A ÉLIZA
Il y a des sentiments au-dessus de toutes les paroles, tels sont ceux qui m'agitent en ce moment. Lorsque je songe à toutes les douleurs que je t'ai causées, je me demande par quelle puissance surhumaine je parviendrai jamais k apporter dans ta
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vie un bonheur qui soit comparal)lc à tes souffrances. Hélas ! ma noble amie, ce serait un rêve bien ambitieux. Ce que Ton t'a dit est vrai, Éliza, c'est moi qui t'écris, tu me verras peu de temps après que tu auras reçu cette lettre; mais je n'ai pas osé aller te trouver avant que tu aies lu ces longues pages : j'aurais craint de te rendre Iblle. C'eût été le digne complément de l'influence que j'ai exercée sur ta vie. Au reste, si tu pouvais voir la tendresse et les remords que je sens en moi, tu ne voudrais pas peut-être n'avoir pas subi le martyre que je t'ai imposé. Pour te rendre explicable l'idée affreuse dans laquelle je t'ai laissée, pour que tu comprennes le silence que j'ai gardé depuis si longtemps, il faut que je te rende compte de ce qui m'est arrivé depuis notre séparation. Je vais le faire en me rappelant toutes les circonstances et, autant que possible, toutes les sensations par lesquelles j'ai passé.
11 faut remonter à cette terrible soirée qui est si loin de nous et pendant laquelle je disparus sur nos dunes au milieu d'une tempête. Un vertige s'empara de moi; te dire si ma volonté aida ma chute, cela me serait bien difficile encore aujourd'hui. La vérité est que l'état d'exaltation dans lequel je vivais alors n'était pas loin de la folie. Rappelle-toi cette scène insensée, le soir dans ta chambre, lorsqueje voulus te persuader de mourir avec moi ; rappelletoi mes déclamations de chaque jour, ma
tristesse effrayante Je crois, en vérité,
que si j'étais mort en tombant, Dieu aurait eu pitié d'un pauvre fou qui n'était plus guère responsable de ses actions. Je me trouvai au milieu de la nuit au fond d'un antre; j'étais blessé à la tête, et je fus longtemps sans avoir connaissance de mon état. Dès que j'eus repris mes sens, je me rappelai la soirée qui venait de s'écouler, et mon premier sentiment fut un effroi
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étrange du désespoir où lu devais être plongée ; mais comme je portais machinalement ma main sur mes cheveux, je la sentis ensanglantée, ('.ependanl, je ne sais par quel miracle je n'avais qu'une bléssure peu profonde, et je lus assez surpris de pouvoir me lever et de me sentir me mouvoir et marcher comme de coutume. Mon premier mouvement lut de me laver la tête dans une mare qui se trouvait près de moi, puis je m'enveloppai de mon foulard, et je cherchai à m'orienter pour retrouver notre demeure. Mais (et c'est ici la plus grande preuve de folie bien réelle que je puisse te donner) je ne tardai pas à changer d'avis. Mes fatales idées éteignirent en moi tout sentiment naturel et vrai; je me dis que tu pleurerais pendant un mois peutêtre , mais que tu ne tarderais pas à retrouver le repos, et que tu serais trop heureuse d'être débarrassée d'un homme qui ne pouvait l'apporter que des orages et
des torlurosJe me dis que puisque je n'étais propre ([u'à causerie malheur des autres, je devais m'isoler, et qu'il était bien moins déplorable de me regretter mort que de me souffrir vivant. J'arrivai jusqu'à me persuader qu'il y avait de la générosité à te fuir.
J'étais affaibli ; et ma raison, assez obseurcie d'ordinaire par mon imagination exaltée, l'était encore plus par cet étourdissement dans lequel m'avaient laissé ma chute et ma blessure. Cependant je me rappelle avec vivacité les émotions qui m'assaillirent dans cette nuit étrange ; ces terribles combats que je sentis dans mon àme à chaque pas qui m'éloignait de notre demeure. Le vent s'était calmé, le ciel avait repris sa sérénité, je marchai longtemps dans la direction de la côte à la lueur des étoiles. Je (îs au moins deux lieues ainsi. Je ne redoutais que les douaniers; mais comme j'avais soin de me te-
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nir à (iu(3lquc distance du rivage), j'eus le bonheur de ne rencontrer personne. Je me dirigeai vers quelques cabanes de pécheurs qui ne pouvaient me connaître, car je ne m'étais promené qu'une seule fois de ce côté. J'entendis des voix, et je tremblai comme un criminel. C'étaient deux de ces hommes qui se disposaient à appareiller. Je sautai dans leur barque et me couchai à fond de cale, puis je leur dis que j'étais un légitimiste compromis dans une affaire politique, et que s'ils voulaient me déposer à Jersey, ils n'auraient pas à se plaindre de moi. Nous fîmes marché, et quelques heures après j'arrivais sur la terre étrangère où j'espérais souffrir seul, loin de tout ce que j'aimais.
