mic |»nnr pit'iKlir m»ii rcicis ^i-
)' Oii ! (|ii il ol (l(>iiitnir»'M\ (icsculir son insiiffisamM; à soulagorlcs uiau\ (riiiicàiiw rliric 1 {]r (jiii me hH'lMn' h' plus, c'est <lo poiisoi' ([iii' Jules lia (|Ui' (in nH'jjris [sonr les eunsdlaiions que je puis Ini porlei'. Cet honinic noble et superbe repousse a\ec une boiiehe et un o'i! Héilaii^neux le breuvrage (jue lui pressent'* ma main faible et tremblante.
» Ce breuva{;e , dont ma pieuse mère a\ail nouiri mon àme, est l'amour de Dieu, la loi, mon seul bonlieur aujour- «riiui sur la terre. ()ii Irouverai-Je désormais une fontaine pour ralVaîeliir mon palais desséebé? Quo res(e-l-il à la lemmo, «piand le monde (ramoni- lui éiliajtpe? VA ce monile est [)enl èlre niic illusion , une \aine |>àline jetée ii la pauvreté et à l'i^norunce de noire ;nne. l*iti(', mon Dieu, pi- |ié' l-rie p<iur uioi , ma ^u-ur , éeiis-moi;
ÉLizA m: i\iî<)i)i:s. i.io
j'îu besoin qu'on nio dise que Jules a lorl.
>' Craignant que celle solilude opiniàlre ne l.nJ lîl niai, je m'armai de ('oura|j;e, el me résolus à lallcr lr(!n\ cr «laiis sîî cbam - \)VQ d'éludé.
)j Je montai Icnlcmen! i Cscalii^T, eî à chaque marcîie qui m'éievail \<'rs le caMnel de Jules, je setîlais mou c(jnu' saisi d'uiie plus grande défailhuice.
>j Quand je fus près de la porte, mes genoux se dérobèrent sous moi, mes veux s(; (•ouvrirent d'un nuage , et n)a maifi resta suspendue et glacée sur la ciel'...
w Je priai le ciel, mais la prière n'étail que sur mes lèvres ; l'approche de Jules tuait ma ferveur pieuse, el, te l'avoueraije, j'en avais presque honte. Eugénie, je suis perdue ! Quand je pense à la tondje ef au monde invisible , je n'ai plus que des terreurs. O Lua nière, ma mère, où doi.'C est la voix? Pourquoi Dieu défend-il aux foorts de communiauev avae les viviio!^
lo(» KM/..V DE lUlODES.
>^ Kniiii j on Irai clans le temple chi doute «•I (les orales; .lulês était assis devant son secrétaiie couvert de livres, de papiers en désordre. Au milieu , était une lampe éteinte; le ri(»iil de uKui mari était pale et latii^ué ; il dormait d'un sommeil calme.
y .le m'agenouillai près de lui et pris sa main; j(; la trouvai froide et humide; je la piulai à mes lè\res. Si j'avais pu prier comme aulrel'ois !
» J'étais là environ depuis ^ini;! minutes, laisanl un lerrihle efl'orl sur moim(''me pour retrouver (juelque piété, quand .Iules s'é\eilla..
>• — Kul'anl'
■» Puis a\ec un de ces frémissements de \<)i\ si puissants et si terribles :
)' — Si lu a\ais comme moi connu toute l'amerluiMc (le l;i nIc, si lu étais descendue [)lus a\;iiil dans les prolbmleurs de l'iMue... lu l alarmerais moins de mes tournii'Uts.
ÉLi/A m: niioDRS. 187
)/A ces mots, il me quitta avant que j'eusse pu trouver la force de lui adresser une parole! Cet homme me jettera dans l'abîme.
w Aujourdhui,. Iules m'a dit en dînant :
» — La religion crolue, et ses ministres semblent prendre plaisir à hâter sa chute. Notre société, lionteuse et pourrie , a tout réduit à sa hauleur. Dans l'école de Paris, j'ai >u des cada\res agités convulsivement par la puissance mystérieuse du galvanisme, et j'ai dit : Voilà l'humanité aiijour^ d'hui! Les yeux brillaient, la bouche s'ouvrait, les membres se tordaient, et quelques insensés s'écriaient devant cet horrible spectacle : Voilà la \ie ! et moi, plus philosophe (pieux , je songeais que tel était le siècle.
w Tandis que Jules parlait, je sentais mon àme se saisir de ses paroles; il se laisait en moi comme un craquement horrible, et le monde des idées de ma jeu-
i38 r.rr/.v di. mîodls.
JK'sse ^c lnisail au son de celle M)\\ funèl»i(' ; imis je me houMti aceal)lée d'une iii((iiic('\aiil(' Irisicssc. Qu'esl-ee que cela, ma leiidrc amie?
» — Ta relii^ioii sharmoiiisc-l-elle a\ec les besoins aclm-ls du monde, avec l'avenir «jui s<^ [)réi)are? dit Jules ( i}.
» l'J il abaissa sur sa niain son Iront s<»U(i('U\ cl laliL;ué, et bientôt il rej)rit Jjrusquement :
» — Si loulerois il se prépare (juelque avenir brillant pour le n^onde, ce qui ne m'est pas du tout prouvé.
■"Faudra-l-il, n>on Eugénie, que je perde
(i Leconilc, c]ui, .ip'ès tout, n'est (incrcclio dosbavard.iges iin|)riinés chaque jour, ix\ bipiilicniiiiv d'avoir sa femme pour a-lviTSiiifi-. Oui ni' \iiit iiuiiutiiiiiiil lu l'aiblusse de celle ohjeeli^iii i' 0!a viiil uirc, loi.l Ijoiiiu un ni. ([lie le juiiivoir |>i)lili(|iie de lé^lise, tel ijnil exisluit au moyen à'^^e, ne ron\ient jias à iiiilrc temps. — Où e>t le malheur.'' et en fp:(ii ee puu\oir lient-' il h l'cisciirc du cathoticinie ?
tll/.\ I)F. lUiODF.S. lOQ
une à luu' ((Hilt's les croyauccs de mou coMir? îv.i NcM'ilé, iCii <!(ni('iKlrai l'ulle.
" Vers le suir, nous allâmes nous promener aux bords do colle ]>lanche el jtotitc rivière qui me consolait laid , (jui m'inspirail laul dr piélé el de ce que Jules appelle y^oÔ7V^ La ualure ôlail parée de ses gràees les plus célestes ; tous les bocages cliautaii'nl , une mullitiide de ileurs e\Iialaieul >ers ie cid un encens ^irginal pareil aux soupirs d'une âme sainte ; les rayons du soleil étaient d'une limpidité délicieuse, et le Ilot effleurait à peine le sable blond de la grève. Un instant, je sentis mon àme reprendre possession de toute sa vie naïve ; j'avais envie de pleurer , et ce désir de larmes m'était d'une douceur inellabie. "
Elîza à Sugénie.
Le Chalet.
«Oh! celle lyre myslérieiise , immalérielle , qui chantait en moi il y a encore peu de temps, qu'est-elle devenue? quelle puissance occulte et barbare a l)risé ses
l [-1 l'i.l/ V 1)1 lUlolilS.
cnnlcs Mlclas ! ioiil csl imicl (l;lll^ I iiil(''liciii'dc mon ('liT . cl la s!i|ilii(|(^ se l'ail aii- Idiir (le iii(»i . ai'idc cl dcsiilcc.
»Aii l('\<'i' (lu soleil jV'Iais dans l'é^^lisc, allcndani (pir le jnrliL' dil la messe. Les fidèles ari'i\aienl , el Ions a\aienl sur lo IVcnl nn air de calme et de |»ielé.
» La|)lupai'l porlaienl des vèhMiients niiséraMes, beaucoup étaient iidiimes. Tous s'agenouillaient sur les pierres carrées, et tiraient de l(Mirs poches des cliapeletsblancs ou noirs.
» Toutes ces bouches naïves répétaient les paroles du chapelet sans ensuivre le sens; mais le ciel n'écoutait (jue hi voix de leur cceur, et celle-là priait diiinernent.
» Je regardais ces pieu\ visages, et j enviais le calme, la droiture et la puissance de ces âmes sinifdes dans toutes les choses d'amour; elles crovaieni , la sagesse était à elles ; à mni la lolie.
>> Parmi t<»iis ces crovanis sincères une
l'jJZA IH: lillOlil.S. I V'
nUc uielVappa. Kilo j»arais>;;!il a\<)ii' Irrnic ol ((uolqiios aiiiiéL'S; sa lii^urc élail pà!«M'l (l'une exlrémo maigreur, mais dune slouceur singulière.
» Elle était à genoux, inminhilc. Quand la clochette annonea la présence dn piélre cl le commencement de la messe, le Nisage de la pauvre fille prit une expression de joie pieuse et de résignation angéli(pn3.
« La messe avançait ; le moment «le la communion des fidèles approcliait, et moi, mon Eugénie , mes angoisses étaient inexprimables; toul mon corps trembhiil convulsivement.
» La voix del'amour parlait toujours dans l'inlimité de mon être; mais à mesure que le moment du repas céleste approchait , cette voix secrète , cette voix bénie s'en allait de plus en plus expirante. Et la vie se relirait encore de mon ame gémissante et orageuse.
» Eugénie, si cela continue, je ne serai
1 Vl y.i.v/ \ nr, niioDFs.
|iliis iiii'iilnl ipriiii ciKhivrc ^i^;llll. So scnlir aillai i':i\ ir ) iDiidiir . I;i rrrliliidc d*' hnik' M'rib', i' csl le sii|»|tli(M' de I CiiIVr.
> A réiôvalidii. I:i piiissiinrc r;iisonnoiiso lue iii;iilris;i, cl celle |>arit|c i;l;tcialc l'clci!lil : (Irois-lii '.' cl il s'('»voilla en iiici un dé- >ii' insalialde d iii\csli|4ali(tn.
» En l'olovanl la lèle , je \is à quolqno dislance de moi Jules dclioul . iinmobilo cl |>cnsir. Ilélas ! mon Eugénie , indrc jieiisécf'lail la même, scnlemeni il élail ]A\\< a\ancc.
» Aller à lasainlo lahle sans la foi nécossaire. que sais-je? peul-èlre sans aucune loi . maurail send»l('' un saciilége. .l'on eus horreur , j(.' restai donc à ma place.
» Je regardai la pauvro fille : jo la vis se rcndi'c avec elVorl à la grille de I aulel poni' comnnini(.'r . cl (mi re\enir «mi joignant los mains cl les Iraits brillant dune snldime Joie.
)^ Et cotte pensée me \inl : Il faul pour-
ÉLIZ.V DE UÎIODES. 1 ^5
tant qu'il y ait quelque réalité dans cet le force cachée qui peut embellir ainsi ce visage malade et soulîrant , et colorer ce teint pâle d'une lumière ioule céleste. Xy a-t-il point quelque chose de réel sous ce que Jules appelle illusion? Car enliri , la chose la plus réelle du monde est la vie , et ceci est une expression dévie par excellence. Mon amie , pardonne-moi d'eîo.ployer avec toi ce langage auquel Jules m'a trop accoutumée malheureusement.
