CHAPITRE XXIIl
ELIZABETH SETON A ANTONIO FILICCHl
1" juin 1817.
« Mon cher Antonio, toujours cher,
« Cette lettre vous sera remise par ce M. Cooper dont la conversion vous aura été racontée il y a hien longtemps, je n'en doute pas, par M. du Bourg, qui vous aura dit aussi qu'il est le fondateur de notre maison de Saint-Joseph. Selon les premières intentions de M. Cooper et mes espérances, cette maison devait être un asile seulement pour les pauvres enfants de notre Sauveur dans la campagne ; mais il semble qu'elle soit destinée à former des filles de la ville à la foi et à la piété, pour faire d'elles de vraies et chrétiennes épouses et mères de famille. Notre œuvre se poursuit avec une bénédiction, un succès, qui sont l'ouvrage de Dieu seul, et qui seront un sujet de grande satisfaction pour vous, qui aimez et chérissez la religion si véritablement.
tt Je ne sais rien des intentions qui amènent M. Cooper dans votre heureux pays. Je sais seulement combien il est respecté par tous ceux qui aiment Notre- Seigneur en ce pays-ci. »
Elizabeth Seton , récompensée de son zèle et de sa ferveur par le développement de son œuvre , se voyait également bénie dans les trois enfants qui lui restaient. Sa fille unique maintenant, sa Catherine-Joséphine , se montrait à tous les égards ce qu'avaient été
ses sœurs. ~ C'est à peine si nous oserons la laisser entrevoir dans ce récit. Elle vit encore aujourd'hui , cachée aux regards du monde. Des trois filles qu'avait eues Elizaheth , elle seule , oubliée par la mort , a pu suivre jusqu'au bout les traces de sa mère, et servir Dieu dans ses pauvres sous l'habit religieux.
De son côté , le jeune William Selon se maintenait tel que sa pieuse mère pouvait le souhaiter. Il était encore, mais pour peu de temps, en Italie, auprès d'Antonio Filicchi. Sa bonne conduite, sa déférence pour le noble ami de sa famille, son second père, ne s'étaient pas démenties un seul jour, bien que ses aspirations vers une vie plus active n'eussent rien perdu de leur première vivacité.
Loin d'être attiré vers les intérêts et les occupations du haut négoce, il persistait à vouloir entrer dans la marine de son pays. C'était un chagrin pour Elizaheth, le seul chagrin que lui eût jamais donné son fils. Toutefois la répugnance quelle avait eue de tout temps à le voir embrasser la noble carrière qu'il voulait suivre se trouvait moins justifiée.
William , plus avancé dans la vie , s'éloignait de l'âge où les impressions de l'enfance s'effacent avec facilité. Il allait avoir vingt et un ans. N'ayant jamais subi d'autre influence que celle d'un entourage toujours chrétien et moral , il devait être assez affermi dans sa foi pour la bien garder ; et , si l'occasion s'en présentait, pour la bien défendre.
L'intention d'Elizaheth n'était pas d'user jusqu'à l'extrême des droits qu'elle tenait par-dessus tout du respect filial, et de contrarier le goût si constant de
CHAPITHK XXHI 607
William; cependant, lorsqu'elle vit approdier l'époque de son retour aux Etats-Unis, elle crut que sa conscience l'obligeait à ne point lui taire ce qu'elle pouvait redouter encore.