Dans les derniers temps que je passai au chalet, ma pauvre amie, je portais toujours avec moi de lugubres idées de suicide que j'eus enfin la folie de vouloir te faire partager ; mais il s'y mêlait par înter-
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valle des idées de fuite, soit que la nature se révoltât en moi, et me ibrçât à reculer devant la mort, soit que je vinsse à pressentir que si mon absence était aujourd'hui nécessaire au bonheur de ce que j'aimais, il pouvait survenir dans mon ame de ces grandes rénovations intellectuelles qui changent une destinée. Le fait est que depuis trois jours, lorsque je te quittai, j'avais réuni quelques valeurs sur l'Angleterre et que je les portais continuellement sur moi. Mais je me trouvai trop près de la France, et je ne tardai pas à partir de Liverpool pour les États-Unis.
Comment te peindre, hélas! ce que j'éprouvai lorsque s'ébranla le navire qui m'entraînait dans le Nouveau-Monde?
Tout ce qu'il y a de tendresse dans le cœur de la plus tendre femme se fit sentir dans le mien. Mes orages, mes désespoirs, mes amers sarcasmes contre la Providence , tout avait disparu ; je
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ne (lérouvris plus en moi qn'nn seul sentiment, le regret doulonreiix de te perdre : je retrouvai pour quelques jours un amour bien autrement profond et senti que celui des prémices de notre union.
Chaque inflexion de ta voix se reproduisait à mon oreille charmée, chaque regard de tes yeux, mon imagination le retrouvait avec enivrement. Éliza , Éliza, si lu fus aimée, ce fut dans ce moment cruel!... Souvent les passagers m'avaient remarqué seul sur l'arrière du navire, les yeux tournés vers la France, et quelquefois le visage baigné de larmes, car j'avais retrouvé ce don précieux qui adoucit toutes les douleurs poignantes. Ah ! certes si un vaisseau volant vers l'Europe se fût rencontré avec le nôtre, je me serais jeté à bord, pour retrouver tes embrassements et pour essuyer tes pleurs; mais ma destinée devait s'accomplir. Quelles nuits j'ai passées alors en face du ciel, entre les
deux immensités ! Quels terribles retours de ma maladie morale j'ai subis à chaque instant, quelles puissantes tentations de me précipiter dans ce gouffre qui gémissait sans cesse sous mes pas! Telle était Talternative de mes sensations : ou ma pensée roulait ténébreuse sur elle-même et repassait par toutes les phases de tortures auxquelles je t'ai associée, pauvre femme ; ou bien je pleurais ce que je n'avais plus, ton amour, cette douce vie de la famille, le premier bien de l'homme qui n'a pas perdu la science de la vie. Telle était alors ma déplorable nature que je ne pouvais savourer une minute de repos.
Ëtais-je près de toi, libre de me livrer à l'étude, à la contemplation de nos magnifiques paysages, aux doux épanchements de notre amour; oh ! alors ma folie me saisissait, et voulant creuser des mystères insondables , j e tombais dans l'abîme du doute, dans la négation de Dieu, dans le sar-
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casme sanglant de la vie actuelle, dans le renoncement à toute vie à venir. Lorsque je feus quittée, la perte de mes seuls biens parvenait à me débarrasser momentanément de ce cauchemar épouvantable ; pendant que je pleurais j'échappais à ma pensée habituelle. Il faut le dire, amie, cette seconde douleur, quelque amère qu'elle fût, l'était moins que la première : elle était dans les conditions de l'humanité. Quelle créature n'a pas perdu un bien terrestre, qui peut croire à la durée du bonheur sur cette terre?...
Mais les autres souffrances que tu m'as vu supporter, Éliza, ce sont celles des anges déchus dont la Bible nous a raconté la gigantesque histoire ; la révolte contre la volonté de Dieu ne va pas à la taille de l'homme, il n'a pas reçu de force pour un tel combat, qui remplit l'âme d'une sorte d'épouvante ineffable, et conduit à la démence, tu Tas vu.