»A cette pensée, j'entendais comme un hymne d'amour s'élever du fond d'un abîme ; mais mon regard se porta sur Jules , et l'hymne se lut aussitôt.
» Peut-il se tromper, me dis-je , lui qui avec tant d'esprit a employé sa vie à l'étude?
» Tout en songeant ainsi, j'adiiurals ceiîe noble figure de Jules où éclate tant d'intelligence ! Hélas ! m'écriai-je, est-ce ({n'il
t V* l'i.i/v in kiioim:s.
n'y aurail lirn sous oello oii\eli»|)]j(' subi i me.
» La jiauvro fille, après sa prière d'aclions (le grAce, prit son bâton grêle comme son corps , s'achemina avec effort vers la porte de Téglise , et sortit.
«Je l'atteignis, et après lui avoir demandé le lieu de sa demeure , je lui mis une pièce d'argent dans la main. Elle me bénit avec un sourire merveilleusement doux ; cela me fit du bien. Oh ! sa bénédiction valait cent fois mon aumome. Je n'avais jamais compris à (]uel degré de noblesse le christianisme a élevé le pauvre.
)>Je t'embrasse. Prie pour moi. »
]^liza à Eugénie.
Le Chalef.
^ Ma chère amie,
«Est-ce qu'il n'y aurait donc pas de mondes invisible? Comment le croire? Comment ouvrir son finie pour y introduire cette horrible foi? Comment se fait-il qu'un doute sur ce point puisse m'atteiudre après
1 /|8 KI.IZA I)K linODES.
ce que j(3 viens de voir? S'il n'y a point, de monde iinnialciiel , eommenl le bonheur ])eul-il exister au milieu de toutes ■'%, les soudrances matéri<'lles? Le bonheur n'est-il (loue ([uune illusion ? N'est-ce pas plutôt quelque chose qui ne s'attache pas spécialement n\i\ choses visibles , mais qui lire sou aliment d'ailleurs? Voilà des problèmes que tu résous sans effort , loi , àme pleine d'amour et de vie ! tandis cpie le pour et le contre se heurtent dans ma tète. 0 bonheur ! bonheur, tu es pourlani quelque chose de réel !
» Je suis allée hier soir visiter la pauvre fille malade. Elle demeure à peu de dislance de la mer , dans un vallon isolé. On aperçoit de loin sa hutte de terre couverte de genêts.
» Un fossé d'ajonc, dont la Heur balançait sa quenouille d'or au souille du vent lé- <;er de la mer , environne l'indij^enle demeure.
ÉLIZA DE HIIODKS. l49
«J'entrai dans lu chaumière ; le ménage vieux el délabré est très propre. A la porte d'un lit-clos noirci par le temps et la lu
mée , mais luisant à force d'ètr(^ trotté , est ^ attachée l'image de Notre-Dame-de-Bon- Secours, tenant dans ses bras l'enlant Jésus ; au-dessous est un bénitier de grosse faïence blanche et bleue, et au-dessus encore le rameau de Pâques fleuries.
»Je trouvai la pauvre Jeanne filant de la laine au grand rouet. Un enfant de trois à quatre ans était auprès du foyer , et jouait avec des marguerites des champs.
))La bonne fille, dès qu'elle m'aperçut , se leva d'un air respectueux , et sa bouche souffrante se prit à sourire avec une naïveté «l'une douceur ineffable.
w — Soyez bénie , me dit-elle , madame , pour l'honneur que vous nous faites d'entrer chez nous.
w Kl elle m'olîrit une chaise.
)' — Commeiil se porte noUc monsieur?
j5o tl\l\ DE ftHOPES.
>' — Bien , JeaiHic; cl votre famille, à vous ^
))— Ma lamillc, madame , va pet/'f à la fois ; mais grâce à Dieu , il n'y a encove que u»oi qui sois contrainte à j^arder la maison ; le bon Dieu soutient le reste.
i) — Vous paraissez J)ien souffi'anlé , ma chère .K'annc.
>^ — 11 est vrai que je s(»ufVr«î un peu, madame , mais il faiU Im-ii se résigner à la volonté du bon Dieu.
» Et je voyais ses doigts raccourcis par la d(uileur chercher vainement à saisir le fil de sa laine.
u — Ce travail vous latigue, Jeanne.
» — Madame, ce ne serait rien , si mes doigts étaient libres.
X) — Depuis quelâgeôtes-vous ainsi gênée.'
>' — Depuis AÎngt ans, madame, et j'en ai Ireiite-deiix.
» — Menez-\{i\\% quchpies terres avec cette maison.*
ÉUZ\ DE UHODES. 1^,1
„__>jon Dieu, non, madame, nous ne pos- 0clons absolument rien; il nous faut payer ce logis dix écus par an et onze journées, (y est bien cher; pourlaiil avec l'aide de Dieu et de la bonne Sainlc-Vierge, nous parvenons ànousaccpiitter, niais nous avoni; de la besogne.
)) — Qui vous aide à vous acquiller?
„ — D'abord manière qui garde les \aches de la ferme du Clos-du-Loup.
>, — Quel âge a-t-elle votre mère ?
„ — Soixante-seize ans, pour vous servir, madame.
„ - Et combien a-t-elle pour mener les vaches au pâturage ?
» — Elle a, madame, sa nourriture, une paire de bas et deux paires de sabots par an ; de plus . on lui permet do lilei' aux champs.
» — Et votre sœur , bonne Jeanne^'
» — Ma sœur est veuve depuis cinq ans. Elle a deux enfants dont 1 aînée a dix an?
102 KI.I/.A l)i: P.IIODKS.
;i peine; c'osl elle surtout qui nous soulion L car vWv Oi^iv(if7/(i//te (nwni'VG ', quand elle renlre de sa i<Mirnéc, elle se met à lilcr a\ee nous jiis(|u à minuit. Quehiuelois ses entants vont au château , madame, el en lajiporlenldu j)ain pour quelques repas. Que Dieu \ous réc()nq)ense de votre cliarité!
»Elle lermiiia ses renseignements i)ar ces mois , qu'elle prononça avec une expression de résignation toute céleste :
» — Vous voyez, madame, que nous sommes une //^rt/.vc>////^^e (i) assez trisle.
»— Oui, ma bonne Jeanne , le sort est parl'ois bien cruel el l>ien injuste.
)) — Oh ! madame, reprit cette àme candide el simple, je n'accuse point le bon Dieu, l»i<'n ;iii ((Uilraire . je lui dois bien des grâces ; il Neul (pie des àuies charita-
(i) l,es iii'jls (Il itaii'jiie sont des exprc-sioiis liiibiliielles des |>a}suiis d'iiuc partie (Je la Rretugiic.
ÉLIZA Dt UUODES. 1 53
bles me soutiennent et suppléent à l'insuiiisance de mon travail ; — puis elle ajouta en souriant encore :
» — N'est-ce pas une grâce du ciel d'habiter près de madame?
. » Voilà une des plus douces paroles que j'aie jamais entendues , mon Eugénie ; je pleurai.
)) — Ne vous affligez pas , madame , dit Jeanne ; nous ne sommes pas si malheureuses que vous pensez ; le bon Dieu nous envoie des consolations secrètes. Un chapelet récité à propos apporte bien de l'aise, et l'espoir du paradis nous donne force et constance.
» Je lis en rougissant l'aumône à qui vaut mieux que moi : elle appela sur ma tète la bénédiction du ciel. Je me serais bien prosternée pour remercier la sainte fillo.
» Je sortisheureuse de la hutte solitaire: il était presque nuit ; la mer murmurait solennellement dans les lointaines proton-
\b\ ÉtIZA DE RilODÊS.
Heurs do la grève. Je m'agenouillai sur une roclu' ol jo priai avec une grande effusion (le (uMir. Pour([uoi donc lidée de Dieu esl-elle au l'ond de toutes l«'s licaulés morales et physiques? Je sentis que l'idée de Dieu , la forte et sublime piété de la paysanne et le magnitique spectacle de 1^ nature étaient dans une harmonie complète et merveilleuse. 0 beauté sainte!
puissance mystérieuse , n'es-tu qu'une illusion? ô poésie ! n'es-iu donc qu'un frivole rêve? Où ai-je trouvé l'image la plus parfaite de la beauté? sous les traits de la soutï'rance et sous les vêtements déchirés
de l'indigence.
V Adieu , mon amie. »
Ucpriec î)u Kcfjt.
Les leltres «le la comtesso nous révèlent lesUiltesde son àme. Voilà don<' le bonheur (jue lui iiNiiil l'ail mi lionmie superbe! Tous les jours n'étaient pas également
io6 É\A/\ m: luioDKS.
mauvais clans ccl iiiléricMir. Parfois la pensée sommeillait chez Eliza, et (juelques semaines se succédaient sans fortes secousses. Elle se laissait aller au courant <le la vie. Distraite par ses occupations de femme, elle retrouvait quelque repos, mais le réveil était terrible. Le comte semblait se repentir d'avoir porté la mort dans celle ànie ; il y avait dans sa voi\ plus de la tendresse des premiers jours du mariage. Mais Eliza n'était pas dupe de ces eftbrts. 11 y a dans l'amour une magie réelle (pii ne s'imite pas; dans le silence même, lecœurdcAine les sentiments qu'il jtarlage. Le comte n'/'lait pas moins malheureux que sa victime. L'avenir était vide désormais ; les jours devaient se suivre dans une monotonie de désespoir inressante. Aj»r«"'s avoir tout goûté, le luxe, les plaisirs , les \oyages, la renommée, et ;iNoir IrouNc la lie de loiil. Jules de Hhodes a\ail vécu d une uraiidc et dernirre er-
tlAlX DE nilODFS. iT)--
reur : il avait cru pouvoir remplir sa vie avecranioiir. Pour arriver à ce but, il avait foulé aux pieds tous les obstacles, et, ilans quelques mois, la dernière illusion de l'infortuné s'était tlétrie comme les autres. Le désert se refaisait autour de lui. Cliaque matin, à son ré\eil, le sentiment de Texistence l'abreuvait d'amertume. Il était arrivé au plus misérable état de l'homme , à la mort de l'àme. Cherchant quelque espoir qui pût lui sourire, il ne rencontrait que le néant. Perdu au sein du vaste univers, n'en comprenant pas l'énigme, il errait parmi les hommes, comme un spectre parmi des vivants. Le soir, tandis que sa femme baignait de ses larmes les pieds du crucifix , en s'elforçant de retrouver la foi, lui s'égarait seul sur les dunes sauvages; il s'asseyait sur un roc noir battu des vagues. La nuit descendait sur les flots, et les campagnes voilées de teintes indécises apparaissaient comine des vapeurs (an-
1Ô8 tAA/.\ 1)1. IIIIODF.S.
l;«sli(juos. L;i^r;in(l«i Iristosso do la nature (|iii |tl('Uio sur l'iKtimiic dôclni soinblail câliner son ànn.>. Il sonllVail luiijuurs, mais il on avait moins la onnscioncc . ot qvioi- (ju il y ont oncoro snr son coMir un poids (''louiïanl, riiommo qui 1 abordait alors lo trouvait tranquille et (]is|)0s«3 à lui répondre. (Vêlait ]>('nt-èlr(' dû à l'ombre des niiils. car il la ( larle du jour il clail silcricioux et somltre.
