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aigres^ d'abord parce qu'elles se renouvellent à tout instant, et surtout parce que Ton sait qu'elles ne sont pas irrémédiables, et que de la possibilité de faire cesser les abus qui nous oppressent, naissent l'impatience et souvent la révolte. Dans les établissements de M. Ward j'ai vu verser des larmes, mais je n'ai pas rencontré de ces visages sinistres, qui encombrent certains quartiers de Paris et plus encore de Lyon. C'est le cas de dire avec l'Évangile : Heureux ceux qui pleurent !
Toutes ces causes agissant sur moi, j'arrivai , par j e ne sais quelle voie mystérieuse, à un engourdissement de pensée que je ne connaissais pas. Seulement, de temps en temps je me réveillais, et le sentiment de la nullité intellectuelle vers laquelle je descendais m'était très-amer ; mais bientôt ce nouvel état fit place à une autre phase encore : la lumière redescendit dans mon âme , et Fattentiou que j'étais forcé
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d'accorder à mes travaux de commerce cessa d'obstruer mon intelligence. Ce qui m- étonna le plus, c'est que je trouvai bientôt en moi une lucidité bien plus grande, en face de toutes les questions dont je venais à m'occuper. Je crois, ma chère amie, que la continuelle tension de l'intelligence sur les mêmes idées finit par fatiguer les organes physiques au moyen desquels l'âme agit, que ces organes une fois endoloris, nous ne jouissons plus de nos facultés mentales, ou du moins que c^tte jouissance est fort entravée, que dès lors nous tombons en toutes sortes d'erreurs et d'exagérations, et que cet état, porté à un certain degré , produit la folie. Le travail est une force qui vous enlève momentanément à la torture de votre pensée habituelle, torture plus commune qu'on ne le croit généralement, car dans beaucoup d'existences il y a un coin caché qui recèle une pensée étrange et maladive. Le
travail seul peut distraire de ce martyre ; ce q^ue Ton appelle le plaisir est impuissant à cette œuvre. J'avais essayé autrefois de la vie bruyante du monde et des voyages; plus tard une passion bien vraie, celle que tu m^inspiras , ne put triompher de mon malheureux penchant. Tous les efforts de ce qui me restait de raisonnement furent également inutiles ; une année de travail que l'amitié m'imposa triompha seule de ma triste aberration. J'eus alors la clef des paroles que M. Ward prononça à bord du paquebot, lorsqu'il me dit : Je connais un remède à vos maux, mais aujourd'hui vous ne me comprendriez pas.
J'arrivai, non à la foi catholique , mais à me dire : L'homoie était né primitivement pour des choses plus grandes et plus hautes; il doit y avoir eu quelque dérangement dans sa destinée, qui pourrait bien être ce que les religions entendaient par le dogme delà chute. Depuis cetinstantl'hommeabien
encore une sorte de vision des destinées qui lui étaient réservées et qui l'attendent dans une autre vie, mais la compréhension philosophique parfaite lui en est enlevée. Dans cet état, il doit s'occuper du monde, au milieu duquel il existe, pour y suivre la loi morale , il doit aimer et servir ses semblables, professer une vaste tolérance pour toutes les idées qui ne sont pas les siennes , et attendre que l'inconnu lui soit révélé , en élevant vers la source de cet inconnu un regard résigné et' 'suppliant.
C'était un pas immense , lorsqu'on a sous les yeux le point d'où j'étais parti. Tout ce qui m'entourait venait d'ailleurs absoudre la Providence. En voyant la vie occupée, insoucieuse, souvent gaie et heureuse des familles parmi lesquelles je me trouvais placé momentanément, je compris que l'homme calomniait Dieu, en lui attribuant la somme effroyable de maux qui pèse sur riiumauité; c'était à lui-
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même qu'il devait renvoyer ces reproches, car enfin la colonie de M. Ward vivait dans les conditions imposées aux créatures , et échappait à la plus grande partie des malheurs qui désolent la vie de nos semblables sur presque tout le globe. Ainsi les guerres, les vices qui naissent de Toisiveté, de la mauvaise éducation , la tyrannie des puissants, l'oppression des faibles, la misère, les inquiétudes rongeantes de l'avenir , une partie des maladies , tout cela vient de l'hi^ijime, ou peut être changé par l'homme dès que ceux qui vivent de tous ces fléaux le voudront bien, ou dès que ceux qui T endurent seront assez intelligents pour diriger eux-mêmes ce mouvement régénérateur. Encore une fois, quels que soient les moyens d'exécution réservés aux sociétés futures, elles pourront s'affranchir des maux qui écrasent aujourd'hui les peuples. Il est donc injuste d'accuser Dieu , qui a donné à l'homme les
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moyens de se créer une existence assez heureuse sur la terre, et l'espérance d'une plus splendide destinée dans un autre monde.
Quand on a quelque générosité dans l'àme, c'est en vain que l'on se trouve placé dans une position commode, au sein de la richesse; il est impossible d'être heureux en face des plaies saignantes de la société européenne. Il faudrait avoir éteint en soi tout sentiment de compassion. C'est de ce froissement continuel que sont nées toutes ces maladies de l'âme si communes aux époques de rénovation sociale. De là ces cris de désespoir de la muse, cette exhibition de toutes les plaies, ce scepticisme terrible étalé complaisamment aux regards ; de là ces suicides nombreux qui épouvantent, ces orgies sensuelles qui abrutissent, mais enlèvent pour un instant aux tortures de l'esprit; de là enfin toutes les saturnales intellectuelles d'une époque qui agonise, d'une société qui a perdu la foi.
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Il n'y a, ma chère amie, qu'un seul moyen de vivre au milieu de toutes ces ruines, c'est d'avoir confiance dans l'avenir, de croire et d'aimer, de travailler de toute son âme à la régénération de cette société. Je ne dis pas que les catholiques ne soient pas en possession de la vérité tout entière, je suis moi-même trop loin de la science pour me permettre de porter un jugement sur eux. Ce que je crois fermement, c'est qu'une grande partie de la population française n'est pas encore capable de les entendre. Il ne s'agit plus de parler à des protestants qui niaient quelques parties du christianisme, mais à des populations remuées par l'athéisme le plus passionné, par le matérialisme le plus abject, à des populations qui ont assisté à un de ces bouleversements convulsifs qui brisent toutes les bases d'une société, qui ne laissent debout aucun principe , qui font que chaque homme se dit : Dans
l'ordre religieux comme dans Tordre politique, je suis mon juge et mon maître.
Pourquoi la société ne subirait-elle pas l'influence que j'ai subie moi-même? pourquoi ne la ramènerait-on pas à une croyance religieuse forte par l'ordre matériel? pourquoi ne moraliserait-on pas l'homme par le bonheur? Dans une époque de foi, l'espérance infinie fait supporter la misère ; dans une époque d'incroyance, il faut s'attendre au désespoir et à la révolte. Toute la question de l'avenir est donc renfermée dans l'organisation du travail d'après un mode harmonieux qui respectera tous les droits, mais récompensera les efforts et la constance , et arrachera l'humanité aux fléaux de l'individualisme.
