CHAPITRE XIX U
si tu étais devant mon propre tabernacle. Je ferai le reste; toi, fais-moi l'abandon de tout, l'abandon de tout. » — Oui, cher Seigneur, tout est abandonné! — Mais vous, mon père ' , priez, priez continuellement pour la pauvre misérable. »
« Il est vrai , mon être, mon existence , sont une réalité, puisque je médite, puisque je prie et que je parle, et que je conduis la communauté; et tout cela avec régularité, résignation, simplicité de cœur. Cependant ce n'est pas moi, c'est une espèce de machine, agréable sans doute au Père plein de compassion ; mais c'est un être tout différent de celui dans lequel l'âme agit Dans la méditation, dans
la prière, la communion, je ne trouve point d'âme. Dans les êtres qui m'entourent, — moi les aimant si tendrement , — je ne trouve point d'âme. Dans ce tabernacle, où je sais qu'il est, je ne le vois pas , je ne le sens pas. Mille morts seraient suspendues sur ma tête pour me forcer à renier sa présence , que je les affronterais plutôt que d'hésiter un seul instant ; et pourtant il me semble qu'il n'est pas là pour moi !
« Hier, cependant, j'avais retrouvé le sentiment de sa présence ; ce ne fut que pour voir
1 Son père spirituel, M. Brute.
l'enfer entr'ouvert, sous raes pas, et, pour comprendre combien les jugements éternels sont terribles. Me voici maintenant écrivant à ma table, en face la porte de la chapelle, les yeux tournés du côté du tabernacle. Mon âme en appelle à Dieu : ce qu'elle éprouve , n'esl-ce pas là un martyre continuel? »
« Je ne suis qu'un atome, et vous êtes mon Dieu! ma misère est mon seul titre à votre miséricorde 11 en est si peu qui seront sauvés!
Si nous nous perdons, la patience qui nous avait attendus en sera- 1- elle moins adorable? Mon âme se plonge dans l'abîme de
ce mystère ; et demeure , en ces profondeurs , tout obscurité. Mais au dehors, elle joue avec les enfants, elle se récrée avec les Sœurs , condescend à toutes les minuties , se montre attentive à tous les besoins , et agit avec la liberté de ce philosophe qui souffrait en silence , laissant complaisamment torturer la machine, pour que rien ne fût dérangé , disait-il , dans la beauté de l'ordre général. Hélas! hélas! et en tout ceci, pas une seule étincelle de l'action surnaturelle, mais plutôt les mouvements de la nature tombée après la faute originelle. Rien que le désir d'agir, d'être aimée, de plaire... Tout cela si loin de cette simplicité qui vient de la grâce, et qui