Il est des hommes dont toutes b?s passions sont modérées, l'imagination peu active, le cœur froid; ils peuvent s'arranger un bonheur vulgaire, un bonheur d'habitudes bourgeoises et prosaïques. Indillérents sur les mystères de la vie humaine, leurs jours se succèdent tous semblables; ils arrivent à la lin sans pensée, sans combats; ils ont fait le bien et le mal sans plaisir et sans douleur; ils ne se sont guère élevés au-dessus des végétaux de leurs jardins. Sans doute la foi n'est pas
ÉLi/.A 1)1. unoi>i:s. ifx)
indispensal)lo svir la terri» à oo qiio ces <Hres appellent leur I)onhour. Mais si vous êtes né avec une tète brûlante, avec un cœur aimant, l'amour lui-même, tant qu'il demeure dans les régions humaines et mobiles, ne répondra que peu de temps à votre immense avidité de bonheur, et je vous plains du fond de l'âme, si vous n'avez pour refuge les espérances infinies.
Quand l'amour humain continue son rêve dans le ciel , quand il se perd par le désir, après cette vie, dans la source inépuisable et divine de l'amour, il remplit l'àme, qui n'attend son assouvissement complet que dans les régions des jouissances sans bornes. Il échappe alors à tous les retours amers des illusions trompées et'^'de l'insuffisance des bonheurs terrestres. Quelles délices d'ailleurs dans cette vie intime de deux âmes ardentes parlant avec foi de l'avenir éternel de leur amour ! Quand cette sainte crovance ne
\i'>n \'AA'/.\ i>F, r.iiom.s.
vivifie pas ràiiic, il v a au Icrinc de tout amour la inorl, (jui l'ail, de ramante un ca- (laM'c. Alors les lleiiis de la vie sont lanées et sans parlVim, le IVonl se courbe vers la terre, son dernier ('Sj>oir. Il faut reconnaître ([ue la loi, chez les èlres d'ilïiaofination, esl aussi nécessaire dans ce (|u'on appelle vid^aircmenl le Itonlieur (pic dans l'inrorlune.
In soir, 1(> ciel était sombre, le vent n"af(ilail pas le feuillage des tilleuls, et une pluie line tondrait sans bruit sur la campagne. Eliza était à la lenétriï, suivant de r<eil toutes les molles ondulations de la mer et des ;irbres, li\rée ;i une rêverie indécise et triste, lors(pi'cllc apercnt nne voiture assez grotescpn' cpii s'arrêta à la ]M)ite. In vienx prèlre en descendit avec peine : c'était le curé Richard. Eliza avait bien vieilli depuis que le vénérable ecclésiastique ne l'avait vue ; ses regards avaient une c\]>ressi<ui mélancoliipie et égarée;
KUZA i)K KilODLS, KjI
Une pâîeur livide couvrait son visage, jadis animé des teintes rosées de la jeune fille. Les bandeaux bruns de ses cheveux rendaient plus étrange encore cette physionomie, qui ne semblait plus appartenir à la vie ordinaire. Son maintien avait quehjue chose d'abatlu et do brisé ; sa main, potelée autrefois, était amaigrie et toujours d'une chaleur humide. Sa voix elle-même avait perdu sa fraîcheur ; au lieu d'élre sonore et pure, elle ne faisait plus entendre que des sons voilés et lents. Tout ce corps annonçait que l'àme qui l'habitait était languissante et malade , mais il aurait eu pour l'artiste un indicible charme ; c'eut été une des plus frêles et des plus romantiques créations du pinceau moderne. Le vieux prêtre , avec sa chevelure blanche et sa figure reposée, faisait ressortir plus encore cotte jeune femme fébrile et presque mourante. A
peine la conversation eut-elle duré quel- I. 1 1
ques secondes, ([île la rougeur revlnl sur les traits d'Eliza. Les souvenirs se pressaient en foule dans son âme; les premiers temps de sa jeunesse se retraçaient vivement à elle à l'aspect de la physionomie du vieillard, qui fui son guide dans ses années de foi pure, de calme et de bonheur. Des larmes mouillèrent ses yeux, et entraînée par le besoin de s'épancher, elle alla jusqu'à révéler au prêtre toutes les tortures de son àuie ; elle raconta ses cliagrins de femme lorsqu'elle s'aperçut que rnmour du comte s'all'aiblissait, •ses tourments de clirétiennc; depuis les doutes que sou uKiri avait fait naître en elle.
— Certes, lui dit le curé, M. le comte est un homme de beaucoup d'esprit; il est très brillnnl, sa eouversalion est étincelaul(; de poésie, et il a la faculté d'improviser sur toutes sortes de sujets d'une manière merveilleuse ; mais il a, j'en suis sur, moins de bon sens que vous , madame.
Ëii?<a fil Uit geste f]m indiquai l que son mari (Hail ielloiiiCiU supérieui* à elle (*l au bon curé lui-même, qu'un homme (!"un esprit moins droit et moins ferme en eût été désarçonné.
— Vous avez beau b)ver les yeux au ciel , continua-t-il , vous êtes fascinée par l'éclat de ^1. de Rhodes; mais si vous aviez plus vécu, vous sauriez que rien n'est moins rare dans les cercles de Paris que ces hommes à paroles poétiques et orgueilleuses, qui ne s'appnient sur aucun fond de science réelle. Ils en imposent facilement à des esprits étrangers à toute discussion, et qui n'ont reçu l'enseignemen i religieux que lorsqu'ils étaient de petits enfants sur l'humble banc de nos catéchismes. Je voudrais, ma chère dame, que vous eussiez pu assister comme moi à une discussion savanlechoz un des plus grands esprits de ce siècle. .Fenlendis là un des coryphées parisiens, un hoinmo dont le
nom a retenti cent fois dans les journaux de la capitale. Il parlait bien sans doute ; il ditéloquemmenl contre le christianisme tout ce qu'il est possible de trouver ; mais je vous donne maparole qu'il fui lellement ballu. (jue j'en étais déconcerté pour lui. Au reste, puisque malheureusement vous avez quitté votre foi simple et aimante <l('s temps passés, et que vous êtes entrce dans ces discussions, il faudra que je vous prête quelques ouvrages.
Jules de Rhodes entra. Il était noir des pi(^(ls à la léto ; la mélancolie habituelle de sa physionomie était plus som])re encore, et toute sa personne avait ce caractère fie fatalité que l'art de notre époque aime tant ! Il jtarut d'abord surpris (!«• la présence du curé, mais il retrouva biejitôt ce sourire de l'homme du monde sous le([uel se cache souvent la colère ou la haine, h i il n'y avait qu'une sorte de dédain pour le simple prêtre, dédain que le
ÉLIZA Di: UIIODES. l65
comte éprouvait pour toutes les personnes qu'il croyait heureuses.
Le fait est que le curé avait hésité à venir passer deux ou trois jours chez le comte , et qu'il y avait été décidé par l'amie de la comtesse , et après avoir lu la correspondance d'Eliza.
11 élail dix heures du soir , Jules de Rhodes venait de conduire le prêtre à sa chambre , lorsqu'on passant devant celle de la comtesse, il la vit à genoux devant le crucifix. — Il entra. — Plongé dans une contemplation muette, il attendit longtemps avant qu'Eliza s'aperçut de sa présence.
Le comte , en proie aux mauvaises passions , passait facilement de la pitié que lui inspirait sa femme , aux sentiments égoïstes qui le portaient à l'entraîner dans l'abîme avec lui. — C'est toi, Jules! dit la jeune femme étonnée.
— Eh! bien, Éliza, voilà M. Richard
l6r» i:i.l/.V 1)1. HIIODF.S.
qui \it'iil sans ddiilc l'urraclicr aux doc- Iriiics riiiicslcs (!<' Ion mari. Esl-co loi (|iii l'as doniaiidc ?
— Non, mon Itim-aim*'' , dil la ])auvi'(3 femme loii le Iremblanle; mais j'ai été bien s<'nsil)le à l'amitié (ju'il nous prouve ainsi , car lu sais ([ii'il (jiiille diriicilemcnt sou presbvléi'c.
— Il aurait ])ic'n l'ail d y rester. — Je iie sais pourquoi ee vieillard, avec sa candide figure , m'agite les nerl's. Imagine-toi un malheureux dont le corps est déchiré sur des rocs sanglants, et (|ui voit à dix pas du lui un homme se baigner nonchalamment dans une onde limpide et calme. Ma maladie est sans remède, Éliza ; tous les médecins et les prêtres n'y Icraienl rirn. Mais lu conçois l)irn (juavec mes idées, il serait absurde d<' traîner long-temps sur cette terre maudite une agonie lente et torturée. L'humanité meurt à la peine. Le nombre des suicidesaugmente chaquejour. Certes,
ÉLIZ.V DK UIIODES. 167
il n'y a plus moyen de se tuer par orgueil et dans l'espoir de passer pour grand homme. Trop d'èlres\ulgaires s'arrachent ainsi à l'esclavage. Oh ! non , ce n'est pas chez moi une vaine idée de célébrité, cpii aujourd'hui serait stupide ; c'est que je ploie sous le fardeau. Ils diront que c'est une lâcheté , — que m'importe? je ne les entendrai plus.
Éliza était tombée aux pieds de Jules , et elle cachait son front dans sa main. Elle était si blanche à la lueur de la lampe que l'on eût dit une statue de marbre ; elle en eut long-temps l'immobilité. Enfin , les sanglots se firent jour. — ODieu! cria-telle, ayez pitié de nous !
Jules se promenait à pas précipités dans la chambre. — 11 saisit sa femme , alla s'asseoir sur une causeuse, et plaçant Éliza sur ses genoux, il prit sa main dans les siennes. SI m'est venu une idée, lui dit-il; — j'ai détruit ton bonheur , ou du moins ton
i68 ÉLi/A i)i: r.iioDEs.
repos , car je ne i)eiise pas ijuc rarnJ)ilion puisse aller au-delà. Pourquoi telaisseraisjc ainsi seule?...
— Oh ! tu ne me quitteras pas... — Et les lèvres de la jeune femme baisaient la main de son époux.
— Pauvre enfant!... Il la contempla quelque temps en silence... Dis-moi , estce que toutes les jouissances de la terre ne sont pas sans saveur?
— Tu ne m'aimes donc plus?
