CHAPITRE XIX
tous les jours je demande à mon âme ce que je fais pour Dieu dans le modeste lot qui m'est échu ; et je vois que je ne fais rien, que sourire, distribuer des caresses, patienter, écrire, prier, demeurer dans l'attente devant Dieu. Oh ! mon cher Seigneur, que votre règne arrive ! »
Un jour, plus tourmentée que d'ordinaire, épuisée pour avoir lutté contre cette tentation de forme nouvelle, qu'elle foulait en vain sous ses pieds, comme on foule un de ces serpents dont on croit avoir écrasé la tête et qui se redressent encore, elle sortit de grand matin, et se mit à gravir la montagne d'Emmettsburg. Un petit chien , qui l'accompagnait d'ordinaire, mais qu'elle ne voulait pas ce jour-là, s'entêtait à la suivre malgré elle. « Pour le chasser, dit-elle, comme il résistait à mon commandement, je pris un bâton et je l'en menaçai. Que fit le pauvre petit animal? Il se coucha sous le bâton , et il se mit à en lécher le bout. Le bâton ne remuant plus , il s'approcha en rampant un peu, puis un peu plus, jusqu'à ce qu'il eût atteint les pieds de sa maîtresse; et alors il commença à les lécher avec des transports de tendresse et de joie. La pauvre maîtresse fut si touchée de cette leçon, qu'elle jeta le bâton, prit dans ses bras la fidèle petite créature, la couvrit de baisers et de larmes , les plus douces
larmes qu'elle eût versées depuis des semaines entières : « Oui, mon Seigneur bien-aimé, oui, mon maître adoré, dit-elle, moi aussi je baiserai le bâton qui est levé sur moi pour me frapper, et je m'enlacerai autour de ces pieds qui sont tout prêts à me fouler. » — Puis ouvrant mon livre de prières, les premières lignes qui tombèrent sous mes yeux furent les résolutions d'une âme déterminée à un complet abandon, qui disait, entre autres choses : a J'obéirai à la volonté de ceux pour qui je me sens le plus d'éloignement et de déplaisance. Je me mettrai sous les pieds de tout le monde. »
ELIZABETH SETON A Mme JULIA SCOTT
12 mars 1813.
« Il y a un an... un an, aujourd'hui, que mon Anna, chaque jour, depuis la séparation, plus chérie de sa pauvre mère, était assise à cette même fenêtre où me voici maintenant, et regardait de ses longs et derniers regards. Tout le temps de cette maladie, elle avait eu ce même attrait pour lever les yeux en haut , qu'a S'a pauvre mère; mais à ce moment, quel regard!... Elle venait de dire aux enfants, et d'une façon si pénétrante : « Oh ! aimez-le , ai- « mez-lel Où en serais-je maintenant, si je ne