Depuis que ces idées germaient en moi, depuis que je n'étais plus en proie à ce trouble délirant que tu m'as connu, toute ma tendresse pour toi se réveillait dans mon cœur ; les années qui nous séparaient
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semblaient la rendre plus présente encore; il y avait en moi un remords terrible : aussi je pris la résolution de retourner en France le plus tôt possible. Puisque je n'étais plus un sujet de douleur pour toi, mon devoir rigoureux , bien d'accord avec les élans de mon cœur, m'ordonnait de te faire oublier toutes les peines que je t'avais causées. Une seule considération m'arrêtait encore , je redoutais les lentes journées contemplatives de la traversée , je redoutais la rechute de ma pensée dans ces effroyables exaltations que j'avais portées en moi si longtemps. Je ne puis te dire à quel point j'avais peur de moi-même. Il me semblait que si je quittais M. Ward et l'atmosphère bienfaisante au milieu de laquelle il m'avait placé, j'allais reprendre mon horrible esclavage.
Malgré tout, ma décision ne tarda pas à s'exécuter. Dès que j'eus appris à M. Ward les détails de ma situation, je vis une larme
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tomber des yeux de cet homme admirable, puis il ne prononça que ces mots d'une voix profondément émue : Il faut partir.
Je partis en effet , non , je te l'avoue , sans une grande et solennelle tristesse , non sans verser des pleurs bien amers, car j'aimais M. Ward de toute la puissance d'une reconnaissance sans bornes. Il m'avait donné bien plus que la vie, il m'avait donné le repos et la lumière II m'avait arraché à des tortures telles que l'enfer en offre peu, j'imagine. Lorsque la pointe de New-York s'effaça sous les nuages blanchissants de l'horizon, j'éprouvai une des plus douloureuses sensations de ma vie entière. Enfin je me dis que tu ne me refuserais pas de me suivre de nouveau sur cette terre qui avait été pour moi la terre de salut; je me cramponnai à cette idée, et élevai vers le ciel un regard de résignation.
J'ai écrit presque tout ce qui précède à
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bord du paquebot : ma traversée a été plus calme que je ne l'espérais ; j'ai eu par instants quelques appréhensions de retomber dans ma folie , mais je commence à penser que je suis tout à fait convalescent. Ce que j'ai éprouvé en traversant ce prodigieux mouvement de Londres est peu analysable. Il est impossible de n'être pas frappé de ce qu'il y a de colossal dans cette puissance. Cependant de graves réflexions m'ont assailli, et mon admiration en a été un peu diminuée. Depuis que j'ai vu miss Maria, depuis que je sais que tu es là sur notre terre de Bretagne, que tu respires, que tu vis; depuis que j'ai baisé les caractères sacrés de ta lettre à cette noble femme, il n'y a plus dans mon âme qu'une effusion de reconnaissance pour le grand Être. Le bonheur déborde de mon sein; miss Maria me disait hier : Il sort de vous des rayons lumineux. Votre bonheur me régénère.
Cette jeune personne m'a paru supérieure ; dans les arts, elle pourrait devenir une femme de génie. Malheureusement elle est exposée à toutes les souffrances des imaginations ardentes.
Est-il bien vrai , Éliza , qu'un bateau à vapeur peut me transporter près de toi dans vingt-quatre heures?... Je ne puis le croire , et cependant je pars dans deux jours. Il est donc bien réel que je puis écrire à binxtot.
Aime-moi et pardonne-moi.
J. DE Rhodes.
■^Lri^MiJL V
Pour tout homme qui a senti vivement certaines phases de l'existence humaine, Fart est une source de tourments et de désespérance. Les mots sont impuissants pour rendre les impressions profondes et instantanées^ on est forcé de développer
en paroles lentes et sans couleur des brisements internes et terribles, des sentiments de joie et de délicieuse tendresse qui inondent TAme ; pourquoi essayer de peindre ces choses?
Il y a plus d'un rapport entre une grande jouissance et une grande douleur. Dans les deux, même stupéfaction, même insuffisance à embrasser d'un coup d'œil ce qui vient changer notre vie et nous jeter dans une nouvelle voie. Lorsque Louise balbutia le nom du comte de Rhodes devant la comtesse, lorsque celle-ci crut comprendre que celui qu'elle avait tant pleuré était vivant encore, il s'échappa de ses lèvres un cri comprimé, la raison sembla se retirer d'elle ; il lui fallut du temps pour comprendre cette résurrection, à peu près comme il lui en avait fallu pour comprendre la mort. Puis, lorsqu'elle eut lu la lettre de Maria et quelques pages de celle du comte, oh! alors un torrent
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de larmes lomlia de ses yeux, larmes incompréliensibles, larmes de joie, de surprise, d'amour, de reconnaissance, de regrets sur tant de temps passé dans cette conviction affreuse. Ce fut une agitation toute fébrile, sans sommeil durant deux nuits de suite, puis enfin le calme commença à renaître ; chaque ligne de la lettre du comte fut relue vingt fois ; cette lettre baignée de larmes et couverte de baisers^ la pauvre femme ne la quittait plus. Elle la rouvrait sans cesse, comme pour bien s'assurer qu'elle ne rêvait pas ; elle regardait cette écriture et se demandait: Est-ce bien elle?... Puis elle prononçait ces mots si naturels dans les crises solennelles de la vie : 0 mon Dieu ! Durant ces jours Eliza voulut revoir tous les lieux où elle avait tant pleuré ; devant chaque arbre, chaque fleur, chaque bosquet, elle se rappelait les pensées qui l'avaient agitée II. 2^
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dans ce lien lorsqu'elle croyait qne son Jules était mort.
Il vivait!... elle allait revoir ce visage bien-aimé , elle allait entendre cette voix pénétrante qui vibrait à son oreille... Le moment approchait, et souvent elle ne le croyait pas encore, et ses pensées prenaient un cours si étrange, qu'elles lui semblaient du délire. Elle s'asseyait souvent à une croisée élevée qui dominait la route, et ses regards étaient fixes et comme effrayés ; par moment elle s'apercevait avec étonnement qu'elle n'avait plus la conscience de ce qu'elle éprouvait. Elle aurait voulu courir au-devant de Jules de Rhodes, mais ses forces s'y étaient refusées.
Louise avait oublié ses chagrins, elle ne quittait pas sa tante, et l'assistait dans sa joie avec la touchante tendresse qu'elle aurait mise à la secourir dans la douleur.