— .le le crains. — Et comme Éliza jetait un cri , il s'empressa d'ajouter : Oh! si , je t'aime, pauvre femme... Je t'aime, car l'idée de te laisser sur cette terre m' importune ; mais ce qui m'a arraché ce mot, c'est que ta présence est impuissante à me consoler. Autrefois, la vue seule était si bienfaisante, elle portail «Mimoiun délire si suave, que j'oubliais toul. — Oh! tu as été mon âme, mon ciel, mon Dieu!... Maisjenesais quelle puissance infernale l'a enlevé ce
KLIZ.V DE lUlODES. 1 69
cliai'inc. C'est peut-être que toi aussi , tu ne m'aimes plus comme tu m'aimais alors.
— iMais tu es fou, mon Jules. — Oh!
oui , bien fou. Tu es toujours présent à mon âme. Quand je ne te vois pas , l'œil de mon imagination s'efforce de te voir encore. Ta voix vibre sans cesse à mon oreille. Quand tu ne me parles pas, je fais des efforts inouis pour découvrir les mystères de ta pensée. C'est toi , mon bienaimé , qui es mon âme , mon ciel , mon Dieuî... car, hélas!...
— Pourquoi donc, interrompit le comte, ne pas me suivre ?
— Je ne t'ai pas refusé.
Un long silence suivit cette parole. La pensée de ce double suicide glaça un instantleurs deux cœurs. La jeune femme cachait sa tête dans le sein de Jules.
Elle jeta un cri étouffé , et promena autour d'elle des regards étranges qui s'arrêtèrent par hasard sur le Christ de sa
17'^ ÉLiz.v i)i: r.iioDKS.
( lnMiiiiK'c... II se livra en elle un lonj,^ et iiiijc comlial ; |>iiis toul-n-coiip, portant la iiiaiii (1(! son époux à ses lèvres, elle dit axecdes larmes :
— Oh! si jamais j ai été aimée de loi , .lule.>, si l'amonr n'est pas une dérision amère; au nom de cet amour, je te conjure , je (e supplie ( elle lomba à genoux ), aie pitié de ma pauvre âme de femme. Je me suis erue phis forte un instant. Ta proposition ne m'a pas semblé si épouvantable... mais maintenant je la vois, je la comprends... Je sens là , dans mon front, mes nerfs qui se tordent... ma pensée s'obscurcit... Oli î pilié! au nom de ta mère qui est dans le ciel!.... dis-moi (pie lu ne te tueras pas!... dis-le-moi , mon Jules , dis...
La pauvr<i femme se jeta au cou du comte, et ses lèvres recueillirent une larme échappée aux yeux de l'homme superbe.
Vaincu par la douleur d'Eliza, le comte lui avait promis de vi\ re : mais cette terrible scène avait laissé dans l'àme de la jeune femme un invincible ell'roi ; elle épiait chaque parole de son époux , étudiait chaque geste, tremblant sans cesse
\-J9. t.l.l7\ l)i: r. II ODES.
de lo voir revenir à sa lugubre idée. Aussi la journée du lendemain fut tclleinenl siiiislre, (|uc le bon curé était au désespoir. — Seigneur , se disait-il , est-ce que je ne pourrai pas ramener cette ame? Les croyances qui la nourrissaient autrefois seraient-elles mortes en elle? — Le brave prêtre en perdait la tète, car dans le cours de son long ministère , il avait peu rencontré de maladies de cette nature.
La journée se traîna péniblement; le soir, le vent du nord-ouest courbait les tilleuls du chalet, et la mer mugissait sur les grèves lointaines.
— La cote doit être superbe ce soir, dit le comte; si monsieur le curé n'a pas peur du vent, et qu'il veuille jouir d'un beau spectacle , nous ferons une promenade de ce côté.
Eliza prit le bras de son mari, et, suivis du curé, ils s'acheminèrent vers la grève. Lcsleuilles tournoyaient dans l'air,
nrrachées vloîcinmcnt de leurs brandies; les mouîins avaient carguc leurs voiles et cessé leur travail ; la mer ne présenlaix qu'une nappe d'écume; les goélands étaient lancés par le vent, comme une balle par la main du joueur ; les oiseaux se taisaient épouvantés. Quand les promeneurs furent arrivés à l'extrémité des dunes , un grain affreux s'avança du nord-ouest avec la rapidité de la foudre ; îc nuage obscurcit !e paysage, qui prit tout-à-coup une pliysionomie solennelle et terrifiante. Cette nature gigantesque et sombre , cet orage bruyant, tout ce péle-mele des éléments en fureur , agissaient puissamment sur l'àme impressionnable de Jules de Rhodes. Depuis long-temps , le calme de ces baies magnifiques, lors([ue la mer baise en murmurant le sable doré de la grève, et que le courlis passe en criant à travers les sapins immobiles, blessait ce conir malade, comme l'aspect d'un bonheur tran-
quille, Innl la \Wo de i;i nature agit avcd force sur l'àme humaine, tant il y a un<' communion intime cnlrc Is' paysai^e et et nous !
In momenl le Ncnl souffla avec une lelle violence, (|u"l''.liza tourbillonna sur elle-même, et eùl été entraînée si elle ne se IVil cramponnée à une hutte de douani»u's ; elle s'y précipita en jetant un cri; le curé s'y était déjà réfugié.
— Eh bien , dit le comte en y entrant , ne craignez -vous [)as d'être écrasés sous les débris de cette case ?
En effet , la maisonnette tremblait , et l'immense roc qui la portait semblait ébranlé lui-même.
— Ceci me rappelle, ajouta le comte, une soirée en Angleten-e, au milieu d'un paysage à peu prés seml»lable et d'une tempête aussi clfrayante; — il y a huit ans. — Il a passé bien des orages sur ma tête depuis cett(M''poque.
— Oli ! lu (iois en être fatigué , mou ami. Dans la nature , au moins, le calme succède aux tempêtes ; demain cette mer sera bleue et tranquille.
— Ce spectacle me fait du bien , Eliza. Toute cette nature m'écrase et me pénètre du sentiment de ma petitesse. Je voudrais être emporté comme un grain de sable et
m'abîmer dans cette immensité Oii !
écoute ces profonds gémissements de la mer , des vents , des (tavernes de nos rochers. — La nature pleure-t-elle sur le destin de l'homme ?
Un éclair immense illumina toute la baie.
— Que c'est beau ! dit le comte en sortant delà cabane...
Après quelques minutes, le grain étant un peu calmé, Eliza et le prêtre se hasardèrent aussi. Ils appelèrent le comte; il ne répondit pas.
Eliza perdit connaissance ; le vieux curé,
aide d'un douanier de îu eôle, la transporta dans la hutte. Toute la nuit se passa dans un délire affreux.
Pendant les premières semaines qui suivi immiI la disparition de Jules de Rliodes , Eliza eut bien pou de lueurs de raison. On la transporta rhez son père, où le curé Richard élait forcé de se rendre immédiatement. On fil venir les médecins de la ville voisine , qui déclarèrent que la pauvre jeune femme courait de grands dangers. Elle vivra peut-être , disaient-ils , mais recouvrera-t-elle la raison?... En olîet, l'égarement fut bien long; ses traits peignaient ordinairement un étrange effroi. — Si elle s'endormait, on l'entendait crier: Le malheureux! il s'est tué !... quel précipice horrible ! — Sous le joug d'une idée fixe, elle dépérissait chaque jour , et bientôt le médecin annonça au curé qu'il nV avait jdus d'espoir.
M. liicliard , profondément afdigé de
celte nouvelle, pria Dieu avec plus d'amour encore que de coutume. Il eut l'idée d'un essai sur l'imagination de la malade. Un jour que l'infortunée était dans un accès de délire sombre, qui se révélait par quelques paroles incohérentes, il lui mit sôus les yeux une petite montre qui était toujours sur la cheminée durant les longues soirées qu'elle passait avec Jules. Tous ceux qui ont éprouvé de grandes douleurs savent combien les objets les plus futiles en apparence peuvent éveiller en nous de sentiments mystérieux. Souvent une âme qui n'a pas été attendrie par un spectacle que l'on croyait d'un effet certain, sent se rouvrir la source bienfaisante des larmes par un aspect inattendu. C'est que l'incompréhensible travail intérieur était venu à point, que le cœur était disposé à l'amollissement, que les jours d'aigreur et de révolte étaient passés , et qu'ils al-
178 r:i.lZ.\ T)K HTIODES.
laienl iairo place à la rôsi^nalion ol à la nit'lancolio.
l'^liza regarda longloinps cette nioiilre avec ses yeux fixes et égarés. Puis elle l'approcha de son oreille : -^Arrêtée. . . comme lui, — dit-elle; mon pauvre Jules! — Les pleurs tombèrent en abondance, et, par un singulier phénomène, la raison revint avec les pleurs.
11 y a des âmes sur lesquelles la douleur tombe comme la foudre; elles semblent d'abord anéanties, mais la mobilité de leur nature les rappelle promptement aux distractions de la vie, et elles reprennent le calme des jours ordinaires. Mais il est
180 Éî.rZA DE HTlonKS,
iraulrts amos liabilcs à souffrir, dont la mémoire funeste retrace à tout instant les plus désolants détails de la vie passée : celles-là se nourrissent de leurs souvenirs et de leurs larmes, elles s'y complaisent avec une sorte de plaisir barbare, elles se passionnent réellement pour leur désespoir, à peu près comme dans l'amour ou dans le jeu on se passionne pour les souffrances de l'éloignementoude la perte. Telle fut longtemps la comtesse de Rhodes.
Rien n'avait la puissance de la distraire de son mal ; tout était pour elle occasion de retour vers le tragique événement qui venait de briser sa vie. Sa physionomie avait pris un caractère étrange, il y avait dans ses regards de l'effroi et de la folie. Elle demeurait insensible à tous les gards, à tous les soins qui lui étaient prodigués. Elle semblait isolée dans ses regrets horribles; le genre humain avait disparu à ses yeux; elle ne vivait que d'une pensée, qui tortu-
ÉLIZA DE KIIODES. 181
rait son Iront et sa poitrine, qui tuait cette pauvre femme, que l'esprit de Dieu abandonnait encore une fois.
A toutes les consolations que la pitié lui offrait, elle ne répondait que par un sourire sinistre, qui semblait dire : Vous ne comprenez pas ! Pendant longtemps elle eut horreur du jour et de toute vie extérieure. Elle tenait fermés les doubles rideaux de sa chambre et sortait peu de son lit, ne prenant que quelques cuillerées de bouillon, que sa femme de chambre lui présentait, en profitant des instants où elle paraissait le plus égarée.
Plusieurs fois la folie revint, et lorsqu'elle revit son vieux père qui s'empressa d'accourir près d'elle, elle lui adressa mille extravagances d'une gaieté insensée et satanique qui épouvantèrent le bon et simple vieillard.
