‹ EllenChapitre 10 sur 34 · I.A MAISON KN FiVn · texte numérisé non relu

I.A MAISON KN FiVn

revient, cl à quelle luxure arrive-t-il ici 'M'aurais été heureuse de le revoir. » Ellen ne disait plus un mot, sa respiralioM était devenue sifllante. " ^îais pour le dîner, se luUait de répondre lady llorneby, n'insistez pas (Uadys, ajoutait-elle à voix basse, Ellen est un peu fantasque depuis quelque temps. — Pour dîner, s'exclamait la jolie chaulïeuse, nous serons partis depuis longtemps. Nous dérapons à cinq heures, le temps de visiter les ruines. Tiens ! voilà maman, allons, viens et ne fais qu'entrer et sortir, Ellen est un peu fatiguée, et puis tu les dérangerais ; ou attend le fiancé, nous le manquons de deux heures. — Ilarry Astlher, est-il possible ! »> gloussait, attendrie et moite et joignant les mains, la grosse dame toute rouge sous une guirlande de roses trémières ; toute la bande était déjà sortie. « Allons, viens, maman. Adieu, ma jolie tige, reprenait d'un ton perfide l'insidieuse (iladys. Ilarry va te trouver un peu changée, mais si élégante ! »

Elle était déjà dans le chemin, la compagnie joyeuse en escaladait la pierraille. « lïein î qu'en dites-vous, vous autres ? un peu fichue, la fillelleur. » La boutade était saluée de longs éclats de rire.

« Madame, il va falloir partir si vous ne voulez pas manquer votre train, j'ai juste cinq heures un quart à ma montre. — Maman, tu as commandé l'omnibus, au moins! — Sois tranquille, il montera jusqu'à l'église, de là Marius portera la valise. —

La valise, c'est vrai, il ne vient que pour quarantehuit heures. »

Il y avait bien cinquante minutes que ce bref entretien avait été échangé entre lady Horneby, sa fille et le docteur Didier ; le docteur Didier, entré sur la pointe du pied, à cinq heures sonnant, dans la chambre où la malade était remontée après la visite de ces dames Harvey.

La sortie de sa mère soulageait Ellen comme d'un poids. Depuis trois heures, elle luttait pour dissimuler l'inquiétude et l'angoisse où l'avait jetée la venue de Gladys. Jusqu'à cinq heures, elle n'avait pas respiré, comptant les minutes et les secondes à s'écouler avant le moment fixé pour leur départ ; les automobiles devaient maintenant rouler sur la route de Toulon et lady Horneby descendait la route d'Hyères... la gare et l'arrivée du train et la descente de wagon d'Harry Astlher...

Ellen abandonnait ses deux mains au docteur Didier assis auprès d'elle ; la Méditerranée déjà baignée d'ombre apparaissait, toute froide, dans un ciel vert ; à Hyères, le soleil se couche derrière la presqu'île et n'allume jamais d'incendie sur la mer. L'heure était morne et terne, le médecin se levait pour fermer les fenêtres, puis, se rasseyant près de la malade, il reprenait ses mains dans les siennes. Il en avait tenu jadis d'aussi frêles et d'aussi brûlantes et connaissait de longue date leur vilaine moiteur; ces longues étreintes n'avaient pas retenul'être cher dont le souvenir vivait toujours douloureux

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dans son coîur. Ah ! oui, qu'il la connaissait bien, cette heure mélancolique et dangereuse entre toutes de la tombée du jour dans le Midi, l'heure des mauvaises pensées, des longs regrets et de la lièvre... La fièvre, il la sentait monter dans les doigls lluides qu'il tenait. Ellen avait fermé ses paupières, mais de grosses larmes coulaient sur ses joues, un grand silence llottait dans la chambre crépusculaire, et les larmes d'Ellen ne coulaient pas seulement sur son visage paie, elles coulaient aussi dans l'âme du vieil homme, et une grande tristesse planait sur ces deux êtres, une grande tristesse et une grande douceur.