Pendant que ceci sepassait àLaMorlière, Jules de Rhodes touchait de nouveau la
terre de France; son regard s'arrêtait sur chaque objet sans le voir, car il n'avait qu'une seule pensée, celle de retrouver Têtre pour lequel il avait été une cause de si horribles souffrances. La voiture passait à travers les bourgs et les hameaux de sa patrie, mais il n'avait de cœur que pour sentir ses remords et le besoin de les apaiser en entourant la vie de cette pauvre femme de toutes les joies que peut donner une tendresse délicate et profonde. Le soir brunissait la campagne, lorsqu'il aperçut La Morlière et le blanc et frêle fantôme appuyé sur une croisée vis-à-vis de lui; il lui sembla entendre un cri, sa tête tomba sur sa main, et sa vie fut longtemps comme suspendue. Quelques minutes après, il pressait cette femme sur son cœur, et tous deux restèrent plongés dans une extase muette. Seulement ils étaient tremblants et pâles, et paraissaient douter delà réalité de leur présence, tant ils por-
t\'2i i:mz.\ î)f. unonEs.
tnieni Tiin sur Taiilro des regards invostigateurs. Enfin ils s'efforcèrent encore de parler, mais ce fut en vain ; ils ne trouvèrent que des larmes
Us passèrent plusieurs semaines, au milieu des mélancoliques paysages de La Morlière, seuls avec leurs souvenirs et leurs espérances, tristes dans leur bonheur, car ils ne pouvaient songer sans regrets amers k ces années écoulées dans une séparation
cruelle, à ces beaux temps de la vie, si tourmentés et si sombres pour eux !
Eliza donna au comte mille détails sur sa douleur indicible, sur son voyage en Italie ; elle recommença pour lui ce sombre pèlerinage à travers la mort. Jules de Rhodes reprit le récit de son terrible exil, et de cette double confidence naissait une tendresse plus profonde et plus sentie. Bientôt tous deux curent l'idée de revoir le chalet, de se trouver heureux dans les lieux où ils avaient tant souffert. Un soir, pendant une promenade sur les rives de la blanche rivière, Jules de Rhodes dit à sa compagne : — Je ne puis songer à rester dans ce désert, je ne suis pas assez fort pour y vivre, la solitude convient aux âmes tranquilles, ou aux philosophes qui remuent le monde par leurs pensées ; comme je n'ai pas la prétention de figurer parmi ces derniers, la vie active peut seule me convenir. Je n'ai encore rien fait pour mes sem-
ÉLIZA DE uaoDKS. 327
blables, je dois payer ma dette à la soeiété. Je désire passer quelque temps à Paris avant de me décider à prendre une carrière. Nous partirons quand tu voudras.
Que m'importe le lieu où nous vivrons, pourvu que nous vivions ensemble? reprit la comtesse.
Quelques jours après, les deux époux étaient établis dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré ; le comte retrouva à Paris quelques familles qu'il avait fréquentées dans sa jeunesse. Il fit bruit dans un certain monde, sa résurrection parut étrange, et ces gens oisifs, si avides de tout ce qui n'est pas trop ordinaire, voulurent connaître cet homme que sa femme avait pleuré pendant si longtemps. Il fut donc bientôt lancé dans les cercles, il vit de grands seigneurs (s'il est encore de grands seigneurs), de riches industriels, des banquiers, des écrivains , des artistes. Sans se laisser éblouir par tout cet éclat, il le compara
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avec celte grandeur calme et vraie de la petite colonie de M. Ward. On nous a communiqué plusieurs lettres adressées de Paris, pendant ce séjour, au manui'acturier de New- York. Nous en donnons une ici.
Le comte de Rhodes a m. Ward, a New-York.
Paris , ce...
Je ne suis pas resté longtemps dans ma solitude^ mon vénérable ami. Dieu, qui m'a imposé des épreuves si rudes et si longues,
330 ÉLIZA DE UIIODES.
a semblé vouloir me payer de tous mes lourmcnls par un seul instant de bonheur. Je n'entreprendrai pas de vous rendre ce que j'ai éprouvé en revoyant celle qui m'a tant aimé et que j'ai accablée de tant de malheurs. Si vous étiez près de nous, si je pouvais réunir tout ce que j'estime et aime profondément sur la terre, je serais au comble du bonheur humain; car j'ai retrouvé cette faculté d'aimer que je croyais morte en moi, et sans laquelle il n'y a plus dans la vie qu'amertume et désespérance. Vous me comprenez merveilleusement, n'est-ce pas, vous dont l'existence n'a étéqu'un continuel acte de dévouement à vos semblables, vous qui avez une si étonnante intelligence des besoins de chacun, une si profonde pitié pour les maux que vous n'avez jamais éprouvés, chose rare, car le plus souvent la pitié de l'homme n'est pas autre chose qu'un retour sur luiiKiême. Quand l'amour quitte Fâme, il se
fait un déchirement qui montre qu'une des conditions les plus impérieuses de la vie morale nous manque ; quand il y rentre, nous nous sentons régénérés ; tout change de face; la nature, qui nous était indifférente ou à charge, excite notre admiration et notre reconnaissance; les abus sociaux nous choquent encore, mais ils nous inspirent un ardent désir de les combattre. Au lieu de dédaigner l'humanité, on la plaint; au lieu de la maudire , on Taime. Soyez sûr qu'il y a toujours, dans ces hommes qui étalent leur mépris pour leurs semblables, plus de faiblesse et d'ignorance que de grandeur véritable.
L'homme réellement fort a plus de pitié que de mépris; car il pénètre plus avant dans les causes des bassesses qui le blessent, et il naît de ce spectacle une vaste commisération, qui est, je crois, l'esprit même du christianisme.
Où en êtes-Yous en Amérique ? les der-
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ilières nouvelles m'api)rcnnent que vous voilà menacés de grands malheurs ; il y a longtemps que la concurrence et ledévergondage industriel de vos compatriotes vous ont inspiré des craintes qui paraissent sur le point de se réaliser; j'attends vos renseignements avec impatience ; de mon côté je remplis ma promesse de vous faire connaître mes impressions et mes idées sur l'Europe; depuis que vous l'avez quittée, il s'y est opéré bien des changements^ et le travail interne de la société y est trèscurieux, je vous assure.
Si à Londres j'ai reconnu la capitale commerciale du monde, ici je sens bien que je vis dans la capitale intellectuelle et politique. C'est sans contredit la France qui exerce l'influence la plus puissante sur Forganisation sociale universelle, et les nouvelles théories qui s'élaborent aujourd'hui dans son sein me paraissent appelées à un avenir glorieux, lorsqu'elles auront
KIJZA I)K RHODES. 333
été dépouillées des folies qui les obscurcissent.
Il y a chez ces deux grands peuples une maladie sociale effrayante, et dont les symptômes deviennent plus graves de jour en jour, c'est la misère et surtout l'impatience des classes laborieuses. Les gouvernements des deux nations ne sont sérieusement menacés que par là ; car les divers partis politiques qui ont répandu tant de sang, tombent de caducité. Ils ont fait leur temps, comme disent les philosophes, et en vérité ils ne valent plus la peine que l'on s'occupe d'eux. Les individus distingués qu'ils renfermaient leur échappent pour former un grand parti tolérant et éclairé, qui cherche à préparer l'avenir, qui se demande si l'effusion du sang sera toujours la condition sine quâ non de tout progrès social, et qui entrevoit le jour oii ces sacrifices sanglants devront cesser.