« Je vois, mon enfant, lui dit-elle, que l'honneur et l'amour filial vous font triompher de tous les penchants de la jeunesse et de la nature, et je ne puis qu'en être bien reconnaissante à notre Dieu et à vous; car cet empire que vous avez sur vous-même vous a maintenu longtemps dans une situation qui n'était pas celle que vous eussiez choisie. Pour moi maintenant , j'ai atteint le principal objet que j'avais en vue quand je me suis séparée de vous, mon bien-aimé fils. Ce que je voulais, ce n'était pas tant vous fixer auprès d'amis opulents et vous mettre en situation de faire fortune, que vous faire prendre le loisir de vous connaître un peu vous-même, et de surmonter, s'il se pouvait, votre première et si ardente inclination pour la marine. Je sais que c'est là encore la passion de votre cœur. Cependant je croirais être infidèle aux droits de notre mutuelle et tendre affeiïtion , si je ne vous disais pas ma pensée tout entière, à vous, qui m'avez si bien exposé toute la vôtre ; et si je ne vous laissais pas voir les craintes que j'ai, non pour votre chère personne , mon bien-aimé, mais pour le cher et éternel objet. Ah ! si vos défuntes sœurs pouvaient se faire entendre, elles se joindraient à moi et vous solliciteteraient avec bien plus d'instances encore que ne le fait votre pauvre mère.
« Cher William de mon âme, est-il besoin que je vous dise de vous élever au-dessus des nuages qui vous
environnent? Vous savez assez que nous devons supporter ici-bas notre part d'épreuves, nous comme toutes les créatures humaines. Ceux qui souffrent le moins ne sont pas les plus à envier. Pour ma part, je regarde toutes les peines que j'ai jamais endurées comme trop récompensées parle doux et inexprimable bonheur que j'ai éprouvé en lisant ce que vous m'avez dit dans votre dernière lettre , si remplie des témoignages de votre tendresse pour moi et de votre attachement à vos devoirs. » .
Malgré l'amertume de ses derniers deuils, ce fut pour Elizabeth une douce journée que celle où elle retrouva son William. Deux années, parfaitement employées, avaient développé chez le jeune homme ces qualités et ces avantages qui font l'orgueil des cœurs maternels. Elizabeth, fière de son fils, était pénétrée de reconnaissance envers Dieu, qui l'avait conservé sage et bon, et qui l'avait ramené près d'elle. Avant qu'il ne songeât à la quitter de nouveau, elle devait jouir de sa présence pendant plusieurs mois. Elle l'établit , le plus agréablement qu'elle put, dans la petite maison de la montagne. Tous les jours, il venait passer plusieurs heures à Saint-Joseph ; heures de délicieux entretien pour cette mère et pour ce fils , qui se comprenaient si bien et qui n'avaient jamais eu l'un pour l'autre une pensée cachée.
L'arrivée de AVilliam à Emmettsburg fut le signal du départ de son frère Richard. Antonio Filicchi offrait à cet enfant la place que son frère aîné laissait vacante. L'idée de faire cette offre lui était venue au moment où il avait vu s'éloigner Williau). Celui-ci était
CHAlMTliK Wlll 009
chargé d'eu apporter de vive voix la nouvelle à sa mère. Il devait en même temps remettre à Elizabeth une lettre d'Antonio Filicchi. « William, disait Antonio, vous reviendra avec cette lettre, en bonne santé, s'il plaît à Dieu; respectueux et tendre tils, et avec un cœur que rien n'a llétri ; et toujours, je l'espère, ferme chrétien catholique. Je m'en remets à ce qu'il vous dira pour tout ce que vous désirerez d'ailleurs savoir. L'emploi de William auprès de moi pourrait être rempli par son jeune frère Richard , si vous pensez qu'il y soit propre, et si la situation que je lui offre vous convient ainsi qu'à lui. Pour ma part, je me contenterai d'une bonne volonté et d'une bonne écriture ; et je suis tout prêt à agir pour lui comme j'ai fait pour William, Laissez-le tenter l'épreuve. Et par-dessus tout, ma sainte sœur, croyezmoi cordialement , dans toute l'étendue que ce mot peut avoir, votre ami le plus affectionné et le plus fraternel. »
ELIZABETH SETON A ANTONIO FILICCHI
16 septembre 1817.
