W. COQUEBERT, ÉDITEUR
48, RIE JACOn.
in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/lizaderhodes02duqu
ELIXA DE MHOBES
jS^ronàe ©fOijue
E\M jl
TB.OISIÈME Pi^UTÎB.
L ombre commençait à descendre sur les mers et la campagne. Le soleil disparaissait à rhorizon des dunes en embrasant le ciel et les flots, et projetait ses teintes de feu sur Técorce des sapins, qui prend à cette heure du jour un ardent coloris,
6 ÉLIZA DE UIIODES.
quand les promeneurs arrivèrent dans un bois sauvage, dont les arbres se mirent dans rOcéan. La grandeur. ^i^ paysage imposa quelque temps silence à tous. D'immenses rochers se dressaient au loin tout illuminés des rayons du couchant ; la mer brillante développait sa nappe immobile, et sa frange d'argent venait murmurer sur la grève. Le sombre dôme des sapins dérobait la vue du ciel au-dessus de la tête des promeneurs, les hirondelles rasaient l'onde en se jouant, et le courlis criait tristement le long de la vague, et mêlait sa voix aux gémissements de la brise dans les arbres.
— Oh! quel poëte que la nature! dit Ernest, et comme toutes ces harmonies pénètrent l'âme ! On ne peut parler devant ces grandes choses.
— Dieu parle assez haut ici pour que l'homme se taise, dit Maria.
Et ces paroles qui, dans la bouche d'une
autre femme , sentiraient l'affectation , étaient simples dans la sienne ^ parce que tout s'harmonisait en elle avec de telles idées, son organe, ses regards, ses gestes. Involontairement le silence régna de nouveau : on marcha lentement ; et après avoir traversé quelques champs de blé et de colza, nos rêveurs gravirent une colline, et se trouvèrent sur la pente d'un vallon délicieux. Il fallut descendre avec précaution. Ernest donna successivement la main aux trois femmes. Il sentit celle de la douce Louise frémir dans la sienne. Maria se mit à rire en montrant ses dents de perles, et rejetant derrière elle avec abandon le grand voile brun qui flottait sur son chapeau , elle lui dit : « Songez donc que j'ai voyagé dans les Alpes; » et, comme une gazelle, elle descendit en courant, et entraînant Ernest, qui trembla un peu pour elle et pour lui, et fit semblant de rire lorsqu'il fut en bas.
8 ELI /A J)E UIIODfcS.
L'herbe du Nallon, eiUourée de vieux chênes, était d'une éblouissante fraîcheur; quelques vaches broutaient le gazon; les merles et les grives jetaient dans les feuillages leurs notes éclatantes. — Ecoutez î dit Louise. On venait d'entendre un son limpide et pur... Mais on écouta en vain, il ne se répéta pas. C'était le dernier rossignol de la saison peut-être. Le chantre divin se tut devant le bruit des autres oiseaux.
De retour au salon, la comtesse pria Ernest de tenir enfin la promesse qu'il leur avait faite tant de fois, de lui révéler ces pages de vie intime qu'il ne voulait pas livrer à l'impression. Le jeune homme lut ce qui suit ;
« Quoique le récit de ma vie offre de grandes leçons, je ne le publierai jamais; car, en révélant des particularités cachées du foyer domestique, et blâmant avec une
ÉLIZA DE IVHODES. 9
franchise qui a débordé de mon cœur les actions de l'homme dont je ne devrais prononcer le nom qu'avec respect, je me semblerais impie en rendant le public témoin de mes souffrances.
« Mon père était né de parents pauvres ; il vint à dix-huit ans dans la petite ville où j'ai reçu le jour; il colportait des parapluies, parcourant les campagnes environnantes dans un rayon de dix lieues à peu près, s'arrêtant de hameau en hameau, de bourg en bourg, couchant dans une grange lorsqu'il ne trouvait pas une chétive auberge sur sa route , comptant sou par sou sa dépense, augmentant chaque mois son capital avec une patience imperturbable.