Ceci nous amène à cette terrible question
de la guerre^ el je me rappelle à cette occasion votre éloquente causerie sur la terrase de votre habitation un soir de l'automne dernier, après la lecture d'un chapitre de Joseph deMaistre. Les vingtcinq années de paix qui viennent de s'écouler, au milieu de tant d'événements qui auraient dû allumer la guerre, ne vous semblent-elles pas, mon vénérable ami, démontrer victorieusement la quasi-impossibilité de la guerre à l'époque où nous vivons?... C'est l'opinion de gens assez capables de juger, mais j'avoue que, d'un autre côté , j'aperçois des causes de guerre que je m'efforce en vain de combattre.
iriFranchement, la France ne me semble pas avoir de prétentions déraisonnables sur les questions extérieures II n'en est pas ainsi de sa rivale. L'Angleterre vise au monopole commercial du globe , ello s'empare chaque jour de quelque point
nouveau ; ses immenses possessions asiatiques la poussent continuellement à de nouvelles conquêtes. Le gouvernement anij^îais effacerait volontiers les nations rivales, pourvu qu'il enrichît les marchands de Londres et de Liverpool. Je vous en donne pour preuve cette guerre contre la Chine parce que l'empereur ne veut pas continuer à empoisonner son peuple avec l'opium britannique! Eh bien, à quoi parvient l'Angleterre avec cette tyrannie de la force? à montrer au monde un certain nombre de fortunes colossales, mais à laisser mourir de faim tout un royaume qui reconnaît ses lois, et à voir dans ses deux autres royaumes une nombi^euse population ouvrière inscrire sur ses drapeaux comme les Lyonnais : Vivre en travaillant ou mourir en combattant.
Admire qui voudra cet état de choses.
Quant à moi, qui ne me laisse pas éblouir par la puissance et parla force matérielle.
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el qui crois qu'il n'y a guère dons le monde politique d'admiral)lc que la justice, j'avoue que mon admiration pour le gouvernement anglais est très-modérée, et je vous serai très-obligé de me dire comment vous pensez qu'il sera possible d'éviter la guerre, si les hommes d'État de la Grande-Bretagne persistent dans les voies d'absorption où ils sont engagés. Cependant il est difficile qu'ils n'y persistent pas, car ils ont habitué le peuple anglais à ce vaste déploiement de commerce qui est la vie de cette nation; mais ce qui doit leur donner à réfléchir, c'est le progrès des autres peuples. Tant qu'ils ont été dans l'enfance de l'industrie, ils se prêtaient volontiers au monopole britannique ; depuis que leurs fabriques peuvent soutenir la rivalité de l'Angleterre, il est indubitable qu'ils voudront avoir le droit de consommer leurs produits chez eux-mêmes et de les vendre à l'étranger, ce qui n'est
en vérité pas une ambition effrénée. Les monopoliseurs d'Albion ne peuvent donc prétendre à éterniser leur système.
Vers Forient de TEurope, la Russie ne nourrit pas de desseins moins gigantesques ; son avidité dévore le monde, et ses conquêtes s'étendent de plus en plus.
Elle convoite ce magnifique bassin de Constantinople, dont tous les utopistes ont fait la capitale de leur empire universel. Les Russes, mon noble ami, peuvent jouer un immense rôle dans Favenir, lorsqu'ils se seront défaits de la barbarie qui les souille encore, car un pays où le servage est flagrant ne peut avoir la prétention de marcher l'égal de la France aux yeux des peuples civilisés. Mais comme puissance matérielle, la Russie ne laisse pas d'effrayer l'Angleterre, et ces deux états sont destinés peut-être à se disputer un jour l'empire de l'Inde. Lorsque les autres nations
de l'Europe ne seront plus gouvernées par II. 22
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des craintes puériles et des idées élroiles, elles devront se jeter dans les bras de la France, qui deviendra encore une fois l'arbitre des destinées du monde. Tout cela ne peut se terminer que par quelque grande alliance qui remplacerait l'iiostilité acharnée de l'époque qui a fini en 1815, et dont le retentissement se fait sentir encore de nos jours. Mais d'ici là, qui nous dit que des intérêts mal entendus, de mesquines passions, des haines aveugles, n'incendie^ ront pas le monde? Dieu seul le sait,
Au reste, mon ami, cette incertitude oCt eupe les esprits et sert les gouvernements de France et d'Angleterre dans leurs projets de statu quo, Si les peuples n'avaient plus de préoccupations extérieures, toutes leurs pensées et toutes leurs passions se porteraient sur les réformes intérieures; il n'y aurait alors qu'un haut génie qui pourrait donner à ces questions si complexes une solution pacifique.
Paris, étiitlié dans son existence intellectuelle, offre réellement à l'observateur un spectacle très-intéressant; dans tous les salons un peu distingués vous êtes assuré de voir entrer chaque soir plusieurs hommes aux regards profonds, et à la barbe étrange, qui ont un baume à appliquer sur toutes les plaies. Les uns parlent avec colère, traitent de misérables tous les homlï)^^ qui ont quelque influence sur les affaires publiques , et ne vpient de salu^ qu'en renversant ce qui est debout. Cependant, lorsqu'on vient à leur faire observer qu'en chassant ainsi tout ce qui a une existence brillante, tous les Individus qui Qn\ acquis une véritable expérience des intérêts de l'Europe, presque tous ceux enfin qui ont servi la France depuis quarante ans, ils sont obligés de convenir que, dans leur système, il faudrait improviser les administrations , }es généraux , voire lï^êïï^e }es Sfivaats et peut-être ks fév^ques.
3iO KLi/\ 1)1 nnoDKS.
si loulelbis ces réforma hMirs «ml liosoiu
cF évoque s, ce dont je doute un peu.
D'au 1res médecins sociaux affirment que la société ne peut être sauvée que par la science. Ils sont de bonne foi , graves, et quelques-uns d'entre eux, on doit leur rendre cette justice, vivent comme de véritables philosophes, sans ambition , sans amour de l'or ; mais, je l'avoue, je crois très-peu à leur puissance. Leur point d'appui est trop faible, il se nomme la philosophie. Ils rêvent que c'est là désormais la religion de l'humanité. La science, donnée pour religion au peuple, est bien, sans contredit, le songe le plus étrange que des hommes éveillés aient jamais fait. Tout en reconnaissant l'influence humaine du christianisme, ils cherchent à le ruiner comme religion dans l'esprit de leurs lecteurs, et cela avec un ton froid et calme, qui ressemble à de la conviction, et qui en est, je crois. Il leur
arrive de n'avoir pas étudié assez profondément les hautes questions qu'ils agitent, de s'arrêter devant des détails, au lieu d'embrasser l'ensemble, de ne pas comprendre l'esprit de certaines paroles de l'Évangile, de prétendre que le Christ a enseigné telle erreur, et de lui faire la leçon d'une manière très-doctorale, en ne s'apercevant pas qu'ils se battent contre un moulin à vent qu'ils viennent d'édifier. Quoique je reconnaisse la pureté de leurs intentions, je pense que ces écrivains peuvent aggraver le mal qui tourmente notre siècle.
