‹ Éliza de RhodesChapitre 3 sur 11 · ÉLIZA DE 1\110J)E · texte numérisé non relu

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les plaisirs ordinaires , à ces dangers bravement combattus, je ne pouvais m'empôcher de rougir de honte. Gomme je me trouvais petit, comme je foudroyais cette insouciance qui n'est bonne qu'à jeter l'âme dans un abîme de désordres et de douleurs ! Alors je mettais sous mes pieds toutes mes misères, je m'élevais, je devenais un de ces grands hommes dont l'âme victorieuse habite les hauteurs célestes, un de ces lutteurs invincibles qui ont dompté la vie humaine, et mis des chaînes aux désirs de la terre. L'amour des femmes lui-même me paraissait puérile et indigne de moi. Dans mes rêves insensés, dans mes projets de vie à part et de grandeur surhumaine, je me disais (ô orgueil risible ! ) que, pour dominer les siècles, il fallait être exempt de ces faiblesses, et qu'il n'y avait pas de vie réellement forte possible au milieu des langueurs et des préoccupations de l'amour terrestre. L'amour de l'huma-

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nilé en Dieu, c'est-à-dire une vie entière consacrée au soulagement des misères physiques et à Tamélioration de l'âme, que je devais de plus en plus rapprocher de la Divinité par mes écrits et par mes exemples, tel était le but sublime vers lequel je tendais ; mais il fallait devenir une merveille de science et de vertu.

Je m'exaltais ainsi durant plusieurs semaines. Je ne parlais plus à personne ; je me renfermais avec saint Augustin et Bossuet, ces admirables interprètes du Christ. Hélas ! ce n'était là qu'une fièvre comme une autre. Mes amis disaient : — Ernest est en retraite. Ils comptaient alors sur mon absence pour huit jours, et je ne manquais jamais de donner raison à leurs prophéties, retombant dans mes erreurs et mes incohérences. Je reprenais ma vie dissipée et rêveuse, au hasard et sans suite. Ce qui me manquait, ce qui manque à tant d'hommes dévoyés dans ce siècle, c'est

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une règle. Tant que la vie se dépense ainsi capricieusement et sans but, obéissant à toutes les fantaisies d'une imagination vagabonde, on ne peut rien attendre, je ne dirai pas de grand, mais d'honorable. Le vaisseau qui naviguerait sans boussole irait se briser sur les côtes de quelque contrée orageuse. Il en est ainsi de l'homme. Ces études sérieuses, que je faisais de temps en temps, glissaient sur mon âme, parce que je ne lisais pas les grands hommes du christianisme avec l'esprit de foi. Les choses extérieures m'entraînaient, la vue d'une femme ou d'un camarade frivole et rieur chassait loin de mon souvenir les magnifiques inspirations des philosophes et des pères.

Puis je me mettais à dire que ces efforts et ces mœurs n'étaient plus de notre temps, qu'utiles alors, ils étaient aujourd'hui une impossibilité, que le monde avait d'autres besoins. Je devenais éloquent à la manière des réformateurs de nos jours, aux-

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quels du reste je ne croyais pas une heure de suite. C'était une vie bien profondément misérable, une vie qui usait tout ce que Dieu avait mis en moi de noblesse et de force. Mon ami Adolphe était sincèrement affligé de mes souffrances et de mes fautes. Ses conseils, pleins d'affection et de sagesse, ne me manquaient pas ; mais que pouvaient-ils sur une tête où se cachait autant d'orgueil que de folie? Le fait est que je me croyais très-supérieur à Adolphe, que je flétrissais de la froide appellation d'homme de bon sens.