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Si je trouvais un aliment à ma douleur dans la contemplation des déserts de la mer et du ciel, il y avait dans l'intérieur du paquebot des scènes qui me déchiraient, par leur tranquillité gracieuse. C^était toute l'existence élégante d'un salon aristocratique de Paris ou de Londres : de jeunes filles rieuses et naïves qui ignoraient la vie, de la musique légère et douce, quelques romances rêveuses. Pourquoi, me disais-je pour la millième fois peut-être, pourquoi tant de suaves impressions d'un côté, tant de supplices de l'autre? Est-ce que l'homme pénètre plus profondément dans le malheur à mesure qu'il scrute les mystères de la vie humaine, et la sagesse consiste-t-elle à vivre comme les oiseaux des champs, en savourant les seules sensations du corps? Ces êtres qui voyagent avec moi, vivent dans le même monde que moi, sont soumis aux mêmes malheurs, au même avenir dans
une autre existence, s'il en est, et cependant ils paraissent sourire à cet ensemble. C'est donc bien en moi qu'est mon mal, mais que puis -je y faire? quelle en est la cause? Est-ce ma volonté qui a donné à ma pensée cette direction fatale? Non. J'ai été entraîné là par je ne sais quelle force puissante et inanalysable. Que sais-je?j'ai peut-être dans le cerveau quelque lésion organique sur laquelle la science n'a aucun pouvoir. Quels que soient les efforts de ma volonté, ce malheureux dérangement d'un os presque imperceptible s'oppose invinciblement à ce que l'harmonie se rétablisse en moi. Je suis fou, monomane, c'est digne de pitié sans doute ; mais les hommes n'y peuvent rien, que me plaindre.
Je poussais plus loin ce rêve accablant, et je me disais que, dans l'hypothèse d'une autre vie, je serais sans doute destiné à une nouvelle existence aussi anormale.
J'interprétais certaines paroles de saint Paul sur la prédestination, et les arrangeais selon le caprice mobile de mon cerveau; car il faut remarquer que mon état d'âme n'était pas une négation constante de la vérité révélée, mais un continuel changement d'une idée à une autre, dans lequel cependant la négation dominait.
Je m'ingéniais surtout à m'appliquer dans chaque doctrine ce qui pouvait me faire souffrir, car c'était là le côté réellement terrible de mon caractère.
Parmi les passagers, j'avais remarqué un homme grand et maigre, au teint un peu cuivré, à la chevelure blanchissante. Sa physionomie annonçait un calme singulier, mais aussi une force incontestable. Je croyais voir en lui tout le contentement du bourgeois qui fait bien ses affaires, la race d'hommes qui m'inspirait l'antipathie la plus profonde. Il avait souvent rôdé autour de moi pendant mes méditations so-
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litaires, et je l'avais toujours évité avec soin, lorsqu'un soir je crus remarquer sur sa figure une expression de commisération qui me parut toute nouvelle. Il y eut entre nous une de ces pénétrations sympathiques dans lesquelles les paroles sont inutiles ; cet homme se transforma tout à coup à mes yeux, et je sentis qu'il pouvait y avoir çà et là, dans les natures que je dédaignais, de la noblesse et du cœur.
— Il faut se défier de ses jugements, jeune homme, me dit-il un jour; vous appartenez à cette déplorable famille de rêveurs dont j'ai rencontré des membres dans toutes les villes européennes que j'ai visitées. Votre Europe a deux grandes plaies, ce dévergondage intellectuel, et vos populations de travailleurs dont le nombre et la misère s'accroissent chaque jour, en vous menaçant d'ébranlements assez effroyables. Les médecins qui ont entrepris de guérir l'Europe de ces deux maladies
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me semblent pour la plupart assez insensés. Les uns s'écrient : Soyez croyants, et me font penser à un docteur qui dirait au phthisique agonisant : Vous avez tort, portez-vous bien. Les autres parlent sans cesse de Texploitation de Fhomme par l'homme, et de l'odieux système du salaire, sans songer que si des masses d'ouvriers sont dans la misère, un grand nombre de maîtres vivent dans l'angoisse de la faillite et ne sont pas plus heureux que ceux quils exploitent. Ces apôtres aveugles poussent ainsi des misérables à se ruer sur d'autres, et si ce cataclysme arrivait, il ne ferait qu'augmenter les douleurs de chacun. Il y a des climats aimés du ciel où l'homme peut être pauvre sans trop de souffrances ; mais dans votre France, et même dans cette Angleterre, si vaine de son pouvoir et de ses richesses, le pauvre est bien plus à plaindre que Tesclave de nos États du Sud. La Grande-Bretagne a beau enserrer le
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monde et s'elîorcer (rétablir sur tous les ])oinis du globe le despotique monopole de ses produits, la misère est là qui la ronge ; Londres et Liverpool offrent à l'observateur qui regarde dans Tintérieur du logis un spectacle effrayant. Admire qui voudra le gouvernement d'un peuple qui, en exploitant le monde^nepeutpas nourrir une population de quelques millions d'hommes! Quant à votre maladie, je ne la crois pas incurable, mais vous ne trouverez pas le remède dans les livres des philosophes. La philosophie est un noble exercice pour les esprits sains, mais elle ne peut que vous rendre fou. — Où voulez-vous donc que j'aille demander des secours? luidis-je en l'interrompant. Vous allez me dire, comme tout le monde, à la religion. — Vous ne vous souvenez donc pas de ma comparaison du médecin? Pour demander quelque chose à la religion, il faudrait commencer par y croire. — Mais à quoi donc?..,, lui dis-jê
assez impatienté. — Rappelez-vous qu'un jour r Homme-Dieu refusa de répondre à ses disciples, en leur disant qu'ils ne pouvaient porter alors ce qu'il aurait à leur annoncer.