Hier soir j'étais chez un de nos journalistes les plus célèbres ; je vis entrer un homme grave, qui ne portait de barbe d'aucune sorte, mais seulement les cheveux très-longs et flottants. On parla philosophie, et il s'emporta violemment contre les écrivains dont je viens de parler. Les plus grands ennemis du genre humain,
3iÊ ÉLliA DE hliobfes.
dit- il, sont ceux qui nient la divihité du Christ; il n'y a en dehors de cette croyance que désordres, oppression, sang et larmes. Il causa longtemps ; et je vis bientôt que le christiahisme était presque tout entier pour lui dans Fégalité politique; qu'il adoptait très-peu la nécessité de la souffrance, qui, disait-il, avait fait des esclaves d'une grande partie des peuples. Il me semblait très-disposé à pousser à la révolte les pauvres contre les riches, si ceuxci ne voulaient pas se mettre à la tête de ce qu'il appelait la régénération sociale. Je pensai que l'esprit du christianisme était très-opposé à celui de cet homme, éh ce sens qu'il ne veut alléger les souffrances du pauvre que par la charité du riche. Mais je compris bien aussi qliè là où le riche cesse d'être charitable, il est fort difficile que le désordre ne se montre pas .
Sur ces entrefaites, arriva un homme d*un regard très-perçant et qui ne tarda
piag à domiiier rassemblée. A vrai dire, je ri'ai jamais entendu Imê conversation plus nerveuse, plus ébloiiissatite. Il me rappe^ lait ce que j'ai lu souvent sUr madatne de Staël et sur Goleridge. Cet homme proclama Tomnipotence de la science Sociétaire. Il parla d'attraction et d'association, et développa en peu de mots tout le système fouriériste, qui, selon lui, devait seul sauver la société. Ce qui me rassure^ c'est que tout le monde veut décidément sauver la société. Il est donc impossible qu'elle périsse. Vous avez, inôti vénérable ami, exécuté certiaines parties de cette théorie sans la connaître.
Tout à coup un homine jeune encore ^ très-gras, à la figure souriante et presque naïve, mais spirituelle jusqu'à rexéès, ouvrit un vieux livre assez sale, et hoUs lut je ne sais quelles folies sur des ttiillions d'œufs de poules, sur des femmes qui feraient l'amour jusqu'à soixante-dix ans, et
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sur bien autre chose encore. Et comme on riait aux éclats : Tout cela est enseigné dans l'évangile de votre rédempteur, ditil au fouriériste.
Celui-ci ne se tint pas pour battu ; il déclama très-éloquemment contre notre manie de persiflage, dit que nous nous attachions à rire de quelques incartades, et que cela nous suffisait pour négliger une doctrine qui pouvait seule préserver le monde des malheurs effrayants qui le menaçaient.
Je vous ai expédié hier les ouvrages de Fourier, il me tarde d'avoir votre opinion. Vous me semblez très-apte à juger ce réformateur, car votre haute raison s'appuie sur une expérience pratique bien rare, et d'ailleurs vous aimez vos semblables. Sans cette qualité, il ne me semble pas possible d'apprécier une théorie un peu grandiose.
Que résulte-t-il de ce pêle-mêle?... un grand doute qui prend mille faces, mais dont le principal caractère est une hésita-
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tion singulière. Lorsqu'une croyance vivifie l'intelligence d'un peuple, tous les actes qui émanent de ce peuple sont empreints d'unité et d'ensemble ; lorsqu'au contraire il n'y a plus que le fait dans l'ordre social, il peut y avoir tranquillité apparente, mais la véritable harmonie ne peut exister au sein de l'anarchie intellectuelle. Aussi semble t-il que tout le monde soit ici sur le qui- vive. Il y a dans l'air je ne sais quelle fièvre qui me gagne aussi moi, je ne sais quelle frayeur mystérieuse de l'avenir; cependant, lorsque je vois cette population aux jours de ses grandes fêtes, ces foules immenses errant avec ordre et lentement sur les boulevards, dans les jardins et le long des quais; lorsque j'examine ces palais somptueux, ces temples, ces monuments qui résument toutes les architectures du monde, l'obélisque de l'antique Egypte, le Parthénon d'Athènes, le dôme de Saint- Pierre, les cathédrales gothiques ; lorsque je
vois des villes nouvelles s'élever dans le sein de la grande ville, toutes ces tnagnificences m' éblouissent, et je me dis que le sol ne tremble pas sous les pieds d'uh peuple dont la capitale attire par ses splendeurs les voyageurs de toutes les parties de la terre.
Notre nation ne reçoit pas de son gouvernement une direction assez forte : depuis la chute de Tempire, les gouvernements de la France sont peut-être réellement plus dirigés que directeurs. Toujours occupés de lutter entre des partis sans valeur rationnelle, de refréner la démocratie dont la fougue épouvante, ils ferment les yeux sur les véritables plaies sociales. Tout le monde répète que le véritable péril est dans la misère des masses, c'est ce dont les hommes d'État s'occupent le moins.
J'ai la conviction que si le génie éclairait le pouvoir, si les questions commerciales étaient bien comprises, si l'on s'occupait
habilement de l'organisation du travail ailleurs que dans les livres des théoriciens, ce pouvoir serait étonné de son ascendant, de la force qui lui affluerait de toutes parts. Mais on vit sans penser au lendemain, heureux si Ton atteint sans malheur la fin de la journée présente !
Un soir Eliza et le comte sortaient du Jardin des Tuileries et traversaient le quai; la population se pressait comme toujours sur ce point. Cependant, comme ils entraient sur le pont Royal , le comte sentit le bras de sa femme trembler sur le sien.
et i] vit que ce mouvement de surprise était causé par l'aspect d'un jeune homme dont il ne reconnaissait pas les traits. C'était un visage pâle et amaigri ; il y avait bien quelque prétention dans sa manière de porter les cheveux et la barbe, quelque excentricité même dans son costume ; mais ce qui dominait dans ce personnage était certainement un air misérable ; le drap de sa redingote blanchissait; son gilet laissait voir quelques lambeaux de frange ; son chapeau surtout indiquait un membre de cette population parisienne pour laquelle la vie est si pleine de souffrances et de désordres. Le jeune homme sembla chercher à se dérober aux regards des promeneurs ; mais la comtesse, entraînée par un sentiment instantané, dans lequel, je crois bien, la pitié avait une large part, se plaça devant lui et l'arrêta presque au passage.
—Vous ici; madame, dit-il enfin.
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T^ Oui, Ernest, et celui que vous voyez est le comte de Rhodes.
Le jeune homme demeura stupétait, comme s'il croyait que Ton voulût se jouer de lui.
— Moi-même, dit le coipte, qui avait été instruit par sa femme de tout ce qui s'était passé à La Morlière, et dont le vegard scrutateur avait promptement découvert Texcôs de misère morale dans lequel était tombé le malheureux qui se présentait à ses re gards; si vous avez une heure demain, je serai flatté de vous recevoir. Nous déjeunons à midi, et nous vous attendrons ; j'ai des choses importantes à vous communiquer. Vous me le promettez, n'est-ce pas? rue de la Paix, n^ 7.
Le jeune homme s'inclina et partit.