« Mon cher Antonio, cher à jamais,
« Voici mon Richard. Vous avez dit qu'une bonne volonté et une bonne écriture suffiraient. J'espère qu'il vous montrera bientôt qu'il a les deux , et avec cela un cœur brûlant du désir de vous témoigner en notre nom à tous l'amour et la reconnaissance que
6iO KLI/AhETIl SKTON
nous avons tous pour vous. Votre demande de l'avoir est une vraie faveur de la Providence; car il paraît que jamais il n a existé autant de difficulté pour occuper les jeunes gens. M. Barry m'écrit qu'il a été obligé d'éloigner son propre fils, à cause de la dépravation des jeunes gens dans nos villes en ces tristes temps.
« Les dispositions de Richard sont tout à fait différentes de celles de William. La pente de ses pensées le porte tout aux affaires et à ce genre d'activité. Mais son tempérament si prompt, joint à son manque d'expérience , l'expose à des dangers continuels auxquels échappe son frère. Oh! avec quel coeur profond, rempli de chagrin et aussi d'espérance, je les recommande à Dieu !
« Nous avons trouvé que William avait tant gagné , et qu'il était en si excellentes dispositions , que nous ne saurions avoir la moindre inquiétude pour lui. Le voilà qui de nouveau a tourné son cœur vers la vie de marin, et maintenant je ne puis plus y mettre obstacle. Je remets tout à Dieu. Si Dieu n'est pas offensé, je serai contente. Mais là est le tourment! Cette carrière présente tant de dangers pour l'âme et pour le corps! Le président du département de la marine lui a promis un emploi; avant Noël, hélas!
« Toutes nos affaires de Saint -Joseph marchent avec la bénédiction de Dieu. Nous avons maintenant nos Sœurs établies à New- York, comme à Philadelphie, pour soigner les orphelins. Ces branches sont sorties de notre maison. Elles portent leurs fruits et vont semer le petit grain de sénevé. La religion sou-
OIIAPITHK XXIII fiil
rit à notre pauvre pays sur bien des points. L'arrivée de l'évêque du Bourg avec ses quarante missionnaires est une grande bénédiction; les settlements* à l'intérieur étant si nombreux, et quelques-uns absolument privés de prêtres qui puissent rompre le pain de vie pour eux. »
Ce n'était pas seulement dans la vallée de Saint- Joseph, à New-York et à Philadelphie, que le petit grain de sénevé dont parle Elizabeth, avait pris croissance sur la terre d Amérique. De tous côtés la ])onne semence levait et se multipliait. Ne nous en étonnons pas. Quand Dieu veut conquérir à la foi des contrées nouvelles, il leur envoie quelques-uns de ses serviteurs dans lesquels on croit voir revivre nos pères et nos maîtres, les premiers apôtres. Persuadés des mêmes vérités, enflammés de la même ardeur, prenant leurs devanciers pour modèles , ces nouveaux venus renouvellent les anciennes merveilles. C'est à ce moment, que l'arbre se fait reconnaître à ses fruits. Partout, dans l'histoire de l'Église , les commencements de l'apostolat sont les mêmes.
Quand nous lisons avec admiration quels ont été les travaux , les fatigues , et aussi les grandes œuvres , des Cheverus, des Matignon, des Flaget, des David, des du Bourg, des Dubois, des Duhamel, des Brute et de tant d'autres encore dont le nom seul trouvera place ici : les Moranvillé, les Garnier, les Théodore Badin, les Gabriel Richard, Dimitri Galitzin , John
' Les nouveaux établissements faits par les colons.
