‹ Elizabeth Seton (volume 2)Chapitre 5 sur 225 · DANS LA SÉANCE DU 25 NOVEMBRE · texte numérisé non relu

DANS LA SÉANCE DU 25 NOVEMBRE

11 y a trois ans , nous signalions ici même l'apparition d'un nouveau livre : Elizabeth Seton , par M"» de Barberey. Nous le faisions d'autant plus volontiers, « qu'il est quelque peu nôtre, puisqu'il a été composé au milieu de nous, et que l'auteur appartient à l'une de ces familles qui sont l'honneur de la contrée. >• Depuis lors cet ouvrage s'est réimprimé et vendu à plusieurs milliers, les journaux l'ont cité avec éloge, et il a fait du bien partout où il a compté des lecteurs.

Nous sommes donc heureux, mais non surpris, que l'Académie française, dans la séance annuelle du 53 novembre dernier, l'ait sans hésitalion place au premier rang, avec attribution ctun prix de 2,500 francs, et qu'elle le dise un livre des plus attachants. Ce langage de M. Patin, le Secrétaire perpétuel, n'a fait que reproduire la pensée des examinateurs.

En couronnant une pareille œuvre , l'Académie a prouvé qu'elle n'écarte point du concours, comme on semblait pouvoir l'en accuser, les ouvrages qui respirent avant tout le sentiment catholique. Gardienne de notre langue et de notre littérature, elle se rappellera que les lettres, comme les nations, du moment où le souille religieux les abandonne, s'en vont promptement à la décadence.

Mais laissons la parole au rapporteur dont nous avons déjà cité quelques paroles.

u C'est sans hésitation tiue l'Académie a placé au premier rang, avec attribution d'un prix de 2,500 francs , un livre des plus intéressants comme des plus attachants , Elizabeth Seton et les commencements de i Église catholique aux États-Unis , par M™"^ de Barberey.

« Il n'est pas de nom plus respecté en Amérique, et ([ui mérite plus le respect universel, (lue celui de la vertueuse et sainte

femme dont M""' de Barberey s'est chargée de nous faire connaître l'histoire. Née en 177i, à New- York, d'un savant médecin Richard Bayley;unie en 179i à Wilham-Magee Selon, d'une noble famille écossaise autrefois attachée à la fortune des Stuarts ; d'abord protestante d'une ardente piété, puis, après un douloureux voyage en Italie, où elle conduisait, pour lui faire respirer un air plus doux, son mari mourant, attirée au catholicisme par un secret penchant pour un culte dont les formes enchantent son imagination, et que i^rofessent sous ses yeux, avec une piété passionnée, de chers amis; mal accueillie, persécutée même, par suite de sa conversion , à son retour dans un pays qui n'était pas encore celui de la tolérance ; réduite, par des revers de fortune et l'abandon de ses proches, à accepter, pour vivre, la direction d'une école de petits enfants; faisant insensiblement, par les inspirations de son ingénieuse et active charité , de l'humble école une institution religieuse importante, bientôt affiliée aux Sœurs de Charité de Saint- Vincent-de-Paul , et que propagent des fondations de même sorte dans tous les États de l'Union : tels sont les traits principaux d'une biographie qui, s'ouvrant par des scènes de la guerre de l'indépendance, et ayant pour dénoùment le développement de l'Éghse catholique en Amérique , atteint à l'intérêt d'une histoire. Dans ce cadre, auprès d'illustres missionnaires français, la gloire de notre épiscopat un peu plus tard, auprès des Dubourg, clés Chéverus, brillent d'un doux et touchant éclat les vertus vraiment évangéliques et le caractère singulièrement aimable d'Elizabeth Selon. C'est une sainte, c'est aussi une femme dont le cœur reste accessible aux affections humaines , aux sentiments les plus tendres de la fille, de la sœur, de l'épouse, de la mère. Affligée sans relâche des pertes domestiques les plus sensibles , l'accent pathétique de sa douleur perce à travers l'expression de sa résignation chrétienne. Le récit, qu'interrompent fréijuemnient d'éloquents passages de ses lettres . du journal de sa vie , est lui-même d'un ton ému , bien approprié à un tel sujet, et qui a rappelé à l'Académie ce qu'elle couronnait naguère, avertie par l'attendrissement public, le Récit d'une sœur, de M""^ Craven. »

( Semaine calholique du diocèse de Séez , décembre 1871. )

Nous aimons à nous le rappeler : c'est à Rome, où rien n'est perdu des souvenirs chers à TÉglise catholique, que le nom d'Elizabeth Selon fut prononcé devant nous pour la première fois : un évêque éminent nous demandait d'écrire sa vie.

Plusieurs auteurs américains ont essayé de la faire connaître , cette généreuse convertie du protestantime , qui, prompte à tous les sacrifices, devint une vraie héroïne de sainteté et de charité. Ce qu'on a écrit sur elle de moins incomplet est le livre du docteur Charles White ^ On y trouve, avec le récit des principaux événements qui marquèrent sa vie, quelques lettres empruntées à sa correspondance ,

1 Life of M'-^ E. A. Seto7i, foundress and first superior of the sisters or daughters of Charity in the Unité l States of America.

L'abbé G. Babad, missionnaire du diocèse de Lyon , a j^ donné une traduction littérale de cet ouvrage.

son journal de chaque jour commencé dans le lazaret de Livourne, et bien que réléguées parmi les pièces justificatives, les pages touchantes qu'elle écrivit lorsque la mort lui enleva sa fille Rebecca.

Elizabeth fut contemporaine des premiers progrès, nous pourrions dire des commencements du catholicisme aux Etats- Unis. L'œuvre de sa conversion, commencée en Italie , fut achevée par les soins des missionnaires dévoués qui travaillaient alors si saintement à répandre la religion catholique dans l'Amérique du Nord. Appelés à parler des temps où elle a vécu , et des personnages dont elle fut entourée, nous avions à retracer de mémorables événements et à faire admirer de grands caractères. Souvent nous avons demandé au livre de M. White de nous renseigner. Malgré ce secours , n'ayant à notre disposition que des éléments imparfaits, nous sentions que notre tâche serait difficile, mais notre cœur s'en était épris, et nous nous disions : « L'amour rend le travail léger. »

Pourquoi parler de travail? Le nôtre devint si facile du jour où la piété filiale mit son plaisir à nous guider! Rien n'eût

remplacé ce que nous avons dû à un petitfils d'Elizabeth Seton, digne d'elle... Lui rendre ce témoignage nous sera permis, surtout si nous ajoutons que, pour mieux servir la religion qu'elle avait aimée d'une ardeur si vive, il s'est engagé dans les rangs du sacerdoce dès ses jeunes années.

Il est un nom, celui des Filicchi, devenu inséparable du nom d'Elizabeth Seton.