Depuis son départ de La Morlière, Ernest s'était enfoncé de plus en plus dans le désordre moral qui avait éteint tout ce qu'il pouvait y avoir primiti-
voment en lui d'énergie et de noblesse. Le souvenir de son séjour à La Morlière s'était effacé assez promptement au milieu des malfaisantes impressions d'une vie de débauches, d'inquiétudes brûlantes, d'insomnies et de fatigues. Ernest en était venu à cet excès qui consiste à ne pouvoir se rendre compte de la manière dont les jours se passent, et surtout des moyens employés pour suffire aux dépenses nécessaires à l'existence. Vie dégradante, qui souillerait l'âme la plus noble, si cette âme pouvait consentir à s'y soumettre seulement quelques semaines. Ernest avait vécu tantôt chez un camarade, tantôt chez un autre, les exploitant tour à tour, moins vil cependant qu'on ne le croirait au premier abord; car certes dans la fortune il eût partagé de bon cœur avec eux. Il n'était pas tourmenté de cet amour de l'or, qui dévorait la plupart de ceux qui le regardaient avec mépris. Quelquefois, entraîné par des vi-
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veurs d'assez bas étage, il demandait aux ardeurs de Talcool roul)li d'une réalité qui brisait son âme aux moments lucides où son intelligence se réveillait. Ces retours accablent de tristesse les jeunes gens engagés dans ces voies déplorables ; car ils retrouvent alors la naïveté des impressions de la première jeunesse ; ils sentent tout ce qu'ils ont perdu : les douces joies de la famille j cette simplicité de cœur qui nous fait savourer mille jouissances que Dieu sème sur nos pas ; les plaisirs intellectuels si vastes, si variés, si au-dessus de la vie des sens que tout limite et désenchante. Voilà ce qu'ils ont donné en échange de la honte, du dégoût, du néant !
Depuis quelques jours Ernest était dans une de ces phases douloureuses, l'orgie avait perdu pour lui sa poésie corrodante ; il se trouvait en face de la vérité, et manquait de force pour supporter tant de II. 25
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(loulour. Lorsque l'instant de se rendre chez le comte fut venu, il se traîna péniblement le long des boulevards : la foule habituelle, affairée, llaneuse, bruyante, élégante, se pressait dans les allées latérales. Ernest portait un œil d'envie sur toutes ces figures. Sont-ils heureux ! disaitil devant chaque homme dont Taspect annonçait une vie suivant son cours normal. Comme toujours, il ne voyait qu'une partie des choses, et composait un bonheur pour tout individu qui se présentait à ses regards. Cependant, plus il approchait de la rue de la Paix, plus il se sentait défaillir. Il allait retrouver là des êtres qui avaient été témoins de sa faiblesse , de sa versatilité ; le comte de Rhodes l'effrayait^ car il lui était apparu comme un type de diî^nité (îère et de force morale. Ernest tremblait devant ce caractère de physionomie si rare dans notre temps.
Après avoir passé par plusieurs réso-
lutions contraires, avoir senti plusieurs fois son courage expirer et renaître , enfin sa malheureuse faiblesse l'emporta ; il abandonna la rue de la Paix, et reprit le boulevard lentement, la tête baissée, comme un homme en proie à un remords.
Louise était une jeune fille inconnue du comte, qui l'avait laissée encore enfant et d'ailleurs loin de chez lui, à l'époque où il partit pour l'Amérique. Il apprit donc de la bouche de sa femme tout ce qui s'était passé en son absence. L'hospitalité donnée par Eliza à cette aimable parente, son intimité avec Maria, l'arrivée d'Ernest dans les environs de La Morlière, son séjour en Bretagne, son amour pour Louise et presque en même temps sa passion pour Maria. Le comte félicita sa jeune parente d'avoir échappé à ce mariage, quoiqu'elle reçût ses félicitations d'un air qui n'annonçait pas qu'elle fût encore très-convaincue de son bonheur. Mais Jules de
Rliodes, tout en méprisant ces Byron sans génie dont nos grandes villes abondent, accusait plus la société qu'eux-mêmes. Tl se disait que l'éducation était si faiblement dirigée, et que l'ordre social offrait si peu de ressources aux imaginations passionnées, qu'il se sentait pris de pitié pour Ernest. Hélas, disait-il à sa femme qui plaidait, elle aussi, la cause du malheureux, tu n'auras pas de peine à m'amener à tes idées. Je vois partout l'excitation au mal, la protection n'est nulle part.
Il était d'ailleurs, quoique flottant encore sur divers points de la foi chrétienne, il était, dis-je, profondément pénétré de la loi d'amour enseignée par le Christ, de Tobligation pour l'homme de tendre la main à son semblable. Puis il sentait toute la profondeur de ces maladies morales qui désolent les époques travaillées par le débordement des doctrines matérialistes et sceptiques. Quoiqu'il fût devenu jusqu'à
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un certain point un homme de raisonnement, l'imagination l'avait trop courbé sous son joug pour qu'il ne comprit pas toute sa puissance. Le comte pensait encore que c'était servir les intérêts des masses que de ramener aux idées austères du devoir ces jeunes gens, doués du talent d'écrire et que des ardeurs sans directions portent à troubler l'ordre social par des déclamations désordonnées et furibondes. Aussi, dès qu'il vit qu'Ernest ne se rendait pas à son invitation, il résolut de le découvrir; mais pour arriver à ce but, il fallait le vouloir sérieusement. Tous les jours après dîner le comte montait en cabriolet et parcourait lentement les boulevards et les rues les plus fréquentées, cherchant dans tous les groupes et ne découvrant pas l'objet de ses démarches.
Ernest n'appartenait à aucun corps, à aucune administration; les renseignements: sur lui devenaient très-diftîciles à obtenir.
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Aussi, après quelques semaines, le comte ne pensait plus à son projet, lorsqu'un soir il aperçut le jeune homme longeant tristement la rue de Vaugirard à quelques pas du Luxembourg. Le comte marcha droit à lui et l'aborda avec d'affectueux reproches d'avoir manqué au rendez-vous.