Je quittai mon vieillard, assez mécontent de cesprétentieusesparoles. Cependant si j 'avais pu , par une puissance my st ér ieuse , te voir une seule minute , savoir que tu avais accepté notre séparation , que tu en étais venue à une résignation chrétienne, j'aurais été plus heureux en vérité que dans les derniers temps de notre solitude ; mais mon imagination me torturait : elle te présentait à moi bouleversée par une douleur convulsive , succombant à tes maux ; d'autres fois je te voyais attenter à tes jours et obéir aux leçons atroces que je t'avais données. Ces orages me prouvaient au moins que je t'aimais bien autrement que je ne le supposais en ta présence ; mais ils me faisaient sentir de plus en plus cette
mallieuieuso organisation qui empoisonnait toutes les jouissances du cœur par l'inquiétudeet le délire, et je me prenaisen profonde pitié.
Un matin je trouvai tous les passagers sur le pont ; et la joie rayonnait sur les visages, parce que le capitaine venait de montrer à l'horizon une ombre qui était la pointe de New- York. Hélas ! pour moi cela n'était ni un plaisir , ni une peine ; ne puisant ma vie que dans les gémissements de mon cœur, que m'importait que l'objet que rencontraient mes regards fût la terre ou l'Océan ! c'était pour tout le monde le terme d'un voyage, pour moi ce n'était rien. Il n'y avait de terme à mon douloureux pèlerinage que la tombe.
Je me rappelle vivement combien me fut pénible le premier mois de mon séjour à New-York. Dans ces grandes maladies de l'âme , la solitude , tout en les aggravant peutêtre, leur porte cependant je ne sais quelle
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consolation mystérieuse ; elle est en harmonie avec leurdésespoir; mais l'aspect d'une cité vaste, d'une agglomération d'hommes occupés et touj ours couran t après la fortune , la fumée des usines , le bruit retentissant des voitures j tout ce chaos d'une ville de commerce qui est la porte par laquelle on sort du nouveau monde et l'on arrive de Tancien, causent une de ces tristesses sans compensation , parce qu'elles sont sans poésie. Aussi je voulus fuir New- York, et aller parcourir les parties les plus pittoresques de l'Amérique; mais M. Ward, mon passager du paquebot, qui me témoignait de plus en plus une amitié très-vive , parvint à me retenir. C'était un des premiers négociants de l'Union ; il possédait à New- York plusieurs fabriques, dans lesquelles il occupait de mille à douze cents ouvriers. On aurait pu étudier chez lui toutes les améliorations enseignées par nos socialistes modernes : associations pour les secours mu-
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iiiels, société de tempérance, lecture de la bible en commun, travail alterné et par cela même attrayant, il avait essayé ces choses avec un très-grand succès. Aussi était-ce un noble spectacle que de voir cet homme parcourir les salles de travail, et être salué de touscôtés, non parle servilisme craintif que Ton peut observer ailleurs, mais par le sourire de la reconnaissance et de l'admiration. Un matin il m'avait fait le suivre dans sa revue générale, et en sortant de sa dernière usine, je lui parlai de mon projet d'aller visiter les beautés les plus remarquables du continent américain. — Je ne vous lâcherai pas , me dit-il avec cette parole flegmatique , qui est chez certains hommes le signe d'une volonté de fer; comme je vous ai conseillé de fuir la lecture des philosophes, je vous conseillerai de fuir la solitude. Les belles rêveries ainsi que les aspects grandioses de la naturer servent à développer dans l'homme
les facultés poétiques-, mais lorsque ces dernières sont surexcitées au point de détruire l'équilibre indispensable à la vie , oh! alors, il faut se mêler à ses semblables, surtout à ceux qui sont plus spécialement voués au culte de ce que l'on nomme l'utile.
— Étrange destinée ! lui dis-je; il faut que l'homme fatigue son corps, afin de refréner sa pensée ; il doit acheter le repos au prix de ce qu'il y a en lui de plus élevé et de plus idéal. S'il parvient à éteindre le feu de son âme , il devient brute et ne souffre plus ; mais aussi quelle existence ! quelle absence de sensations ! quel néant ! Croyez-vous en vérité que toute la destination de l'homme soit de travailler pour nourrir et vêtir son corps, de répéter quelques prières sans trop les comprendre, et d'aller dormir pour reprendre le lendemain cette tâche monotone?