Ceux qui le portaient avec tant d'honneur au commencement de ce siècle , ont laissé au cœur de leur fils, avec le culte de leur souvenir, la plus tendre vénération pour la mémoire d'Elizabeth. M. Patrizio Filicchi, le fils aîné du noble Antonio, conserve comme un trésor les lettres que son père avait reçues d'elle. C'est tout un volume manuscrit. Il l'a copié de sa main, en entier, pour nous le donner. Que de droits il s'est acquis à notre affection et à notre reconnaissance !

L'histoire de l'Église universelle, les récentes biographies des premiers évoques des États-Unis abondent en informations qui éclairent notre sujet. C'est à ces sources que nous avons puisé. C'est là que notre admiration a été chercher les traits de

dévouement, de persévérance et d'abnégation qui seront l'éloquence de ce récit, si Dieu permet qu'il serve à faire mieux aimer sa vraie religion et sa vraie Eglise. Pour atteindre ce cher objet, quelque exemple encore que nous ayons pu choisir, quelque voix que nous ayons fait entendre, nous croyons que rien n'aura la puissance des pages où nous n'avons eu qu'à traduire Elizabeth Seton elle-même.

Paris, février 1868.

En 1869, Ms^ Robert Seton, petit-fils d'Elizabeth Seton , a publié sous le titre de Menioir Letters and Journal of Elizabeth Seton i, de précieux documents entièrement inédits. Ce que nous avons choisi dans ces deux volumes nous permet maintenant d'ajouter à notre récit plusieurs chapitres nouveaux.

Paris, avril 1872, 1 New- York, — O'Shea publisher.

Ce ne serait pas assez pour nous, si dans la vie d'Elizaioeth Selon on voulait voir seulement la touchante étude d'une âme qui fut ouverte à toutes les tendresses, et qui connut toutes les douleurs. Nos désirs vont plus haut, et nous osons demander à l'attendrissement qui pourra naître de ce récit, qu'il donne des fruits de force et de sainte émulation.

Avant d'abandonner les ombres de l'erreur pour les clartés de la foi, Elizabeth rencontra d'immenses obstacles sur son chemin : le courroux de sa famille, l'abandon de ses proches, l'anéantissement de sa fortune , la ruine de ses légitimes ambitions pour l'avenir de ses enfants, la perte de ses droits et des leurs, au sein d'un I. 1

pays protestant qui concédait à peine à ses fils catholiques le droit de vivre.

Un cœur moins ferme que le sien eût défailli devant ces obstacles ; mais elle : « Je ne regarde ni en avant ni en arrière , disait-elle : je regarde en haut. » Paroles héroïques dans la bouche d'Elizabeth. Elle les disait avec simplicité. C'est à nous de les recueillir : bientôt l'histoire de sa vie nous en montrera la grandeur. Les traverses de toute nature qui éprouvèrent sa constance furent le prix des grâces de sa conversion. Jamais ce prix ne lui sembla trop cher. Blâmée , persécutée , mise , à vrai dire, hors la loi, elle bénit Dieu : elle est catholique.

Mais quand l'aurore de l'émancipation brillait encore aux États-Unis, quand le souffle de la liberté y remuait tant de cœurs généreux , comment le droit de la conscience , le droit le plus saint, pouvait -il être ainsi méconnu? Nous essaierons d'expliquer cette contradiction et cette injustice. Elle se produisait dans un temps bien voisin de nous ; toutefois nous y croirions difficilement, si nous n'étudiions d'abord la situation que l'oppression protestante fit, durant près de deux siècles, à l'Éghse catholique dans les colonies anglaises de l'Amérique du Nord.

La Virçîinie et la Nouvelle-Angleterre ont été

le noyau des États-Unis. Les diverses colonies qui successivement prirent des noms particuliers 'et se constituèrent en provinces distinctes, sont comme autant de fragments détachés de ces deux colonies mères. Si nous réussissons à donner une idée des principes qui, dès l'origine, ont fait loi dans la contrée qu'on désigne sous le nom de Nouvelle-Angleterre ', ou, sans nous étendre si loin, dans la seule colonie du Massachusetts, dont la principale cité, Boston, a toujours exercé sur l'opinion et sur les mœurs des autres États une influence irrésistible, nous aurons atteint notre but , et nous n'ajouterons presque rien quand nous parlerons des autres colonies de l'Amérique du Nord. En effet, les principes religieux, sociaux, politiques du Massachusetts, après avoir rayonné sur les pays voisins , ont gagné de proche en proche les États les plus éloignés ; jusqu'au jour où ils ont fini, si l'on peut s'exprimer ainsi , par pénétrer l'Union américaine tout entière -.

La terre qui reçut d'abord le nom de New- Plymouth est la plus ancienne des colonies de

1 C'est tout le pays situé à l'est de New-York; il compread les six États de Maine, Vermont, New-Hampshire, Massachusetts, Rhode-Island, Connecticut.

- Voir A. de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique.

la Nouvelle - Angleterre ; bientôt incorporée dans le Massachusetts, elle devint partie intégrante de ce dernier État. New-Plymouth dut son origine aux guerres de religion et aux malheurs de l'Europe. Le premier vaisseau qui aborda, en 162G, ses rivages déserts , portait cent vingt émigrants, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, qui s'arrachaient à leurs foyers et s'exposaient aux misères de l'exil, pour chercher une terre si abandonnée du monde qu'il fût permis d'y vivre à sa manière et d'y prier Dieu en liberté. Ces émigrants, ou, comme ils s'appelaient eux-mêmes, ces pèlerins, fuyaient lu persécution de TÉgUse anglicane, instituée par Henri VIII, d'après les doctrines de Luther et de Calvin.

L'Église anglicane rejette la suprématie du Pape, pour conférer un immense pouvoir à la couronne d'Angleterre. Les prérogatives qu'elle accorde au souverain dépassent de bien loin le pouvoir que le Pape exerce sur les Mêles enfants qui reconnaissent son autorité paternelle. Eu pleine contradictioa sur ce point avec ses propres principes à l'égard de l'mdépendance individuelle, elle dément d'une manière encore plus flagrante ses principes sur la liberté d'examen, par l'intolérance dont elle use envers les dissidents des sectes protestantes.

