‹ Éliza de Rhodes (volume 2)Chapitre 6 sur 18 · KI.I/.A 1)1, I\1I0I>ES · texte numérisé non relu

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laicnl ])aii()is sur moi avec une expn'ssiun étrange. Celte ligure restait des heures entières devant mon imagination, lorsque je m'étais éloignée d'elle ; elle me dominait, comme un être supérieur. Il me semblait ([ue je l'avais vue depuis longtemps. Je l'aisias d'incroyables efforts de mémoire, et ne pouvais me rappeler aucune trace de cette femme. Cependant elle exerçait sur moi un empire réellement magnétique , elle m'attirait et m'effrayait presque en même temps. Tu sais que j'ai toujours été un peu influencée par ces pouvoirs surhumains et mystérieux attribués au magnétisme ; que bien des fois vous m'avez traitée de visionnaire , et que rien n'a pu ébranler ma conviction relative à cette domination exercée par une âme sur une autre ame. Toute la vie des êtres supérieurs est pleine de prodiges de ce genre. Les hommes, qui ne vivent que par les sens , nient ces pliénomènes ; mais les savants dans la science

lies âmes en sont l'rappés. L'histoire sainte entre antres présente de nombreux exemples à l'appui de mon opinion.

Depuis mon malheur la figure de cette religieuse est la seule qui m'ait causé une impression ; je me suis surprise souvent si préoccupée de son souvenir, que j'avais oublié ma souftrance. Qu'est-ce donc que cette femme et quelle magie exerce-t-elle?

Hier je me décidai à demander à la supérieure l'autorisation de visiter le couvent ; je dis à mon père que c'était pure curiosité, et il me sembla que cette nouvelle lui causait un grand plaisir. Dans le fond, mon seul espoir était de rencontrer cet ange qui m'était apparu , comme un messager du ciel , et dont l'influence me tenait sous un inconcevable charme.

Nous arrivâmes au grand portail du couvent par une longue avenue de peupliers qu'aucun vent n'agitait : les bruits du monde viennent expirer ici ; l'âme est saisie de

cet aspect silencieux et solennel. Assis sur un banc de pierre, un vieillard beau et calme, la barbe blanche et flottante comme celle des patriarches , nous demanda l'aumône. La cour est vaste, et, comme partout en Italie , le marbre y abonde ; une fontaine en occupe le milieu, et ses eaux jaillissantes répandent une fraîcheur dont il est impossible de concevoir le charme dans nos climats glacés. Après avoir traversé plusieurs autres cours , nous pénétrâmes dans le cloître. Imagine-loi un carré long ; des quatre cotés, des colonnes surmontées d'ogives dentelées d'une légèreté et d'une élégance admirable ; en pénétrant sous ces arcades, on se trouve au milieu de galeries longues et étroites. Le plus grand silence régnait partout ; je n'aperçus pas une seule religieuse pendant notre promenade. Nous remarquâmes sur les murs des peintures de grands maîtres ; mais une partie de ces peintures était effarée par le temps.

Dans le terrain entouré par les galeries, je vis des rosiers, des orangers, des myrtes; tous ces arbustes étaient jetés çà et là, sans ordre ; quelques peupliers caressaient les hautes rosaces de leurs feuilles tremblantes, les oiseaux faisaient entendre leurs concerts, toutes ces choses étaient pleines de Dieu ; je sentis de douces larmes mouiller mes paupières, mon cœur s'amollit, et je priai avec une tendresse que je ne connaissais plus depuis longtemps.

Ces murs, ces arbres, ces colonne ttes, ces tombeaux, n'ont-ils pas une force en eux? Hélas! depuis combien de siècles les larmes humaines tombent-elles sur cette terre? et chaque larme est le signe d'une douleur ! . . . L'humanité traînera-t-elle encore longtemps le lourd fardeau qu'elle porte? Combien de regards voilés de pleurs cet arceau, sur lequel j'arrête mes yeux, a-t-il rencontrés avant les miens? Que