612 KLFZABETH SETON
Thayer, Benoît Femviek, Charles de Nerinckx, Edouard Fenwick, Hill, Robert Molyneux, Antoine Kohlman, Félix de Andreis, Joseph Rosati, Odin, Van Quicken- Born, Van de Veld, Antoine Blanc, John England, etc., etc. \ rappelons -nous que chacun de ces hommes apostoliques aurait pu dire à son tour ces paroles du grand saint Paul : J'ai été en voyaye et en périls souvent : périls sur les fleuves , périls de la part des voleurs, périls au milieu des villes, périls au milieu des déserts , périls sur la mer. J'ai enduré toutes sortes de travaux et de fatigues; de fréquentes veilles, la faim, la soif, beaucoup déjeunes , le froid et la nudité. — Et, en outre de ces choses du dehors , j'ai les soins de chaque jour, la sollicitude des Églises.
Qui dira au prix de quelles fatigues, de quels voyages, et de quelles démarches, l'évêque de la Louisiane, M. du Bourg, avait pu réunir ces ouvriers évangéliques qu'il amenait en Amérique vers le milieu de l'année 1817? Le pauvre évèque les avait rassemblés un à un, en Italie, en France, dans les Flandres. Il était parti de la Nouvelle-Orléans, en 1815, aussitôt après que la paix avait été conclue entre les États-Unis et l'Angleterre. Jusque-là, il n'avait gouverné son troupeau que comme vicaire apostolique. Ce fut à Rome qu'il se vit élever à la plénitude du sacerdoce. A Rome , à Milan , plusieurs Pères Lazaristes et quelques jeunes clercs lui avaient promis de se joindre à lui. Mais ce n'était point assez , les ressources lui manquaient pour suffire aux frais de leur traversée. Il se
I Voir les notices comprises dans la note 16 à la fin de ce volume.
CIIAI'ITHK Wlll rH3
mit en route pour la France , aiin d'y solliciter la charité des fidèles. L'une de ces étapes était marquée dans la catholique ville de Lyon. Un grand souvenir se rattache au séjour qu'il fit en celte ville. C'est à ce moment, que prit naissance l'œuvre catholique par excellence, l'œuvre de la Propagation de la Foi, qui soutient de ses prières et de ses aumônes les missionnaires catholiques dévoués à la prédication de l'Évangile par toute la terre. Ce fut l'appel fait par M. du Bourg à la charité des fidèles lyonnais, ce fut son cri de détresse entendu par deux pieuses femmes et répété par elles, surtout dans les ateliers de la .ville, qui éveilla l'idée qu'on eut de former une association pour venir en aide aux besoins des missionnaires. On invita à y prendre part le pauvre avec son obole , l'artisan avec son aumône la plus humble. La contribution de chaque associé était d'un sou par semaine*.
Notre France se montra généreuse en ses dons à M. du Bourg. Les aumônes qu'il récolta lui fournirent un petit trésor avec lequel il acheta non -seulement des objets sacrés nécessaires au culte , mais des outils , des instruments de culture et de labour. Approvisionné autant comme un colon que comme un évèque, il s'embarqua à Bordeaux le 27 juin 1817. Par ordre du roi Louis XYIII, un petit bâtiment de la marine royale, la flûte la Caravane, avait été mis à sa disposition pour son transport gratuit.
Arrivé heureusement dans le port d'Annapolis, notre évêque missionnaire se dirigea vers Baltimore,
' Voir le Nouveau Coup d'œil sur l'œuvre de In Propagation de In Foi. A Lyo-û et à Paris, au bureau de l'œuvre. — 185fi.
et de là, sans prendre de repos, vers Saint-Louis du Missouri, qu'il avait choisi pour sa résidence provisoire. La Nouvelle-Orléans avait été sa résidence autrefois; mais il y renonçait momentanément, se confiant en l'action du temps pour faire disparaître un esprit d'indépendance, et même d'hostilité, qu'il avait rencontré auprès de son clergé, tout espagnol d'affection, mécontent de l'annexion avec les États-Unis, et prévenu contre tout ce qui lui venait du Nord, même un évêque.
