‹ Éliza de RhodesChapitre 2 sur 11 · ÉLIZA DE K1I0J)ES · texte numérisé non relu

ÉLIZA DE K1I0J)ES

d'où riiorizon est vaslo et ceint de forets. Ma tête se débarrassa peu à peu de ce chaos d'impressions, au sein duquel n'avait percé jusqu'alors aucune lumière. Ma mère avait eu beau dire , il me semblait que je ne devais rien à celui qui m'avait donné la vie, et qui s'était renfermé dans son égoïsme, voulant me forcer à sentir et à penser comme lui. C est-à-dire qu'il m'avait élevé pour lui et non pour moi , que je devais abdiquer les facultés que je tenais de Dieu et de ma mère pour prendre celles qui étaient le plus antipathiques à mon âme. Je ne sais si je m'abuse, mais ce genre de tyrannie me semble plus horrible que tous les autres. On parle beaucoup des devoirs des enfants ; on devrait s'occuper davantage des devoirs des pères. Ceci a bien une autre importance pour le bonheur de riiumanité, car les parents ont une énorme influence sur leurs enfants. D'ailleurs c'est la cause de l'avenir , c'est peut-être la plus haute

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question de morale qui soit livrée à l'examen de l'homme. J'avais beau chercher à me rappeler tout ce que je pouvais devoir à mon père , en vérité je ne trouvais rien. Autant il aurait eu de droits à mon amour, si, étudiant les penchants que Dieu avait mis dans mon cœur , il s'était appliqué à développer mes facultés dans ce sens, et à diriger mes idées vers le beau et le vrai , me laissant ensuite agir dans ma liberté et dans ma force, autant il devait m'étre indifférent puisqu'il avait voulu écraser sous sa main de fer mon cœur plein de tendresse et d'élans, et éteindre la flamme de mon esprit, puisqu'il avait dit à Dieu: Vous vous êtes trompé en créant mon fils ainsi , il ne sera pas lui , il sera moi ! Que ce sentiment paraisse d'abord immoral, je ne le nie pas, quand on se place au point de vue ordinaire des préjugés du monde. Mais j'en appelle à tous les enfants froissés

par le despotisme paternel. Qu'ils disent si cette rcsignalion écrite dans les livres a été dans leurs cœurs , qu'ils disent s'ils n'ont pas senti comme moi.

Tout ce qui est faux est dangereux ; or il est faux de dire à l'homme qu'il sera aimé de ceux qu'il entrave et désole.

L'amour ne se règle pas au gré de la volonté, l'amour est surtout l'harmonie d'idées et de sentiments entre deux êtres. Il est temps de proclamer haut ces vérités , de forcer l'oreille des pères à s'ouvrir pour les entendre. S'ils veulent être aimés, qu'ils soient la providence de leurs enfants, et non les bourreaux de leurs âmes; qu'ils ne croient plus avoir rempli leurs obligations, quand ils les auront mis à l'abri des besoins matériels; qu'ils regardent plus' haut et comprennent la sublime mission de la paternité. Alors ils seront bénis et vénérés, alors ils n'essuieront plus les sar-

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casmes de la jeunesse , ils reprendront la place glorieuse occupée par les vieillards dans la société antique.

Je restai convaincu que je ne devais k mon père que des égards extérieurs ; tout ce qu'il y avait d'amour en moi reflua vers celle que j'avais vue pleurer dans mes bras, et qui ne pouvait, hélas ! me donner que ses larmes. Courbée sous le despotisme inflexible de son époux, ma mère n'avait pas la faculté de m'aider à faire un pas dans le monde. Mais son amour était pour moi une consolation immense ; sans elle je serais devenu fou. — Oh! que de douleurs muettes et sombres renferment ainsi les murs gris et ternes de nos villes ! Les aveux de ma mère jetèrent de vives clartés dans ma jeune intelligence. Sa vie, qui paraissait si calme au sein du luxe et de la prospérité commerciale; sa vie, enviée de tant de femmes placées dans une position plus médiocre, cachait de si longues et de