d'âmes froissées par la mort d'un être chéri, I. \G

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par lies passions ardentes qMe |e ]]ipnt(ç a riefpviléos, par ces infinis désji's, qui n'onf que le ciel pour assouvissement, sontvçnue^ se réfugier à l'ombre de ce clpîlre, avant que j'y vienne mpi aussi, pauvre cœur épipré!... Il me semble que ces soupirs, qi|e pes pris échappes aux martyrs, non des tenailles et des gibets, mais des regrets et des remords, ont donné à tout ce qui m'entoure je ne sais quelle pitié pénétrante et profonde. Le rossignol, l'eau de la fontaine jaillissante, l'ombre mystérieuse et lointaine, tout me plaint et me console. Oh ! oui, mon Dieu, la vie de ce monde est un passage à travers les souffrances, pour loi^ie ànie qui a le pressentiment d'une existence supérieure par la pensée et l'amour. Il me semble entendre ici tous ces grands hommes qui se sont approchés de vous ot ont été les interprètes les jjIus éloquents de l'humanité qui gémit et do votre jKU'ole qui rafraîchit et régénère.

Jp ne pouvais, Eugénie, me détacher de cp spectacle, et j'en fus com^nearracliéepar mon père, qui craignait pour moi l'air de la nuit. Hélas ! pourquoi craindre? Il me semble aujourd'hui que décidément je ne vais pas mourir. Je sens que la vie se ranime en moi. Je ne vois pas trop ce qu'il me reste à faire dans ce monde.

Le lendemain de ma visite au couvent, je fus tourmentée du besoin de voir la religieuse, et du regret de ne l'avoir pas rencontrée la veille; mais je pensais que je la chercherais en vain longtemps, et je me décidai à écrire à la supérieure pour lui demander une entrevue, comptant bien savoir quelle était cette dame, et vérifier si mes pressentiments ne m'égaraient pas.

J'obtins une audience deux heures après l'avoir sollicitée, et je me rendis de nouveau au couvent. Je fus introduite dans le cabinet de la supérieure : une jeune sœur me pria d'attendre quelques instants, parce

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{\\w MadaiiK* donnait une audience. Jem'assis Idule Ircniblante et considérai attentivement cet asile de la piété.

Tout était d'une simplicité presque indigente, qui contrastait singulièrement avec le luxe mondain que j'avais pu voir dans plusieurs maisons religieuses de France. Les cloisons n'étaient ni recouvertes de papier, ni peinles : aucun ornement ne souriait sur le lambris; seulement sur la oliominée j'admirai une Vierge d'une expression céleste. Sur la petite table un livre était ouvert, j'eus la curiosité de le regarder; c'était un volume de sainte Thérèse, traduit en italien.

Aussitôt mon àme se reporta vers cette fille étonnante de l'Espagne, qui a rempli le monde cnlicr du bruit de son nom, quoiqu'elle :iil enfermé sa vie dans l'intérieur d'un cinîire. Et cet exemple me rappela la vérité de loiiles les paroles de M. Richard, sur l;i eoiiiiiKiuinii de rame avec Dien. Je

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compris un moment que cette vie sublime était possible, je m'élevai aux mystérieuses hauteurs, et je vis que, dans le monde des âmes, ces êtres ont une très-grande mission humaine; qu'ils rachètent , par une prière et un amour incessants , les indifférences et les faiblesses de leurs semblables. Mais je retombai bientôt après dans la pensée toute saignante encore de mes regrets affreux , et je repris mes incohérences, mes révoltes et mes doutes.

Un léger bruit se fit entendre, et je vis entrer cette religieuse dont la physionomie m'avait si étrangement frappée : c'était la supérieure du couvent. Elle m'adressa la parole avec une bonté simple qui étonnait, à cause de la solennité de ses traits. Après quelques minutes d'entretien, mon imagination fut moins impressionnée, mais mon cœur s'émut, car il y avait dans cette voix une si douce piété, qu'il était impossible de ne pas en être pénétré profondément. La

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mère, Thérèse de la Miséricorde (c'est le nom de 1;\ religieuse), parle d'ailleurs notre langue avec une élégance et une pureté toutes parisiennes. Je lui ouvris mon âme avec une confiance entière, je lui racontai ma vie, les tourments du comte, les doutes dévorants qui ravageaient son intelligence, lesaltcintes que j'avaisreçues de ce contact, et enfin l'épouvantable catastrophe qui avait tout terminé.

— Je croyais bien, me dit-elle, que vous aviez été rudement éprouvée. Aussi, depuis que je vous ai aperçue à la chapelle, je désire vous connaître.

Il n'y eut dans son expression, en m'écoutant et en me répondant, aucune surprise ; elle me sembla entendre des choses trèsordinaires. J'en fus un peu déconcertée, car je croyais la voir frémir. Qu'est-ce donc que la vie, mon Dieu, si ceux qui la connaissent le mieux ne s'étonnent pas de ma douleur ?