Un jour que j'étais livré dans ma chambre à toutes mes rêveries accablantes, j'entendis monter précipitamment l'escalier et je vis entrer Schurtz. A son aspect, toute ma petite ville se dessina à ma vue. Il m'embrassa avec effusion : — Mon pauvre Ernest, me dit-il, comme vous voilà pâle et maigre! Quelle diable de vie menez-vous donc ici?.... A propos, il ne faut pas que

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j'oublie que je suis ambassadeur des puissances. Mauvais sujet, savez-vous que votre conduite fait un bruit d'enfer dans notre endroit. On dit que vous passez le jour en parties folles, vous faisant traîner par des lions, et la nuit avec des courtisanes. On dit que vous jouez, que vous êtes devenu un effréné Don Juan. Tout le pays est en rumeur ; on plaint vos parents d'avoir un fils si indigne, on plaint surtout votre père, si économe et si laborieux, et qui verra sa fortune s'évaporer en débauches. Votre père est furieux, votre mère rougit et pleure, et moi, je viens voir si vous avez absolument renoncé à la raison.

— Mais, monsieur Schurtz, lui dis- je, ils sont donc devenus encore plus bêtes, chez nous? Où veulent -ils que je prenne de l'argent pour mener ce beau train de vie? Mon père sait ce qu'il me donne, et je vous jure sur l'honneur que je n'ai pas

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exposé cinquante francs au jeu depuis que je suis ici.

— Je vous crois; mais il n'en est pas moins vrai qu'il doit y avoir quelques petites irrégularités dans votre conduite, puisque Ton a fait de vous un personnage presque fantastique. Allons, soyons franc, vous vivez dans le désordre.

— Mais ce n'est pas vrai.

— Ecoutez, mon pauvre ami, nous savons tout. Il n'y a plus que les provinciaux encroûtés qui croient Paris une grande ville. Tout se sait, mon cher, ici comme ailleurs. Mais avant de continuer notre entretien, il est bon que je vous fasse lire les lettres dont je suis porteur.

Mon père m'écrivait : Mes prévisions se réalisent, monsieur. Toutes ces niaiseries littéraires, dont vous avez couvert votre paresse, ne m'ont jamais trompé. Je vous savais fainéant, mais non livré à de

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honloiiso«; déhauchos. Vous tMes méprisable comme presque tous les phraseurs de votre espèce. C'était l>icii assez de n'être bon à rien, sans vous vautrer ainsi. Voici mon immuable résolution : revenez ici, travaillez assidûment au bureau , je puis vous pardonner encore ; dans le cas contraire, vous ne recevrez pas désormais un sou de moi.

— Homme sans entoilles! dis-je violemment en froissant cette lettre. — J'ouvris celle de ma mère, — j'y lus :

Tu veux donc me faire mourir, mon Ernest. Hélas ! je suis de plus en plus malheureuse. H est donc vrai, mon fils, que je n'ose plus te défendre et que je suis réduite à rougir de toi. — Oh î je t'en prie ! dis-moi que tu as été calomnié, dis-moi que tu es encore digne de ta mère ! Reviens, ton père te pardonnera. Aie pitié de moi!

Je tombai dans un état de stupeur et de

défaillance. La colère de mon père me révoltait et me laissait fort, mais j'étais sans défense contre les larmes de ma mère. Je sentis les miennes couler. Schurtz m'embrassa à m'étouffer. — Je savais bien, disait-il d'un air triomphant, que je ramènerais le prodigue. Eh! parbleu, ce sont des farces de jeunesse, je connais cela, moi, mais le fond est bon.

Après quelques moments de silence et de violentes luttes intérieures : — Croyezvous vraiment, monsieur Schurtz, que j'irai demander pardon à mon père, que mon intelligence s'agenouillera devant la force brutale, et que j'irai tendre la tôte au joug?