Après plusieurs années de cette vie errante et rude, il se vit à la tête de quelques mille francs et s'intéressa dans la maison d'un marchand en vogue de l'endroit. A la guerre il put armer des corsaires dans le port voisin ; bref, quand je vins au monde.
10 jf:\AT\ J>i: HHODKS.
mon berceau était chargé des denlelles de Topulence, et mon père figurait parmi cette aristocratie de l'argent qui domine aujourd'hui h\ société, et a laquelle il ne manque que plus d'intelligence et d'instruction pour la dominer longtemps.
a Mon père n'était pas avare ; il aimait le luxe et l'éclat depuis que sa fortune était devenue considérable. Détestant la noblesse de naissance, dont les dédaigneux préjugés crispaient ses nerfs , il voulait éclipser tous ces hobereaux, comme il les appelait; mais plus ridicule que ses rivaux, il avait, sur la hiérarchie sociale, des préjugés plus stupides encore. Il ne voyait pas tout le monde : l'ancien colporteur ne pouvait décemment faire sa société des petits marchands de la place ; il mesurait sa considération à la fortune de chacun, et je n'ai pas oublié l'air supérieur avec lequel il disait habituellement : C'est un pauvre diable qui n'a pas le sou!
Quand il était gai, il poursuivait de sou rire sardonique tous ceux qui n'avaient pas eu le génie de s'enrichir. « Je ne sais pas, disait-il, comment ont fait ces genslà, avec tous les moyens qu'ils avaient en commençant. Les sots n'ont pas vu que du premier capital acquis dépendait la fortune avenir. Lorsque j'ai commencé, moi, je payais cinquante centimes de pension ,^, ^,% \ par jour quand j'étais en ville, et pendant
f^/^\^Ynes tournées, j'avais dans mon sac un Shiorceau de viande que je mangeais le
pl^/wjplus souvent aux bords de quelque ruiso-.- ^"^/seau. Ces gens-là mourront gueux. »
c( J'avais douze ou treize ans lorsqu'arriva un fait qui a eu peut-être sur moi une puissante influence. Un ancien ami de mon père , commerçant comme lui , honnête homme malheureux, qui avait vu fondre en ses mains un avoir assez beau, fut embarrassé et sur le point de faire faillite ; il vint trouver mon père, et le pria de lui
14 ÉLIZA DE nilODLS.
prêter dix mille francs. Mon père relusa. Il entra dans la chambre, où j'étais à lire près de ma mère ; il se mit à marcher à grands pas pendant quelque temps, donnant des signes d'une humeur violente ; il semblait en colère, et c'était peut-être bien ce dernier sentiment qui l'animait , car il sentait qu'il venait de commettre une mauvaise action , et se courrouçait contre celui qui en était la cause innocente.
ce — Comment trouves-tu cet homme? ditil à ma mère. Il vient me prier de lui prêter dix mille irancs. Je ne sais comment on ose faire des propositions semblables. Ma parole d'honneur , ils sont étonnants !
Donnez-vous donc un mal de forçat, passez toute votre jeunesse sans plaisirs, soyez vieux à trente ans pour compromettre ainsi votre aisance ! Voilà ce que c'est que de donner des bals et d'aller en voiture, quand on n'a pas le sou. Ils disaient sans doute, il y a quelques années , que j'étais un
ÉLIZA V>F, miODES. 13
avare ! Eh bien ! ajouta-f-il d'un air diir, chacun pour soi !
c( Ma mère n'osa pas répondre un mot.