Tout est contusion et contradiction au sein

de l'erreur: cette Église anglicane, séparée de l'Église catholique romaine sur les points de discipline et sur les articles du dogme les plus essentiels, a conservé des traces nombreuses de l'cincien culte ; elle en admet certaines formes traditionnelles, les signes, les pompes extérieures : ainsi, le signe de la croix dans le baptême , l'anneau dans le mariage ; elle approuve qu'on s'agenouille au sacrement de communion, quand elle célèbre ce qu'elle appelle la Cène du Seigneur; elle demande qu'on s'incline au nom de Jésus ; elle a sa hiérarchie qui rappelle la nôtre, ses archevêques, ses évêques, ses vicaires, ses chanoines, etc.. Le plan de la religion anghcane, tel qu'on le trouve exposé dans le livre authentique dédié au roi Georges II, nous montre ce culte solennisant la plupart des fêtes que nous célébrons dan? l'Église catholique: ainsi, la Pentecôte, la Trinité, tous les dimanches de l'année, l'Épiphanie, l'Annonciation, Noël, la Toussaint, les fêtes des apôtres, des évangélistes, celles de saint Etienne et des saints Innocents. On y remarque avec surprise, quand on sait combien l'usage a prévalu contre la règle , que l'ubservance du carême est recommandée, ainsi que la loi du jeûne pour les vigiles , la prescription de l'abstinence des vendredis et des samedis, celle des Quatre-Temps et des Rogations.

Même analogie relativement aux prières de la liturgie : l'Église anglicane conserve l'office ecclésiastique du matin et du soir , les cantiques, les leçons, la confession générale des péchés et l'absolution, la doxologie, les Alléluia, le Te Deum, etc. Dans l'office des morts, elle demande à Dieu de ne pas livrer le pécheur aux supplices éternels ; elle supplie sa miséricorde d'accorder aux fidèles défunts le repos de l'âme et du corps.

A côté des réformateurs qui instituèrent l'Église anglicane , et qui s'arrêtèrent dans leurs réformes , on ne sait pourquoi , à moitié chemin , il y eut, dès les commencements, des sectaires ardents, des puritains, qui virent avec horreur ce que la soi-disant réforme conservait des anciennes cérémonies et de la hiérarchie primitive. Leur mécontentement s'exprima bruyamment et provoqua la répression, qui fut implacable. Plusieurs furent mis à mort. Parmi ceux qu'on épargna, le plus grand nombre se réfugièrent dans l'exil, en Suisse, d'où ils ne revinrent que sous le règne d'ÉUsabeth, entêtés dans leurs opinions, et imbus des principes rigoureux qui prévalaient alors à Bâle et à Genève- Elisabeth d'Angleterre professait les opinions politiques de son père. Gomme Henri VIII , ce qu'elle voulait , c'était être pape dans ses États. Tout en repoussant les catholiques, elle aimait

leur discipline , la pompe de leurs cérémonies et l'éclat de leur culte; d'autre part, les nouveaux sectaires lui apparaissaient comme des rebelles à son autorité. Le premier acte que le parlement rendit sous son règne déclara la suprématie de la couronne en matière religieuse, et décréta l'uniformité de liturgie. Le nombre de ceux qui résistèrent à l'uniformité, les nonconformistes , c'est ainsi qu'on les appelait, fut bientôt si grand , que les tribunaux ordinaires devinrent impuissants à poursuivre et à punir ceux que la loi voulait atteindre. La reine créa une cour spéciale, sous le nom de haute commission pour les affaires ecclésiastiques. Tout individu qui , pendant un mois , s'était absenté de l'église anglicane était condamné à l'emprisonnement et à l'amende. La récidive entraînait le bannissement à perpétuité ; et si le coupable reparaissait dans le royaume, il encourait la peine de mort.

Jusqu'alors, les puritains n'avaient point eu la volonté de se séparer de l'Église anglicane ; mais, se voyant rejetés de son sein, ils devinrent hautement ses adversaires. Les moins violents d'entre eux se rangèrent sous les lois de l'Église presbytérienne. Là, point d'autorité ecclésiastique, si ce n'est celle que les presbytériens plaçaient eux-mêmes dans les assemblées de leurs ministres, réunis en presbytère

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OU consistoire. Les autres, plus excessifs, repoussèrent cette subordination à un consistoire, estimant qu'elle était incompatible avec la liberté telle qu'ils l'entendaient. Ils adoptèrent une doctrine qui enseignait que toute société de chrétiens unis pour rendre un culte à Dieu constituait une Église absolument indépendante et investie du droit d'exercer une juridiction complète dans ses propres affaires. Selon eux, la prêtrise ne constituait point un ordre distinct dans l'Église, et ne conférait point un caractère indélébile; le prêtre, simple prédicateur de la parole , revêtu de la seule autorité de son éloquence et du mérite qu'on lui attribuait, était élu par ses frères, moyennant l'imposition de leurs mains; de même, il pouvait être réduit au rang de simple membre de l'Église, en vertu de la même autorité.

L'Église établie d'Angleterre redoubla de violence envers les puritains : la persécution ne fit qu'accroître leur nombre et leur force. Vers l'année 1607, une centaine d'entre eux passèrent en Hollande ; ils y furent accueillis , mais ils désertèrent bientôt ce pays, parce qu'ils n'y faisaient point de prosélytes. Ce fut alors qu'une pétition en leur faveur fut adressée au roi Jacques I^r. Ce souverain , ne voulant pas les recevoir dans ses États , promit seule-

ment qu'il les tolérerait en Amérique , tant qu'ils y demeureraient paisible??. Les puritains, dans l'espoir qu'ils se trouveraient à l'abri des cours ecclésiastiques, à mille lieues de distance, se contentèrent de la promesse royale. Ils demandèrent une concession de terre à la société appelée compagnie de Plymouth, Bristol, etc., — l'une des deux compagnies entre lesquelles Jacques- 1" avait partagé les territoires que la couronne possédait dans le nouveau monde; — munis de leur titre de propriété, et pourvus d'instruments de travail, ils s'embarquèrent.

L'automne était sur son déclin , au moment où ils quittèrent les rivages de l'Europe. Maintenant ils avaient passé le vaste Océan, et ils arrivaient au but de leur voyage ; mais ils ne voyaient point d'amis pour les recevoir, point d'habitation pour leur offrir un abri. On était au milieu de l'hiver; et ceux qui connaissent le chmat de l'Amérique du Nord savent combien les hivers y sont rudes, et quels furieux ouragans désolent alors ses côtes. Dans cette saison, il est difficile de traverser des lieux connus; à plus forte raison , de s'établir sur des rivages nouveaux. Autour d'eux n'apparaissait qu'un désert hideux et désolé, plein d'animaux et d'hommes sauvages, dont ils ignoraient le degré de férocité et le nombre. La terre était glacée.

Le sol était couvert de forêts et de buissons. Le tout avait un aspect barbare •.

Avant le retour du printemps , la moitié de ces émigrants avait succombé aux souffrances causées par les privations et par la rigueur du climat. La liberté de professer leurs opinions religieuses, et de se gouverner eux-mêmes, consola les survivants des maux et des dangers qui les menaçaient de toutes* parts. Même avant de débarquer, ils avaient arrêté les bases sur lesquelles ils allaient constituer leur Église et leur société politique.