— Nul doute, reprit-il, que ce ne soit là le sort de Timmense majorité de l'espèce ;
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seulement il y a dans la loi de ces travailleurs qui m'entourent un sérieux et une élévation que vous ne soupçonnez pas , habitué que vous êtes au spectacle assez hideux des mœurs ouvrières de certaines grandes villes manufacturières de votre France. Le travail est l'imprescriptible loi de l'humanité; ceux qui veulent la fuir tombent dans une léthargie morale qui ressemble à l'imbécillité, ou dans une folie ardente bien pire encore. Je crois fermement que l'homme se trouve dans un milieu (pardonnez-moi cette expression de nos écrivains modernes) qui n'est pas du tout celui de la nature primitive. L'homme est un Dieu tombé qui se souvient du ciel, a dit un de vos poètes. C'est ce que nous révèle la Genèse, et ce grand principe je le vois écrit partout, et à toute heure de ma journée; il ne faut pas se refuser au rôle d'expiation qui nous est imposé sur la terre. Ce refus serait un crime envers la
société et un profond malheur pour vous.
— Hélas ! repris-je, dites-moi donc pourquoi je trouve ces idées d'ordre et d'harmonie chez vous, tandis que chez moi tout est lutte et déchirements.
-^Pourquoi le mal est-il dans le monde? pourquoi y a-t-il de mauvais estomacs et des estomacs qui digèrent parfaitement?
pourquoi, encore une fois, la destinée de l'homme n'est-elle pas une suite d'enchantements ? Toujours , mon cher ami , cette chute arrivée par l'orgueil de l'homme nous barre le passage toutes les fois que nous voulons franchir certaines limites.
Et moi aussi j'ai eu des tendances analogues aux vôtres ; j'ai rêvé l'infini , et j'ai pris en pitié mes semblables ; mais vers vingt-cinq ans, il me tomba dans l'âme des convictions salutaires. Je vis clairement qu'il y a au-dessus de nous tout un monde qui n'est abordable qu'à notre foi ; que ce monde avait certainement été révélé aux
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Jiommes, car leur intelligence ne l'aurait jamais soupçonné; qu'il devait y avoir dans ces régions transccndaïUes un ordre de science qui nous échappe, et aussi une plénitude de sensations de bonheur que nos organes actuels ne sauraient supporter. Mais tout ce monde, dont la contemplation constante m'aurait rendu insensé peut-être, je le laissai là, reconnaissant mon impuissance, et me bornai à prier son auteur, et à me réfugier dans l'espérance d'y atteindre un jour. Je lus l'histoire du christianisme, et je vis que si des hommes, aux premiers siècles, s'étaient retirés dans les solitudes pour s'y livrer aux méditations saintes, c'est qu'ils avaient reçu du ciel une mission à part et en harmonie avec la société de leur temps. C'est qu'il fallait qu'il y eût dans le monde romain , qui était alors le monde presque entier, un contraste frappant avec ce luxe et ce matérialisme gigantesque qui menaçaient
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réellement de laire de la terre une vaste arène d'effrayantes débauches. Mais je vis d'un autre côté les apôtres et leurs successeurs se mêler aux assemblées des hommes, entreprendre de longs voyages remplis de périls , se charger des ttavaux les plus rudes , et cela pour secourir leurs frères, pour les éclairer et les rendre meilleurs. Je me demandai ce que j'avais à faire dans ce siècle, moi. Je crus voir que les peuples, qui s'étaient longtemps battus pour des idées religieuses et politiques, arrivaient à une époque de tolérance éclairée ; que dans l'ordre religieux chacun pourrait suivre en liberté sa croyance, et que dans l'ordre politique on approchait du temps où tous les systèmes ayant été réalisés tour à tour, et tous ayant été entachés de mal, mêlés de souffrances et d'abus, les peuples attacheraient moins d'importance à ces questions de formes et de personnes. Il me sembla qu'il ne resterait
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pins bientôt à résondre qne les qnestions réellement légitimes, celles qui importent au bonheur de Thomme , c'est-à-dire l'amélioration de notre sort matériel par l'industrie, et de notre sort spirituel par l'enseignement. Je me vouai à la première partie de cette tâche.
La liberté est sans doute une belle et sainte chose; mais en affranchissant l'homme, elle le livre à ses propres moyens, sans guide , sans protection ; les théories enseignées aux nations modernes , sur la production, qui ne peut jamais être excessive, jointe à l'ambition effrénée de chaque individu que les bouleversements contemporains ont surexcitée d'une manière déplorable , commençaient à produire en Europe des malheurs commerciaux qui se renouvelaient presque périodiquement , dans plusieurs contrées. La liberté consistait, pour une partie considérable du peuple, à mourir sur un grabat, exténué,
et abandonné des heureux et des riches. Déjà nous apercevions en Amérique des signes avant-coureurs de désastres, qui, sans avoir les mêmes résultats qu'en Europe, à cause de la différence de rapports qui existent entre notre sol et nos populations, jetaient cependant de vives alarmes dans mon esprit.