Quant à moi, j'eus peur de mon père. Le soir, au souper, je ne jetai pas les veux une fois sur lui. Dans mon lit, le souvenir de ces paroles terribles se glissa dans mon âme et éloigna le sommeil de mes yeux. Ma jeune intelligence se mit à comparer les deux êtres avec qui je vivais , et de là date peut-être l'éloignement qui existe encore aujourd'hui entre mon père et moi. Ma mère est une femme toute d'amour et de dévouement. Mariée à seize ans , sans savoir ce qu'on lui faisait faire, elle a dû souffrir cruellement quand se sont révélés à elle les tendres besoins de son cœur. Grâce à Dieu, une piété angélique, pleine de résignation et d'amour, adoucissait l'amertume de ses larmes. Puis elle m'aimait avec tant d'ivresse, que l'idée des regrets que je lui ai causés me poursuit
14 ÉLl/A l)i: RHODES.
toujours oL partout, au sein des plaisirs bruyants et désordonnés comme dans la solitude des campagnes. Elle avait de l)onne heure cherché à déposer dans mon cœur les sentiments divins qui étaient dans le sien. Aussi, dèscette époque, avais-jedes devoirs des hommes envers leurs semblables une idée assez claire. La plus grande occupation de ma mère était de défendre son mari, de le réhabiliter dans mon imagination. Avec quelle adresse elle palliait ses torts , me disant que je ne devais pas le juger sur des dehors un peu rudes ; que les négociants avaient d'ailleurs des devoirs sévères que je ne pouvais comprendre encore, et qui expliquaient bien des caprices du caractère de mon père. Elle me répétait que je devais l'aimer plus qu'elle , que lui m'aimait avec une tendresse dont elle ne l'aurait pas cru capable. Je sens encore les baisers de ma mère qui accom-
pagnaietit ces paroles : N'est-ce pas? tu aimes ion père autant que moi?
c( Les années de collège se passèrent sans orages; à dix-sept ans, j'avais fait ma philosophie à Rennes , et je rentrai sous le toit paternel. Il s'agissait de choisir un état; c'étaient, pendant tous les repas, de longs monologues de mon père sur les avantages du commerce, avec bon nombre de plaisanteries assez lourdes contre la science, la littérature, contre tout ce qu'il y a de plus noble dans ce monde. Je ne répondais pas ; mais il y avait en moi une profonde aversion pour le commerce. Dans mon injustice passionnée , je ne pouvais même me défendre d'un sentiment de mépris pour ces hommes qui croyaient que le but de l'existence était de gagner de l'argent. Lorsque plusieurs négociants étaient réunis dans le salon de mon père, j'écoutais avec dégoût tout ce cliquetis de mots mercantiles qui n'aboutissaient ja-
i^ i^!JZA T)E RHODES.
mais à une idée, mais toujours à une pièce (Je cinq francs. Je regardais ma pauvre mère qui, malgré tous ses efforts, dissimulait mal le profond ennui qui l'accablait. 11 n'y avait d'amusant parmi tous ces hommes qu'un original, moitié français, moitié allemand, nommé Schurtz. Celui-là était doué de qualités éminentes, d'une grande chaleur d'àme, du sentiment de l'honneur poussé jusqu'au scrupule. A cinquante ans, il avait encore dans les traits la naïveté et la passion de la jeunesse. Il poussait l'amour de la musique jusqu'au délire, passait dans sa chambre des nuits presque entières à s'accompagner quelque triste romance sur une guitare à moitié d'accord, et fumait comme un Turc. Il était parvenu, je ne sais comment, à acquérir quelque fortune ; il faut qu'il ait gagné un quaterne à la loterie, car il n'était pas plus négociant que moi , et je suis demeuré convaincu qu'il ne lui a manqué qu'une édu-
cation supérieure pour devenir un artiste d'un rare mérite. Sans cet homme y qui , Dieu merci, venait souvent, je serais mort au bout de mon ennui dans le salon de mon père ; mais l'esprit original et bondissant de mon vieil ami Scliurtz jetait des éclairs au milieu de tous ces brouillards. Une de ses plus agréables dispositions était son habitude de contrarier toujours. A cette époque la politique était chez nous le seul délassement des conversations commerciales. Schurtz ne manquait jamais d'être légitimiste avec les libéraux, et libéral avec les légitimistes. Aussi certains Béotiens à idées fixes le méprisaient souverainement. Schurtz méprisait assez difficilement ; mais il riait volontiers.