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— Ma chère enfant, me dit là mère Teresà, de tous vos malheurs le plus grand, sans cbnlredit, est d'avoir perdu l'esprit de résignation, qui est la loi du christianisme. Mais vous êtes moins malade (Jue vous ne le pensez. Il y a très-souvent, au moment de ces déchirements terribles causés par de telles séparations, une sorte d'obscurcissement dans notre pensée. Je peux vous assurer que vous reverrez la vraie lumière, et reviendrez à une saine appréciation dés choses et à une douce mélancolie. Elle ajouta avec un tremblement presque imperceptible dans la voix : — Moi qui vous parle, j'ai été aussi malade que vous. Revenez me voir demain, et je vous raconterai ma vie.

Je la quittai réellement touchée de sa délicatesse et de sa compatissance. Je vis que celle-là ne s'était pas vouée seulement au soulagement des maux dii corps. Je fus le lendemain fidèle au rendez-vous.

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Voici à [)cu près ce qu'elle me dit.

J 'appariions à une des premières familles de Pologne. Je suis née avec un caractère violent et une imagination qui fut longtemps ardente. Élevée dans la solitude, à ([uelques lieues de Varsovie, dans une chartreuse, sur les bords de la Yistule, par i^ne mère veuve dont j'étais l'unique enfant, je crois que cette vie loin du monde aggrava beaucoup mes penchants à l'exaltation, source de tant de malheurs pour les femmes. Je ne m'arrêterai pas à vous peindre mon amour pour l'époux cjue j'ai perdu; c'était un jeune chef d'escadron, enthousiaste de patriotisme et d'idées de liberté, ({ue ma mère ne pouvait souffrir; j'ai traversé quatre années d'angoisses et d'orages, avant d'arriver aujour de l'hyménée. Maintenant que je vois ces temps à la lueur des idées élevées que Dieu enfin a déposées dans mon âme, ma passion m'apparaît comme un ïiongc brillant encore, mais assez semblable

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à tous les songes de ce genre que j'ai pu observer chez les autres.

Peu de mois après mon mariage, notre glorieuse et funeste révolution éclata. Mon mari se révolta un des premiers contre le czar. C'était l'espérance brûlante de toute sa vie qui se réalisait enfin, son idée dominatrice qui triomphait; dans ma folie, j'ai toujours été jalouse de la Pologne. Tcresa, me disait-il souvent, il n'y a qu'une chose que j'aime plus que toi dans le monde, c'est la Pologne. Et lorsque je m'efforçais de lui prouver que la patrie ne pouvait l'aimer, que c'était un être chimérique, tandis que moi je l'aimais avec toutes les facultés de mon cœur, il me méprisait presque. Je n'oublierai jamais le soir qu'il arriva au galop de son cheval, la tête en feu, ivre de joie et d'orgued ; il s'élança dans mes bras en jetant des cris tels, que je le crus fou : son visage s'inonda de larmes : La Pologne est libre! me disait-il,

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Varsovie est h nous ! Celte passion chaleureuse, qui était en lui, pénétra dans mon âme. Je sciitis en moi toutes les flammes patriotiques qiii faisaient de lui un héros ! .T(î le compris et me vouai tout entière à cette cause sainte.

Je suivis mon époux sur les champs de bataille. J'assistai à presque tous ces combats de géants auxquels l'Europe n'a accordé qu'une stérile admiration. Beaucoup de femmes ont figuré dans les dernières guerres de la Pologne, et je rencontrai dans cette carrière effrayante plusieurs jeunes dames que j'avais vues dans les cercles de Varsovie. Vous connaissez les résultats de ces efforts inouïs. Un soir, j'étais couchée dans une chaumière près d'Ostrolenka, tout était perdu depuis plusieurs jours. Blessée dans la dernière affaire, j'avais été prise d'une fièvre ardente et transportée dans cette cabane, où je fus soignée par dèè ptlysàlis. Oh! ceitenuit ne sortira