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Harry Astlher achevait de déjeuner seul dans la petite salle à manger de la villa Soleil, les fenêtres béaient toutes grandes ouvertes sur un ciel d'un bleu limpide, si intense que la Méditerranée en paraissait argentée, comme embuée d'une légère vapeur. Tout éclatait de gaieté dans la salle à manger de Mmes Horneby, la nappe rose de la table, Targenterie et les œillets rouges du couvert et jusqu'au rose du jambon, auquel Tofficier venait de faire largement fête. 11 achevait de beurrer des tartines, qu'il arrosait de thé impérial et de temps à autre d'un petit verre de Porto. Harry Astlher était grand, robuste, admirablement découplé, le buste un peu court peut-être, les jambes un peu trop longues, mais la poitrine si adroitement bombée, sanglée et corsetée dans la veste écarlate de l'armée coloniale, que ses

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épaules en paraissaient plus larges et sa taille plus mince. Il offrait le type parfait de l'ofiicier anglais qu'on voit dans Ions les magazines et les illustrés, les traits réguliers, mais un teint de homard cuit. Une longue, longue moustache couleur de seigle mùr, et des yeux d'eau salée, des yeux de vague et non de source, d'autant plus bleus dans tout ce hâle, complétaient au physique le cousin de miss liorneby. Au demeurant, cet homme rouge n'était pas sans charme, malgré son nez busqué et sa face prognate. liarry Astlher avait de la race, il respirait la force, l'entrain et la santé. Une raie impeccable séparait jus(|ue dans la nuque les cheveux jaunes et luisants du lieutenant ; un scarabée d'Egypte et deux saphirs de Ceyian bossuaient les doigts de sa main gauche ; un rubis sang de pigeon, serti dans du platine, brillait à sa main droite, sa bague de fiançaille, mais liarry la portait au pouce par originalité.

Son appétit, sa belle humeur et le soleil illuminaient la pièce. Harry xVstlher se coupait une cinquième tranche de jambon et se versait sa huitième tasse de thé, une porte s'ouvrait et laissait entrer lady liorneby. Le jeune homme se levait, passait sa serviette sur sa moustache et, respectueusement incliné, baisait la main de sa tante. « Eh ! bleu, comment ça va-t-il ce matin. — Mais pas mal. — Ellen a bien dormi ? — Hum, comme à son ordinaire, Ellen n"a plus beaucoup de sommeil. — Ça reviendra. Elle n'est pas plus mal au moins....

Elle est levée. — Oh! non, nous ne nous levons plus avant onze heures, le matin elle repose, elle répare. — Ah ! elle sera plus fraîche pour le déjeuner, n L'officier avait repris sa place et s'était remis à manger.

Il ne voyait pas l'air contraint de lady Horneby ; l'Anglaise s'était assise en face, un coude sur la table, le menton dans une main. La manche de son peignoir en glissant découvrait un bras blanc encore admirable ; lady Horneby avait été une des plus belles femmes de son temps et, involontairement, lœil de Tofficier considérait le nu et le galbe de ce bras ; lady Horneby changeait d'attitude et rabattait sa manche. « Vous l'avez trouvée changée, hein ? — Oui, mais pas tant que je le craignais.

— Elle est bien maigre, n'est-ce pas ? — Dame, elle n'est pas grasse. »

Et prenant son courage à deux mains, (( L'auriez-vous reconnue, si vous n'aviez été prévenu, Harry? — Dame, dans la rue, si je n'avais pas su que c'était elle, je ne dis pas. Mais elle a toujours de bien jolis yeux, vous savez, ma tante.