Le lieu de ma naissance est perché sur une montagne comme un nid d'aigles. J'allais souvent avec le bon Schurtz sur les vieux remparts tapissés de lierre, d'où l'on
domine un magnifique paysage : une rivière II. 2
qui serpente à travers des prairies éblouissantes, des voiles blanches qui glissent doucement sur ses ondes, des bois de chênes , de longs rideaux de peupliers , des fermes qui ressemblent à des maisons de plaisance, un horizon vaste, tout ce qui peut former un site délicieux. Schurtz s'asseyait ordinairement sur une pierre, allumait sa longue pipe courbe, et restait là des heures, promenant ses regards sur la nature, pensant et jouissant à l'aise. Un jour il me dit :
— Mon cher Ernest, j'ai causé de vous hier soir avec votre père. Nous ne nous sommes pas trop compris, mais j'y reviendrai, et. Dieu aidant, nous finirons peutêtre par nous entendre... Dites-moi, quel état choisirez-vous ?
— Mais, je n'en sais rien, lui répondisje ; je n'ai de répugnance bien prononcée que pour le commerce.
ÉLIZ\ DE RHODES. 19
— Le papa n'a d'amour bien prononcé que pour cette profession.
— J'aimerais autant me faire soldat.
Connaissez-vous rien de plus stupide que de passer sa vie en songeant aux moyens d'attirer à soi ces médailles blanches et jaunes qu'on nomme argent?
— Le commerce , reprit Schurtz en laissant monter vers le ciel une longue colonne de fumée noire^ est éminemment utile à la société. C'est lui qui organise tout le matériel de l'existence humaine, et le matériel, mon cher, est beaucoup plus de la moitié de la vie de l'immense majorité des hommes.
— Mais , monsieur Schurtz, vous pensez comme moi que certains hommes sont trèsimpropres à ces soins matériels, et qu'il y a une autre mission à remplir dans ce monde.
— Oui, dit Schurtz, il faut quelques individus qui s'occupent de l'âme, pour
20 ÉÎJZA DE RTIODES.
le petit nombre des ôtres qui sentent la leur ici-bas.
— Et vous avouerez, lui dis-je, que c*est la partie la plus noble de l'espèce.
— Ma foi , mon ami , cela devrait être ; mais je ne répondrais pas que cela fiit toujours. Est-ce que vous ne concevez pas Falliance de ces deux choses comme elle existe de fait dans l'homme? Qui vous empêcherait de faire du commerce avec votre père, et de vous livrer, dans vos loisirs, à vos goûts pour l'étude?
— Monsieur Schurtz, je suis d'avis qu'il ne faut jamais se mêler d'affaires que l'on n'est pas capable de gérer. J'ai un tel dégoût pour tout ce tripotage, que je finirais par compromettre les intérêts de mon père. Il n'y a rien de si absurde que de perdre de l'argent dans le commerce , car , s'il est bon à quelque chose , ce n'est qu'à en gagner.
Le lendemain, au dîner, mon père était
ÉLIZA DE IlHODES. 21
d'un sérieux glacial. Je vis que Schurtz avait parlé, et, malgré tous les ménagements qu'il avait gardés sans doute , ma résistance aux vœux paternels produisait son effet. Ma mère faisait mille efforts pour amener la conversation sur des sujets indifférents. Son adresse de femme y échoua. Mon père prit occasion d'un volume qu'il aperçut pour lancer une diatribe contre la littérature. « Que signifient toutes ces rêvasseries? dit-il en terminant. Ces hommes ne sont bons à rien, et le monde irait bien mieux sans leurs misérables livres. J'estime plus le dernier de mes commis que tous ces songe-creux qui ne savent que ruiner leurs familles. Il y a déjà beaucoup trop de livres comme cela. »
La colère m'étouffait ; mais l'effroi qui se peignit sur le visage de ma mère refoula mes paroles. Je quittai la table avec un sentiment bien affreux dans Tàme.