— Ecoutez, mon cher Ernest, vous employez très-éloquemment vos grands mots^ mais examinons froidement tout ceci. Vous savez que j'aime avec passion l'Arioste et Rabelais. Je ne suis pas un barbare, un Visigoth, un homme d'argent, comme vous II. 6

diles, car il paraît que colle espèce va elre désormais voire l)ete fauve. Aussi vous m'écouterez paliemmenl; j'ai le droit d'être entendu, moi qui ai passé lant de nuits à lancer la fumée de ma pipe au nez des étoiles silencieuses. 11 ne m'a manque que le talent pour être un grand poëte. Si vous saviez toutes les belles choses qui ont passé devant les yeux de mon âme durant ces veillées noerturnes ! Si les étoiles parlaient... Mais revenons. Avez-vous subi un seul examen de droit ?

— Belle poésie! dis-je eii l'interrompant.

— Eh bien, laissons Thémis. Avez-vous au moins suivi les cours publics avec soin, produit quelques remarquables pages insérées dans un des mille organes de la presse quotidienne? Mon pauvre ami! rien de tout cela n'est venu à ma connaissance. J'ai seulement appris que vous viviez dans le désordre, et que vous ne faisiez rien du

tout que perdre votre temps et votre âme ; car, quoique je ne sois pas bien austère, je pense que dans une telle vie, ce qu'il y a de noblesse en nous s'altère toujours plus ou moins. De bonne foi, croyezvous qu'un père, fût-il poëte, verrait une telle conduite d'un air tranquille? Songez à ce que ce doit être quand il s'agit d'un homme dont toute la vie a été régulière comme un papier de musique, qui s'est enrichi en économisant chaque mois quelques pièces de cinq francs, et croit toujours, lorsqu'on prononce devant lui le nom de Byron, qu'il s'agit du maréchal? Mais, mon ami, une pareille détermination ne se prend pas dans cinq minutes. Je vous laisse y réfléchir. A demain!

Quand je fus seul, je relus la lettre de ma mère, et me mis de nouveau à fondre en larmes.

0 funeste résultat de la vie sans prin-

cipes et sans travail forcé ! Faute d'une règle sévère et d'une volonté habituée à la vigueur depuis l'enfance , j'étais tombé dans un tel excès de misère, que je faisais rougir les miens, et quand, portant un œil austère dans ma conscience, j'apercevais clairement ma nonchalance et mes folies, je me prenais à rougir moi-même. Avec quelle facilité cependant je m'étais laissé aller à cet excès de misère morale ! M'étaitil arrivé une fois de me demander si j'avais tort de ne pas repousser ce plaisir salissant qui venait à moi? Non ; corrompu par mes lectures, par l'air que je respirais à Paris, cette déplorable facilité de mœurs était devenue ma nature. Je trouvais tout simple de suivre mes penchants comme l'animal à l'instinct de brute. J'étais arrivé à cette indifférence systématique pour le bien et le mal, qui est la plaie de beaucoup d'âmes de ce temps. Je relisais la lettre de ma. mère ordinairement si indul-

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gente et si tendre. Elle aussi rougissait de son fils. Je m'étais donc avili ! Oh ! qu'il est facile de tomber ainsi jusqu'au fond du précipice! Mais y rester si longtemps sans un effort pour en sortir, s'y asseoir tranquillement comme dans une vie réglée et pure, n'est-ce pas là le comble de la corruption et le renversement de toutes les idées morales? n'est-ce pas l'extinction de la lumière sainte qui guide les êtres qu'a épargnés le scepticisme dégoûtant du monde actuel? Il fallut la lettre de ma mère pour me faire apercevoir la souillure de ma vie.

Il y avait en moi un sentiment bien amer, je sentais que mon père avait le droit de me mépriser. Cet homme, que dans mon esprit j'avais cru toujours si inférieur à moi, me dominait ici entièrement. Moi le représentant des hommes de poésie,

humilié devant l'orgueil fanfaron d'un riche ignorant ! Je lui avais donné le droit

de dire que loute celle poésie n'élail qu'un manteau pour couvrir mes désordres et ma paresse. Je souffrais comme un damné à celte idée. Que devais-je faire cependant? Jamais je n'aurais la lâcheté ou la force d'abandonner mes projets et d'aller tendre la main à mon oppresseur. Mais d'un autre côté je ne pouvais continuer à vivre dans cet abandon déplorable ; ma conduite était épiée, ma mère saurait que je ne m'étais pas ému de ses souffrances, je déchirerais son cœur.