On envoya chercher le médecin de la ville voisine le plus en vogue > C était un
182 ÉLIZA DE RUODëS.
homme de quarante-cinq ans, fort instruit do toute la partie physique de la science, assez beau parleur, excellent praticien pour traiter une fluxion de poitrine ou une fièvre ; mais un de ces hommes absorbés par la vie matérielle, et regardant tout le monde de l'âme comme une chimère assez bonne pour exercr l'imagination des poètes , mais n'ayant aucun rapport avec la science véritable. Le docteur Méholde, commebeaucoup de ses confrères médiocres, penchait vers le matérialisme, sans oser l'avouer précisément, parce que c'est de mauvais ton aujourd'hui. On peut dire de la médecine romme de toutes les parties de la science humaine. Quelques connaissances conduisent au doute, la science conduit à la foi : Hippocrato et Newton croyaient à Dieu et à l'âme immortelle.
Lorsque le docteur Méholde arriva près de la comtesse, elle se trouvait dans un accès de délire, et le battement de son pouls et
ÉLIZA DE lUIODES. 188
sa peau brûlante annonçaient une ardenic fièvre. Le docteur ne fut pas effrayé, et dit d'un air calme à M. Hermantde se tranquilliser, qu'il n'y avait aucun symptôme alarmant, et que cette fièvre ne tarderait pas à céder. Il pratiqua une large saignée, et promit de revenir le lendemain.
Le lendemain il revint en effet ; la comtesse était calme, sombre, silencieuse; son regard voilé et terne. Elle reconnut M. Méholde et lui dit : C'est vous, monsieur le docteur, est-ce que l'on me croit malade?
— Vous avez eu hier un assez violent accès de fièvre, madame , répondit le docteur d'une voix assurée et sonore.
La comtesse reprit son sourire sinistre.
— Il faudrait vous distraire, ajouta le docteur, d'une voix plus brillante encore.
La comtesse rit avec éclat, de ce rire convulsif bien plus terrible qu'un sanglot.
IHi ÉLIZA DE RHODES.
Le doclcursc borna à ordonner quelques calmants, et dit à M. Hermantquc madame de Uhodos était beaucoup mieux que la veille.
Lorsque la comtesse revit son père, elle le pria de ne pas faire revenir cet homme dont l'aspect lui faisait mal. Les ctres souffrants des maux de l'àme ont une étonnante perspicacité pour découvrir les natures qui leur sont antipathiques. C'est une sorte de vision qui s'établit ainsi d'esprit à esprit, dans le monde invisible des sentiments et des pensées. Toutefois, malgré l'aversion de la comtesse de Rhodes, le docteur revint souvent auprès d'elle ; mais cette maladie le désespérait, tant elle échappait à toutes les recherches, à tous les efforts de la science ! Les moyens physiques qu'il employait restaient sans effet sur la comtesse. Lorsque le docteur Méholde ne craignit ])lus de fièvre et qu'il s'aperçut que la malade allait toujours faiblissant, que sa mai-
ÉLIZA DE IVIIODES. 185
grciir devenait presque effrayante, que sa peau livide et transparente avait quelque chose de fantastique, et que son regard prenait de plus en plus une expression de langueur agonisante, il eut recours aux toniques, qui restèrent sans succès ; et comme toutes les questions du docteur et toutes ses observations ne parvenaâeiit pas à découvrir le mal qui rongeait iâ comtesse, il mit plus de temps entre chaque visite, étudiant à loisir les symptômes qu'il avait remarqués, et ne trouvant rien dans ses livres qui lui révélât cette énigme.
Un soir on avait déposé la malade dans un antique fauteuil, pour la délasser de son lit; elle était près du feu, la clarté qui
s'échappait du foyer éclairait seule la chambre ; la comtesse ne pouvait pas supporter la lumière, sa vue était devenue depuis quel ques jours d'une singulière sensitivité. Sa journée avait été laborieuse, les plus horribles images avaient fatigué son cerveau ;
I8(i ÉLIZA DE RHODES.
des mois sans suite étaient sortis de sa bouche, mais l'on y avait remarqué ceux de précipices, d abîmes, de cadavres sanglants. Vers le crépuscule, ces crises s'étaient calmées, la pauvre jeune femme était tombée dans une somnolence qui engourdissait sa pensée, lorsque quelqu'un pénétra dans sa chambre à pae.lents et sans bruit. Malgré l'obscurité, l«fc;ômtessc sembla reconnaître aussitôt le curé Richard ; elle appuya son front sur la main du saint vieillard, et se prit à pleurer.
— Ah ! monsieur , dit-elle d'une voix toute pénétrée de tendresse, il n'y a que vous qui m'apportiez le don des larmes.
— Pauvre enfant ! dit le prêtre, que n'aije celui de consoler !
— Hélas! reprit la comtesse, pleurer est le seul bien que j'ambitionne; mais il y a d'autres manières de souffrir dont j'ai horreur. J'ai été bien tourmentée aujourd'hui.
— Ces visions terribles disparaîtront ,
croyez-moi ; pensez le plus que vous pourrez que cette vie n'est guère qu'une apparence ; qu'est-ce qu'un bonheur qu'une minute peut briser?
— La résignation, voilà ce que je n'obtiendrai jamais, dit la comtesse en relevant la tête.... Il y a des âmes que le malheur rapproche de Dieu ; mais moi au contraire il m'en éloigne. Je suis née reconnaissante, le moindre bonheur m'a toujours trouvée l'œil élevé vers le ciel... Mais cette atroce souffrance , cette chose effroyal)le et si exceptionnelle... Je no comprends pas, non, je ne comprends pas...
— Eh ! mon Dieu , madame , interrompit le curé , ce malheur est plus commun que vous ne pensez. Parcourez les chaumières quibordent nos côtes, et comptez combien d'époux, de pères, d'enfants ont été dévorés par les vagues.
— Hélas ! vous cherchez à me tromper , je vous en remercie; mais mon souvenir
188 ÉLIZA DE UnODES.
est trop vil", je ne suis pas assez insensée eneore. Cette mort a été volontaire... je n'ai pas oublié cette scène affreuse... vous étiez ici... Le malheureux m'a trompée en voulant me faire croire qu'il était revenu à (les idées plus saines...
— Il n'en est pas moins vrai que si je n'avais pas saisi la hutte du douanier , j 'aurais été enlevé comme lui. Pourquoi voir toujours le côté le plus horrible des choses?
— Il y a en moi un sentiment qui ne trompe pas. Et le regard de la comtesse redevint fixe et prit quelque chose d'une pénétration surhumaine. — Nous avons remar- ([ué plusieurs fois, dans ces solennelles et immenses douleurs de la vie, qu'il se faisait alors à certaines âmes des révélations du monde supérieur. Il semble que l'amour ait le pouvoir de suivre l'être aimé dans l'autre vie et d'entrer en partage de ses pensées et de ses visions. Le vulgaire appelle souvent folie ce qui n'est «qu'une mys-
térieuse pénétration do l'infini. Le curé respecta cette manifestation extatique.
Quoiqu'il eût peu rencontré de femmes de cette nature au milieu des simples populations qui l'entouraient, il était un de ces esprits rares qui ont deviné presque toute la vie, et il cachait cela sous une bonhomie pleine d'attrait et de grâce.
Cependant la comtesse revint bientôt à ses souvenirs de la terre , et ce qu'elle dit démontra qu'elle était loin d'avoir retrouvé la véritable science humaine.
— C'est inconcevable, murmura-t-elle, inconcevable... Je n'ai jamais eu que des vues de piété et d'innocence: lorsque je connus mon malheureux Jules, j'ignorais tous les orages de la vie. Je priais avec une confiance et une ardeur angéliques; oh ! je le dis sans orgueil , jamais créature n'accepta de meilleur cœur l'humble destinée que Dieu lui avait faite ; je n'avais pas besoin de l'expérience du malheur pour me ramener
aux idées célestes, pour me désabuser des rêves de ce monde Pourquoi ai-je rencontré mon infortuné Jules ? Pourcjuoi ces orages de son âme ont-ils bouleversé la mienne?.. Pourquoi surtout cette fin horrible? Qu'ai-je l'ait pour mériter cet enfer? Est-ce que Dieu laisse aller au hasard le destin de l'homme?... Et d'ailleurs qu'estce que le hasard?... je m'y perds... Mais aussi de quoi Dieu me punii-il?
— Vous ne souffrez pas parce que vous êtes coupable, ni parce que vous êtes innocente ; vous souffrez, madame, parce que vous êtes femme , et que la souffrance est une loi mystérieuse de l'humanité.
— Oh ! bien mystérieuse sans doule, reprit la comtesse, les yeux fixés sur le brasier (pli rayonnait à ses pieds. Mais je connais des êtres qui n'ont pas souffert et dont la vie s'est écoulée paisible et ignorée... et moi !
— Hélas ! madame, le visage est un voile impénétrable. 11 y a longtemps que je vis
parmi les hommes , et je mérite quelque confiance. Le sourire du monde cache bien des douleurs; mais cependant je suis loin de nier qu'il y ait des existences entières à Tabri des grandes joies et des grandes souffrances. Ce sont des créatures qui restent ignorantes de tout ; elles ont vécu en végétant, et ayant peu servi la cause de l'humanité ; mais ne nous arrêtons pas à ces exceptions. Hélas! quel lugubre tableau je placerais sous vos yeux , si je vous retraçais ce que j'ai pu moi-même observer de malheurs dans ce monde î . . . . Pourquoi la souffrance s'acharne-t-elle sur le corps si frêle de l'enfant au berceau? pourquoi Dieu ne préserve-t-il pas du froid et de la faim ce pauvre petit être , qui n'a pu encore concevoir une pensée coupable?...
Pourquoi les plus nobles affections, celles qui sont basées sur la reconnaissance, sont-elles brisées par la mort? Pourquoi toute chair gémit-elle, ainsi que parle le
Î02 j^:liza I)K rtiodes.
prophète? Est-il raisonnable d'attribuer à Dieu cet effroyable désordre d'une société où le crime triomphe si souvent , où le juste est si souvent broyé par le malheur et la misère? Vous vous plaignez de souffrir et d'être innocente; plaignez-vous d'appartenir à la race humaine , ce sera plus raisonnable. Je vous ai déjà dit bien des fois qu'il était impossible de comprendre cette vie autrement que comme le résultat d'un grand renversement dans le monde moral.
Le mal joue ici-bas un rôle immense. L'humanité travaille avec sang et sueur à retrouver son état primitif, nous sommes encore au fort de l'épreuve, et la douleur est le creuset qui nous épure et nous grandit. . . Mais, mon enfant, rappelez-vous donc ce que l'Ilomme-Dieu est venu faire parmi nous : être innocent et souffrir ! ... Le Christ a passé lui-même par la défaillance... il a demandé, lui aussi, que le calice s'éloignât de ses lèvres. Voyez ce qu'ont élé les héros
Éi.iz.v m: p.TioMs, 193
(le la plus grande idée qui ait éclairé le monde , de Tidce chrétienne ; ils ont été passionnés pour la souffrance , ils l'ont demandée à grands cris, tant ils sentaient qu'elle seule pouvait réhal)iliter leurs semblables !