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si terribles douleurs! Pauvre femme! depuis \iri<>( ans son imagination se torturait des mêmes regrets et des mêmes rêves, depuis vingt ans elle recommençaii chaque jour son aride chemin, tourmentée par la soif de coïinaîlre cette vie de î'âme qui était dans sa nature. Ces yeux rougis que je remarquais souvent, et dont elle attribuait la teinte à des maux de tête, étaient fatigués par les larmes qu'elle versait la nuit. Cette pâleur qui m'inquiétait souvent étaii produite par le chagrin qui la conduirait au tombeau vingt années avant le temps. Et J'aurais aimé celui qui, chargé d'embellir cette existence, îa détruisait ainsi ! Mais moi-même allais-je porter les derniers coups à ma pauvre mère? Je me trouvais dans une position violente dont je n'entrevoyais pas l'issue. Je cherchais à organiser ma vie dans Fétroite localité où le ciel m'a fait naiire, je ne sais pourquoi, et rien ne répondait à mes désirs et à mes

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facultés. Tous ces hommes à existonco arrangée et monotone, répétant chaque jour les scènes fastidieuses de la veille, se révoltant contre tout ce qui les dépassait de la tête, méprisant ou au moins négligeant ce que j'aimais, se nourrissant de petites médisances et de mesquines nouvelles qu'ils se passent les uns aux autres avec un sourire de commères ; la passion et la poésie mises à l'index et essuyant le sarcasme imbécile des notabilités de l'endroit, tout cet ensemble me révoltait et combattait avec énergie mon amour pour ma mère.

Cependant je fis semblant de céder, j'allai aux bureaux de mon père deux ou trois heures par jour. Bien entendu que je n'y faisais absolument rien ; si ce n'est copier quelques lettres que mes doigts copiaient seuls, mon imagination s'échappant à travers l'espace, et se nourrissant comme de coutume de rêves et de poésie. Les mois

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se succédèrent ainsi ; nous étions tous dans une situation fausse. On évitait de parler de commerce et de destination de jeune homme. Les beaux plaidoyers de mon père en faveur de sa profession chérie avaient cessé. Je causais avec ma mère de mes lectures et de mes véritables travaux. Le grand cri de révolte jeté contre la société, par lord Byron avait ébranlé mon âme.

Je méditais ce poëte nuit et jour. Il nourrissait mes propres passions qui étaient aussi la révolte contre presque tout ce qui m'entourait. Que de nuits j'ai passées dans ma petite chambre , bien isolé de tout ce monde frivole, m'entretenant avec l'âme tourmentée d'Harold ! Prométhée dont la société fut le vautour, qui chercha en vain le bonheur rêvé dans un amour pur, et mourut comme une autre victime de ce temps, privé du sourire de son enfant bien-aimé !

Que de fois j'ai redit ces vers : c( J'ai

pensé trop longtemps et trop lugubrement jusqu'à ce que ma tête se soit perdue dans le chaos qu'elle avait créé; abîme dévorant de délire et de flamme....

« Il est sur la terre une race de mortels qui deviennent vieux dès leur jeunesse, et qui , sans aller chercher dans les combats une mort violente, meurent avant leur maturité. Quelques-uns sont tués par les plaisirs, d'autres par l'étude; les uns usés par le travail , les autres seulement d'ennui et de fatigue , quelquefois de folie , et le plus grand nombre périt le cœur flétri et brisé....