En proie à ces amères réflexions, je sortis et courus à travers les rues, agité et changeant de projets à chaque minute. En entrant chez moi, je reculai devant un homme qui sortait précipitamment; c'était Schurtz.Il remonta dans ma chambre, et me tint une heure dans les réseaux de son éloquence germanique pour me prouver que je devais le suivre , abandonner ma vie d'artiste, coiiçi.pae je l'appelais, et aller démancher

à mon père un asile dans ses bureaux. Je lui repondis que je préférerais beaucoup me brûler la cervelle.

— Mais , mon pauvre ami , ajouta-t-il , toutes ces phrases ne vous nourriront pas, et je vous avoue que votre père m'a paru irrévocablement décidé à cesser de vous payer votre pension. Vous imaginez-vous, Ernest, ce que vous allez devenir dans cette grande ville , élevé dans l'aisance comme vous l'avez été, et exposé maintenant à toutes les horreurs de la misère?

— Je travaillerai, monsieur Schurlz, lui répondis- je avec fermeté.

Il me quitta en faisant un geste d'incrédulité. Je lui promis d'aller le lendemain lui remettre une lettre pour ma mère. Je disais à cette pauvre et noble femme que j'étais désespéré d'avoir affligé son cœur, que mes aventures avaient été dénaturées et amplifiées, que ma vie était des plus simples, que du reste je me sentais très-disposé

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à rompre toutes les liaisons qui étaient un chagrin pour elle. Je la suppliais de ne pas se tourmenter de mon sort, et l'assurais que je gagnerais facilement au delà de mes besoins.

Cependant lorsque, rentré en moi-même et me plaçant en face de ma situation, je vis qu'il me restait cinquante francs pour toute fortune, je commençai à me préoccuper sérieusement. Mes relations se bornaient alors à quelques élèves des écoles de droit et de médecine. Quant aux entrepreneurs littéraires, ils n'avaient jamais entendu parler de moi, et cela n'était pas étonnant, car vous pensez bien que personne n'en parlait.

Je m'en allais, l'âme défaillante, le long des quais de la Seine, écrasé par toute cette cohue étincelante, par toutes ces richesses extérieures qui navrent le cœur du pauvre. Que d'amertumes je sentais en moi lorsque l'équipage rapide du riche me jetait sa

boue à la figure! Hélas! me cUsais-je, si j'avais par an ce que cet homme dépense pour nourrir ces deux bétes, je pourrais respirer Fair en repos^ étudier à loisir. Il faut avouer qu'il est des destinées bien lugubres. Pourquoi moi plutôt que ce fat qui se pavane dans ce tilbury?

Mais avais-je bien le droit de me plaindre? Étais-je un des parias de la société nouvelle? Étais-je né dans la pauvreté?

Qui m'avait empêché de mener à Paris une vie indépendante et douce, en consacrant seulement trois ou quatre heures par jour à mes études de droit? J'ai entendu dire souvent dans le monde : je ne plains pas cette personne; si elle est malheureuse, c'est sa faute. Il me semble qu'il faut peu connaître la nature humaine pour tenir un tel langage. Le sentiment d'avoir été la cause de ses souffrances est le plus aigre de tous. Il y a une volupté dans la révolte contre l'ordre social; on s'y sent grandir,

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oL la (ierlé s'en accroil; mais lorsque nous nous sommes dit : Je pouvais m'asscoir auprès de cet heureux du siècle, la société avait été bienveillante à mon égard, et je ne l'ai pas voulu; oh! alors c'est un remords poignant et sombre, une humiliation dont l'àme ne peut se relever. Il fallait que mon aversion pour mon père fut bien forte pour que dans cette situation affreuse je n'allasse pas me jeter dans les bras de ma mère. Eh bien, je n'en eus pas même l'idée. C'est que l'homme, ainsi que l'a dit le Christ, ne vit pas seulement de pain. J'aurais trouvé chez mon père de la nourriture pour mon corps, mais mon âme eût été chaque jour froissée par les brutales paroles de l'homme d'argent.