— Oui, leurs yeux sont toujours admirables. » (L'Anglaise avait parlé pour elle-même). Il y eut un silence, Tofficier éprouvait un vague malaise . « Mais j'ai bien joué mon rôle, hein 1 reprenait-il brusquement, je n'ai pas bronché quand je l'ai revue, j'ai bien crié : « bonjour Ellen, cest toi, hurrah. C'est moi. Comme tu es grandie I » et nous nous sommes embrassés comme deux Valentins. L'ai-

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je assez bien soulevée de terre dans mes bras, ah ! elle ne pèse pas lourd, la cousine. Au fond, j'avais une peur alVreuse qu'elle ne s'aperçût de mon trouble, car, à vrai dire, je l'avais trouvée fondue... >• ï.e lieutenant cherchait ses mots. « Mais elle n'y a vu que du feu, n'est-ce pas ? elle était d'une gaieté hier soir ! Mais vous avez l'air tout triste ma tante, vous devriez être contente. — Mais je le suis ». Le sourire de l'Anglaise navrait. « Ellen, comment m'at-elle trouvé 1 ah ! c'est que je suis changé, moi aussi, avec le soleil de là-bas ! j'ai l'air d'une saucisse fumée. — Ellen ! Ellen vous aime et encore davantage... hélas ! — Comment, hélas ! — Mais oui, hélas, car ma pauvre enfant vous aime et vous nel'aimez plus. — Comment, je ne Taime plus. — Mais oui, vous l'aimez comme votre cousine, mais plus comme votre fiancée, et comme je vous comprends, Harry.n L'officier faisait un mouvement, lady Ilorneby l'arrêtait d\in geste. « .Je vous comprends et je vous absous. Ma fille, ce qui reste de ma tille est si peu femme. Comment votre belle santé pourrait-elle aimer cette anémie ! la vie a l'horreur de la mort. — Ma tante I — Écoutez-moi, Ilarry, vous êtes un brave et loyal garçon, et c'est pour cela que je vous aime. Vous ne savez même pas mentir, vous étranglez et vous étouffez dans le mensonge que je vous ai imposé. Votre franchise fait éclater le masque, et cela serait comique, en effet, si cela ne menaçait de tourner au drame, car vous m'entendez, Ilarry, et l'Anglaise scandait ses

mots, Ellen ne survivrait pas à la perte de votre amour. — Mais, ma tante je croyais avoir tout fait. — Vous croyez ! Eh bien I non, mon pauvre ami, vous avez très mal tenu votre rôle, vous vous êtes empêtré dans cette comédie comme un enfant dans un costume de théâtre. Oh I vous y avez apporté tous vos soins et tous vos efforts. Comme je vous sais un grand cœur, je vous ai demandé de jouer cette comédie. Votre bonté, votre générosité s'y sont prêtées aussitôt ; vous êtes entré dans ma combinaison, je n'attendais pas moins de vous, mais votre nature vous a trahi ; mais aussi demander à un officier retour des Indes de jouer des charades de petite fille et quelle charade, celle de IWmour devant la Mort. — Ma tante. — Je sais ce que je dis. Pourvu qu'Ellen ne s\y soit laissé tromper, elle a été si agitée toute cette nuit. Ah I c'est que la souffrance nous affine, nous, mon pauvre ami, et vous ne soupçonnez pas les subtilités de cette petite âme dolente et attentive, son cœur a des oreilles et des perspicacités. — Mais c'est que je ne sais comment faire, ma tante... — Nous y aviserons. Heureusement, hier soir, la présence du docteur a tout sauvé et la joie aveuglait Ellen ; mais tantôt, à table, nous serons seuls tous les trois, seuls au dîner encore. Tenez, par exemple, hier, à votre arrivée, vous ne l'avez pas trouvée changée, c'était une faute. Ellen sait parfaitement qu'elle a maigri et pâli, vous l'avez trouvée trop bien portante. — Mais, ma tante, vous m'aviez dit... — Oui, je vous