J'entrevoyais bien que l'organisation sociale était mauvaise ; que la société, surtout en Europe, ne pouvait se sauver qu'à travers quelque grande association, qui, en respectant les droits acquis, changerait cependant certaines relations et détruirait la misère , cette lèpre hideuse si féconde en douleurs et en vices : mais l'exécution m'effrayait. Tant d'intérêts anciens et complexes , tant de liquidations impossibles , tant de désirs individuels se heurtant sur ce champ de bataille des nations civilisées, où il n'y a que des morts et des blessés, et point de triomphateurs légitimes, tout
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cela se dressait devant moi comme une barrière infranchissable. Je me disais qu'il n'y avait que le chef de quelque vaste empire qui pût essayer de faire sortir l'industrie des voies fausses où je la voyais engagée. Longtemps je fus tourmenté de ces obstacles qui me paraissaient insurmontables , et la paresse rêveuse qui est au fond de toute âme me criait que je ne pouvais rien ; que si Dieu m'avait donné une mission aussi haute, il m'aurait placé dans une condition convenable pour la remplir. Mais la raison l'emporta, et je me dis que l'homme devait le plus souvent se renfermer dans un petit cercle, chercher à opérer le bien autour de lui, et que si quelques centaines de familles parvenaient à s'organiser d'une manière légitime et heureuse, elles auraient plus fait pour la réalisation du bonheur humain que les plus Deaux génies secondés par des armées innombrables. Dès lors mon parti fut pris,
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et après de longs et très-pénibles efforts je parvins à réunir des capitaux, à intéresser de riches colons dans mes entreprises, et je fondai ces établissements dont l'aspect souriant vous a frappé. Je goûte un bonheur dans les limites des forces humaines, et quoi qu'il ait manqué à ma vie , je souhaite ma destinée à l'être que j'aime le plus.
Tels étaient , ma tendre amie , mes entretiens avec M. Ward; je m'efforçai de m'intéresser à ses travaux ; mais c'était en vain; je retombais toujours dans ces orages effrayants que tu as vus user ma raison , et jeter mon âme dans un abîme. Je quit^ tai M. Ward, et, malgré ses avis, je voulus parcourir les plus magnifiques contrées du nouveau monde. Je gémissais de voir l'industrie envahir les poétiques déserts ; mais cependant je rencontrais encore çà et là des énergies sauvages dont nous n'avons pas d'idée en Europe. Hélas ! la flèche s'en-
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fonçait de plus en plus dans mon sein, Fimpénétrable énigme de noire destinée élait toujours devant mes yeux. Que de fois, à l'aspect d'un gouffre écumant, j'ai été tenté de terminer cette vie déplorable ! j'étais arrêté par un sentiment de vague terreur, et peut-être aussi par un souvenir. Je me rappelle qu'un soir, dans les sombres solitudes d'une forêt immense , ton image se présenta aux regards de mon àme, ma pauvre chérie! T 'exprimer la douloureuse tendresse dont je sentis les larmes invisibles inonder mon cœur, est impossible au langage humain. Je passais souvent par ces diverses phases de souffrances que j'ai déjà essayé de te faire connaître, mais mon état le plus habituel était toujours ce reploiement rongeur de ma pensée sur elle-même, cette ignorance de ma destinée , et de celle de mes semblables, ce doute sur la puissance créatrice et sur la création.
Plus j'avançais dans la connaissance de ce globe que nous habitons , plus il présentait à mes regards de spectacles nouveaux et gigantesques , de forêts vierges , de fleuves et de lacs profonds et larges, de montagnes inhabitées, de cavernes sombres, et moins je comprenais cette universalité d'êtres et de choses qui se substituent incessamment les uns aux autres, moins j'entrevoyais la place et le rôle de chacun dans ce grand tout qui doit être une harmonie. Ce fut excédé de moi-même et le cœur plus désespéré et plus brisé que jamais, que je retournai à New-York après quelques mois de courses et de fatigues.
M. Ward me reçut avec cette amitié tendre et forte qui est dans le caractère
de cet homme éminent. Je t'écris en mer, Éliza, le ciel est bleu, la mer calme comme un lac, le silence s'étend autour de moi, et une tranquillité douce et solennelle règne sur la nature et régnerait peut-être dans mon âme aujourd'hui, si je savais que tu es là sur cette terre de Bretagne où je t'ai laissée, que je te retrouverai, et que je pourrai te consoler des maux que tu as endurés à cause de moi.
Je ne saurais mieux faire pour user cette longue journée, que d'entrer dans tous les détails qui peuvent t'initier au travail de mon âme durant ces derniers temps de notre séparation.