J'arrivais à mon dernier écu : j'avais frappé à toutes les portes littéraires. Plusieurs de mes articles avaient été reçus dans les cartons des revues ; mais comme tous les travaux des débutants, ils devaient

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être soumis aux comités. D'ailleurs les rédacteurs habituels encombraient ces recueils. La dette vint avec ses mille tourments, ses angoisses de toutes les heures. Je n'étais pas homme à supporter longtemps les humiliations de toutes sortes qui pèsent sur le pauvre, particulièrement sur celui qui a été élevé comme le riche. Des projets de suicide roulaient dans ma tête échauffée. Une nuit que je sortais du Théâtre-Français, où l'on avait joué Chatterton (un de mes amis m'ayant procuré un billet ,) j e m'arrêtai sur le pont Louis XVI . Le ciel s'étendait calme et serein sur ma tête. Paris dormait ; quelques rares fanaux couraient encore çà et là le long des quais et sur les ponts, la Seine bruissait à mes pieds, et je m'étais penché sur le parapet, regardant couler l'eau et dévorant cet abîme, qui pouvait dans un instant me délivrer de toutes mes douleurs. Le suicide m'apparaissait comme une ardeiite vo-

lupté au milieu de celle nalure grande et reposée, et, dans une sorte derevepanlhéistique, je m'unissais, je me fondais dans l'ame immense deTunivers, et cette illusion m'aurait infailliblement conduit à la mort, si je ne m'étais senti saisir et ne m'étais trouve tout à coup en présence d'Adolphe L

— C'est le ciel qui m'envoie, me dit-il. Je prévoyais que tu aurais recours à cette folie.

— Folie... qu'en sais-tu?

— Ne crois pas que j'aille discuter sur le suicide après Rousseau et tant d'autres. Tu sais aussi bien que moi ce que l'on peut dire pour et contre. Je sens que c'est un crime, et comme dans tout le reste j'écoule cette voix intérieure qui ne m'a jamais trompé. Sous les clartés voilées de ce ciel , il me semble d'ailleurs qu'il y a quelque douceur dans la vie.

— C'est très-beau ; mais comment sa-

vourer toutes ces harmonies quand on vit dans une société sourde et barbare , qui ne comprend aucun des besoins de notre âme? — On n'a jamais plus raisonné et déraisonné sur les souffrances du riche et du pauvre , et surtout sur celles des hommes d'imagination appelés artistes ou poêles. Les uns ont jeté un cri terrible contre les directeurs de la société ; ils ont dit qu'ils devaient deviner et secourir les hommes qui la consolent et l'éclairent. Ils leur ont crié anathème, parce qu'ils les voient mourir froidement , disent-ils. — D'autres, qui savourent tranquillement les suavités du luxe, s'indignent contre ces philanthropes et se mettent à soutenir dans leur éloquence paradoxale que la société ne doit rien aux poètes. Ils les repoussent avec brutalité, leur disant : Mourez en silence, ou cherchez une place de commis pour vivre, et n'importunez plus le monde de vos plaintes bruyantes. — Injustice de tous

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côtés, mon pauvre Ernest; sans doute la société ne peut pas deviner l'homme d'imagination, le génie ne porte pas toujours d'enseigne ; mais dès qu'un jeune homme a donné des preuves de talent , des qu'il a été recommandé à un ministre par un de nos écrivains de mérite incontesté , le devoir rigoureux de l'homme d'état est de tendre la main à l'homme d'art.

