CHAPITRE XIX U
surées pour sa part. Un des devoirs qui maintenant lui semblaient le plus pénibles , était celui qui l'obligeait , en qualité de supérieure , à gouverner la communauté , à diriger et à instruire les élèves et les Sœurs. Ce n'était plus qu'avec effort qu'elle appelait sur ses lèvres ces effusions si touchantes, ces instructions persuasives dans lesquelles elle excellait toujours, car son effort était caché. Nul ne pouvait l'apercevoir. Dieu seul en avait le secret, Dieu seul, et le directeur dévoué qui l'encourageait en ses combats d'elle-même avec elle-même.
« C'est, écrit-elle à cet ami , c'est dans votre cher Bourdaloue que je puise toujours pour mes instructions des dimanches ; il est la source d'où découlent mille petits ruisseaux qui conviennent directement à tous nos besoins. Pauvre, pauvre poverina ', elle, obligée de prêcher! Oh! si vous saviez seulement la moitié de mes répugnances à faire une instruction ou un catéchisme , — les délices de mon cœur autrefois, — il me semble que vous prendriez en mépris cette lâche et ingrate pécheresse. Le cher Maître cependant me dit : « Tu dois faire ceci, et tu le feras, uniquement à cause que tu
1 Poverina, pauvre petite, en italien. Elle s'appelait souvent elle-même de ce nom, qui lui avait été donné autrefois par la compassion du peuple de Livourne lorsqu'elle sortit du lazaret accompagnant son mari mourant.
sais que je le veux. Confie-moi ton faible cœur et ta pauvre tête toute malade, c'est moi qui agirai pour toi. »
« Quelquefois, — le démon a des contrariétés si cruelles! — là où l'on s'imagine avoir quelque succès bien évident, il se montre tout à coup et il dit : « Regarde comme les voilà touchées, comme elles t'écoutent, toutes silencieuses et attentives : quel respect, quel regard d'amour! » Et il s'efforce de me distraire de toutes les manières. La pauvre, pauvre âme ne lui accorde pas même un coup d'œil ; elle va droit dans le chemin qui conduit à son cher Seigneur; mais le cœur est si accablé, si appesanti par ce vil mélange!
« Ou bien, c'est au réfectoire; mes larmes m'échappent malgré moi; la faiblesse, celle d'un enfant qui viendrait de naître , s'empare de toute ma personne. Mais le cher Maître est là qui me dit encore: « Penses-y donc, si tu étais là bien tranquille, pouvant manger toute seule ton petit morceau , et de la qualité que tu le voudrais, n'éprouvant d'ailleurs ni peine ni répugnance à te nourrir, où serait la part que j'aurais, moi, à un pareil repas? C'est ici qu'est ta place, pour maintenir le bon ordre; pour diriger celle qui fait la lecture; pour donner l'exemple; et pour manger joyeusement le peu que tu prends, en esprit d'amour, et comme