Il lui exprima noblement son désir de lui être utile, il lui dit que la comtesse lui avait parlé de lui avec intérêt. Ernest fut comme magnétisé par ce regard, par cet organe, par cette puissance indicible qui émane des grands caractères; il promit tout ce que lui demanda le comte, il s'engagea à le voir souvent , il l'écouta sans répondre, sans montrer d'impatience ; seulement parfois un œil expérimenté pouvait découvrir sur cette figure quelques frissons internes , quelques nuances livides, sillonnant rapidement ces joues pâles et fatiguées. C'est que Jules de Rhodes, lorsqu'il vit ce jeune homme do-
miné par lui, ne lui épargna pas les vérités austères qu'il devait lui apprendre. Il laissa déborder de son sein les pensées qui y fermentaient. Il rappela à Ernest la vie des véritables grands hommes, leurs luttes longues et patientes contre les désenchantements qu'ils ont rencontrés à chaque pas dans cette vie, le courage qu'ils puisaient dans l'idée divine qu'ils portaient en eux, car l'homme de génie ne vit pas de ce que les autres hommes disent ou écrivent de lui ; il vit du travail de son âme, dans un commerce intime et mystérieux avec Dieu, qui l'inspire et l'échauffé. Les hommes de génie ne demandent pas le pain matériel aux mouvements passionnés qui s'échappent de leur cœur, aux sublimes idéalités qui rayonnent dans les régions les plus élevées de leur intelligence. Oh ! non, ils laissent leurs passions se changer en poésie, parce qu'ils étoufferaient s'ils s'efforçaient de les contenir
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en eux.Jls livrent leurs idées à la l'oule parée qu'ils les doivent à l'hunianitc, par ce que Dieu ne les leur a données que pour conduire la société dans les voies qui la font progresser vers la phase intellectuelle dont les premières lueurs semblent éclairer déjà les horizons de l'avenir. Les véritables grands génies savent que les contemporains ne peuvent les comprendre ; ils ne sont réellement novateurs qu'à la condition d'émettre des idées qui ont peu de cours dans le monde, des idées que les générations futures comprendront, mais que le présent repousse parce qu'elles le froissent; ceux-là passent pour fous, et quelquefois pour criminels. Ils meurent dans les cachots, ou boivent la ciguë, au milieu de disciples en larmes ; mais qu'importe? Ils ont été plus heureux que leurs bourreaux , car ils ont eu une vision plus claire et plus sereine de la vérité éternelle qui est Dieu, ils se sont élevés dans l'échelle
des elres, ils ont vécu dans la conleniplation de la beauté, bonheur vaste , profond et céleste, ignoré des âmes vulgaires. Mais, hélas ! qu'a de commun la vie de ces hommes avec celle de l'immense majorité de nos contemporains? Être saisi à quinze ans d'un orgueil ridicule qui nous persuade qu'il n'y a pas de gloire humaine digne de nous, et cela parce que nous trouvons l'acilement une rime et écrivons quelques vers qui ressemblent à tous ceux que nous avons lus par milliers. Abandonner pour cette idée folle une carrière sérieuse, désoler notre famille, arriver à Paris avec la pensée que la grande ville va s'incliner humblement devant nous; se révolter contre une indifférence très-naturelle et très-expliquée sans le moindre doute, mettre alors son intelligence au service des faiseurs, voler des idées de vaudevilles ou d'articles de journaux, fabriquer des produits intellectuels comme on fa-
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bri(|ue dos alliiinelles cliiiiii([U(3S, à tant la ligne, au rabais , parce que la concurrence tue ce commerce comme les autres ; s'user vite à ce métier, et alors devenir misanthrope au point de se brûler la cervelle ou de perdre toute idée de justice, toute appréciation saine des choses, telle est la vie rêvée d'abord si glorieuse, et devenue si déplorable et souvent si flétrissante.
Parmi ceux qui arrivent à un nom, que voyons-nous le plus souvent ? un incroyable oubli de la mission de l'artiste, toutes les notions qui ont guidé le genre humain dans la voie de la beauté et de la vérité obscurcies, méconnues, niées ; le caprice et le hasard salués comme Dieu de l'art, les plus infîmes passions glorifiées, présentées non plus commodes désordres, mais comme une chose toute simple dont s'étonnent seulement l'ignorance et la niaiserie. Ce qu'il y a de plus saint dans les institutions sociales, livré à la haine et au
mépris, la pureté des femmes souillée, le mariage présenté comme un joug odieux et intolérable, l'adultère enseigné comme la réhabilitation de la nature et de la liberté , comme un refuge contre l'aveugle despotisme catholique ; la foi éteinte dans le prêtre, et la fièvre des sens effaçant en lui toute dignité, et le conduisant au crime ; le meurtrier changé en homme de caractère et de force, presque loué d'avoir eu V énergie d'assassiner, comme si la véritable force ne consistait pas à dompter les mauvaises passions en vue de la vérité et du bien; la vertu mise en doute, persiflée d'un rire satanique, méprisée d'un air supérieur : voilà les images que présentent à chaque chapitre les œuvres de ces hommes. Et ils ont trouvé une société pour les
applaudir! société qui réunit tous les
contrastes , le délire d'une imagination exaltée, la soif insatiable de Tor et des jouissances matérielles, la prétention aux
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lumières et des boui'{^eois slupides et doniinaleurs ; une affectation singulière d'un prétendu amour des arts, nul sentiment profond de la poésie ; une avarice sordide paralysant dans les hautes classes tous les élans de l'âme vers le beau ; la misère enchaînant le peuple, dont l'oreille est sans cesse remplie des mots de liberté et d'indépendance-, une corruption pécuniaire, inconnue même au temps de la régence, un laisser-aller surprenant qui fait que l'on se couvre d'infamie, le sourire sur les lèvres, accueillant l'austérité comme une illusion et surtout comme une déception. Et encore la honte, on la discute, on cherche à prouver qu'elle n'est qu'un préjugé bon pour les gens qui ne connaissent pas la vie, qui ne sont pas de ce siècle. Beaucoup demandent combien la gloire rapporte. Cela n'est pas coté en bourse. Au-dessus de toutes ces turpitudes, plane un immense doute, appelé tolérance, et
qui n'est souvent qu'une grande lâcheté. Telle est la société qui applaudit la masse des œuvres contemporaines , société et poésie dignes Tune de Tautre, et qui annonceraient la fin d'un peuple, si quelques nobles âmes ne protestaient çà et là contre cet ensemble odieux.
Voilà à peu près le tableau que le comte de Rhodes plaça sous les yeux d'Ernest, avec la puissance d organe qui était un des grands charmes de cet homme exceptionnel.
Le jeune écrivain avait lu plusieurs fois l'expression des mêmes idées, et il n'en avait pas été frappé, tandis que dans la bouche du comte elles semblèrent remuer profondément cette âme brisée par le monde et surtout par elle-même. Il arrive qu'au milieu des raisons les plus puissantes, un mot, une image, un souvenir se détache, et porte, plus que tout le reste, la conviction dans l'inlelligence. Le comte
avait rappelé à Ernest que saint Paul travaillait à faire des tentes de cette main qui traçait ses étonnantes épîtres. Voilà peutêtre ce qui contribua le plus à convaincre le jeune homme de toute la folie de la vie littéraire , telle qu'elle est presque toujours entendue aujourd'hui.
S'il avait eu assez de force (raclion pour obéir à sa pensée, Ernest n'aurait pas balancé à partir immédiatemenl pour aller retrouver sa mère ; car c'est le propre de ces caractères mobiles de passer subitement d'un état d'âme à un autre ^ et
(l'embrasser avec ardeur les nouveaux projets qui naissent des dernières impressions reçues. Mais sa langueur ordinaire reparut dans cette circonstance ; il passa encore bien des jours à se promener lentement dans Paris, changeant d'avis toutes les heures, reprenant ses idées d'autrefois, accusant le comte d'une sévérité aveugle, disant que tel était le langage de tous les hommes bien assis dans la société, qui trouvaient absurde que les autres ne fussent pas contents de leur destinée. Il finissait par se persuader qu'il avait été la victime admirable d'un ordre social barbare, et reprenait ses passions sophistiques d'autrefois. Mais le doute s'était enfin solidement cramponné à sa pensée, et les faits parlaient si haut, que la vérité des paroles du comte redevenait éblouissante, et troublait le pauvre jeune homme jusque dans les profondeurs de son âme. Il arriva aune sombre trislesse, née du dépit et de la
honte de lui-même, ce qui le réduisit à un anéantissement étrange. Si le comte de Rhodes ne lui avait pas tendu la main, il est difficile de prévoir ce qu'il serait devenu dans cet abandon de lui-même. Mais dès que l'habile médecin des âmes vit Ernest dans ce mépris de sa propre vie, il se rappela le mot de Pascal : qu'il ne faut pas trop parler à Thomme ni de sa faiblesse ni de sa force ; il reconnut qu'il fallait relever l'âme du pauvre malade, en lui rendant quelque estime pour lui-même. Il lui rappela donc que chaque époque produit ses maladies morales, et que celle par laquelle il venait de passer était une véritable épidémie au dix-neuvième siècle. Il lui rappela tout ce qu'il avait souffert lui-même , non par amour pour la gloire littéraire, mais par le doute passionné, par la soif ardente d'une croyance. Ernest parut enfin sentir qu'il pouvait se relever
de 3a chute et reprendre dans la vie une ïi. 24
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place honorable ; mais il n'agissait pas. Ceux-là seuls qui ont connu les désolantes nonchalances nées d'une rêverie longue et désordonnée, comprendront la douloureuse inaction d'Ernest, qui serait demeuré longtemps encore dans cet état funeste, s'il n'avait reçu de sa mère une lettre pleine de tendresse, écrite sur l'invitation secrète du comte. Cette circonstance décida le départ d'Ernest pour sa province.