Nous avions , Scliiirtz et moi , l'habitude de nous promener le soir sur îa rivière pendant Tété; je n'oublierai jamais ces nuits étoilées et transparentes, ce lîeuve tout étincelant des feux du ciel, notre barque verte et blanche ^ hî chant du rossignol
24 ÉLl/A J)i: lUlODES.
dans les arbres de la rive , le cri lointain des bateliers qui se répondaient le long des baies romantiques. Oh ! les belles nuits pour rêver d'amour, pour baiser les cheveux de la bien-aimée qui s'oublie sur votre cœur, pour regarder les nuages et se perdre dans l'immensité des cieux, pour causer avec les âmes qui nous ont précédés dans la vie à venir , nuits de poésie et de suave ivresse , souvenirs d'innocence et de bonheur î
Un soir, la brise ne soufflait plus, notre esquif était presque immobile. Depuis longtemps Schurtz ne parlait pas.
— Savez-vous, Ernest, me dit-il tout à coup, que le commerce est une belle chose quand on le considère d'un certain point de vue. J'ai rêvé un négociant disposant dévastes capitaux, pensant peu à lui et beaucoup aux pauvres , créant autour de son industrie mille bonheurs pour mille honnêtes familles , secourant les commer-
çants embarrassés, recueillant les bénédictions de tous. En vérité, peu de places seraient plus à envier sur la terre ; et pourquoi n'essaierait-on pas de régénérer cette classe? Il ne faudrait que quelques philanthropes de génie. On ne peut nier qu'aujourd'hui les grands possesseurs de la fortune ne soient dévorés d'inquiétudes. Les doctrines saint-simoniennes, qui ont conquis tant d'esprits puissants , s'infiltrent de plus en plus dans les intelligences, malgré la déroute de la secte. Vous trouvez partout , chez les penseurs sévères de l'Allemagne, chez les Anglais , chez nous, cette idée que la première grande révolution qui éclatera dans le monde sera dirigée contre l'argent. De là les terreurs risibles des hauts barons financiers , terreurs qui ne feraient que hâter beaucoup la crise prévue en les forçant à enfouir leurs richesses. Les classes souffrantes verront augmenter leur détresse , et croiront
26 ÉLIZA i)E KÏIODLS.
s'en délivror par de nouveaux désordres. Qu'auraient donc à faire les princes de la finance pour ne pas se voir arracher violemment leurs trésors , et toute leur position dans le monde? Devenir les bienfaiteurs de la société , dépouiller cette hideuse avidité , cette soif honteuse de richesses qui les déshonore trop souvent; organiser le travail sur un plan qui donne à chaque homme laborieux l'espoir d'un avenir convenable ; mais ne pas attendre qu'on les force à penser aux masses , car il sera trop tard ; et il est impossible de prévoir l'affreux cataclysme de malheurs qui submergerait la terre avant d'arriver à une réorganisation de toutes choses. On peut espérer que l'égoïsme , bien entendu, amènera les capitalistes k s'occuper de ces questions. Ne pensez -vous pas, Ernest, (ju'il y aurait un beau rôle à jouer dans ce drame?
J'admirai ce bon Schurtz qui, dans l'ei»-
poir de m'amener aux vues de mon père, me faisait tout un poëme sur le trafic, sachant bien que des raisons moins élevées ne pouvaient rien sur l'exalta lion de ma tête. Et comme il vit que je souriais, il ajouta :
— Il ne faut pas y mettre d'entêtement, Ernest; ce que je dis là n'est pas une chimère; je veux vous prouver au moins que votre dédain pour une profession d'une énorme importance dans la société n'est pas basé sur la raison.
— Ah ! mon cher monsieur Schurtz, lui dis -je, la magnifique nuit! Voyez donc comme cette eau brille et gazouille le long de notre barque ' comme ces peupliers et ces chênes se mirent en tremblant dans la rivière ! Entendez ce courlis qui soupire en fuyant. Est-ce que tout ce qu'il y a dans votre vie de tendres et rêveurs souvenirs ne se réveille pas à l'aspect de tant de beautés? Oh î que ma vie n'est-elle har-
28 ÉLIZA DE UlIODfcS.
monieuse et poétique comme ce paysage qui nous entoure?