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avais dit, mais vous avez forcé la note, et moi qui connais Ellen, j'ai vu de la méliance dans ses yeux; enfin ce qui est (ait est fait, mais ce qu'il faut éviter à tout prix, Marry, c'est ce regard de bon chien attendri que vous posez sur elle, quand vous croyez (|u\ille ne vous voit pas. KUen a des yeux prrtout. — Moi, ma tante, je la regarde... — Je vous considérais pendant le dîner hier. Oh ! c'étaient des yeux très bons et très doux, les yeux qu'on a pour un petit oiseau tombé du nid ou un petit chat malade, ces chats qu'on rencontre au bord des chemins, grelottants et saigneux, ceux que des gamins ont à moitié noyés et poursuivis avec des cailloux. 11 y a une grande pitié dans ces regardslà, mais il n'y a pas d'amour. Ellen mourrait d'un de ces regards, si elle le surprenait. — Mais, ma tante.. . — Ce sera très difficile, je le sais, mais enfin ce n'est que pour trente-six heures, puisque vous partez demain. Je vous adjure, Harry, de prolonger l'illusion d'Ellen, de la sauver du désespoir. Après, vous serez libre. — Mais ma tante, jentends tenir ma parole. — Ouelle parole ? — Mais je suis le fiancé d'Ellen et j'entends l'épouser. — Soyez donc sérieux, Harry. Si Ellen a des illusions, moi, je n'en ai plus. D'ici un an, avant peut-être, ma fille sera morte. — Ma tante, pouvez-vous dire! — J'ai vu mourir les autres, et puis ma fille guérirait-elle, Harry! c'est moi qui m'opposerais à ce mariage. J'en ai assez de ce mal héréditaire que lord llorneby a transmis à tous les siens, les siens

qui étaient miens et m'ont laissée seule maintenant. •>

« Par ici, Harry. Avez-vous jamais vu des agaves de cette grosseur ! —Tu dis des enfantillages, Ellen ; ton cousin en a vu d'autres dans les Indes. — Mais ces agaves sont très beaux, ma tante, disait l'officier colonial. » Ellen Horneby faisait à son fiancé les honneurs des ruines du château, elle avait tenu à le guider elle-même dans cette enceinte de décombres et de broussailles, qui était devenu son domaine.

Le déjeuner avait marché au delà des désirs de lady Horneby, Fofficier avait pris à cœur de bien jouer son rôle. Remonté par sa tante, il s'en était fort bien tiré, Ellen était rayonnante de joie; on est si heureux de croire ce que l'on désire, son sang fluide de malade lui était remonté aux joues, et la face toute rose, de ce rose délicat d'azalée qui parfois faisait d'elle une véritable fille-fleur, elle escaladait, leste comme une chèvre, les éboulis de roches et les degrés croulants de l'immense enclos ; lady Horneby n'en revenait pas de cette agilité. Sa fille lui semblait comme ressuscitée. Ses grands yeux violets baignés de lumière reflétaient à la fois tout le bleu de la mer et le bleu profond du ciel, ses cheveux légers semblaient une fumée dor autour de la candeur de son front, et dans la clarté de cette solitude ensoleillée^ parmi ces lentisques et ces agaves engourdis de chaleur, au milieu de

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toutes ces odeurs brûlantes, elle apparaissait irréelle, aérienne, fantôme solaire, on eût dit, né du mirage du Midi. La jeune (ille était comme transfigurée, la joie la nimbait de rayons ; un élan remportait bavarde et bégayante, tant elle en avait à dire.

Elle allait, elle allait, enjambant les broussailles, à l'assaut des ruines, sans même vouloir accepter l'aide de son cousin ; lady llorneby avait peine à les suivre. Brigitte venait en arrière, portant des couvertures et des oreillers.