(( Comme les Chaldéens, il veillait pour observer les étoiles jusqu'à ce qu'il les eût peuplées d'êtres aussi brillants que leur propre lumière. Alors la terre , les petitesses qui y naissent, les faiblesses humaines , étaient toutes oubliées. Si son âme eût pu soutenir cet essor, il eût été heu-

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roux; mais notro liinon obscurcit son immortelle étincelle , lui enviant les clartés vers lesquelles elle aspire, dans son impatience de rompre les liens qui nous retiennent loin du ciel. »

J'ai mêlé ces lignes au récit de ma vie, parce qu'il me semble qu'elles en font partie réellement ; que de fois je les ai murmurées en regardant le ciel de la vieille Bretagne, quand toute la petite ville dormait, et que la rivière faisait entendre ses voix mélancoliques! Ces vers produisent sur moi l'effet des airs nationaux sur l'exilé. Mille souvenirs se groupent autour d'eux , souvenirs de mon temps d'illusions brûlantes et nobles , que les réalités brisent l'une après l'autre , desséchant ainsi toute la primitive poésie de notre âme. Heureux quand une dernière lueur reste au milieu du chaos moral, comme le phare qui guide le naufragé vers la côte hospitalière. Il s'était établi entre Byron et moi ,

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à cette époque, un commerce de tous les jours et (le toutes les heures. On a dit que Byron était le poëte du scepticisme. Il est venu dans un temps où le scepticisme était usé et banal. Ce n'est point par là qu'il a dominé les intelligences , qu'il a pénétré dans les cœurs. C'est surtout par sa révolte contre la société, par la peinture de ces hommes géants , suant sous le fardeau de l'ordre institué , et demandant à grands cris du bonheur et de l'amour. C'est aussi par des aspirations passionnées vers l'infini , par ce sentiment profond des beautés de l'univers et de leurs sympathies avec l'âme humaine. Que de religion dans les vers du poëte impie, maudit par tous les aristocratiques salons de l'Europe ! Byron a été pendant plusieurs années le consolateur de mes douleurs mystérieuses.

J'allais dans le monde, j'avais parfois l'air de vivre de la vie de ceux qui m'entouraient; mais c'était un mensonge. Ma vie.

durant ces premières années de la jeunesse y était toute dans le commerce avec la pensée des grands hommes , et parmi eux Byron occupait une place à part. Il produisait sur moi l'effet que la musique, s'il faut en croire certains voyageurs, produit sur les sauvages. Que de fois, lorsque je sentais la mort se glisser dans mon âme, lorsque venaient la langueur, le désespoir de l'avenir, je me suis réveillé à cette puissante parole ! Je ne me dissimule pas les torts de ce grand poëte; je sais tout ce qu'il y a en lui de légèreté philosophique, de vues hasardées sur les plus hautes questions métaphysiques; mais je dois le dire, il a été bienfaisant pour mon âme , il lui a donné de l'énergie, il l'a colorée, agrandie , il a été mon appui et mon consolateur.

Ces nuits solitaires pendant la dernière saison que j'ai passée dans ma petite ville, sont peut-être ce qu'il y de plus poétique

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et (le plus passionné dans ma vie. J'étais alors lourmenté du besoin de la gloire. Ces idées fixes , qui se logent dans le front de l'homme et le tordent à toutes minutes , sont un enfer dont n'a pas l'idée celui qu'une imagination froide ou une vie de fatigues physiques a préservé de ces souffrances. Il y avait d'abord en moi ce sentiment affreux de mon obscurité , ces mille liens qui me garrottaient au milieu de mon petit monde, cette prévision que je mourrais ainsi inconnu , entre un compte courant et une partie de boston avec les habitués du salon de mon père. Puis venaient les révoltes contre cette destinée, les élans impétueux vers une société sympathique, vers la gloire. C'était un délire qui me brûlait la tête , qui faisait de mes pensées un chaos, où toutes se choquaient avec une énergie effrayante. A cet état succédait une crainte plus pénible encore : n'était-ce pas un rêve de mon orgueil?