— Le souvenir, me répondit Schurtz, n'a une grande douceur qu'avec l'espérance. Quand tout est dans le passé, l'âme est pleine d'une sombre tristesse, et il faut de continuels efforts pour ressaisir l'ombre des réalités qui ne sont plus.
Après quelque temps de silence : — Il est d'autres professions que le commerce qui souriraient peut-être à votre père, parce qu'elles sont moins éloignées des habitudes de son esprit : le barreau, par exemple.
— Monsieur Schurtz, lui dis-je, vous allez me peindre encore l'idéal du barreau; mais vous avez sans doute pénétré souvent dans l'audience. Dites-moi franchement ce que c'est que cette carrière.
Schurtz murmura d'un ton embarrassé, et cependant avec un sourire : — Oh î c'est fort drôle, en vérité! — Puis, tout
à coup la vigueur lui revint, comme à un orateur qui découvre à l' improviste un moyen de terrasser son adversaire. — Vous êtes étonnant avec votre dédain analytique, me dit-il presque courroucé; et, à tout prendre, qu'est-ce aussi que la carrière des lettres, telle que nous la voyons aujourd'hui en France? Je ne peux pas fumer toute la journée, et certes, si je le pouvais, je n'ouvrirais jamais un livre; mais enfin, dans l'impossibilité où je suis d'employer mes douze heures, je lis à peu près toutes les nouveautés que Paris nous envoie. En bonne conscience, qu'est-ce que tout ce fatras? Un certain luxe de paroles, un habit assez bien fait; mais q^'y a-t-il dessous? Des futilités qui font rougir les hommes sérieux, souvent une débauche éhontée, une démoralisation pénétrante. Et la démoralisation de l'écrivain est la pire de toutes, parce qu'il l'enseigne et la répand; il se couvre de fange et se
30 ÉLIZA DE RTIODES.
frotte contre les autres pour les salir. Il devrait y avoir à Fégard de ces hommes des lois sévères. Pourquoi les carcans de nos places publiques n'enchaînent-ils jamais que le voleur poussé souvent au crime par la faim , et n'y vois-je jamais ces corrupteurs en gants jaunes qui dorment sous l'édredon, et sèment dans la société la désolation et tous les désordres ?
— Vous ferez quelques nobles exceptions, monsieur Schurtz , lui dis-je ; et d'ailleurs, plus la littérature est encombrée de honteux écrits , plus elle a besoin de ceux qui se sentent au cœur l'amour de la justice et de l'humanité.
Schurtz s'était remis de sa colère ; il re-fi^ardait les étoiles d'un air calme. — Hélas ! mon pauvre ami , dit-il , faut-il conclure qu'il n'y a de beau que l'idéal de tout?
Les mois se passaient ainsi ; mon père était froid et dur; ma mère cachait ses
ÉLIZA DE RHODES. fP
larmes , mais les changements que la douleur opérait sur son visage m'affligeaient profondément. Schurtz continuait ses attaques qui n'étaient jamais directes de la part de mon père , soit qu'il craignît de s'emporter , soit qu'il dédaignât la discussion avec un rêveur qui vivait toujours dans les espaces imaginaires. Cependant cet état de choses ne pouvait durer, et mon père entra un matin dans ma chambre pendant que je m'habillais, et me demanda sans préambule si j'avais enfin pris un parti, et si je m'étais décidé à travailler dans ses bureaux. Je lui répondis avec le même laisser-aller que jamais je n'y travaillerais, que ce n'était pas ma vocation, et je lui demandai à aller faire mon droit à Paris. — Vous n'avez pas plus de goût pour le barreau que pour le commerce me répondit-il avec aigreur. Vous ne voulez qu'une chose, fréquenter des paresseux comme vous, et dépenser l'argent
que votre père a amassé par son économie et son travail. Vous n'êtes qu'un ingrat qui désolera ma vieillesse.