Ils avaient presque atteint le sommet delà montagne, ils en descendaient maintenant l'autre versant. Les jeunes gens s'étaient engagés dans un escalier tournant, dont les degrés dévalaient sous des arceaux en ruine ; une rampe de granit, fleurie de roses sauvages, bordait les degrés du côté du vide. Tout à coup des voix et des éclats de rire montaient d'au-dessous d'eux, une société était installée là au pied de l'escalier, une société joyeuse, car au bruit des toasts, des interpellations se mêlaient des déton;itionsde bouteilles de Champagne quel on débouchait. Ellen Horneby s'était arrêtée interdite, il lui semblait avoir reconnu une des voix, mais les hautes quenouilles d'un petit bois de cyprès dérobaient aux regards la société assise dans le bas.

(( Encore un peu de pâté, princesse? — Non, cette langouste est exquise, redonnez-m'en, » etdes rires fusaient, puis le brouhaha des conversations se calmait. Une voix d'homme pérorait... « Et de toute

cette beauté, de ce climat unique, de cette magie de site et de végétation ils ont fait une ville d'agonie ; oui, la civilisation nous a donné cela: une station pour poitrinaires. '^

La jeune fille s'était penchée avidement, des cris et des hurrahs saluaient l'improvisation du causeur, u Bravo, Forgett ! Bravo, Bob ! A vous, monsieur Mornart, un littérateur, faites-nous quelques phrases. >♦ Une voix d'homme se récusait, et puis tout à coup d'un ton de prédication : « Où l'invasion maure avait mis des citadelles et des palais, toute une cour voluptueuse et guerrière, nous avons construit de grands hôtels, un casino et des kiosques de concerts, et dans cette enceinte, sous ces portes cintrées et sur les marches de ces escaliers tournants, qui ne conduisent plus nulle part, parmi ces débris où s'évoquent des silhouettes de sultanes voilées et des casques enturbannés d'émirs, toute l'épopée, eùfin, amoureuse et tragique des brûlantes Cordoue et des fraîches Grenade, des Anglaises phtisiques viennent promener leur toux et leur ennui; et ces murs héroïques n'abritent plus que du spleen, de l'angoisse et des râles. Hyères, ville ensoleillée des neurasthénies millionnaires. La civilisation a lait cela. — Bravo, monsieur Mornart. Ça, c'est un vrai morceau de littérature, vous le replacerez dans un de vos livres. Messieurs, un ban pour notre romancier. »

Cette fois, miss Horneby avait reconnu la voix, c'était celle de Gladys Harvey ; le sang lui avait

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reflué au cœur. Devenue brusquement toute pAle, elle avait dû s'appuyer de la main à la rampe ; défaillante, Ilarry l'avait soutenue, tous deux avaient entendu les joyeux discoureurs prononcer leur verdict, Tofficier aussi avait reconnu la voix de Gladys.

Ellen descendait maintenant Tescalier, elle avait repoussé son cousin et se hâtait vers le vide ; en bas une douzaine de têtes se levaient. C'étaient les visages d'insouciance et de gaieté des visiteurs de la veille. Ils étaient là une douzaine de jeunes gens et déjeunes femmes, assis ou couchés au hasard dans la broussaille et dans les roches, autour d'une nappe étalée dans l'herbe et couverte de victuailles: c'étaient la princesse Xydorfï, sa sœur DoraHeacon, le beau Forgett, lady Harvey, Réginald et d'autres encore, sous la conduite de l'intrépide Gladys. Tout ce beau monde avait laissé la tenue de chauffeuse et de chauffeur, c'était un assaut de robes claires et de toilettes printanières pêle-mêle avec des complets d'homespum, des vestons de drap beige et des pantalons de piqué blanc ; des bouteilles débouchées, des pâtés en croûte entamés et les plus beaux fruits attestaient ua déjeuner de campagne.