Pour se rendre de Baltimore à Saint-Louis par le chemin que M. du Bourg comptait suivre , il n'y avait pas moins de cinq à six cent milles à franchir. Il résolut de faire ce trajet moitié en bateau, moitié à pied, après qu'il eut reconnu aux dépens de sa vie le danger de voyager en voiture par des chemins impraticables. Le bâton à la main comme un pèlerin et comme un pasteur, il cheminait accompagné de ses fidèles missionnaires, puisant ses forces dans l'énergie de sa volonté ; il n'était pas naturellement d'une santé très- robuste. On traversa le Maryland et l'on entra dans la Pensylvanie. Aux approches de Pittsburg, l'évêque avait les pieds ensanglantés et paraissait épuisé de fatigue. Ses compagnons , alarmés de le voir ainsi, prirent les devants sur lui, et se procurèrent un cheval, qu'ils lui amenèrent. Il refusa de s'en servir. « C'est au capitaine, dit-il, à donner l'exemple à ses soldats ; il ne lui est pas permis de se laisser vaincre en courage. »
A Pittsburg on acheta un bateau et l'on se prépara à descendre le cours de l'Ohio jusqu'à la ville de Louis-
CIIAI'ITIU'; Wlil filT)
ville. La navigation otîre des périls sur ce beau tleuve, à cause des bancs de sable et des îlots dont son lit est parsemé; les missionnaires cependant n'eurent d'autres pilotes qu'eux-mêmes. Quand son four était arrivé, l'évêque faisait son quart aussi bien que le dernier de ses prêtres.
Louisville est située à une petite distance de Bardstown. On ne s'y arrêta guère que le temps de demander quel chemin conduisait à cette dernière ville. M. Flaget et M. du Bourg tombèrent dans les bras l'un de l'autre, en versant des larmes d'attendrissement, lorsqu'ils se retrouvèrent. Ils s'étaient séparés huit ans auparavant , persuadés qu'ils ne se reverraient jamais en ce monde.
Afin de prolonger pendant quelques jours la sainte joie que les deux amis avaient de se revoir, il fut convenu que l'évêque de Bardstov^^n accompagnerait l'évêque de la Louisiane jusqu'à Saint-Louis. Ils y arrivèrent le 6 janvier 1818. Tout le peuple de la ville, catholiques et protestants, se pressait autour de l'évêque, qui marcha droit à l'église, et fit entendre sa parole à son troupeau.
Saint-Louis, fondé en 1764 par les Français, comptait cinq à six mille âmes, catholiques pour la plupart. Le pays environnant était peuplé de catholiques descendants des Français possesseurs de la Louisiane , et des Canadiens émigrés. La ville, magasin général du commerce avec les Indiens de l'Ouest, située sur les bords d'un fleuve magnifique, au centre d'une (^ontrée fertile, était promise à un avenir brillant. Mais le présent offrait peu de ressources. Au point de vue des
(ilH ELIZAHETH SETON
établissements religieux, tout était encore à créer. Grâce au zèle de M. du Bourg, en moins de huit années, une vaste cathédrale, un séminaire, — Sainte Marie des Barrens — une maison d'école , — plus tard le collège des Jésuites, — la maison des Frères de la doctrine chrétienne à Sainte-Geneviève, la maison des dames du Sacré-Cœur et celle des Jésuites à Florissant, sortirent du sol du Missouri comme par miracle.