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N'étais- jo pas un (''Ire vulgaire? Tous les jeunes gens qui ont fait quelques études ne se croyaient-ils pas comme moi prédestinés à la renommée? Je suis ridicule avec mes rêves ambitieux, me disais-je. Alors j'éprouvais un amer tourment, j'avais pitié de moi - même. Dans un autre moment toute cette foule de grands hommes qui sont l'honneur de l'humanité se dressait devant mes regards. Et dans ma rage de gloire individuelle, je me désespérais, en songeant qu'il était impossible d'occuper une place isolée et supérieure au milieu de ces immortelles phalanges. Je ne pourrais peindre les flots de rêves incohérents qui se pressaient alors dans mon cerveau : quand je n'atteignais pas aux sommets du génie et de la vertu , ma tête insensée m'entraînait jusqu'à rêver la hideuse célébrité du crime. 0 misère! toutes ces fureurs se terminaient par des souffrances physiques longues et terribles.

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Telles étaient les phases de sentiments et d'idées par lesquelles je passais à peu près chaque nuit, recommençant sans cesse ma laborieuse route à mesure qu'elle était achevée , et ne pouvant que bien rarement réussir à me distraire de ces funestes égarements.

Combien ils paraissent petits et vains lorsque de nouvelles idées ont remplacé celles-là, ou que l'on est enfin arrivé à une appréciation plus vraie de la gloire, et de la place que chaque individu tient dans l'humanité !

On se fera difficilement une idée de ce qu'était ma vie au milieu de toutes ces passions , que contrariait si violemment le genre d'occupations qui m'étaient imposées parla volonté de mon père. Cet état se prolongea néanmoins longtemps; nous vivions comme deux ennemis qui se sont accordé une trêve , mais nous ne nous abusions ni l'un ni l'autre. Enfin, un jour, ma mère m'avoua

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que mon père était très-courroucé de ma négligence et du mépris que je semblais faire de sa profession. Elle ajouta, en pleurant, qu'elle prévoyait de nouveaux orages, et qu'elle redoutait une explication entre lui et moi. Elle avait persuadé à mon père que le barreau me serait moins antipathique que le commerce , et l'avait décidé à me laisser, pour essayer, passer une année à Paris. Je me jetai dans les bras de mon sauveur.

— Écoute, me dit-elle avec un accent que je n'oublierai de ma vie, songe que c'est moi qui réponds de mon fds, que, si tu négliges de faire ton droit et de subir tes examens , c'est moi qui serai malheureuse et tourmentée à cause de toi. Tu m'entends, Ernest.

Mon départ fut différé d'un mois; j'étais loin de jouir de cette détermination comme je l'aurais cru. Je voyais bien cependant que peu d'heures par jour suffiraient âmes

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études de jurisprudence , et que je pourrais me livrer largement à mes goûts. Mais à mesure que l'époque du départ approchait Je me prenais à regretter ma mère, dont j'appréciais le dévouement et le sacrifice. Oh! si j'avais pu l'emmener avec moi, lui consacrer ma vie, lire et penser avec elle. Dans ces rêves, une idée sombre, que je repoussais convulsivement, se présentait malgré moi à mon imagination:

c'était que , si mon père venait à mourir , je pourrais satisfaire mes goûts et dédommager ma mère de sa vie passée. Quoique je n'aimasse plus mon père , ceci m'épouvantait, et, comme je n'avais pas assez de force d'esprit pour distinguer que ma volonté n'entrait pour rien dans cette perception de mon cerveau, je me torturais pour me prouver que je ne désirais pas cette mort. J'aurais voulu que mon père courût un danger dont je pusse le délivrer en m' exposant à mourir , parce que ce sacrifice

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oùt Iranquillisé ma conscience. Les deux ou trois derniers jours qui précédèrent mon départ, je lus saisi d'une tristesse profonde, je regardais lentement tous les lieux de mes promenades ordinaires. Ma sensibilité s'exaltant, je sentais mes yeux humides à l'aspect d\m arbre ou d'une toulie de fleurs que j'avais l'habitude de voir chaque jour. Les artistes vivifient tout ce qui est en contact avec eux ; ils causent plus avec la nature qu'avec les hommes. Aussi s'attachent -ils fortement aux lieux où ils ont longtemps soufl'ert. L'océan et les montagnes ont un langage plus sublime que les plus sublimes voix humaines ; mais ce n'est pas seulement à ces grandes choses que s'unit l'àme du rêveur, c'est au plus mince détail local, au paysage le plus borné, k une ferme au toit de chaume , avec sa mare noire, ses poules et ses canes bavardes, son fumier odorant, ses habitants grossiers; à un bouquet de giroflées, pana-