« Tiens, Ellen et Harry ! » Gladys venait de se lever, elle désignait le couple à toute la bande. «< Mes amis, je vous présente l'àme des ruines, Griselidis en personne revenue dans son domaine provençal. Hein ! que vous avais-je dit, vous qui ne la connaissiez pas! ]Mon amie Ellen est-elle assez princesse de

conte de fée, une vierge en or fin de livre de légende, et quel beau couple ils font là en silhouette sur le bleu du ciel ! Vous êtes très retour des Croisades, master Harry Astlher. » Kttout à coup espiègle: « Bonjour Harry, ça va bien ? vous êtes toujours très beau, vous savez. Mesdames et messieurs, je vous présente le plus beau lieutenant de notre armée coloniale, master Harry Astlher, le fiancé de mon amie Ellen Horneby; bip, bip, hurrah 1 un ban pour les amoureux du château d'Hyères. » Des clameurs accueillaient le toast deGladys, elle se tenait debout, levant très haut sa coupe de Champagne.

Ellen s'était arrêtée, glacée, au pied de Tescalier. Harry se taisait un peu ahuri, mais incapable de dissimuler sa joie d'avoir retrouvé là Gladys ; la vue de tous ces jeunes visages et celle aussi des victuailles avaient soudain fait s'épanouir sa figure de bon vivant.

« ^lais oui. c'est nous, faisait miss Harvey brusquant la situation ; comme tu le vois, nous ne sommes pas partis à Marseille, nous ^vons couché à Toulon et nous sommes revenus déjeuner dans ces ruines. C'est trop beau, je voulais revivre une journée dans ce décor, c'est un peu le tien, Ellen, et puis je suis revenue aussi un peu pour vous, ajoutait-elle coquette avec un regard de coin à l'officier, je savais que vous arriviez hier soir et j'avais une folle envie de voir quelle mine vous rapportiez de là-bas. Songez, depuis quatre ans qu'on ne sétait vu. Voyons, Ellen, ne sois pas jalouse, on ne te le

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prendra pas ton llarry, il n'aime que loi, on le sait. Rien à faire, Mesdames, auprès du beau cousin. Nous nous marions lin juin, liein ! nous vous avons vus descendre ensemble cetescalier branlant, impossible de nier, liens I lady llorneby. » Et l'infati^^able Gladys se précipitait au-devant de l'Anglaise, lady Horneby s'était arrêtée stupéfaite au milieu de 1 escalier. La princesse Nydorfï et miss lleacon s'étaient emparées d'Hllen et l'avaient fait asseoir entre elles. Le romancier Mornarl, très intéres^sé, s'était fait présenter. Réginald llarvey mettait en rapport Harry et Forgett, les présentations se continuaient, des shake hands s'échangeaient; mistress Harvey complimentait lady Horneby sur la santé de sa fille. « Mais elle a une mine charmante, cette enfant... » Après avoir voltigé de groupe en groupe, Gladys était venue s'asseoir auprès du lieutenant et Lavait accaparé ; les yeux subitement foncés de la malade ne quittaient pas le couple.

« Et nous revenons ce soir luncher à la clarté des torches. Nous ne quittons plus Hyères, nous dînons à l'hôtel, mais nous reviendrons ici finir les restes du pâté. Voyez-vous ces tours et ces murailles dans le rougeoiement des résines avec le bleu du clair de lune, dans le ciel ! car il y a en ce moment des clairs de lune, une magie ! Il n'y a pas de décor de théâtre qui tienne à côté de cela. Ah ! c'est que je suis une esthète, moi, j'ai le culte delà beauté, vous serez des nôtres, monsieur Astlher ! Oh ! pas pour le diner, pour le clair de lune seulement et la

tranche de pâté. Tu viendras aussi, EHen ! — Ellen ne sort pas le soir, intervenait lady Horneby, visiblement ennuyée du tour de l'entretien. — Alors nous te laissons ton fiancé, vous resterez tenir compagnie à votre Valentine, monsieur Astlher. — Mais Harry est absolument libre, ripostait la voix un peu rauque d'Ellen. — Alors, nous le cueillerons au passage, nous n'aurons pas trop de porteurs de torche. Oh! ça ne durera pas vingt minutes, le temps de faire le tour des ruines. Nous te le restituerons à dix heures sonnaut; la lune se lève à neuf heures et demie, nous devons être à minuit à Marseille. — Mais, je ne sais, balbutiait tout bas l'officier. — Vous viendrez, je le veux, insistait la voix assourdie de Gladys. Vous n'êtes pas en charte privée, je suppose. J'ai la curiosité de vous voir en tunique rouge à la clarté fumeuse des résines, rouge sur rougeâtre, l'esprit du mal. — Surveillez donc votre prononciation, raillait l'impertinence de Forgett. »