Il sortit. Ces grands mots m'agitèrent d'abord ; je m'examinai le plus consciencieusement qu'il me fut possible sur mes devoirs envers mon père. Après une lutte fatigante, ma passion me persuada bientôt que mon père n'était qu'un homme aveugle et borné; j'allai jusqu'à trouver qu'il était lui-même bien ingrat envers son fds ; que je ne lui avais pas demandé l'existence, et que, puisqu'il me l'avait donnée, c'était pour lui un devoir rigoureux de ne pas la rendre infortunée par sa faute. Je pensai que j'étais fds unique, que mon père était riche, et que je devais jouir de la fortune qu'il avait acquise. Peut-être ne me rendis-je pas bien compte de tontes ces idées, mais elles étaient au fond de -mon âme, et d'elles naquit mon inébranlable résolution de persister dans mon
horreur pour le conimeree et de me ren - (ire à Paris à tout prix, pour remplir ce que j'appelais ma mission d'écrivain.
J'allai le soir chez Schurtz, qui me dit qu'il avait vu mon père. îl lui avait paru très-exaspéré, maudissant plus que jamais l'éducation qu'il m'avait donnée, et accablant de ses sarcasmes grossiers tout ce qui a quelque élévation dans l'esprit.
Schurtz était trop adroit pour se servir de ces termes ; mais il était impossible de traduire autrement ses expressions indécises et fardées.
J'arrive à un souvenir gravé bien profondément dans mon âme, à une de ces impressions qui marquent les phases de notre vie, et qui sont telles qu'on n'en compte que trois ou quatre dans le cours d'une longue existence. Un soir, j'étais couché depuis longtemps, et le sommeil n'approchait pas de mes paupières. Plus la nuit avançait, plus la sombre fermentation de
mes idées embrasait mon sang. Milleprojets incohérents se pressaient clans ma tête ; je souffrais horriblement, lorsqu'une ligne lumineuse , passant par la fente de ma porte entr'ouverte, rayonna sur les rideaux de mon lit. Une femme blanche et se traînant à peine entra. C'était ma mère. Je fus frappé de l'altération de son visage. Que de souffrances d'âme dans ces regards, sur ce front pâle et cependant mouillé de sueur! Elle s'assit sur mon lit, et m'embrassa avec tendresse.
— Mon pauvre enfant, me dit-elle d'une voix pénétrante et à peine articulée, je viens d'avoir une horrible scène avec ton père. Oh! aie pitié de moi, car je crois que Dieu m'abandonne. — Et comme je voulais parler: Écoute, me dit-elle avec passion, il m'a accablée , il m'a maudite. C'est moi qui t'ai perdu, qui t'ai entretenu dans mes rêves romanesques , qui t'ai éloigné des choses sérieuses. Il est bien malheureux
par son fils el par sa femme î Voilà comme il me traite. Qu'il aille, a-t-il ajouté, qu'il aille courir le pavé de Paris avec les fainéants de son espèce. Le nourrira qui voudra. Quant à moi, je ne m'occuperai jamais de lui, et vous pouvez le suivre, si vous voulez.
J'entrai dans une colère sacrilège.
— Ernest! dit ma mère effrayée, Ernest, es-tu fou? ne songes-tu plus que c'est ton père ? Et sa nature si exquise se réveillant : Oh! va, je suis bien imprudente et bien folle moi-même ! Nous avons tort de vouloir que ton père sente et pense comme nous , puisqu'il n'a pas reçu de Dieu les mêmes facultés que nous. Ernest, calmetoi , et comprends que nous l'affligeons réellement. Il est à plaindre de n'être pas entouré d'êtres qui aient ses goûts et ses passions. Oh ! reste avec moi, je t'en prie, mon enfant bien -aimé , tu verseras ton cœur dans le mien. Aie l'air de céder à la
36 llMZA DF P.irODFSÎ.