Les passions religieuses, qui pendant tout le règne de Charles le"" déchirèrent le royaume britannique, poussèrent chaque année vers l'Amérique du Nord de nouveaux essaims de sectaires. Empressé d'éloigner de lui des éléments de discorde et de désordre, le gouvernement anglais favorisait cette émigration , de jour en jour plus nombreuse. Il se montrait d'ailleurs indifférent sur la destinée des émigrants, et ne semblait point s'occuper de ceux qui venaient sur le sol américain chercher un asile contre la dureté de ses lois. Les premiers réfugiés puritains avaient jeté les fondements de la colonie qui devint plus

1 Voir le New-E)igland's Mémorial, cité par Alexis de Tocqueville.

tard l'État de Massachusetts. En 1628 et 1629, de nouvelles expéditions fondèrent, sur les territoires voisins , la ville de Charlestown et celle de Boston , qui passa bientôt pour la plus éclairée de toutes les cités de la Nouvelle- Angleterre '.

Les colons qui fondèrent Boston étaient des puritains de la règle la plus austère; ils adoptèrent dans leur Église une doctrine dont les adeptes ont été désignés depuis sous le nom d'indépendants. Unis en société religieuse par un traité — covenant — solennel avec Dieu , ils élurent un pasteur, un instructeur et un ancien^ par l'imposition des mains des frères. Tous ceux qui , ce jour, furent reçus parmi eux comme membres de l'Église signèrent leur adhésion à une profession de foi rédigée par l'instructeur, et il fut établi que personne désormais ne serait admis à leur communion avant d'avoir rendu témoignage de sa foi. Leur culte n'avait point de liturgie ; il était réduit au dernier degré de simplicité.

Étrange inconséquence de la passion ! ces hommes, si longtemps persécutés devinrent des persécuteurs aussitôt qu'ils le purent. Il se trouva qu'un petit nombre d'entre eux étaient

1 Voir Arnold Scheffer, Histoire des États-Unis de l'Amérique septentrionale , et Edouard Laboulaye, Histoire des États-Unis.

attachés aux rites de l'Église anglicane ; ils les expulsèrent de leur société, et les renvoyèrent en Angleterre. Selon les constitutions qu'ils s'étaient données, le pouvoir législatif appartenait chez eux à l'assemblée générale des colons. Dès sa seconde réunion , en 1631 , cette assemblée promulgua les lois d'exclusion les plus excessives contre tous ceux qu'elle enveloppa sous la désignation générale de non-conformistes. En peu de temps, la Nouvelle-Angleterre fut peuplée par l'intolérance des colons du Massachusetts. Un de leurs pasteurs, puritain dissident, repoussé par eux, se réfugia, avec ses partisans, chez les sauvages indiens. Bien accueilli de leurs Sachems, il fonda la colonie de Rhode-Island, qui devint bientôt florissante. D'autres essaims de bannis commencèrent les établissements de Nev-Hampshire et du Maine. Celui de Connecticut dut sa naissance à une émigration de colons chassés du Massachusetts par la rivalité des deux principaux ministres puritains de cette province '. Il est bien vrai , l'histoire des hommes qui ont fondé les colonies de l'Amérique du Nord est celle des persécutés qui se sont faits persécuteurs aussitôt qu'ils l'ont pu. Partout le fanatisme des puritains du Massachusetts

i Voir RobertsoD . Hisiory of America.

trouva des imitateurs et multiplia ses victimes. Le premier article des lois du Connecticut commence ainsi : « Quiconque adorera un autre Dieu que le Seigneur sera mis à mort. » Les codes de plusieurs autres États sont rédigés d'après les mêmes principes. La petite colonie de Rhode-Island , la plus libérale des colonies de la Nouvelle -Angleterre, déclare dans sa charte que le principe de la liberté religieuse est absolument inapplicable aux papistes. « Nul prêtre, dit la loi du Connecticut, n'est admis dans cette province. Il doit être expulsé, et mis à m.ort s'il revient. Tout prêtre peut être saisi par le premier venu, sans mandat d'arrêt. » J)ans la colonie de Plymouth, la proscription étend ses rigueurs aux quakers : l'hospitalité qu'on pourrait leur offrir sera punie de l'amende et de la prison. Tout quaker qui, frappé par la loi , oserait revenir dans la province, aura, pour la première et pour la seconde fois, une oreille coupée; pour la troisième fois, il aura la langue traversée d'un fer rouge. Ces barbaries portent la date de l'année 1657.

La Virginie, colonisée sous les auspices de la couronne, au temps de la reine Elisabeth, était peuplée de protestants qui appartenaient à l'ÉgUse anglicane ou épiscopalienne. Assurés des sympathies de la métropole , et fiers d'ap-

partenir à l'anglicanisme, ce culte aristocratique et officiel de la Grande-Bretagne, les épiscopaux de la Virginie exercèrent contre les dissidents, et surtout contre les puritains, les mêmes violences que les puritains exerçaient contre leurs frères protestants de toutes les sectes, là où ils étaient les plus forts. Tout étranger qui débarquait sur le territoire virginien était soumis à un examen sur ses croyances religieuses : s'il refusait de reconnaître la suprématie de la couronne d'Angleterre , il avait à subir la peine du fouet, chaque jour, pendant tout le temps qu'il séjournait dans la colonie. Le juif qui mettait le pied sur ce sol asservi à des maîtres impitoyables était, par ce fait même, réduit en esclavage.

Inquisiteur jusque dans les moindres détails, l'anglicanisme se montrait cruel envers ses propres adeptes : il avait des lois qui réglaient l'assiduité aux offices de la paroisse et la participation aux cérémonies appelées sacrements; ces lois avaient pour sanction de fortes amendes; et, dans le cas de récidive, la peine du fouet. Une raillerie sur le compte d'un ministre était punie de cette même peine.

A partir de l'année 1664, le culte anglican eut un de ses principaux centres dans l'ancienne colonie hollandaise la Nouvelle-Belgique, qui devint à cette époque possession anglaise, sous

le nom de Nouvelle-Tork. Là, du moins, les épiscopaux se montrèrent assez tolérants envers la plupart des sectes protestantes. Par contre, ils eurent pour les catholiques des menaces d'emprisonnement et de mort.