jamais de ma mémoire, son souvenir me suivra clans la région des âmes. Ma chambre était obscure, un feu à demi éteint jetait encore quelques lueurs douteuses, une vieille femme, qui veillait auprès de moi, sommeillait dans un coin de la cheminée; je n'entendais aucun bruit que le gémissement du vent dans les sapins, et les hurlements sinistres de quelques chiens éloignés, lorsque tout à coup des sons rapides et cadencés frappèrent mon oreille, et je ne tardai pas à reconnaître les pas d'un cheval. Mon cœur battit avec violence, le sang reflua vers ma tête, et je perdis connaissance. Lorsque je revins à moi, mon mari tenait une de mes mains ; il me donna un baiser; je le regardai longtemps; il ne me parla pas : son visage avait la pâleur du marbre, sa main était mouillée d'une sueur froide. Eh bien , lui dis-je, est-ce qu'il n'yaplus d'espérance? — L'esclavage, la Sibérie. — Il faut gagner ta Ftànce, lui

dis-jo. — I^ourquoi? — Pour vivre et attendre. 11 ne me répondit plus. Seulement son regard se fixa sur moi avec une inconcevable tristesse , une de ces expressions étranges qui semblent un pressentiment d'un autre monde.

Quant à moi, l'état fébrile où je me trouvais, joint à toutes ces émotions qui se succédaient si rapidement, m'avait eidcvé une perception complète de ce qui m'entourait. Je me rappelle confusément les adieux de mon mari. Je sais qu'il resta longtemps près de moi, que ma main reçut une étreinte convulsive, puisque je ne vis plus rien. Je tombai dans une fièvre cérébrale que Dieu seul guérit , car les braves paysans qui m'entouraient n'allèrent pas chercher de médecins à Ostrolenka ; ils se contentèrent de prier Dieu pour moi matin et soir.

Je n'appris «pie plus d'un mois après le sort aflVeux de celui que j'ai tant aimé.

Ne pouvant survivre à la Pologne, il s'était précipité dans le fleuve au moment de tomber dans les mains de nos oppresseurs, et il y avait trouvé la mort. Le malheureux mourut parce qu'il n'avait plus de patrie terrestre, comme le comte de Rhodes parce qu'il ne croyait pas à la patrie céleste.

Je tombai dans le désespoir et la folie , et fus, pour ainsi dire, enlevée pardes amis de mon mari, qui me conduisirent d'abord en Suisse, et, delà, dans le Piémont ; nous nous réfugiâmes en Toscane. Peu à peu la plus grande partie des proscrits nous quittèrent pour passer en France. Je restai en Italie avec quelques femmes; j'ai habité Pise très-longtemps. J'ai souffert horriblement pendant plusieurs années, j'ai passé par toutes les tortures que vous m'avez dépeintes, puis enfin j'ai senti du calme, car notre nature n'est pas assez forte pour vivre toujours de la même sensation

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(louloiironse, et nous devons remercier Dieu de celle faiblesse.

Par un hieniait immense, l'amourdeDieu el de mes semblables remplaça bientôt cet amour exclusif que j'avais voué durant toute ma jeunesse à celui qui n'est plus. Ce sentiment des grandes àmos embrasa le cœur d'une simple femme. Et je dois l'avouer , j'entrai dans une vie nouvelle , dans une vie de délices inconnues^ infinies comme leur cause. Je me sentis forte el réellement grande , car ma pensée prit en pitié les passions humaines , non pour les maudire, mais pour les consoler. Il y a une noble joie à pénétrer ainsi dans ces régions supérieures de la pensée , à reconnaître tout un monde d'idées qui ne nous était pas apparu : c'est prendre possession à l'avance d'une partie de la vie du ciel , c'est entrer profondément en rapport avec Dieu, c'est participer à son règne. La vie est changée.

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La ilifficuUé ççt de se sq^iteni^' ^ celte liauteuv, do ne pas se laisser reprendre aux amorces de la vie ; il y a des moments de lassitude où l'on ne jette plus qu'un regard terne sur les idées et les sentiments qui nous transportaient la veille. Alors on se croit délaissé par l'esprit de Dieu ; mais l'expérience nous apprend bientôt que ces abattements sont l'effet nécessaire de notre insuffisance et des liens que nous traînons ici ; et alors nous attendons patiemment le retour de la lumière.

J'embrassai la vie religieuse, surtout parce que je crus voir que la plupart des couvents étaient consacrés au soulagement des maux matériels. Je résolus de me faire infirmière des âmes , et de chercher à diriger les religieuses qui m'entouraient dans ces voiesi sublimes. Comme j'avais pu sauver une partie de ma fortune, je la consacrai à fonder un établissement dont, en peu d'années, je fus nommée supérieure.

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