Les établissements industriels de M. Ward sont situés à une demi- lieue de New-York, au milieu d'un paysage assez pittoresque, mais principalement très-productif : les plus belles moissons y sont récoltées chaque année ; de magnifiques arbres, des fermes qui ressemblent à des
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maisons de plaisance, des troupeaux admirables charment les regards ; tout enfin présente les caractères de la bonté providentielle et du travail de l'homme. Les usines de M. Ward sont toute une commune ; imagine un vaste carré de maisons régulières , avec des toits plats , décorées élégamment, soigneusement peintes. Les ateliers et les magasins occupent le rezde-chaussée, les premiers étages sont consacrés aux familles les plus riches, les seconds et troisièmes progressivement aux familles moins aisées : je m'arrête à cette catégorie , car il n'y a point de pauvres chez M. Ward. Cet homme, sans avoir jamais lu une ligne des socialistes modernes, a réalisé une partie de leurs idées ; sa raison pratique a découvert ce que l'inspiration des théories a révélé aux autres. L'association est donc le secret du bonheur que j'ai pu voir dans le monde industriel gouverné par M. Ward. L'isolement, qui
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ruine l'Europe et la menace, dans un temps que Dieu seul peut mesurer, de catastrophes efïVoyables, si un génie providentiel n'arrive pas au timon des affaires de la France, l'isolement ne se trouve nulle part ici. Il n'y a pour ces six cents personnes de toutes conditions , qui travaillent dans ces établissements , qu'une seule cuisine, une seule blanchisserie ; les ateliers sont bien chauffés pour ceux des travailleurs qui ne veulent pas payer de bois pour leurs logis particuliers ; il y a de vastes salles de récréation et d'études, où la température est toujours très- convenablement entretenue. Les salles d'asile pour les enfants sont un spectacle très-curieux et très-intéressant, je t'assure. Les malades reçoivent tous les soins imaginables par le moyen d'une association de secours mutuels entre tous les travailleurs ; une société de tempérance a chassé honteusement de cet établissement modèle tous les hommes adon-
nés à l'ivresse. La prière se dit en commun, et M. Ward préside deux fois par jour à cet acte solennel. Il n'y a qu'une chose qui sépare ce noble industriel des socialistes , c'est qu'il a conserve le mode du salaire, maudit par nos philosophes. Il pense que, dans l'état actuel du monde , il est indispensable, car le meilleur établissement d'industrie estexposé aux contre-coups des crises générales, et dans ce continuel flux et reflux de succès et de revers, l'ouvrier serait sans cesse tourmenté, et ne pourrait supporter les chances de pertes et de malheurs. Il n'en serait pas ainsi, si l'unité harmonieuse du monde était établie : mais le sera-t-elle jamais? Toutefois le salaire est réparti dans les ateliers de M. Ward avec une intelligence admirable; il est calculé d'après le travail, la capacité et la moralité. De là une émulation singulière et qui a des résultats incalculables ; pour augmenter cette émulation, M. Ward a en-
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core ici exécuté sans le savoir une idée de Fourier : la plupart de ses ouvriers s'occupent de travaux divers et en changent environ trois fois par jour. Ils sont d'ailleurs divisés par groupes, et chaque membre de ces groupes est intéressé par Tamour-propre à ce que son escouade ne soit pas placée au-dessous d'une autre.
Le résultat de toutes ces mesures est une aisance générale, un aspect de gaieté que je n'ai vu nulle part en France dans ses établissements. Le moins fort des hommes de peine employés chez M. Ward porte un vêtement très-propre , qui consiste en un pantalon et une veste de drap bleu, et un chapeau ciré dans le genre de ceux des matelots. Compare cela aux haillons de nos portefaix français, et poursuis cette comparaison pour tous les détails, tu auras une idée des merveilles opérées par la volonté d'un seul homme, et tu demeureras convaincue de la barbarie dans la-
quelle nous sommes encore plongés. Et en effet, quel est le sort d'une foule d'ouvriers dans notre France? Livrés à eux-mêmes, sans aucune association qui les protège, ils gagnent à peine une somme suffisante pour les besoins de chaque jour ; si le travail cesse, ils subissent la misère et la faim : des habitudes vicieuses venant compliquer cette condition déplorable, les femmes et les enfants traînent dans les gémissements et l'effroi une vie qui n'est qu'une longue douleur. Nous voyons errer lentement dans les rues de nos villes les plus riches, des fantômes livides, hideux, accusateurs de notre civilisation orgueilleuse, si féconde en paroles vides et sonores, si stérile en idées profondes d'organisation sociale. Je sais bien que nous disons à ces fantômes qu'ils sont libres. Étrange dérision! libres de quoi?... de mourir de froid et de faim ! Il faudra bien en venir à reconnaître que la liberté n'est pas l'isole-
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mont ; il faudra remédier aux maux de la société française par de grandes associations prolectrices qui ne froissent pas le riche, mais secourent le pauvre et les moralisent tous deux.