Dans cette attristante histoire du protestantisme américain, un des faits qui étonnent le plus est l'archarnement des Églises épiscopaliennes, puritaines, presbytériennes et autres, contre les inoffensifs et pacifiques quakers venus d'Angleterre en Amérique vers l'année 1654 '.Les récits qu'on faisait de leurs souffrances émurent l'un de leurs coreligionnaires, Guillaume Penn, fils d'un amiral anglais du temps de Cromwell. Inspiré par le désir de leur offrir un abri, Penn demanda au roi Charles II de lui concéder un territoire dans le nouveau monde , à titre d'indemnité pour des avances faites au gouvernement anglais par son père. Il obtint ainsi la pleine et absolue propriété d'une vaste contrée dont il prit possession en 1682, et qu'il appela Penn-Sylvanie. La nouvelle colonie fut ouverte non-seulement aux quakers de tous les pays, mais à tous les persécutés de toutes les sectes. Le nombre en était grand : il en arriva de toutes parts; et dans l'asile qui leur était offert , ces hommes divisés entre eux

< Voir Hawk's History of the episcopal Church of Virginia.

Ifi ELIZABETH SETON

par leurs opinions, mais réunis dans une même infortune, vécurent en paix à côté les uns des autres.

Selon la secte des quakers, Dieu accordant à tous les hommes une lumière intérieure suffisante pour les conduire au salut éternel, il n'est besoin ni de prêtre ni de pasteur : tout homme peut être inspiré de l'Esprit divin. Quand il sent le tremblement de l'inspiré qui s'empare de lui, il se lève, il prend la parole, et tous l'écoutent '. Les quakers rejettent tout culte visible, les sacrements, les cérémonies. Une vie droite et vertueuse, disent- ils, suffit à chacun pour assurer son salut. Dieu défend de verser le sang : ils ont la guerre en horreur, et se refusent à porter les armes ; ils ne prennent aucune part aux réjouissances qui suivent les victoires. Dieu ayant fait les hommes tous frères et égaux par leur nature, ils tutoient tout le monde, et suppriment les marques extérieures de respect, comme de saluer, s'incliner, se découvrir la tête, etc. La tempérance et la modestie étant les principales vertus du chrétien, ils rejettent toute superfluité dans l'extérieur : les ornements sur les habits, les joyaux, les rubans, les dentelles, les étoffes de couleurs brillantes, etc.;

1 De là le nom de quakers, qui veut dire tremhkurs en anglais.

tout divertissement mondain ; les danses, les spectacles, les cartes, les dés. Ils ne prêtent point de serment, et se contentent, dans l'occasion, d'une simple déclaration affirmative ou négative.

On ne sait pas précisément à quel moment la Pensylvanie reçut le bienfait du catholicisme. On sait seulement que Guillaume Penn parle d'un vieux prêtre qui exerçait, en 1686, le saint ministère dans la colonie. Un peu plus tard, en 1708, on voit de fougueux sectaires qui s'indignent contre Penn de ce qu'il soufTre qu'on profosse publiquement le culte catholique. L'esprit qui dictait ses reproches, heureusement ne prévalut pas. La mission de Pensylvanie comprenait 7,000 âmes en 1774; elle était déservie par des Pères jésuites venus du Maryland. Pasteurs et fidèles jouissaient parmi les quakers d'une mesure de liberté qui leur était tout à fait inconnue dans les autres provinces '.

Peu de mots maintenant nous suffiront pour décrire la situation faite aux enfants de l'Église catholique, dansles vastes contrées où dominait la race anglo-saxonne. Partout, si ce n'est dans la Pensylvanie, dont nous venons de parler, et dans le Maryland, qui nous occupera bientôt ,

' Voir Marshall, Christian Missions. London, 1863.

ils se trouvaient en présence des lois les plus rigoureuses. Ici la déchéance des droits de citoyens ; là le bannissement; et dans les provinces les plus florissantes, au cœur de la civilisation américaine, l'emprisonnement et la peine de mort. Ceux des prêtres catholiques qui s'aventuraient dans ces contrées, pauvres, errants, travestis, devaient se préparera l'existence périlleuse et précaire, qu'ont encore nos missionnaires au sein des pays infidèles. Qu'on en juge par les termes de cette loi de la province de New -York. Décrétée dans l'année même qui ouvre le xviii'^ siècle , elle n'est que le renouvellement des lois antérieures. « Tout prêtre catholique, y est-il dit, qu'on saisira dans les limites du territoire, sera jugé comme incendiaire et perturbateur du salut et de la paix pubhque, comme ennemi de la vraie religion chrétienne, et puni d'un emprisonnement à perpétuité * ; que s'il s'évade et s'il est repris , il est condamné à mort. Le crime d'avoir donné l'hospitalité à un prêtre catho-

1 « Deemed and accounted an incendiary, and disturber of the public peace and safety, and an enemy of the tnie Christian religion; and shall be adjudged to suffer perpétuai imprisonment. » Voir : A Brief Sketch of the history of the catholic Church on the island of New- York. — New-York, 1853. — By the Rev. J. R. Bayley, secretary to the Archbishop of New-York. — Actually Bishop of Newark.

lique sera puni d'une amende de 200 livres sterling et de trois jours de pilori '. »

Écartons ces souvenirs , et tournons nos regards vers le clément pays du Maryland. Ici nous nous sentons heureux de pouvoir citer les paroles du célèbre historien protestant Bancroft : « L'histoire du Maryland , dit-il , est celle de la bienveillance, de la gratitude et de la tolérance -. » En 1632 , le roi Charles h'' ayant fait don à Gecilius Galvert, lord Baltimore, du vaste territoire compris entre le Potomac et la Chesapeake, celui-ci y envoya une expédition composée de deux cents colons, tous catholiques, qui s'éloignaient d'une patrie où leurs droits politiques leur étaient ravis. Cette émigration n'avait admis dans son sein que de respectables familles ; elle était dirigée par Léonard Calvert, fils de lord Baltimore. Son premier soin, lorsqu'elle arriva sur le continent américain, fut de s'entendre avec les indigènes du pays et d'acquérir d'eux le terrain sur lequel elle s'établit. En se conciliant l'amitié des Indiens, elle évita les guerres qui menacèrent souvent l'existence des autres colons. En achetant des terres qui avaient déjà reçu une sorte de culture , elle pourvut immédiatement à ses principaux besoins.

1 Voir le même ouvrage.

- Voir Gtoryc Baucroft, Histonj of the United States.