— Pourquoi, interrompit la comtesse d'un accent profondément triste, pourquoi Dieu ne m'envoie-t-il cet esprit, le plus beau présent qu'il puisse accorder aux mortels?... Hélas ! je ne lui demande pas l'héroïsme qui fait désirer la souffrance , mais je lui demande la résignation.
La femme de chambre apporta une lampe dont la lumière était très-voilée, et remit àlacomtesse une lettre. Elle étaitde M. Méholde, qui la priait de lui donner de ses nouvelles, et lui demandait si elle désirait qu'il la vît le lendemain. Elle s'empressa de répondre qu'elle était bien mieux, et que M. Méholde pouvait différer sa visite. Puis, se tournant vers le curé, avec un geste pres- I. Mi
lOi i^:liz\ I)i: riiodes.
que iinpalicnl : — Avez-vous connu beaucoup de médecins, monsieur? dit-elle. Estce qu'ils no savent faire que de la médecine matérialiste?... Ali! comment ne pas voir que c'est la douleur de mon âme qui dévore mon corps? Tous les remèdes de la science seront impiùssants ; que l'on me donne la résignation, et je serai guérie. M. Méliolde n'a pas compris qu'il n'y avait qu'un seul traitement possible avec moi, et qu'il consistait à parler de mon malheur. Il n'a trouvé que cette incompréhensible parole : llfaiitvous distraire!...
— M. le docteur a peut-être craint d'augmenter les crises violentes dans ksquelles il vous a vue; je vous assure que cette position est souvent très-embarrassante.
— Quand on a de l'àme, tout se devine, vous le savez bien, monsieur le cure. Hélas ! que les médecins du corps apprennent donc que plus de la moitié de nos maladies viennent de nos souffrances morales.
Le curé laissa la comtesse plus calme, et retourna vers son village.
Les convulsion s douloureuses qui avaient conduit madame de Rhodes si près de la folie cessèrent peu à peu ; ses forces s'épuisèrent tellement, que ces crises n'auraient pu se reproduire : elles l'auraient tuée. La malade tomba dans une espèce d'anéanlisse-
198 ÉLIZA DE nnoDES.
ment. Il était difficile de savoir si elle souffrait, car elle passait le plus souvent la journée entière sans prononcer une parole; mais sa maigreur augmentait, et la prdeur de son teint était telle, que son visage n'avait plus rien de la vie. Tous ceux qui l'enlouraientétaicntdansla désolation; son père pleurait comme un enfant, et voulait absolument que le médecin la guérît. Le curé venait de temps en temps; mais tous ses efforts pour amener la comtesse à la consolation religieuse étaient inutiles. Il consulta M. Mélioldc, qui lui déclara que s'il ne survenaitpas de changements inattendus, madame de Rhodes ne pouvait vivre longtemps ainsi; qu'il faudrait au moinsla décider à prendre l'air. Le cure objecta qu'il redoutait beaucoup les premières promenades au milieu de paysages qui lui retraceraient le tragique événement. Il redoutait surtout la vue des caps de la côte. M. Méholdc fut d'avis de faire voyager la comtesse ; Nice
ÉLIZA DE KHODES. 199
OU Gènes furent les villes qu'il indifiua, disant que le voyage la distrairait de sa douleur, et que le ciel du midi rétablirait peut-être sa poitrine qui était fort attaquée aujourd'hui.
Longtemps madame de Rhodes combattit ce projet, elle s'obstinait à attendre la mort dans son fauteuil, disant à M. Richard qu'elle ne viendrait jamais assez tôt; mais le curé finit par lui persuader que c'était manquer au devoir, et la comtesse se laissa emporter dans une voiture. M. Hermant et la femme de chambre l'accompagnèrent.
Ils s'arrêtèrent quelques jours à Paris. Ils descendirent dans la rue d'Alger. Nous étions alors au 15 de mai, et cette année-là, chose rare, le mois de mai avait du soleil et des brises tièdes. M. Hermant essaya de conduire la comtesse aux Tuileries, le matin, aux heures solitaires. La pauvre femme parut ne rien voir, ne rien sentir. Le troisième jour elle dit que le bruit et l'air de
200 tLI/.A 1)K llllOJ)KS.
f(Ho de celle ville lui lorluraienl rame. Sur loule la roule on ne put rien remarquer en clic, que le besoin sans cesse exprimé de ne pas s'arrelcr. A peine avail-elle pris du repos pcndanl une nuil, qu'elle demandait à continuer sa roule. Ils arrivèrent ainsi assez promplcment à Gcncs. Mais la comtesse ne voulut pas rester là encore : la vue des côtes et de la mer lui rappelait la Bretagne, et cet aspect était intolérable. Ils gagnèrent l'intérieur, et ne s'arrêtèrent qu'à Florence.
Ce besoin de mouvement continuel s'explique très-bien chez la comtesse ; comme elle souffrait partout, elle désirait toujours fuir le lieu où elle se trouvait; mais hélas! elle ne pouvait se fuir elle-même.
Les voyageurs allèrent loger à la Fontana, hôtel situé derrière le Uffizie, le musée de Florence : l'Arno coule à quelques pas de là. Le lendemain de leur arrivée, la comtesse sortit appuyée sur le bras de son
ÉLIZ.V DE UllODES. 201
père, et lui dit en rentrant : — Puisqu'il faut bien après tout rester quelque part, restons ici.
Les premiers jours se passèrent en lentes promenades aux bords du lleuve, aux Cascine, et à visiter quel([ucs éylises; M. Hermant se flattait que Tinfluence de ce beau climat allait agir sur sa fille, lorsque après une semaine elle fut prise de vomissements de sang, qui effrayèrent singulièrement le bon vieillard ; heureusement cet accident n'eut pas de suite, mais madame de Rhodes se fatigua bien vite de Florence, et demanda à se retirer à la campagne. Sa tristesse avait perdu tout caractère violent, mais le sourire n'effleurait pas ses lèvres. Elle ne prononçait jamais le nom qui était pour elle le symbole de toutes ses souffrances; elle ne parlait jamais de sa vie passée ni de ses regrets. Elle répondait par monosyllabes aux questions de son père ; seulement elle le remerciait souvent des soins que son
amitié prenait d'elle. Cetliomme, dontrinlelligence ne sortait pas d'un cercle trèsrétréci , montrait dans sa conduite envers sa fille, non-seulement un dévouement sublime, maisunegrande délicatesse de cœur.
Après quelques recherches , il découvrit , sur la route de Fiesole, à une dcmi-lieue de la ville, sur le penchant d'une colline élevée, une petite villa, gracieuse et retirée, tout embaumée d'orangers en fleurs. La maison avait deux façades : d'un côté, l'horizon était borné par un rideau de peupliers élégants, et entre ces peupliers et jusqu'à ce rideau on n'apercevait que le jardin plein de mystérieux ombrages. C'était un lieu délicieux pour se renfermer dans une pensée mélancolique et en vivre, mais un lieu dangereux encore peut-être pour une douleur aussi dévorante que celle de la comtesse. Ce paysage de ([uelques mètres ne différait guère de sa petite chambre de Bretagne, son âme y serait presque aussi rc-
pliée sur elle-mômc. Mais, de TaiUre côté do la villa, la vue s'étendait sur Florence; ses palais crénelés, ses dômes, ses ponts, les sinuosités de son fleuve, les myriades d'habitations qui Tentourent, présentaient un magnifique spectacle, surtout le soir, lorsque toutes ces formes étaient comme baignées dans les vapeurs ardentes du couchant".
Plusieurs semaines se passèrent dans cette solitude sans parler à une personne étrangère. La comtesse se levait tard, descendait dans le jardin, où elle passait presque tout le jour ; quand le soir venait, elle s'appuyait sur le bras de son père , et faisait une promenade presque toujours silencieuse, sur le penchant des coteaux.
Pour pénétrer dans son âme , durant cette phase de sa vie, il faut lire les lettres qu'elle écrivit de sa villa florentine.
LA COMTESSE A M. RICHARD, CUré de.
en Bretagne.
« Je ne vous dirai rien de mon voyage , mon vénérable ami. Je l'ai fait avec une grande rapidité, et il m'apparaît comme un de ces rêves étranges que nous avons de
la peine à nous rappeler au réveil. Je suis ici dans une retraite absolue, privée de vos paroles, qui étaient ma seule consolation, et je ne sais en vérité ce que je suis venue cliercher en Italie. Que me font, hélas! toutes ces beautés que l'art et la nature étalent à mes regards? Les yeux de mon âme ne voient qu'une seule figure ; je donnerais le monde entier pour contempler une minute celui que j'ai perdu.
« Mon ame est triste jusqu'à la mort. Je ne puis m'accoutumer à cette nouvelle douleur; chaque jour elle se montre sous une face inattendue, je ne réparerai jamais cette perte ; c'est affreux !
« Je ne suis plus chrétienne, je ne suis pas résignée sous la main de Dieu, je ne puis lui dire : Que votre volonté soit faite. Mes pleurs m'étouffent ; je sens en moi une révolte amère Oh ! que je le revoie seulement une heure!
u Quand je rcpaijsc toutes les circon-
stances de ce malheur, je frémis dans tout mon être. Celte maison vide, ce silence ! . . . Ah! mon Dieu, puis-je rendre ce que j'ai souffert, et le sais-je moi-même? Comment est-il possible de ne pas mourir dans un tel moment?
« Et ensuite quelle série de tourments, lorsque, revenue de cette attaque foudroyante, je m'attache à chaque souvenir, en tirant tout ce qu'il contient de torture pour mon cœur; chaque nuance de cette douleur me martyrise. J'ai recours à la prière; mais je ne puis fixer mon attention une minute sur ce que je dis ; le noble et pâle fantôme se lève toujours devant moi.
Il me sourit doucement, je le vois mais
je retombe aussitôt dans l'épouvantable réalité. C'est donc fini ! Croiriez-vousqueje ne puis me persuader que Jules soit mort. Je relis ces mots, et je ne les comprends pas. Mort, cet homme si jeune, si beau, si éloquent ; mort, et pourquoi, mon Dieu?
•H)H Ki.iZA m. nnoDES.
Lui que vous pouviez rendre si grand, si puissant sur ses semblables, pourquoi, mon Dieu, pourquoi?
« Je suis encore folle ! Me voilà interrogeant Dieu sur une loi immuable de sa volonté. Et d'ailleurs est-ce un malheur pour Jules de ne plus vivre? Son existence n'ctait-elle pas une souffrance continuelle? 0 mystère, mystère !
« Ce qui précède est écrit depuis deux jours. Le temps marche, et je ne suis pas plus raisonnable. J'accuse tout le monde , un sourire m'exaspère. Je suis désenchantée de tout, même de Dieu.
« Ce qui me tue, c'est celle obligation où chacun croit être de m'adresser des consolations. Que tous ces êtres sont glacés! Est-ce qu'il y a un cœur sous ce vêtement ?
c( Inconcevable mort, qu'es-tu donc? »
La Comtesse a Eugénie ***.