volonté (le Ion pôro, vn ii ^on Inironii, pns longtemps, une ou doux heures par jour; je t'en prie, aie pitié de ta mère. Tu liras, tu écriras, tu es bien jeune, laisse ainsi passer quelques années. Sais-tu ce que c'est, Ernest, que quelques années de doux souvenirs laissées dans la vie d'une femme ( les pleurs tombaient de mes yeux )? Écoute-moi, mon bien-aimé, crois-tu jamais rencontrer un autre amour qui vaille celui de ta mère?... Ici ii y eut un silence, et ma mère sembla faire des efforts inouïs pour arrêter les mots qui se pressaient sur ses lèvres. C'étaient de lentes et patientes tortures comprimées depuis longtemps , qui la tuaient et allaient déborder enfin. C'était toute une vie de silence et d'angoisses , un secret terrible qu'elle allait révéler malgré elle.
c( Oh! reste, Ernest, mon fils chéri, reste près de moi. J'ai été si malheureuse, je ne puis plus me taire, ce moment devait
venir sans doute , ou je le révélerais tout ce que j'ai senti dans ma vie si calme en apparence, si affreuse en réalité! Mon fils, j'ai pleuré bien des années de suite, pleuré dans l'ombre et sans témoin, pleuré dans les jours où j'accueillais les étrangers avec le plus tranquille sourire. Que veux-tu ? ce n'est pas la faute de ton père, si ce qui fait le charme de sa vie pèse à la mienne, si aucun sentiment n'est commun entre nous. îi m'a aimée à sa manière, il m'a accablée de luxe et de cadeaux de tous genres, moi qui aurais donné toutes ses richesses pour un moi caressant , pour un geste sympathique. Que veux-tu? il ne savait pas cela : dans les premières années de notre mariage j'ai failli en mourir. Mariée à quinze ans , quand je devins plus femme, la lecture et l'imagination me créèrent des besoins inconnus. C'est dans mon sang, Ernest , que tu as puisé les facultés poétiques qui feront peut-être le tourment de
58 ÉLIZA DE KllODES.
ta Vie. Mon pauvre enfant , dis , est-ce que tu ne verrais pas quelque charme à consacrer deux ou trois années à l'étude près de ta mère? Sais-tu que cela fut toujours mon rêve? Quand je souffrais trop, je franchissais l'espace , je me transportais à l'époque où tu serais un jeune homme, où ton âme sentirait comme la mienne la poésie et la nature. Je vivais de cette vie délicieuse que tu veux m'arracher aujourd'hui. Mais vois donc ce que je deviendrai si tu pars , mon fils bien-aimé. J'aurai perdu la seule espérance qui me soutenait , ma vie n'aura été qu'une illusion trompée, ma vie sera effroyable , sans souvenir et sans espoir ! Ton père, irrité contre toi , contre moi, qu'il accuse à ton sujet, sera plus dur et plus cruel que jamais, et comment veux-tu qu'il en soit autrement? tu l'auras, toi aussi, trompé dans ses espérances. Il sera malheureux , Ernest , et ce malheur tombera de tout son poids sur ta pauvre mère.
Je ne pus que lui prodiguer des baisers et des larmes, tant j'étais profondément remué par ces paroles, mais elle me quitta cependant un peu rassurée.
Toute la nuit se passa dans une tempête de sentiments et de pensées ; au jour je me levai et courus vers la campagne. J'avais besoin, pour mettre de l'ordre dans mon âme, de me trouver en face de la nature. Le calme solennel des œuvres de Dieu finit toujours par descendre dans le cœur de l'homme ; l'immensité de l'Océan amoindrit pour un temps la douleur qui nous agite , son aspect nous pénètre du sentiment de la petitesse de notre vie actuelle. Notre âme seule est plus grande que lui , mais quand elle s'élève au-dessus de la terre et qu'elle s'élance vers les espaces infinis de la vie à venir. La nature nous parle de cette immortelle destinée, et nous donne la force de supporter les sueurs du voyage. Je m'assis bientôt sur une éminence