.Tulos de Rhodes passa encore quelques mois dans Paris, se mêlant au public, observant, étudiant, et reconnaissant de plus en plus que la société manquait surtout d'hommes d'action , mus par des idées généreuses. Il se sentait lui-même plus fait pour agir que pour parler ; bientôt il ne songea plus qu'à s'entourer de capitalistes et d'industriels; l'ambition d'imiter M. Ward ne tarda pas à le dominer. Il comprit que l'aspect d'une petite colonie heureuse sous sa direction pouvait exercer une
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influence puissante autour de lui. Il sentit que Torganisation d'un village devait entraîner celle de grandes communes, et par suite Tamélioration de l'État tout entier. Il se voua dès lors à la grande charité du dix-neuvième siècle, aux nobles efi'orts commandés par l'époque pacifique et industrielle qui va succéder aux époques de guerre et de violences que l'humanité vient de traverser.
Avec le concours de plusieurs capitalistes, il établit donc de vastes usines sur les bords d'une belle rivière , à quinze lieues de Paris ; et il vit bientôt prospérer cette entreprise. Si de temps en temps les passions des hommes qu'il employait venaient lui prouver que l'exécution des meilleures et des plus saines idées était envahie par mille petits obstacles imprévus, il reconnaissait aussi que la vérité et la justice avaient un invincible empire, et que l'esprit de révolte chez les petits ve-
nait presque toujours de ce qu'ils manquaient de foi dans les grands.
Quelques jours après le départ d'Ernest, le comte de Rhodes avait reçu de lui une lettre qui contenait les lignes suivantes :
« Je vous dois le seul bonheur que j'aie goûté depuis longtemps, je ne puis tarder davantage à vous en marquer ma recon-
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naissance. J'ai trouvé ma mère bien vieillie, la pâleur de son teint est presque livide , le chagrin l'a usée , et ce sera un éternel remords pour moi ; sa tendresse est sublime, et jamais plus douce indulgence n'a accueilli un misérable insensé. Je ne pourrais vous peindre ce que j'ai éprouvé dans cette voiture , qui me semblait rapide comme la foudre, tant j'avais peur d'arriver ! Une heure avant d'apercevoir le haut clocher deD j'ai cru que
j'allais perdre connaissance ; tout m'effrayait, mon père, ma mère elle-même.
Enfin, comme toujours, dans les circonstances graves, au moment de l'action, j'ai retrouvé quelque force ; votre vie a été assez terriblement éprouvée pour que vous puissiez deviner le cri étouffé de ma mère; mon père a frémi , son œil était mouillé. Je ne l'aurais pas reconnu.
« Depuis que je suis de retour , je sens que je Taime.Mon pèrea aujourd'hui les che-
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veux blancs, son regard n'est plus le même; il me semble qu'il y a entre lui et manière une harmonie qui contraste avec ce que j'ai vu dans ma première jeunesse. Mon père avait été gâté par le succès, tout lui avait réussi : il avait acquis une belle fortune, était entouré d'honneurs municipaux, dont les bourgeois des petites villes sont très avides; le chagrin seul a développé en lui les facultés aimantes. Dès qu'il a eu besoin d'être plaint, il a appris à plaindre les autres. Depuis quelques années il n'est plus reconnaissable,m'a dit ma mère.Je pourrais donc espérer de beaux jours encore, et réparer des torts qui m'apparaissent aujourd'hui dans touteleur gravité; mais je vous le disen tremblant, la santé de ma mère m'effraye, et je redoute un malheur affreux. Puissent mes pressentiments me tromper ! Rien n'égale la délicatesse exquise de cette tendre femme, elle est si ingénieuse dans ses soins, si bonne dans ses paroles et dans ses re-
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gards; mes larmes coulent lorsque je songe au passé.
c( Enfin vous m'avez dit qu'il y avait dans la vie des époques marquées pour de profondes révolutions morales, que l'âme alors entrait dans une phase nouvelle , qu'il s'y faisait des clartés soudaines , que c'était une sorte de renaissance. Dieu veuille que j'en sois là ! Il est certain que je sens l'orgueil s'éteindre en moi , je comprends aujourd'hui ce que vous m'avez dit sur le génie et sur sa destinée en ce monde ; hélas ! j'ai pris l'ardeur de mon imagination pour de hautes facultés poétiques , et je me suis jeté en aveugle dans ce pêle-mêle intellectuel qui caractérise notre époque. Il va falloir organiser mon avenir , nous en causerons, car je sais que vos lumières me seront bien précieuses. Il y a en moi des remords de plusieurs natures, mais tous mes sentiments sont encore enveloppés d'une obscurité presque impénétrable.
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c( Voulez-vous bien dire à madame de Rliodes que j'ai retrouvé notre vieux Schurtz tout aussi bizarre que de coutume, fumant toujours comme un Turc , jouant de la guitare comme si Ton jouait encore de la guitare , et accablant de sarcames les saint-simoniens et les fouriéristes dont il n'a jamais lu une ligne. »
Quelques mois plus tard, Ernest fut employé dans rétablissement du comte, et Louise semblait parfois sourire à je ne sais quelle rêveuse espérance. Maria continua de correspondre avec la comtesse, les idées d'art s'emparaient de plus en plus de cette imagination puissante, qui ne pouvait pas vivre très-longtemps d'un souvenir ou d'un regret ; il y avait en elle une pensée trop grandiose et trop vaste, un trop noble élan vers l'idéale beauté.
Pour Éliza de Rhodes , mélange charmant de cette grandeur et d'une douce raison, heureuse du présent, mais pleurant
toujours le passé, elle vécut près du comte dans une sorte de bonheur mélancolique , exerçant sur ses semblables , et par son époux , l'influence profonde et cachée qui appartient réellement à la femme, et que ne lui arracheront pas, j'espère, les doctrines brillantes d'une prétendue émancipation soutenue avec plus d'éclat que de bon sens peut-être.