Ce qui est vraiment touchant, ce qui fait naître l'admiration, c'est que, tandis qu'il bâtissait cathédrale, églises, séminaire, collèges, etc., et qu'il nourrissait chaque jour autour de lui plus de cinquante personnes, prêtres, séminaristes, auxiliaires de ses travaux à divers titres, l'évêque missionnaire vivait lui-même dans un dénùment qui fait penser à ce qu'on raconte de la vie des anachorètes. La pauvreté de sa demeure répondait à l'insuffisance de sa table. Un jour, en 1820, un de ses amis de la Nouvelle-Orléans eut l'idée de lui envoyer un lit un peu élégant pour remplacer le petit cadre en bois de sapin dont il se contentait. Voici un passage de la lettre que l'évêque lui écrivit, en lui adressant à l'avance ses remercîments :
« Mon palais est trop petit et trop pauvre pour admettre un pareil ornement. Vous me permettrez donc, mon cher, de le convertir en quelque chose d'une utilité plus immédiate. C'est du pain qu'il me faut pour moi et pour mon monde. Tout ici est exorbitamment cher ; et je n'ose pas me donner le moindre petit meuble. Croyez -vous que nous sommes obligés de nous emprunter mutuellement une table à écrire ? Mais cela ne prend rien sur ma bonne humeur. Au contraire ,
CHAPITRK XXIII 017
j'éprouve la vérité «lu proverbe : « Lu bourse plate rend le cœur léger, n
La partie sud de l'immense diocèse de M. du Bourg, la basse Louisiane, était aussi l'objet de sa sollicitude. Il y avait envoyé dès les commencements un vicaire général muni des plus grands pouvoirs. Un collège à la Nouvelle-Orléans, un second collège à Opelousas, petite ville située sur la rivière Vermillion ; un orphelinat; un séminaire et un collège à la Fourche; la maison des dames du Sacré-Cœur à Saint- Michel : telles furent les fondations les plus importantes de ce fécond épiscopat '.
Quand nous avons parlé du voyage qu'avait fait en Italie M. du Bourg, alors vicaire apostolique du diocèse de la Nouvelle- Orléans, nous avons dit qu'il avait été sacré èvê({ue à Rome. Le premier endroit où il se rendit,après qu'il eut quitté la ville sainte, fut Livourne où il séjourna pendant quelque temps. Le siège épiscopal de cette ville était alors vacant , et plusieurs paroisses demandèrent à l'évêque de la Louisiane qu'il les visitât , pour donner à leurs fidèles le sacrement de confirmation. Il demeura, le temps qu'il passa à Livourne, dans la maison des Filicchi. Là, même avant qu'on ne l'eût vu, on le connaissait et on l'aimait. Le respect qu'on avait pour l'évêque se joignait chez tous à l'afi'ection qu'inspirait l'ami de M. Carroll, de M. de Cheverus et d'Elizabeth Seton. M. Patrizio Filicchi, le digne fils d'Antonio, a f iit revivre pour nous le souve-
1 Voir les Annales de la Propagation de la foi. — Les Prêtres français émigrés aux Etats-Unis. — Sketches of Kentucky , bij the veri/ Rev. Dr Spalding.
nir qu'il conserve encore, après tant d'années, de la grâce et de la dignité qui formaient comme une auréole au front du vénérable M. du Bourg ^ Rempli de cette urbanité qui régnait dans l'ancien temps, bienveillant et doux à tous, on eût dit toutefois qu'il réservait pour les jeunes enfants ce qu'il avait en lui de plus aimable. Au milieu de la belle et nombreuse famille qui entourait Antonio Filicchi, l'éminent évêque, le savant docteur, se laissa voir ce qu'il était déjà quand, tout jeune prêtre , il avait été choisi par M. Emery, comme un des plus dignes, pour diriger les clercs de son école d'Issy, en se rendant maître de leurs cœurs. Nous voici loin d'Emmettsburg. Peut-être, on nous le pardonnera : nous n'étions pas loin d'Elizabeth, tandis que nous nous attachions aux pas d'un de ses amis les plus vénérés et les plus chers. Elle, vers la fin de cette année 1817, faisant abnégation d'elle-même, avait préparé le départ de son second fils, Richard, empressée qu'elle était de le voir répondre à l'appel d'Antonio Filicchi. Sous le coup d'une première séparation, à deux mois d'intervalle, elle allait voir s'éloigner son autre fils. William , en effet, cédant à une vocation irrésistible , entra dans la marine des États-Unis avec rang de midshipman -, son brevet signé par le président
1 Nous tenons d'une personne âgée qui , dans sa jeunesse , avait beaucoup vu, en Amérique, M. du Bourg, et, eu France, l'illustre archevêque de Paris M. de Quelen; que l'évèque de la Louisiane, par son aménité, son grand air, et l'ensemble de ses traits, rappelait M. de Qnelen d'une manière frappante.