che de la cheminée voisine, que vous avez regardé longtemps sans le voir durant une méditation involontaire; aux vagues dessins de la tapisserie de votre chambre, à chaque meuble du logis paternel. Quitter tout cela est une souffrance qui vous fait défaillir , vous jette en langueur, et ferme vos yeux sur tous les avantages et les plaisirs que le voyage vous offre.

Lorsqu'il fallut partir, je voulais me dérober aux adieux de ma mère ; mais elle entendit ma porte s'ouvrir, se précipita sur l'escalier, et, me serrant sur son sein, elle me baigna de larmes, sans proférer une parole. Mon cœur se brisait; je descendis l'escalier comme un Ibu. Lorsque je fus dans l'allée, j'entendis la voix ferme et haute de mon père. Il venait me conduire à la diligence.

Voici à peu près ce qu'il me dit dans la rue :

—Tu sais, Erne st, que l'état d'avocat me

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plaît moins, beaucoup moins que le com' merce ; c'est donc un grand sacrifice que je t'ai fait. Tu le reconnaîtras, j'espère, par ton application au travail , et par une vie d'ordre et d'économie. Il faut que tu sois bien persuadé que la carrière que tu embrasses ne conduit pas à la fortune. Après trois ans d'études, tu reviendras te fixer parmi nous, tu passeras quelques années encore à suivre les audiences sans rien gagner, puis, avec des talents, du zèle et du labeur, tu arriveras à faire deux ou trois mille francs par an. Ce n'est pas brillant, comme tu vois ; et si je n'avais pas gagné quelque chose dans une profession que tu dédaignes, tu ne pourrais prendre ce parti. Allons, va, le conducteur appelle.

Il m'embrassa froidement, comme un maître de pension un jeune élève qu'on lui amène, et disparut.

Paris m'éblouit pendant huit jours; tout ce bruit et cet emportement qui contrastaient d'une manière si vive avec la tranquillité de ma petite ville , m'arrachèrent violemment à mes réflexions. Toutefois, je m'habituai bientôt à cette vie nouvelle,

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et je n'eus jamais contre Paris cette colère de Jean-Jacques et de quelques autres philosophes célèbres. Seulement, comme depuis longtemps j'errais dans les campagnes ou sur les côtes, en face d'horizons vastes, aspirant l'air vivifiant du désert , je me trouvai un peu étouffé dans ma petite chambre de la rue des Saints-Pères, d'où je ne voyais que quelques croisées d'une maison grise et triste , à l'une desquelles un grand homme en noir fumait presque toute la journée. Je me décidai au bout d'un mois à changer de domicile, et j'allai m'établir rue de l'Ouest. Là, au moins, ma vue se reposait sur les arbres du Luxembourg. Comme cette maison était élevée , je découvrais un assez beau panorama dominé par le dôme de Sainte-Geneviève.

Puis, il n'y avait rien entre le ciel et moi ; point d'habitation vis-à-vis de la mienne. Le rideau, de maisons qui s'étendaient au delà du Luxembourg était assez loin pour

i[iie je pusse respirer h l'aise. Je repris bientôt mes liabiludes contemplatives. Souvent le soir je passais de longues heures les yeux fixés sur les lumières qui étincelaient au loin dans la grande ville. C'est un spectacle que j'ai toujours aimé, mon imagination créant des romans pour chaque fenêtre que je vois ainsi éclairée, plaçant autour de chaque lumière des êtres animés de passions et tourmentés par la vie humaine. Dans ces commencements, j'étais souvent saisi de longues et profondes tristesses. Le souvenir du pays remplissait mes yeux de larmes ; ma mère surtout absorbait tout l'amour qui était en moi, et je la pleurais souvent comme morte, tant l'éloignément m'était pénible ! Je n'avais pas dans toute cette multitude un seul regard qui connût le mien, et le pire de tous les isolements est celui que l'on trouve au milieu de la foule. Que de fois j'ai été près de monter en voiture, et d'aller dire lâche-

ment à mon pore : Je renonce à Paris et j'embrasse le commerce. — J'avais reçu quelques politesses chez des correspondants de la maison, mais il n'y avait rien là pour le cœur. C'était plutôt une gêne, comme tous les rapports sans intimité.