Lorsqu'ils prirent possession de leur nouveau territoire , les catholiques de lord Baltimore s'engagèrent à respecter toutes les communions fondées sur la divinité de Jésus-Christ. Le serment du gouverneur du Maryland s'exprime en CCS termes : « Moi, A"..., je promets que je ne tourmenterai pour cause de religion, ni par moi-même, ni par les autres, ni directement, ni indirectement, (jui que ce soit faisant profession de croire en Jésus-Christ. »

f:'ous l'influence des plus douces institutions, la contrée presque déserte où s'étaient fixés les nouveaux colons se couvrit bientôt d'établissements nombreux, et s'anima d'une vie active. Lord Baltimore exerçait dans la colonie une sorte de royauté, dont l'unique ambition était de se répandre en bienfaits. Paix à tous, telle était sa devise '. Les persécutés, les malheureux accouraient de toutes parts pour chercher abri dans ses domaines; les catholiques opprimés par l'Angleterre se réfugiaient dans les ports tranquilles de la Chesapeake ; ils y rencontraient les exilés protestants, qui trouvaient en ces mêmes lieux le repos et la liberté. Le gouvernement du Maryland éten-

1 « Lord Baltimore, dit Thistorien protestant Baocroft, mérite un rang parmi les législateurs les plus sages et les plus cléments de tous les âges. » Hisiory of the United States.

dait ses sympathies à toutes les nations et à toutes les sectes. La France lui envoyait des huguenots, tandis que d'autres infortunés appartenant à toutes les nuances de l'erreur, lui arrivaient de l'Allemagne , de la Hollande , de la Suède, de la Bohême.

Telle fut la tolérance du Maryland catholique. « 11 est curieux, remarque le professeur Walters, de Philadelphie, de voir à cette époque les puritains persécuter leurs frères protestants, dans la Nouvelle-Angleterre; les épiscopaux exercer la même sévérité envers les puritains , en Virginie ; et les catholiques , contre lesquels tous étaient ligués, former au Maryland un sanctuaire oîi chacun pouvait pratiquer son culte, où personne n'était opprimé, où même les protestants pouvaient trouver un refage contre l'intolérance protestante. » Cependant ces protégés, ces sauvés du catholicisme, aussi injustes qu'ils étaient ingrats, conçurent le dessein de ruiner une religion que tout leur commandait de bénir.

Lord Baltimore venait de mourir. Immédiatement l'influence de l'archevêque de Canterbury, toute -puissante en Angleterre, fut invoquée pour assurer dans le Maryland la prépondérance de l'Église épiscopalienne. Les protestants, devenus plus nombreux et plus forts que leurs hôtes hospitaliers, s'emparent

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violemment du pouvoir, expulsent les catholiques de tous les emplois, et leur enlèvent toutes les franchises qu'ils possédaient dans la province créée par eux *.

Ceci se passait vers 1650. A dater de cette époque , le parti de l'oppression demeura prépondérant, sauf à quelques rares intervalles. Son hostilité contre les catholiques redoubla de violence, et s'affirma, en 1704, dans un acte que vota le parlement de Baltimore pour prévenir les progrès du papisme. Par cet acte, il fut interdit, sous de sévères pénalités, à tous les évoques ou prêtres de l'Église catholique, de dire la messe, d'exercer des fonctions spirituelles, et d'essayer en aucune manière de persuader aux dissidents de se réconciher avec l'Église de Rome. Il fut interdit aux catholiques de se livrer à l'éducation de la jeunesse. On emprunta à la législation anglaise , pour l'insérer dans le code colonial, cette loi odieuse qui, pour récompenser l'apostasie, force le père à donner une partie de ses biens à l'enfant qui trahit sa foi -.

1 « Ainsi les catholiques se virent traités en ilotes dans le pays dont ils avaient fait, dans leur libéralisme vraiment catholique, non pas leur asile à eux, mais celui de toutes les sectes persécutées. » Bancroft, History ofthe United States.

2 Voir Edouard Laboulaye, Histoire des États-Unis.

A la veille de la guerre de l'Indépendance , les catholiques formaient tout au plus le huitième de la population du Maryland, Ils fuyaient quand ils le pouvaient la terre ingrate qu'avaient peuplée leurs ancêtres. En 1752, un de leurs plus éminents citoyens , Daniel Carroll , le père de ce grand John Carroll qui fut le premier évêque des États - Unis , arrivait en France , avait plusieurs entrevues avec le duc de Choiseul, et négociait pour que le cabinet de Versailles facilitât dans la Louisiane la totale émigration des catholiques du Maryland. Placés entre la ruine et l'apostasie, Carroll et les catholiques, persécutés comme lui, demandaient refuge à l'exil.

Si douloureuse que fût sa situation, le catholicisme ne disparut pourtant pas du Maryland. L'année même où fut promulgué l'acte contre le papisme, le parlement accorda que, pour un temps, aucune peine ne serait prononcée contre les prêtres qui se borneraient strictement à exercer leur ministère dans l'intérieur des familles catholiques. Cette suspension de pénalité fut renouvelée, à différentes époques, par des actes successifs, qui furent à la fois la consolation et le salut des opprimés.

Cependant, épargnées et comme oubliées au miUeu du désastre commun, quelques maisons religieuses conservèrent légalement les pro-

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priétés territoriales qu'elles possédaient dans la colonie. Dès l'origine de la fondation, un acte connu sous le nom de condition de plantation avait promis qu'on délivrerait, moyennant une faible redevance , 2,000 acres de terre à toute personne qui aurait conduit sur les domaines concédés à lord Baltimore cinq hommes en état de se livrer au travail. Les Pères de la Compagnie de Jésus, qui avaient accompagné le premier convoi d'émigrants, avaient eu part à cette distribution. Ils étaient donc propriétaires au même titre que les autres habitants. Atteints néanmoins et compris, des premiers, dans la persécution qui suivit la mort de lord Baltimore, ils s'étaient vus chargés de chaînes et renvoyés en Angleterre. Mais leur exil dura peu. Sous le règne de Charles II, ils reparurent dans le Maryland, et recouvrèrent leurs anciennes possessions. On les laissa, chez eux, séjourner en paix. Ils purent continuer à organiser des plantations et à construire des habitations sur leurs terres.

A la fm du xvii« siècle, ils possédaient plusieurs grands domaines, quelques fermes, des maisons ; le manoir de Saint-Thomas, près de Porto-Tobacco, dans le comté de Charles; le manoir de Saint-Inigo, sur la rivière de Sainte- Marie, et celui de Bohemia, sur la rive orientale de la Ghesapeake. Des chapelles étaient

annexées à toutes leurs résidences. Les catholiques de plusieurs milles à la ronde s'y réunissaient, les dimanches et les jours de fêtes, pour assister au saint sacrihce. Comme le nombre de ces sanctuaires ne suffisait pas aux besoins d'une population dispersée sur l'étendue d'un vaste territoire, plusieurs propriétaires disposèrent, chacun à son tour, une place dans leurs maisons pour la célébration du service divin. C'étaient autant de stations, où prêtres et fidèles se rendaient à des époques déterminées. Le célébrant avait soin d'apporter avec lui les vases sacrés, les ornements sacerdotaux et tout ce qui était nécessaire pour la sainte messe. Le plus souvent, la petite congrégation ne pouvait lui offrir pour temple qu'une chambre étroite, misérable, dans laquelle quelques planches dressées à la hâte formaient un autel. La ville de Baltimore n'avait plus même une chapelle à la fin du dernier siècle. Le prêtre le plus voisin résidait à la ferme de While-Marsh ; il se rendait à la ville, une fois par mois, pour dire la messe ^ux fidèles '.