vu

(( Çr ne tient pas debout, ce cfue tu dis là, Réginald. Astliier n'épousera pas Ellen, on n'épouse pas une agonie. D'ailleurs, elle sera morte avant. — Vous la tuez biea vite, observait le romancier, estce que miss Horneby vous gêne ? »

L'Anglaise et le Français échangeaient un regard noir. « Mon petit Mornart, je vous en prie, cessez donc, une fois pour toutes, de me prendre pour une héroïne de roman; vous perdez votre temps en cherchant à analyser ma psychologie, je suis beaucoup trop simple pour vous. — Croyez-vous? — J'en suis sûre, et puis, vous savez, pas du tout tragique. — Ce n'est pas du tout mon opinion. — Que voulez-vous dire ? — Oh ! non, Gladys tragique, il n'y a que ces Français ! s'exclamait Forgett, moi, je vous trouve comique ! — Ni comique non plus, mon petit Forgett. Allons, vous avez bu un peu trop

de champagoe, messieurs. » Gladys Harvey se levait de table. « Mesdames, si vous voulez monter aux ruines, il serait temps d'aller prendre nos manteaux 1 — Comment, cela tient toujours, cette folie, demandait indolemment la princesse Nydorff. — Mais ce n'est pas sérieux, Gladys, gloussait mistress Harvey mère. — Si, c'est parfaitement sérieux; j'ai commandé un guide et des torches. Nous avons même un guitariste, ce Hyérois aux yeux sarrasins, que Réginald a ramassé dans la salle de l'auberge, l'amoureux d'Ellen Horneby. — Gomment, l'amoureux d'Ellen ! — Parfaitement. C'est le neveu delà propriétaire de leur villa. Ce garçon demeure au fond de leur jardin. C'est le musicien attitré d'Ellen, il lui donne des aubades le long de la journée, c'est la fable du pays. Quand on a l'habitude des flirts. — Vous détestez donc bien miss Horneby? reprenait la voix railleuse de Mornart. — Je vous crois qu'elle la déteste. Elle est en train de lui prendre son fiancé, et la princesse Nydorfî, du bout de ses doigts fins, effeuillait une rose rose dans sa coupe de Champagne. — Toi, Nadège ! — Je te connais, Gladys. — Querelle d'Allemands. Tout cela, c'est pour ne pas venir avec nous au château. — Tu Tas dit, je suis fatiguée. — Tu ne vas pas me laisser monter seule avec Forgett, car dès l'instant que tu restes, nous ne pouvons plus compter sur vous, monsieur Mornart. — En effet si la princesse y consent, je tiendrai compagnie à la princesse. — A merveille. Psychologie de femme ma-

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riée, c'est votre fort. \ ous vous connaissez moins en jeunes filles. — Cela dépend des jeunes filles, ricanait le Français. » Gladys se mordait les lèvres. u Alors, qui ost-ce qui vient avec moi ? vous l'or^ett, toi Héginald. — Oh! moi, faisait master llarvey, je ne viens que si miss Heacon en est. — Tu nous donnes Dora ? demandait (iladys. — Oh ! Dora est libre, répondait la princesse. —Et moi je viens, déclarait la jolie darlingdu Kronprinz; oh ! je n'ai pas peur, j'irais partout, surtout dans les ruines. J'ai l'habitude. Cet hiver, à Cannes, nous allions une fois par semaine à l'Opéra de Nice. »