Enfin, je me liai avec un étudiant en droit, parce qu'il y avait souvent de remarquables sympathies entre nous. Au bout de quelques jours, nous nous convînmes si bien, qu'il fut décidé que nous vivrions ensemble.

Mon ami, Adolphe L. . . . , était de Lyon ; il appartenait à une famille de petits rentiers dont la fortune était à peine suffisante. On s'était bien gêné pour l'envoyer à Paris, où il vivait avec cent francs par mois. J'ai lu beaucoup de peintures de la vie des étudiants à Paris , mais je trouve que l'on a surtout saisi la partie désordonnée de leur existence. Si quelques êtres faibles finissent par le suicide, et donnent

ainsi lo droit de faire de très-beaux discours sur la dépravation humaine et sur l'extinction des idées morales et religieuses, combien de luttes patientes et sublimes cachées à tous les yeux ! que de résignation, que de travaux, que de forces dépensées en face de ces milliers d'existences inutiles, de ces grands seigneurs de la naissance ou de l'argent, qui ne parviennent qu'à l'ennui et au dédain des hommes sérieux par leur oisiveté luxueuse et le désordre de leurs actions! On les caresse, on les salue, la foule les flatte, parce qu'elle a besoin d'eux. Les gens à courte vue s'y laissent prendre et se disent : L'argent est tout. Mais examinez le salon le plus matériel de l'époque, voyez au milieu des nullités brillantes un homme connu par des travaux glorieux. Voyez si les nullités elles-mêmes ne sont pas plus occupées de l'homme d'intelligence que de leurs semblables. Adolphe L. . . , lié avec toute l'école,

me fil connaître plusieurs étudiants placés à divers degrés de la dignité actuelle, de la fortune. Parmi eux se trouvait un jeune homme de Rouen, qui jouissait d'un revenu de dix mille francs environ. C'était le grand capitaliste de la société. Adolphe était le plus pauvre du Cénacle, et, par je ne sais quelle cause, c'était le consolateur, le médecin moral de tous. Il m'attaquait souvent relativement à ma passion pour la gloire, qu'il traitait de folie et d'enfantillage. — Aime, me disait-il, le travail et la poésie pour eux-mêmes, je conçois cette noble fantaisie; mais que je te voie le front soucieux, le regard abattu, les joues creuses, parce que tu as besoin do voir ton nom briller parmi les millions de noms immortels qui encombrent les pages de l'histoire , c'est ce qui me confond. Si tu ne te guéris pas de cette monomanie , tu passeras toute ta vie dans les désirs inassouvis qui usent 31 vite. Songe donc

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que la gloire n'a de valeur que celle ([ue tu lui prêtes, et qu'il est infiniment plus grand de la mépriser que de courir après. Au reste, il vaut peut-être mieux ne pas dormir toutes les nuits, agité par ce besoin d'illustration, qu'être sombre sans savoir pourquoi , comme notre Kouennais qui vient chaque jour se jeter sur cette mauvaise chaise, parce (|u'il meurt d'ennui sur son divan de velours et ses tapis de pieds. Adolphe avait été longtemps avant d'en venir à plaindre ce jeune homme. — Tu me révoltes, lui disait-il un jour devant moi, avec tes langueurs et tes soupirs. Sais- tu devant qui tu parles? sais-tu bien que Dieu t'a donné en naissant l'indépendance , et que je travaillerai toute ma vie sans l'atteindre peut-être? Infortuné, qui es un objet d'envie pour l'immense majorité de tes camarades , arrêtés à chaque pas dans leurs rêves et leurs affections par ce mur d'airain que l'impitoyable société jette con-