Telle fut, dans l'Amérique du Nord , la situation de l'Église cathohque et celle des sectes

1 Voir C. Moreau, Les Prêtres français émigrés aux États-Unis. — Voir Marshall, Christian Missions.

protestantes tant que dura ce que l'on pourrait appeler l'ancien régime de ces contrées. Tout changea de face sous l'empire de la nouvelle constitution que se donnèrent les colonies émancipées.

Après que les États-Unis eurent assuré leur indépendance nationale, chacune des treize provinces qui venait de repousser la domination de l'Angleterre s'érigea en république indépendante, et s'attribua chez elle toutes les prérogatives de la souveraineté. L'assemblée unique qui, depuis la déclaration d'indépendance, avait présidé à la conduite de la guerre, continua de régir la confédération; mais on s'aperçut bientôt qu'elle était impuissante à gouverner le pays pendant la paix. Menacé de l'immense péril de voir la confédération se dissoudre, le peuple américain donna, pour la seconde fois, le grand spectacle d'une nation énergique et sensée, qui cherche son salut en elle-même. Une convention composée de députés des divers États fut convoquée à Philadelphie, pour réformer la constitition fédérale. Cette assemblée, peu nombreuse, puisqu'elle ne comptait que cinquante- cinq membres, renfermait de très- grands esprits et de nobles caractères : Washington, Frankhn^ Madison, les deux Morris, Hamilton. Le 17 septembre 1787, à la suite de délibérations appro-

fondies, elle offrit à l'adoption du peuple le corps des lois organiques qui régit encore de nos jours l'Union américaine. Présentée par Washington, acceptée par le congrès, la nouvelle constitution fut adoptée successivement par tous les États. L'ancienne constitution , celle de 1778, était demeurée complètement étrangère à la question religieuse ; la nouvelle constitution , dans le premier de ses amendements, contenait un article ainsi conçu : « Le congrès ne pourra rendre aucune loi pour établir une religion, ni pour prohiber le libre exercice d'une religion ; aucune loi pour restreindre la liberté de la parole ou de la presse, le droit de s'assembler paisiblement et d'adresser des pétitions au gouvernement afin d'obtenir le redressement de quelque grief. »

Cette proclamation concise et nette du droit laissé à chacun de vivre selon sa conscience , et de suivre librement et publiquement sa rehgion , ne devait point être aux États-Unis, comme en tant d'autres lieux , une formule vaine, une promesse illusoire. A partir du jour où on la publia, les anciennes lois pénales, édictées par l'intolérance des temps antérieurs, furent aboHes; les catholiques, exclus jusqu'alors de tous les États, sauf un seul, se montrèrent partout à découvert.

Avant la guerre pour l'émancipation, ces fils de la vraie Église, disséminés en petit nombre sur une étendue plus vaste que l'Europe entière, dépendaient au spirituel d'un vicaire apostolique résidant à Londres. Lorsque la nouvelle constitution eut promulgué pour tous la liberté des cultes, ils se prirent à espérer qu'ils obtiendraient d'avoir un évêque à eux, dans l'Union même. C'était le désir de Rome, nul ne l'ignorait. Ils sondèrent prudemment le terrain autour d'eux , se concertèrent , et formulèrent, pour la présenter au souverain pontife une demande qui fut accueillie avec une extrême faveur. Dans le dessein d'obtenir la réalisation de leurs vœux , la Propagande envoya au nonce apostolique Doria , accrédité auprès de la cour de France, une note pour être remise à Franklin, ambassadeur des États- Unis près de cette même cour. Dans cette note, on exposait l'inconvénient pour les missionnaires américains de recourir à un vicaire apostolique résidant en Angleterre , après que les colons d'Amérique avaient rompu les anciens liens qui les rattachaient à la mère-patrie. On démontrait en même temps les avantages que les catholiques trouveraient dans la présence d'un évêque ou d'un vicaire apostolique résidant aux États-Unis; on avait eu soin de présenter ces considérations avec me-

sure et circonspection, afin de ne point froisser les susceptibilités du congrès.

La note fut envoyée en Amérique par Franklin. La réponse qu'elle reçut, aussi prompte que possible, assurait que le congrès n'entendait mettre aucun obstacle aux vœux des catholiques des États-Unis, attendu que le domaine des choses religieuses était en dehors de sa compétence. Six ans plus tard , le 47 juillet 1789, le souverain pontife Pie VI approuvait un décret de la congrégation de Propaganda Fide, portant que tous les prêtres qui exerçaient le ministère dans les États- Unis se réuniraient pour déterminer dans quelle ville serait placé le siège épiscopal qu'on désirait ériger, et pour désigner lequel d'entre eux leur paraîtrait le plus propre à être élevé à l'épiscopat : privilège qu'on leur accordait pour celte fois seulement, et par insigne faveur. Sitôt que ce décret, rendu à Rome, leur fut connu, ces prêtres s'assemblèrent, et décidèrent à l'unanimité que Baltimore serait la ville la plus convenable pour l'érection d'un évêché, parce qu'elle était au centre des États et qu'elle renfermait encore un assez grand nombre de catholiques '. Quant au choix de

* Le Maryland renfennait près de seize mille catholique.s, et l'on n'en comptait que liuit à neuf mille dans le reste

l'évêque, sur vingt-six votants qui composaient la réunion, il y en eut vingt -quatre qui désignèrent John Carroll, prêtre de naissance américaine, zélé, instruit, digne en tous points des temps apostoliques, et dévoué entièrement à la mission du Maryland, depuis que la suppression de son ordre, la Compagnie de Jésus, l'avait ramené d'Europe en sa terre natale.

La bulle qui érigea le premier siège épiscopal dans les États-Unis fut signée à Rome le 6 novembre 1789. En France, par un contraste douloureux, presque à ce même jour, le 2 novembre 4789, l'Assemblée nationale, livrée aux passions philosophiques et irréligieuses du xviii^ siècle, prononçait le décret de la confiscation des biens du clergé, et ouvrait l'ère des spoliations, des outrages et des violences envers l'Église et les ministres de Dieu. La révolution américaine, glorieuse et pure de tout excès , finissait précisément à l'heure où commençait la révolution française.

