CHAPITRE XVIIÎ
« Fête de l'Annonciation. Anniversaire de ma première communion *, dans ma pauvre vie, seul jour sans nuage!... Une singulière paix, aux vêpres de la sainte Vierge; et quand j'esquissai la méditation pour le renouvellement de nos vœux2, toute mon âme se fondait en sa présence... Notre méditation, — l'office de la sainte Vierge , — la messe , — les vœux , si paisibles. — Et ensuite, toute cette journée, si douce, si aimable, parmi les petits devoirs d'écouter, de lire, parler, chanter. — Vêpres — Hymnes — et mon cher vieux livre la Cour sainte3. J'en ai fait plusieurs extraits.— Assurément, les petits nuages qui passent sur une telle journée ne valent pas d'avoir un nom. Le péché, le péché et les pécheurs ; les pauvres âmes aveugles, dévoyées, qui ne connaissent pas, qui n'aiment pas : voilà le seul sujet de chagrin et de tristesse ! »
* A New -York en 1806.
2 Voir, sur le Renouvellement des vœux, la note p. 143.
3 Par le Père Caussin, de la Compagnie de Jésus, qui fut pendant quelque temps confesseur du roi Louis XIII. Son livre, aujourd'hui tombé en oubli, eut une grande vogue et fut traduit en toutes les langues*
« Je suis en paix. C'est
au milieu de cinquante enfants, toute la journée, excepté de très bonne heure, le matin; et très tard, dans l'après-midi; mais c'est la paix. On ne peut se dérober ici à l'ordre ni à la régularité. Je suis en pleine pratique de cette manière d'être qui, dans le monde, passe pour hypocrisie, ou pour quelque chose de ce genre. Cette manière, vous comprenez, de veiller sur vingt personnes réunies, avec un regard d'affection et d'intérêt. Le leur témoignant à toutes, cet intérêt ; prenant part à tout ce qui les concerne. Je suis comme une mère entourée de nombreux enfants; les dispositions sont différentes : elles ne sont pas toutes également aimables, ni conformes à ce qui me plairait; mais la mère est tenue de les aimer toutes , de les instruire, de pourvoir à leur bonheur, de donner l'exemple de la gaieté, de la paix, de la résignation ; considérant chacune en particulier, non d'après les nuances de mérite ou de démérite , mais comme procédant de la même origine, et tendant à la même fin. »
Anna, novice dans la communauté, tombe malade. — — Lettres d'Elizabeth. — Adieux et recommandations d'Anna à ses compagnes. — Aux approches de la mort , elle obtient de prononcer ses vœux religieux. — Elizabeth auprès de sa fille agonisante. — Mort d'Anna. — Elizabeth à Mm« Sadler. — Dévouement de M. Dubois. « — Le petit séminaire du mont Sainte - Marie. — M. Duhamel. — M. Brute. — Dieu envoie à sa fidèle servante l'épreuve de la sécheresse et des ténèbres intérieures. — Profession religieuse de dix-huit Sœurs dans la communauté de Saint-Joseph.
Nos pressentiments nous trompent sans cesse. Serait-ce pour nous en avertir que vous nous avez dit, ô notre Maître divin, Maître qui nous enseignez toute sagesse et toute vérité : Ne vous tourmentez pas du lendemain. A chaque jour suffit sa peine? Quand elle envisageait
son isolement, l'abîme qui la séparait des siens, et sa santé ébranlée, Elizabeth, inquiète pour ses enfants, se troublait à la pensée qu'elle pourrait leur être ôtée et les laisser deux fois orphelins. Son effroi n'allait pas au-devant d'une autre séparation, bien plus déchirante: la séparation d'une mère qui assiste au départ d'un de ses enfants. C'était là le déchirement, c'était là le martyre du cœur, auquel elle était appelée: sa fille, sa sainte et sa bien-aimée, qu'une vocation religieuse semblait avoir fixée auprès d'elle à jamais, son Anna, allait être redemandée au ciel.
L'hiver avait été précoce et froid. Anna , très dure à elle-même, mortifiée, peu soucieuse des intempéries de la saison, ne s'était pas plus ménagée que de coutume : se levant la première au son de la cloche, quittant la maison par tous les temps pour porter des secours aux malades , allant laver à la pompe par les matinées les plus rudes. Elle était souffrante déjà, quand un jour elle fut mouillée par la pluie, et saisie de froid. Elle éprouva d'abord une vive douleur à la poitrine, puis survint la fièvre, puis la toux, puis une opiniâtre douleur au côté; quelques jours après, elle s'alita. Aucun doute n'était possible ; elle était atteinte d'une impitoyable maladie de poitrine.
Les progrès du mal allèrent toujours crois-