tinuellemcnl entre le pauvre et ses désirs ! Et quand, en bonne conscience, nous aurions, nous hommes de labeur et de misère, besoin de consolations et d'appui, nous nous voyons appelés à pleurer sur tes malheurs imaginaires ! Gela passe les bornes. Je n'ai pas oublié la réponse lente et à voix basse que reçut Adolphe.

— C'est précisément parce que cette chose, que tu appelles Tindépendance, est devant toi comme un mirage, que ta vie est occupée et pleine. Si tu savais combien est vain ce bonheur que tu désires , tu serais aussi à plaindre que moi. Oh! que les saintsimoniens ont raison de vouloir abolir l'héritage, et de livrer ainsi chaque homme à l'énergie de ses facultés ! Il n'y a de bon dans la vie que la lutte et le travail. La jouissance calme et longue n'est pas de ce monde, c'est le Ciel, mon pauvre ami.

— Qui t'empêche, dit un autre étourdiment, d'exécuter le saint-simonisme, de

verser tes capitaux aux plus dignes et de travailler pour en acquérir?

— Enfant, qui ne songes pas que c'est impossible. Rends-moi donc l'illusion que je n'ai plus. Je sais ce que vaut la richesse aujourd'hui; je ne ferais pas un pas pour m'empêcher de mourir de faim, si je perdais ma fortune. J'ai été tué par cette loi immorale, par cet indigne privilège de naissance qui m'a donné de l'or que je n'ai aucun droit de posséder, puisque je n'avais rien fait pour l'acquérir.

Nous ne pûmes nous empêcher de sourire de l'étrangeté de ces paroles ; notre camarade prit de l'humeur et sortit. Nous avons fini par le plaindre sincèrement, parce que nous avons reconnu, après des relations très-longues, que son âme était réellement fermée à toute jouissance, que nulle espérance ne pouvait plus sourire à ce moribond. Adolphe répétait souvent que, dans toutes les positions de la vie hu-

08 Kltza î)f r.TiotiK^i.

ïjiaino, riiomnio (lovnit s'aslroindro à un iravail de plusieur.^ liouros cliaqiio jour; que c'était une question de Lonlieur, et la plus rigoureuse des obligations peutêtre.

Personne n'avait plus puisé de science de la vie, dans les épreuves de chaque jour, que mon ami Adolphe L....

Excepté les malheurs auxquels nous expose tous la mort des personnes aimées, je ne vois rien qui puisse briser cette âme si ferme et si noble. Que de fois j'ai envié cette faculté de travail qui ne lui manquait jamais, tant il avait dompté notre penchant à tous à la rêverie et à la paresse ! 11 assurait cependant qu'il lui avait fallu livrer de longs et violents combats pour arriver à cette victoire ; que lui aussi avait soutenu longtemps que chacun était entraîné à suivre sa nature, et que la volonté n'était qu'un mot ; mais que cette force lui était toxïibée dans l'âme, et que, durant une an-

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née, il avait horriblement soiifî'ert pour arrêter son imagination vagabonde qui l'emportait à toute autre chose qu'au travail sérieux et souvent aride qui absorbait sa vie.

Ces discours n'étaient pas sans eiïet sur moi ; je prenais souvent des résolutions de me régler , de m'imposer chaque jour un travail fixe, de caser mes journées; mais ma pente ordinaire à la rêverie, aux désirs réalisés dans mes songes^ me faisait perdre mes jours en fatiguant ma pensée et en diminuant mes forces. Je le dis ici d'après mes observations sur moi-même et sur d'autres , je ne connais rien qui use plus que cette malheureuse passion. Les fatigues du corps, les travaux excessifs, la débauche même minent moins l'intelligence que cette éternelle torture d'une âme qui se roule ainsi sur elle-même, dévorant lentement une idée fixe qui renaît toujours, recommençant mille fois le même