^ Midshipman. Les Américains ont adopté chez eux ce nom qu'on donne dans li marine anglaine aux aspirants employés à bord des vaisseaux de guerre; la plupart du temps, jeunes gens de famille et
CHAIMTHI': Wlll 619
Monroe. A cette époqii*», il n'existait pas encore d'école navale aux États-Unis. C'était le président qui désignait les midshipinen; d'ordinaire, sur la recommandation de ((uplquc personne inlluente.
William allait s'embarquer. Sa première navigation ne devait pas durer moins de trois ans. Son trouble, son attendrissement, quand il se vit sur le point de quitter sa mère, sont exprimés d'une manière touchante dans cette lettre d'adieu qu'il lui adressa :
« C'est pour la troisième fois que je reviens m'asseoir pour vous écrire. Je sais que voire cœur tant chéri est toujours à côté de moi. Et moi aussi , je puis bien dire véritablement, qu'en mouvement ou en repos, endormi ou éveillé, j'ai toujours devant moi votre chère image. Quand je pense à ma petite chambre de la montagne et à mes visites de tous les jours à Saint- Joseph, et que je compare le temps qui vient de se passer avec ma situation présente, je ne puis m'empêcher d'être étonné de ma — j'allais dire de ma folie, — de vouloir quitter un lieu où il me semble en ce moment que je pourrais me trouver heureux toute ma vie. Mais il y a quelque chose qui me pousse en avant ! Assurément, comme l'a dit un auteur, il y a un courant dans nos destinées. S'il n'en était pas ainsi, je ne concevrais pas ce qui a pu m'arracher d'auprès de vous. Je me plais toutefois à regarder en avant, vers le temps où, s'il plaît à Dieu de me conserver, je vous tiendrai de nouveau dans mes bras. Jusque-là, il faut que nous nous contentions tous les deux de nous écrire souvent;
de bonne éducation, qui passent lieutenants de vaisseau quaml ils ont fait de la mer l'apprentissage nécessaire.
fi-2n ELIZABETH SETON
et VOUS, mère bien-aimée, délire dans toutes mes pensées. »
Douces joies de se revoir, consolations de l'heure du départ, espérances si souvent déçues! Cet adieu que William Seton adressait à une mère qu'il chérissait, devait être son dernier adieu. Quand il s'était éloigné d'elle, après l'avoir si tendrement serrée contre son cœur, c'était pour la dernière fois qu'il l'embrassait. Les douleurs, les souci-s, les fatigues avaient usé, bien avant l'âge, les forces d'Elizabeth. Pour son fils, confiant dans un long avenir, qu'était ce, malgré la douleur du moment présent, qu'une séparation de trois courtes années? Il avait vingt ans. Elle, vingtdeux ans, à peine, de plus que lui. Que de jours encore, devant tous les deux, pour se revoir et vivre ensemble ! Il pensait n'avoir rien à craindre du temps. Il ignorait que de nos ennemis l'âge est peut-être celui qui nous fait les blessures les moins profondes. Ce qui nous ébranle tout à coup, ce qui nous atteint au cœur, avance bien plus sûrement le travail de notre destruction. Nous avons à compter avec nos douleurs plus qu'avec le nombre de nos années.