Merci de ta lettre, ma pauvre amie, j'y
ai retrouvé toute la tendresse de ton cœur.
Tu m'es fidèle dans la douleur, et je me
repens de ne jamais t'adresser que des la-
j. iA
210 Ki.izv i>r. r.JioDES.
moulai ions. Combien j'étais lollc do me plaindre des tourments que me causait le mallieurcux Jules autrefois! Que de lettres insensées je t'ai écrites j et comme tous ces (roubles me paraissent le bonheur, comparés àTaffrcuse réalité d'aujourd'hui! Hélas! me Toilà sans lutte et sans contestations avec le comte. Barbare folie, ou plutôt lâcheté impardonnable ! Peut-être ai-je contribué à le désespérer ; n'ai-je pas mis assez de courage dans mes rapports avec lui. Il n'aura trouvé qu'un roseau pliant au souffle de l'orage. Oh ! une àme forte aurait relevé cet homme qui avait de si hautes facultés. Si j'avais eu une foi éclairée par la science au lieu de cette croyance toute d'amour naïf que nous puisons dans notre pitoyable éducation, ses doutes terribles auraient faitplaceàunc affirmation sereine et consolante. Mais il n'a rien trouvé en moi que des larmes et des murmures. — Aussi sa dernière illusion, son dernier amour se
ÉLIZA DE miOUES. 211
sont fanés presque en naissant. Alors quand le malheureux n'a plus conservé en lui une seule affection, ni une seule croyance; quand il a vu que sa femme était une pauvre jeune fdle qui ne pouvait supporter qu'une petite existence vulgaire comme celles qui l'entouraient dans son village ; il a regardé la terre et le ciel, et ne trouvant rien ni ici ni là qui pût faire vivre son eeeur. . . Voilàpourtant la vérité, Eugénie! , . . Quelle affreuse imprudence ! donner pour compagne à un homme longtemps éprouvé par les tortures sceptiques de ce siècle, et par la vie brûlante des capitales, une jeune fille élevée dans un couvent, dans l'ignorance des passions ! Car enfin, que fait-on dans ces asiles, si ce n'est placer devant nos yeux un triple voile qui nous dérobe ; entièrement la vue du monde? Aussi quand nous y arrivons, tout est nouveau pour nous; nous sommes comme un marin qui devrait gouverner son vaisseau au milieu d'une tem-
2\'2 l'.ir/A hv. RHODES.
pôle, cl <|ui n'aurait jamais vu ({ue la mer
calme et limpide.
Oui, mon amie, je te le répète, une femme élevée et forte, une femvie enfin, aurait sauvé Jules de Rhodes. Mais moi, que pouvais-je faire? Au lieu de prévoir les orages de sa pensée, au lieu de chercher à les apaiser dès leur origine, je demeurais étonnée devant chaque parole qui me révélait des régions inconnues, je baissais la tête et je pleurais.
Cette idée de mon insuffisance augmente beaucoup ma douleur ; j'ensuis poursuivie avec acharnement depuis plusieurs jours.
Quelquefois la fatigue m'engourdit et je tombe dans une somnolence maladive. Je deviens plus amaigrie et plus pale encore, dans certains moments il me semble que la vie de la terre m'échappe. Hier soir, par exemple, je regardais de ma fenêtre les villas, les jardins ombreux, les dômes, les riches palais de Florence, et l'Arnoqui ser-
pente iiiollcmcnt au milieu de toutes ces belles choses ; le soir était resplendissant. Depuis que je suis en Italie, je n'avais rien vu de si sublime : une vapeur ardente baignait tout ce paysage, et il me semblait que j'étais perdue dans ces magnificences de la nature. Je sentis qu'il serait doux de s'anéantir ainsi dans le sein de Dieu ; c'est la première fois que j'ai conçu profondément l'influence que peuvent avoir sur les artistes ces climats aimés du ciel.
Adieu.
Le Curé de... a M., la Cositesse de Rhodes.
Depuis hier que j'ai reçu votre lettre, ma chère dame, je ne cesse de la méditer et de penser à vous. Jamais je n'ai désiré être un homme supérieur que dans les circon-
stances où je me Irouvc ainsi en face d'àmes élevées par rinslruction et brisées par la douleur. Avec mes paysans je suis assez éloquent ; ils sont simples comme moi, leur vie rude et pénible les a préparés d'avance à tous les maux. Ils les reçoivent de la main de Dieu, et se soumettent avec une résignation forte que j'ai souvent admirée. Mais lorsque l'esprit est entré dans les voies tortueuses de la discussion, lorsque le jugement s'est faussé par le contact des mille sopliisrnes du monde, l'acceptation du malheur devient bien difOcile. Ces réflexions m'ont conduit à repasser toute votre vie, ma chère dame, et je vais vous faire part de mes pensées, espérant que Dieu voudra peut-être se servir de mon humble parole pour vous donner quelque consolation.
Vous avez aimé M. le comte de Rhodes avec une exaltation extrême. Cette passion pour un être très-imparfait et fragile, puisqu'un souffle peut l'emporter loin de nous,
ÉLIZA DE UIIODES. 217
est toujours un désordre de ràmc. L'homme qui met toute sa vie, tout son bonheur, sur une frelc image qui peut disparaître d'un moment à l'autre, est un insensé. C'est ce qui a fait dire à un grand philosophe, en mettant ces paroles dans la bouche de Dieu : (( C'est en moi qu'il faut aimer ton ami, c'est « pour moi que tu dois chérir tout ce qui « te paraît bon et digne d'amour en cette « vie. » — Lorsque l'amour humain est ainsi renfermé dans les bornes de la raison, si l'objet aimé nous est enlevé, nous l'aimons encore dans le sein de Dieu, et par-dessus tout nous aimons Dieu, et cet amour immense nous élève au-dessus des douleurs de la terre qui n'est, pour ainsi dire, plus pour nous qu'une apparence ! C'est ce sentiment de l'amour pour Dieu qui a inspiré au plus grand des écrivains français les lignes suivantes : « Mais ceux qui pleurent « d'amour et de tendresse, qu'en dirons- K nous? Heureux, mille fois heureux! leur
'( cœur so l'oiid en oux-mômes, comme <i parle TÉcrilure, et semble vouloir s'écou- « 1er parleurs yeux. Qui me dira la cause « de ces larmes? qui me la dira? Ceux qui « les ont expérimentées, souvent ne le « peuvent dire, ni expliquer ce qui les toute clie. C'est tantôt la bonté d'un père ; c'est c( tantôt la condescendance d'un roi; c'est « tantôt l'absence d'un époux; tantôt l'ob- « scurité qu'il laisse dans l'âme, lorsqu'il « s'éloigne; et tantôt sa tendre voix, lors- « qu'il se rapproche, et qu'il appelle sa a lidùle épouse; mais le plus souvent c'est « je ne sais quoi qu'on ne peut dire. »
Vous arriverez à cet état d'âme, madame, et vous reconnaîtrez alors tout l'in- <'omplet et tout le vide de vos sentiments passés. Voilà bien longtemps que je suis voyageur parmi les hommes, et j'ai toujours vu l'amour exlrôme pour une créature amener le malheur de celui qui s'y livre : quand ce n'est pas la mort , cette grande loi uni-
ËLIZA DE RHODKS. âl9
versello de la condition humaine, qui brise violemment ce lien, c'est la passion ellemême qui se flétrit , agonise et meurt. Je me rappelle avoir observé une femme dans cette situation affreuse : elle avait tout sacrifié , famille , fortune , considération même, à celui qu'elle idolâtrait. Un an après, elle ne l'aimait plus, et sa vie fut un enfer, jusqu'à ce qu'elle se reposât dans l'amour qui ne trompe jamais. Voilà la science de la vie, et vous la trouverez chez un pauvre vieillard comme moi, qui ai vécu dans une agreste solitude, aussi bien que chez tous les grands hommes du christianisme, qui ont expérimenté ce monde au.v rives du Tibre ou du Nil , parce que cette scietice-là est celb de Dieu , et que Dieu sait éclairer le cœur du pauvre et de l'ignorant comme celui du savant et du riche.
Je suis homme , et je sais tout ce que ces terribles séparations de la mort excitent en nous de brisements et d'effrois. Je suis
220 ÉLIZA DE lUlODES.
resté seul sur la terre, j'ai perdu tous ceux «{ue j'aimais; et souvent encore, dans le silence et le secret , je verse des larmes au souvenir du passé. Aussi suis-je toujours plein d'une pitié tendre pour les plus f,'rands excès de la douleur humaine ; mais elle doit céder peu à peu au temps, à la raison, et surtout à l'esprit religieux. Quel que puisse être notre aveuglement , nous ne pouvons méconnaître la loi suprême de la mort ; et cependant, lorsqu'elle frappe quel(ju'un des nôtres, nous nous en étonnons, comme d'une chose nouvelle et inat^ tendue, sans nous souvenir qu'hier, à notre porte, nous avons salué une châsse que les prêtres enlevaient. Nous nous écrions que ce malheur est étrange, et que nous sommes les plus infortunés des hommes.
Hélas ! nous sommes dans la condition de la vie de la terre, voilà tout. Qui de nous traverse quelques années, sans (|ue sa route soit semée de tombes? Ce qu'il y a
ÉLIZA DE RTIODES. 221
do plus incompréhensible dans notre cœur, ce n'est pas que nous craignions la mort , mais c'est que nous comptions sur la vie ; c'est que nous puissions y voir autre chose que quelques jours de travail et d'épreuves, d'apparences pénibles, pour arriver à une vie réelle et durable.
Le malheur qui vous frappe, ma chère dame, est donc réservé à tout ce qui respire; pleurez, mais ne vous révoltez pas. Je sais que l'âme humaine a besoin de faire le rude apprentissage de la souffrance, et que vous n'aviez jamais beaucoup souffert. Vous étiez une enfant, lorsque votre mère mourut; votre âme a été étonnée de ce coup. Née de parents qui vivaient dans une modeste aisance , vos premières années se sont écoulées doucement, sans troubles, sans chagrins ; élevée dans un pensionnat distingué , vous y avez été aimée à cause des belles qualités de votre âme ; rentrée chez vous, votre bon père vous a comblée
222 l^:l.IZA DE RHODES.
(les soins délicuts de son :nnour, jusqu'à l'inslanl où vous avez été remarquée par un honjuie (l'un esprit brillant et d'une naissance illustre. Après quelques traverses, votre amant est devenu voire époux. .lus({uc-là, madame, votre vie était un encliaînemcnt de circonstances heureuses.
I.a souH'rance, ce terrible impôt que toute créature paie tôt ou tard, semblait vous ^îlre épargnée par un décret exceptionnel de la Providence. Cela ne pouvait dnr(^r ainsi.