J'eus longtemps sous les yeux ce spectacle consolant sans en sentir la douceur ; je me disais que la souffrance et la joie étaient après tout assez peu de chose, et que l'espèce humaine ne valait guère la peine que l'on s'occupât d'elle. Qu'importe que ces êtres qui passent comme des plantes et des fleurs aient plus ou moins de jouissance pendant leur apparition fugitive sur cette terre? Qu'est chacun de nous en face de cette immensité, et de cette diversité infinie de créatures , de ces montagnes et de ces mers , de ces villes superbes, animées, bruyantes comme une ruche en travail, de ces autres villes tombées en ruines sur le sable, servant de repaire aux chacalt? des déserts ; de ces astres
qui brillent au ciel , de ces myriades de mondes inconnus que la science n'atteindra jamais?... et au milieu de ce gigantesque ensemble, dont j'ai connaissance, il me faudra renfermer ma pensée dans le cercle étroit du sort de quelques familles ! Hélas ! je n'ai pas été créé pour cette sagesse ou cette folie Mais pourquoi l'ai-
je été? est-ce pour être éternellement entraîné à tout souffle, pour rouler dans mon cerveau de grandes pensées qui avortent, pour donner mon âme à torturer au doute bien plus cruel que le vautour du Prométhée antique ? Comment croire qu'une puissance bienfaisante m'a destiné à ce martyre? Oh ! ma place, mon devoir en ce monde, voilà ce que je voulais connaître! Si j'avais toujours dédaigné les devoirs qui s'étaient présentés à moi , c'est qu'ils me semblaient au-dessous de ma vocation, audessous des élans que je trouvais dans ma pensée. Était-ce donc l'orgueil qui m'avait
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perdu? Cependant j'avais toujours fait de moi aussi peu de cas que du reste. Ce n'était donc pas tant l'orgueil que le désordre d'idées joint à une imagination ardente?
J'étais dans ces funestes dispositions , lorsqu'un jour M. Ward me pria de lui rendre un service : celui de ses intéressés qui gérait les affaires relatives à la France venait de partir pour l'Europe. Il avait besoin d'un homme d'intelligence qui parlât les deux langues anglaise et française, et il me supplia de prendre la direction de ce département pendant l'absence du titulaire. Je lui objectai que ce genre d'occupations m'était antipathique, et que d'ailleurs j'y serais très-peu propre. Il me répondit qu'il me donnerait des avis , et que dans huit jours je serais aussi capable que lui. Enfin il me parla d'un ton qui ne me permettait pas de refuser cette grâce à un homme auquel je devais une véritable re-
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connaissance pour l'accueil si aftectueux que j'avais reçu de lui.
Me voilà donc écrivant des lettres de commerce , causant d'affaires et rédigeant des factures environ huit heures par jour. Les premières semaines furent pour moi une suite d'efforts inimaginables ; par je ne sais quelle mystérieuse puissance , je me sentais entraîné violemment vers mes rêveries habituelles. Il me semblait en vérité que ces tortures de ma pensée avaient je ne sais quel charme étrange ; souvent il m'arrivait de commencer une lettre, puis de m'arrêter l'œil fixe, oubliant ce que je faisais, et retombant dans mes sombres pérégrinations à travers les régions du doute et du désespoir. Quelques jours assez calmes se succédaient, et j'étais étonné de cet état d'âme si nouveau pour moi ; mais je reprenais ensuite mes lugubres songes, et il me semblait que j'étais plus malheureux qu'avant ces trêves. Cent fois je fus sur le
point d'abandonner cet esclavage, que dans mes instants d'orgueil , je trouvais d'ailleurs très au-dessous de ma dignité ; mais quelques heures de sommeil me reposaient, et le lendemain je reprenais ma chaîne sans trop d'humeur.
Cependant, mon amie, à mesure que ma volonté combattait , je devenais plus fort, plus maître de ma pensée, la passion diminuait en même temps , mes terribles tortures s'émoussaient. L'ordre admirable qui règne dans les établissements de M. Ward agissait peut-être un peu sur moi. Cet ordre n'était pas celte tranquillité des États modernes, qui est basée sur la crainte des baïonnettes, c'était une harmonie morale née de ce sentiment qui pénétrait tous les esprits, que chacun jouissait là de ce qui était dû à ses facultés et à ses efforts. Dans la plupart des sociétés aujourd'hui, on ressent une inquiétude vague, mais Irès-pénible ; il semble que
Ton vit dans le désordre, au sein d'un édifice dont les supports craquent et menacent ruine. Les hommes sont dans l'attente d'une grande rénovation inconnue, qui peut être précédée d'un bouleversement immense. Vous entendez ceux dont la fortune excite l'envie du pauvre émettre des doutes sur l'avenir. Qui sait ce que nous deviendrons? disent-ils. Dans la petite colonie de M. Ward , au contraire , on se trouve dans une voie de vérité et de jus-^ tice, on prévoit que si l'avenir a des choses à améliorer ici, du moins il n'a rien à briser. Il reste encore aux membres de cette grande famille bien des douleurs à supporter sans doute, mais ce sont de celles qui sont imposées par Dieu à la condition humaine ; celles-là se supportent avec résignation, lorsque le plus vif de la blessure est cicatrisé. Mais les douleurs qui nous viennent de nos semblables , de la mauvaise organisation sociale, sont bien plus