Et comme je ne répondais rien :

— ïu veux te tuer, ajouta-t-il, tu seras comme tant d'autres insensés de notre époque; mais ne me parle plus de génie et de gloire. Le génie est patient et fort ; le géiiie, au milieu des labeurs de cette vie, se crée un monde intérieur qui le soutient et le console. De peur de tomber dans le lieu commun, je ne rappellerai pas lanoble histoire des hommes qui ont mouillé la route de leurs sueurs avant d'arriver à la gloire qiie leiir décerne l'humanité. Tout en me parlant ainsi, Adolphe m'en-

traîna jusqu'à notre mansarde. Il m'entoura de tant de soins et d'amitié, qu'il fit rayonner à mes yeux quelques lueurs consolatrices.

Un mois après, un éditeur, alléché par deux ou trois fragments que j'avais enfin publiés dans les revues, m'acheta un roman qui me valut des articles de journaux très-flatteurs, et quelques cents francs. Je me liai alors avec plusieurs écrivains , grands faiseurs de vaudevilles et viveurs déterminés. Avec la malheureuse faiblesse de mon caractère, je me laissai facilement entraîner à tout ce désordre. Je vécus plusieurs mois plongé dans ces jouissances grossières qui éteignent l'amour de l'âme. Les vapeurs de l'orgie et de la débauche obscurcirent ce qu'il y avait en moi de lumière spiritualiste. J'en vins à vivre comme la brute, sans pensée et sans remords. Je recevais à cette époque des lettres de ma mère, toutes remplies de ses pleurs, et je

la trouvais bien étrange de me pleurer si longtemps. Souvent j'étais un mois sans lui répondre. Je crois, enfin, que la reconnaissance, Tamour, que tout ce qu'il y a de noble en nous, a été rarement plus effacé dans une âme. Je fis à cette époque un drame forcené , qui fut très -applaudi d'un public qui prend les fureurs du désir pour l'amour, et les pompes du décorateur pour le génie de Shakspeare.

Grâce à Dieu, le dégoût vint bientôt. Un matin que je m'étais assis sous les marronniers des Tuileries, tout écrasé encore des fatigues de la nuit précédente, il me tomba dans Fâme des sentiments étranges. L'air était doux et calme, le ciel d'un bleu foncé et pur , de suaves figures d'enfants couraient devant mes regards, innocentes et enjouées, le bruit de la rue Rivoli gémissait comme l'Océan, la rêverie d'autrefois, la rêverie triste et charmante m'entraîna près de ma mère. Je me rappelai la limpi-

dite de mes jours d'enfance, les caresses de cette tendre femme, et je pleurai... Je n'oublierai jamais ce retour inattendu de mon âme vers les impressions saintes , ni la paix qui s'insinua dans tout mon être. Comment expliquer ce travail caché de rintelligence et du cœur? Par quels mystérieux chemins suis-je revenu ainsi à la vie contemplative, tout à coup, en sortant d'une nuit d'orgie et de délire?... Je passai plus de trois heures immobile sur cette chaise, faisant mille projets de réforme et rougissant de mes souvenirs.

En rentrant, j'écrivis à ma mère. Que sa joie dut être profonde en lisant ces lignes î Jamais mon cœur n'avait laissé tomber de tels torrents d'amour et de repentir. C'est l'instant de ma vie où j'ai le plus vécu.

Je sentis bientôt que le séjour de Paris me devenait insupportable, et je pris la résolution d'aller en Bretagne pour voir souvent la comtesse de Rhodes , qui m'était

ir.

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un pou parente , et dont la conversation m'avait paru délicieuse à Paris. Je passai à dix lieues de ma mère sans oser aller la serrer sur mon cœur, tant je redoutais le contact de l'homme qui avait toujours été pour moi d'une sévérité si dure !

Hélas ! que ne peut-on oublier entièrement le passé! Pourquoi la souillure de l'âme laisse-t-elle si longtemps après elle un levain corrupteur, un amer désenchantement?

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