Tels ces fruits délicats, les plus beaux souvent, si la gelée des nuits d'automne les a saisis, ils sourient encore au soleil, laissant apercevoir à travers le feuillage le frais velours de leurs couleurs. Ils semblent tenir solidement à la branche qui les a nourris : touchez-les seulement, et le frêle lien qui les soutenait va se détacher. Sous cette enveloppe dont vos yeux étaient charmés la vie manquait, la sève était desséchée. Ainsi
CIIAIMTHK XXIIl 621
Ja mère de William, toute vivante et jeune encore aux yeux (Je son fils, était proche de son déclin, mûrie avant la saison , pour son éternité.
Au mois de février 1818, la congrégation catholique d'Emmettsburg perdit son pieux desservant, M. Charles Duhamel , l'ancien missionnaire de la Guyane ^ Sa mort ramena près d'Elizabeth, pendant les deux années qui lui restaient encore à vivre, l'ami que William avait eu pour guide lorsqu'il s'était séparé d'elle en 1815. M. Brute de Remur, sitôt qu'il eut appris la maladie de M. Duhamel, s'empressa d'accourir pour lui offrir les secours de son amitié , le suppléer dans sa tâche, et seconder M. Dubois. Les catholiques d'Emmettsburg l'avaient naguère surnommé « l'ange gardien de la montagne » ; il se souvenait de leur affection, et se hâtait auprès d'eux. Il reprit au Mont- Sainte- Marie les fonctions de professeur de théologie ; à Saint- Joseph, l'emploi d'aumônier de la communauté; au village , toutes les charges que le plus dévoué des pasteurs peut faire entrer dans sa vie ^. Jusqu'au jour où il fut appelé, dans l'indiana, au siège épiscopal de Vincennes ^, M. Brute ne devait plus quitter Emmettshurg.
• Les missionnaires de la Société du Saint-Esprit, à laquelle appartenait M. Duhamel, se destinaient aux Colonies françaises, dans la Chine, aux Indes, à la Guyane, au Canada. Fondée à Paris en 1703, la Société du Saint-Esprit ne forme plus maintenant qu'une seule et même société avec la congrégation du saint et immaculé Cœur de Marie, fondée eu 1841 , par le P. Lihermann.
■■i Octobre 1834.
■i Voir la note 19 à la fia de ce volume.
G22 F.LIZABETH SETON
ELIZABETH SETO.N A .VNTONIO FILICCHI
8 août 1818.
« Mon cher Antonio , toujours cher,
« 11 y a longtemps que je ne vous ai écrit ; mais j'ai eu la consolation d'apprendre souvent de vos nouvelles, et des nouvelles de tous les vôtres bien-aimés, par mon cher géant', qui m'écrit lettre sur lettre, sur — ce dont je ne doutais pas, — vos si bons et si généreux procédés pour lui, et sur l'aimable et cordial accueil qu'il reçoit dans votre ravissante famille. Que Dieu m'accorde seulement qu'il puisse réussir, et persévérer dans les bonnes intentions qu'il a de vous montrer notre amour à tous et notre gratitude, comme je serai heureuse !
« Notre monde de ce côté-ci de l'Océan, je n'en sais presque pas plus que vous n'en savez, cher Antonio. Votre excellent ami M. Whilfield'- vous met, je le pense,
1 Elizabeth appelait ainsi son fils Richard, qui était fort et trèsgrand.
2 M. Jacques Wliitfield était un jeune prêtre catholique qui, bien qu'Anglais de naissance, appartenait au diocèse de Lyon, y ayant commencé ses études, eu 1804, au séminaire de Saint-Irénée, où il avait reçu successivement tous les ordres et la préirise. Les Sulpiciens dirigeaient ce séminaire; et M. Ambroise Maréchal, rappelé des Etats-Unis en 1803, y professait la théologie. M. Whilfield fut sou élève. En 1811, quand les Sulpiciens eureut été contraints de quitter la direction des séminaires, M. Maréchal retourna aux États-Unis; M. Whitlield l'y suivit. Il devint dans la suite son grand vicaire et son coadjuteur. Après sa mort, arrivée eu 1828, il fut sou successeur sur le siège métropolitain de Baltimore.