Si vous saviez ce que je vois chaque jour (le larmes dans rexcrcice de mon humble ministère! Hier encore j'ai pensé à vous, et je me suis promis de vous raconter cette circonstance présente de ma vie. Vous connaissez le petit village du \al, qui est à une demi-lieue de mon presbylère. J'y fus appelé hier matin : j'entrai dans une chambre sans meubles et sans vitres; lèvent pénétrait parloul ; une jeune
femme et un enfant étaient étendus sur le môme grabat , tous deux dévorés par une lièvre typhoïde. Ils étaient ainsi isolés, sans argent, sans linge, mourant, abandonnés de tous. Je voulus dire quelques paroles, la malheureuse ne me comprenait pas. Je ne puis exprimer de quelle amère pensée je fus saisi, à l'aspect de cet excès de malheur ; je me reprochai ma vie, que quelques-uns appellent frugale, et qui me paraissait ici un luxe coupable ; je perdais même par instant la notion de la vie que nous traînons ici-bas. Enfin je fis ce que je pus pour alléger ce fardeau terrible, qui écrasait un de mes semblables. Ce matin je suis retourné au Val ; l'enfant était mort, et la mère était mieux. Elle me reconnut : je lui dis, les larmes aux yeux, tout ce que mon Dieu m'inspirait ; la malheureuse pleura en silence. Celle-là savait souffrir, madame. Il y a six mois, son mari et son frère avaient péri dans un nau-
'2'2Ï ÉLIZA 1)1. iniODES.
f rage sur les côtes <lu Morbihan ; son enfant lui (Hait enlevé, et il lui restaitou pr consolation la misère !
Je sentais qu'il fallait bien accepter la perte de ces trois êtres , car ceci vient de Dieu ; quant à la misère, elle vient de l'organisation sociale, et il y a toujours en moi, à ce sujet, des murmures contre les hommes.
J'espère que votre prochaine lettre m'apportera des paroles d(^ résignation ; c'est le seul état d'àme qui soit digne de vous. Ma chère dame , pleurez avec espérance, l'œil élevé vers le séjour où se retrouveront tous ceux qui ont aimé sur la lerre pour aimer encore d'un amour bien autrement profond, et que rien ne (raversera plus.
Veuillez dire à votre bon père que je l'aime toujours bien, et croyez que vous . ûtcs tous deux incessamment présents à mon souvenir.
La Comtesse a M. Richard, curé de...
Mon vénérable ami,
J'ai lu ce matin un sermon de Bossuet sur la nécessité des souffrances. Je l'ai lu avec cette tension d'esprit que l'on porte toujours dans une affaire personnelle. Bos-
220 f.LI'/A DE RHODES.
siiel m'a pou allondrie, et c'est surtoul d'altendrisseiiienl que j'ai besoin, c'est par les larmes, par le sang de l'àme, expression sublime de saint Augustin, citée dans le sermon qui est ouvert sur ma lable^ que j'arriverai au repos, si jamais j'y arrive. J'ai soif du sentiment que le grand orateur nomme une douleur qui console, une tristesse si douce, que pour peu qu'on s'y abandonne, elle guérit toutes les autres. Hélas ! pourquoi y a-l-il tant d'aigreur dans mon àme?
Bossuet, dans ce discours, s'adresse surtout à la raison des chrétiens. Il nous montre en termes magnifiques l'amour de Jésus pour la souffrance. J'ai été frappée de ces images : « Nediriez-vouspas, chrétiens, que a toute la vie du Sauveur était un festin, « dont tous les mets étaient des tourments; « festin étrange selon le siècle, mais que a Jésus a trouvé digne de son goût. Sa mort « suffisait pour notre salut ; mais sa mort ne
M suffisait pas à cette avidité de douleurs, «( à cet appétit de souffrances ; il a fallu y « joindre les fouets, et cette sanglante cou- « ronne qui perce sa tête, et ce cruel ap- « pareil de supplice presque inconnu, « peines nouvelles et inouïes, afin, dit Ter- « tullien , qu'il mourût rassasié de la vo- (( lupté de souffrir. »
Ma raison voit que non - seulement le Christ a choisi la souffrance sur la terre , mais, dans tous les siècles, elle a été le partage de l'homme. Il est impossible de nier cette vérité, qui frappe nos regards à chaque pas dans la vie. Mais si ma raison se tait, mon cœur saigne et murmure. Donnez-moi des ailes, ô mon Dieu, pour m'élever vers les hauteurs d'où les attachements de la terre ne paraissent plus que des ombres insaisissables! Pourquoi nous créer un cœur qui sent si vivement ces bonheurs humains, tandis que vous nous enseignez d'une manière si terrible, par votre parole et par
les événements de la vie, que ces bonheurs sont des apparences qui trompent, des espoirs qui se changent en gémissements?
Mais si ma raison ne cherche pas à nier cette grande loi de l'humanité, ainsi que vous appelez la douleur, ma raison ne comprend pas pourquoi une lutte si terrible a été imposée à l'homme. Pour moi, j'aimerais mieux n'avoir jamais vu le jour; et je crois que bien peu de mes semblables soutiendraient que la vie est un bien.
Je suis allée hier avec mon père visiter un couvent de femmes , qui se trouve dans les coteaux à une demi-heure de notre habitation, du côté de Fiesole. J'y ai vu bien du calme extérieur; si l'ûme de celles qui l'habitent est en harmonie avec tout ce qui frappe les regards, ce doit être le séjour du bonheur. Mais qui peut sonder les mystérieuses profondeurs de la pensée?
Mon père est toujours excellent pour moi, ot j'admire ce dévouement de tous les
instants, ([iril me témoigne de mille manières. Quelle patience il met à supporter toutes mes tristesses silencieuses! Si son intelligence pouvait me comprendre comme son cœur m'aime ! Au surplus que me dirait-il? L'amour est bien au-dessus du raisonnement. L'homme qui ne sait pas se contenter d'être aimé, est un insensé qu'il faut plaindre. Hélas! mon père serait si calme, si heureux sans sa fdle! C'est moi seule qui trouble sa vie. Il me sacrifie toutes ses affections, et encore, à l'entendre, il semble que je lui fasse une grâce.
Écrivez-moi, je vous en supplie, et croyez à ma vénération et à ma reconnaissance profonde.
Le Curé de... a M""" la Comtesse de Rhodes.
Vos lettres sont toujours attendues avec impatience et lues avec grand plaisir , ma chère dame... Seulement je suis affligé de voir que vous ne marchiez pas plus vite
"232 KLIZA DE RHODES.
clans les voies consolatrices que la religion vous présente. Quelquefois vous semblez arriver au port, mais vous retombez comme entraînée par je ne sais quelle puissance mauvaise. Vous me dites que votre raison sait bien que la douleur est le partage de l'homme , mais que votre cœur saigne et murmure. Oh ! je ne vous défends pas les larmes, c'est un juste tribut que notre faiblesse paie aux attachements de la terre ; mais je vous défends le murmure, non-seulement parce qu'il offense Dieu , mais encore la raison humaine.
Vous ne comprenez pas pourquoi une si rude tache a été imposée à l'homme. En vérité il faut admirer l'orgueil de not^e esprit. Non-seulement il veut rejeter ce qu'il ne voit pas, mais il s'étonne de ne pas comprendre ce qu'il voit , et il s'avise de demander à Dieu compte de ses desseins . C'est toujours la puissance et l'intelligence infinies qui sont appelées à être jugées
ÉLIZA DK RHODES. 233
par notre impuissance et notre aveuglement. Vous dites que l'amour vaut bien mieux que rintclligence, et vous avez raison. Aimez donc Dieu, et ne vous efforcez pas de le comprendre.
Toutefois cette grande question de la souffrance , sans cesser d'être mystérieuse dans quelques-unes de ses parties , n'est pas cependant inaccessible à notre raison.
Dieu devait créer l'homme libre , ou il n'aurait été qu'une forme , qu'une sorte de fantôme incompréhensible. Pourquoi le grand être se serait-il donné ce triste spectacle? La volonté de l'homme le rend seule noble et grand. Le genre humain est unanime dans cette idée. Les plus élevés parmi nos semblables, ceux que nous nommons les premiers , sont ceux qui ont montré le plus de volonté, ceux qui ont un caractère, pour employer le langage du monde. La volonté , appliquée aux sciences , à la politique, aux arts, fait les grands hommes ;
234 ÈLiik m: iuiodes.
dans roitlrc religieux elle l'ait les saints. Sans elle il n'y a plus de lullc , plus de force , plus d'homme.
Il fallait donc de toute nécessité que l'homme pût se servir de cette volonté, et pour cela il fallait qu'il fût libre. Mais dès l'origine, l'homme abusa de cette liberté , il se livra à l'orgueil , et le mal naquit. Vous vous rappelez ce que dit le comte de Maistre dans les soirées de Saint-Pétersbourg ; une fois la race humaine corrompue, elle entrait nécessairement dans la voie de combats acharnés où nous la voyons encore. Le mal et le malheur sont deux mots dont le premier a engendré le second , et c'est encore ici une preuve de radmiral)le logi- (juc des langues, car en réalité le malheur a été produit par le mal. Les maladies de notre corps sont le résultat des maladies lie notre âme , et il ne faut pas entendre ceci de l'individu, mais de l'humanité.
Ce que je vous dis n'est peut-être pas
ÉLIZA. DE lUIODES. 235
salislaisant comme une démonstration mathématique , mais je n'ai rien trouvé de plus démontré dans aucune philosophie , et ce sont de ces demi-preuves qui suffisent pour convaincre que la foi est sans doute ce qu'il y a de plus profondément philosophique ici-bas.
Vous avez bien raison de me dire que vous arriverez au repos par les larmes , c'est-à-dire par l'amour. La raison est menteuse , le cœur trompe aussi souvent, mais jamais lorsqu'il s'attache à Dieu.
Oh ! oui, j'en ai la certitude, bientôt une douce piété va succéder dans votre âme à l'état de lutte violente qui vous torture. Ne vous enfermez pas trop dans votre chambre, errez le soir surtout dans la campagne , laissez-vous aller aux impressions de cette nature italienne dont j'ai entendu raconter tant de merveilles. L'admiration des œuvres de Dieu agrandit l'âme, et plus l'âme est réellement grande , plus
236 ÉLI/A DE HHODES.
clic devient sereine , plus elle aperçoit le néant de ce qui tourmente le cœur de l'homme. Souvent, dans le cours de ma longue et laborieuse carrière, j'ai remarque cette influence d'un vaste et beau paysage sur notre cœur. Si Dieu est parmi les foules humaines, il est plus encore dans la solitude.
Oh ! que je vous désire dans notre Bretagne ! que d'aliments pour votre cœur autour de moi ! La fortune que vous a léguée le comte est un grand bienfait , car vous allez pouvoir sécher des larmes. Croyezen mon expérience, des moments de douce joie vous attendent encore sur la terre. Ne vous hâtez pas de désespérer de la vie !
La Comtesse a m"^ Eugénie ***.
Depuis quelque temps , Eugénie , je remarquais à l'église du couvent, où j'avais entendu la messe , une religieuse d'une singulière beauté, dont les regards s'arrê-