Personne n'ignore quels ont été depuis cette époque les progrès delarehgion catholique aux États-Unis : ils vont chaque jour s'accroissant, et ils sont immenses, comme la grandeur et

des États-Unis. Partout la pénurie de prêtres était extrême; il ne s'en trouvait que dix-neuf dans tout le Maryland, cinq dans la Pensylvanie, moins encore dans les autres États.

la prospérité de ce libre pays •. Cependant on se tromperait si l'on croyait qu'ils suivirent immédiatement la promulgation de la constitution nouvelle. Pendant longtemps les catholiques durent se contenter d'être simplement tolérés en exerçant humblement leur culte. Dans la plupart des États , ils demeurèrent exclus de tout emploi public. L'État de New- York, en particulier, se distingua par son hostilité envers eux. Jusqu'en 1806, ils y furent privés de tout droit, même du droit de citoyen. Une loi de l'État, édictée contre eux, portait que, pour être admis au titre civique, il fallait s'engager par serment à répudier toute obédience ou allégeance de nature à lier,

1 On estime maintenant à six millions et demi le nombre (les catholiques répandus sur le territoire des États-Unis. La hiérarchie du clergé se compose de 7 archevêques, 46 évèques, 8 vicaires apostoliques. D'après le dernier recensement— celui de 18C5 — le nombre des prêtres était de 3,183. — Les églises et établissements catholiques se répartissent ainsi: 3,483 églises, 1,695 chapelles ou stations , 74 séminaires ou collèges préparatoires, 1,404 collèges ordinaires ou écoles , 203 couvents de femmes, 48 monastères d'hommes, 150 orphelinats, renfermant 9,000 orphelins, 49 hôpitaux, environ 150 autres établissements de charité.

Nous avons emprunté ces précieux renseignements à une lettre écrite au mois de mars 1869 — par uu prêtre français du diocèse de Séez, l'abbé Dujarié, actuellement directeur au séminaire Saint-Charles dans le Maryland.— Voir In Semaine catholique de Séez, numéro du 1" avril 1 869.

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soit en matière ecclésiastique, soit en matière civile, à un pouvoir ecclésiastique établi sur une terre étrangère ; et cela, dit expressément un commentateur, afin d'exclure du bénéfice de la naturalisation les catholiques romains, qui reconnaissent la suprématie spirituelle du Pape *. Longtemps après la loi de réparation décrétée en 4806, les ministres des diverses sectes protestantes, dans l'État de New-York, plus encore que partout ailleurs, cherchaient h attirer le mépris sur tout ce qui tenait à l'Église romaine. Chaque jour, de fanatiques prédicants jetaient l'insulte sur le clergé catholique, sur ces fîJs de la Bahylone maudite, ces disciples de Bélial, ces idolâtres, ces papistes. Si le nom de prêtre était en horreur à New-Yoïk, celui de catholique y était en mépris. Le petit troupeau de la vraie église ne comptait guère en son sein que des émigrés irlandais. Ces pauvres gens vivaient, pour la plupart, dans un état voisin de la misère. L'humilité de leur condition se reflétait sur la religion qu'ils professaient , et achevait de lui enlever tout prestige aux yeux d'un peuple épris jusqu'à l'excès du vulgaire éclat des richesses. Dans l'Amérique du Nord , à cette époque , la conversion d'un protestant au catholicisme

i The Catholic Church in tlie United States, cité par la revue le Correspondant , janvier 1869.

était un fait inouï , un de ces faits exceptionnels qui, lorsqu'ils viennent à se produire, sont nn sujet d'étonnement et de scandale universel. Quand une âme longtpmps attardée dans l'erreur a entrevu la vérité, elle voudrait l'embrasser, elle s'élance à sa rencontre. Autour d'elle si tout conspire à l'en éloigner, les opinions, les mœurs d'un pays, une famille, des amis, la société tout entière, que fera-t-elle? Elle va lutter, elle va souffrir. Puis, forte de sa conviction, elle atteindra l'objet de ses désirs en s'appuyant sur l'obstacle même. Elle s'est résolue à faire cet éclat. Elle est prête à subir l'abandon, le blâme, la répulsion générale. Pour s'élever à ces renoncements, il est besoin d'avoir en soi une rare énergie, une foi vive et profonde, une haute idée des destinées éternelles. C'est la réunion de ces sentiments que nous allons admirer chez Elizabeth Seton. Ils l'ont faite grande devant les hommes , et pleine de mérites devant Dieu. Nous les découvrirons en elle dès son enfance. A mesure qu'elle avancera dans la vie, nous apercevrons de plus en plus qu'ils sont « le secret et profond ressort d'où partent ses résolutions et ses volontés. »

Nimis honorificati sunt amici lui , Deus. { Psalm. cxxxviii. )

Les Seton d'Ecosse. — Elizabeth Bayley. — Son enfance.— Tendresse de son père pour elle. — Son aimable naturel.

— Son éducation. — Trait à remarquer dans son caractère. — Scènes de la guerre de l'indépendance américaine.

— La ville de New-York cernée par les milices de Washington. — Situation des colonies d'Amérique avant la rupture avec l'Angleterre. — Causes de leur mécontentement et de leur révolte, — Sir Guy Carleton et Richard Bayley. — New-York est évacuée par l'armée anglaise.

— Le parti loyaliste. — Richard Bayley professeur à l'université de Columbia.

L'antique nom des Seton , leur nom , aussi leur cri de guerre, Set on, Set on, « Sus, sus, en avant! » est connu de ceux qui , s'intéressant au passé d'un peuple vaillant et fier, ont

étudié les annales de l'histoire d'Ecosse '. De tout temps les Setou y ont figuré. Alliés, au commencement du xiv^ siècle, à la famille royale des Bruce, et par les Bruce aux Stuarts, dès ce moment ils enferment leur écusson dans le double trescheur fleurdelisé, qui est le trescheur d'Ecosse : précieux honneur héraldique toujours conservé depuis lors dans toutes les branches de la famille -.

Nous ne parlerons point des Seton célèbres dans les temps anciens. Nous dirons seulement qu'au moment où l'histoire d'Ecosse se lie le plus étroitement à l'histoire de notre pays, un Seton fut choisi par la régente Marie de Guise, veuve de Jacques V, pour négocier le mariage de la jeune reine Marie Stuart avec le Dauphin de France. La royale fiancée , amenée dès son enfance à la cour des Valois, y vint accompagnée de quatre filles de haut rang, destinées à prendre part à ses études et à ses jeux. Leur âge est celui de leur jeune souveraine, leur

1 Le nom de Seton se prononce Sifone, conformément à la prononciation régulière anglaise. Autrefois on eût écrit Sitone dans un livre français. Peu familiers alors avec les noms étrangers, nous les reproduisions suivautle son dont ils frappaient nos oreilles. Quelquefois nous les iraduisious, s'ils avaient un sens qui s'y pi était. Tel, pour en citer un exemple, ce nom du comte de Fontaine (Fuentes, en espagnol), que Eossuet a rendu immortel.

- Voir la note I à la Mn de ce volume.

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