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rêve, et ne s'assouvissant jamais. C'est le supplice que la fable a peint avec son tonneau des Danaïdes. Je ne dis pas qu'il faille proscrire entièrement ce vagabondage de la pensée, car cette exclusion n'aurait lieu qu'au détriment de la faculté poétique; mais l'imagination et le jugement, exercés chaque jour plusieurs heures, empêchent la première de conserver cet excès de force qui la fait dominer le second. Le génie est l'imagination et la raison portées à leur apogée et se balançant l'une l'autre. Quand la première de ces facultés règne seule, il y a folie ; lorsque c'est la seconde, il y a sécheresse et lourdeur.

Quoi qu'il en soit, je n'ai pas réussi à enchaîner mon imagination ; ma volonté n'a pas été assez forte , et j'ai dû à cette disposition funeste à la rêverie une longue suite de tourments et de revers. Malgré les exhortations d'Adolphe , l'étude du droit m'était tellement antipathique que je ne

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pouvais m'y livrer que bien rarement. Je passais de longues heures assis sous les arbres du Luxembourg, ou errant dans ses parties les plus solitaires^ traînant partout avec moi ma pensée maladive, commençant vingt ouvrages et n'en achevant pas un seul, regrettant souvent ma mère qui entendait si bien mes confidences mélancoliques.

Peut-être si j'avais rencontré alors une femme intelligente et noble, elle m'eût relevé de mon abaissement par l'amour qu'elle m'aurait inspiré; mais, au lieu de cela, je fus entraîné par l'exemple de plusieurs élèves, je vécus de cette vie de désordres qui , surtout dans la première jeunesse, ruine tout ce qu'il y a de pur et de vrai dans l'âme. Une fois en rapport avec des femmes sans pudeur, je ne tardai pas à regarder l'amour, tel que je l'avais rêvéjadis dans mes extases de bonheur pur, dans mes songes idéalisés, comme une niai-

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série bonne pour des enfants. Je me crus très-au-dessus de toutes ces illusions, tandis que j'étais un être dégradé qui perdait de plus en plus la notion de la beauté réelle et profonde. Les sarcasmes de mes compagnons de débauches et les vapeurs grossières de cette vie sans pensée, ne tardèrent pas à éteindre tout ce qui pouvait rester de mes premières impressions. J'arrivai, pendant quelque temps, au néant de l'âme ; je n'avais plus que des sensations matérielles, je ne méprisais pas la loi morale, je n'y songeais pas. C'est le dernier degré d'abaissement où puisse descendre une créature douée de raison.

Tandis que je vivais ainsi, essuyant les reproches d'Adolphe , qui m'accusait de faiblesse et d'une coupable tendance à passer ma vie dans l'oisiveté, plusieurs jeunes gens , qui se réunissaient souvent dans notre chambre, étaient à cette époque ardemment occupés de questions sociales.

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Le paupérisme, cette plaie qui tourmente le monde, et qui l'embrasera encore une fois, si les détenteurs de la fortune continuent à entasser leur or sans utilité pour les classes souffrantes, était Tobjet de leurs méditations habituelles. Ils ne se bornaient pas aux théories , plusieurs d'entre eux étaient admirables de dévouement. Ce n'était pas cette facile libéralité du riche, qui laisse tomber dédaigneusement une pièce d'or et se rendort dans ses jouissances ; c'était une suite d'actes de courage et de charité vraiment sainte. Un d'eux venait de passer vingt nuits à veiller un malade dévoré par une fièvre contagieuse. Il ne connaissait pas l'infortuné jeune homme.

Ces nobles exemples me réveillèrent ; mais, comme d'ordinaire, je passai d'un extrême k l'autre, ne pouvant jamais atteindre à l'ordre, à Y harmonie.

Lorsque je comparais ma vie tout occupée de passions égoïstes, à ce sacrifice de tous

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