CHAPITRE XV
La difficulté de vivre devint telle à Saint- Joseph que, « pendant plusieurs semaines, dit une des Sœurs, il nous arriva souvent d'en être réduites à ne savoir pas d'où nous viendrait la nourriture du lendemain. » Le dimanche d'avant Noël, elles se trouvèrent fort heureuses d'avoir pour leur dîner des harengs secs, et quelques cuillerées de mélasse qu'on leur donna à étendre sur leur pain de seigle. La mère Seton , loin de s'épouvanter de celte détresse, glorifiait Dieu et se réjouissait d'être trouvée digne d'avoir part, elle, ses enfants et ses compagnes, à la croix du Sauveur. « 0 mes sœurs, aimons-le ! aimons-le ! s'écriait-elle; demeurons toujours prêtes à faire sa divine volonté. Il est notre Père. Oh 1 quand nous serons dans notre éternité, nous comprendrons quel trésor était pour nous la souffrance. »
Cecilia, la dernière venue, comme novice, parmi les Sœurs, montrait, dans un état de langueur toujours croissant, ce que peut l'énergie de la volonté avec la foi la plus vive. Aucune de ses compagnes n'embrassait celte vie mortifiée avec autant d'ardeur. Henriette, la nouvelle convertie, marchait sur ses traces. Loin d'être rebutée par les privations qu'elle endurait, jamais elle ne s'était trouvée si heureuse. Elle avait obtenu de ses parents qu'elle prolongerait jusqu'au printemps son séjour à
Saint- Joseph. La vraie Église de Jésus- Christ l'avait reçue dans son sein, prête à lui ouvrir bientôt le trésor de toutes ses grâces dans le sacrement de l'Eucharistie. De grands sentiments d'amour et d'abandon à Dieu relevaient au-dessus d'elle-même, tandis qu'elle aspirait au jour qui la verrait admise à la table de son Seigneur. « Jour trop heureux, s'écriait-elle, qui me mettra en possession de mon Dieu , et qui me fera véritablement sienne! J'accepterai désormais la couronne d'épines, je la chérirai avec plus de lendj'esse que si elle était entrelacée des roses les plus belles. Si j'en fais maintenant l'usage que je dois, elle se changera plus tard en une couronne de gloire qui ne se flétrira jamais. »
Cette généreuse Henriette s'était complètement donnée à Dieu. Pour mieux répondre à son appel, elle n'hésitait plus, elle se préparait à briser les plus doux liens, à sacrifier une affection qu'elle avait regardée jusqu'alors comme un gage de bonheur pour sa vie entière. « C'est mon Dieu, disait-elle, c'est sa main, qui m'a conduite ici. A cette heure , les luttes de la faible nature sont finies. Les plus tendres fibres de mon pauvre cœur sont déjà coupées, la blessure est cicatrisée. Il fera le reste. Si je vois rompre le hen sacré, le lien si fort qui me tient encore attachée, et qui eau-