La boutade avaitdu succès. <( Alors nous sommes quatre en tout, disait miss llarvey, visiblement énervée, et vous les autres, en êtes-vous ou n'en ètes-vous pas? » et elle bousculait du geste et de la voix les convives de l'autre bout de la table, quantité négligeable à ses yeux et seulement emmenée par elle pour faire nombre, d'ailleurs seigneurs et seigneuresses authentiquement millionnaires et propriétaires et chauffeurs d'autos. Miss llarvey racolait trois autres visiteurs pour les ruines, un ménage hongrois, le comte et la comtesse Zisko, et un Russe, Zanouskine, l'officiel Sigisbée de la comtesse, u lié bien, nous partons! En route, il est neuf heures moins le quart. — Mais c'est delà démence, il fait noir comme dans un four, gémissait mistress Harvey. — Mais puisque la lune se lève à neuf heures et demie, et puis nous avonsles torches, elles sont déjà là. » Gladys avait traversé la salle

du restaurant et était venue écarter les rideaux d'une fenêtre. « Neuf heures moins le quart ! il doit être plus, la lune se lève derrière la montagne. On voit la lueur. — Et vous serez rentrés pour onze heures, réclamait l'infortunée mistress Harvey. — Avant, maman, avant. Nous devons être à minuit à Marseille. — Écoute, Gladys, et la jeunefille s'étant rapprochée de sa mère : « J'espère que tu vas laisser de côté la villa Soleil ! et ne pas entrer enlever lord Astlher à ces dames. — Ne pas entrer à la villa Soleil ! mais je ne monte là-haut que pour ça. On ne lui mangera pas son lieutenant », et pirouettant sur ses talons, Gladys Harvey sortait dans un envol et un bruissement de jupes. — Charmante nature, sentenciait le romancier Mornart.

(( Je te dis qu'elle va venir, moi, maman. Elle s'est mis en tête de troubler Harry et de le détacher de moi. — Tu te forges des chimères; Gladys a dit cela en l'air, mais ce n'est pas sérieux. Gladys est mal élevée, inconséquente, impertinente, mais ce n'est pas une méchante enfant. — Elle ! tu n'as pas vu ses yeux. — Ils sont noirs et les tiens sont bleus, essayait de rire lady Horneby; j'aime mieux les tiens. — Oui, essaie de détourner la conversation. Tantôt, lorsqu'elle était assise dans l'herbe à côté d'Harry, lui la buvait du regard et elle, indifférente en apparence, n'avait d'yeux que pour le paysage, ça lui permettait de poser de profil. Eh bien, je sentais ses prunelles embusquées sous ses cils, elle me

considérait à la dérobée, elle épiait le chagrin qu'elle voulait me faire, qu'elle me faisait. Ah ! ses yeux guetteurs et sournois, ils entraient en moi (îomme deux lames, ils m'ont fait mal, bien mal, ils me font encore mal, maman 1 " Ellen avait laissé tomber sa tôte sur l'épaule de sa mère. « Ma petite chérie, mon Ellon adorée, ma chrre petite j'nfant, et lady Ilorneby berçait contre sa poitrine le corps fragile et redevenu puéril de la malade. Tout cela, c'est de la nervosité, vois tu. Allons, remets-toi, llarry va rentrer, il ne faut pas qu'il voie que tu as pleuré. Les hommes, vois-tu, Ellen, les hommes détestent les larmes. >>

La scène se passait dans la petite salle à manger de la villa Soleil, il était près de dix heures, une contrainte avait pesé sur tout le dîner. llarry, comme tous les Anglais après le café, était sorti dehors pour fumer son cigare; on entendait son pas arpenter la terrasse. C'était alors que la grosse peine d'Ellen avait éclaté. Lady Ilorneby la consolait de son mieux, maudissant la lourde incompréhension de l'officier. Harry était vraiment par trop naïf, mais elle ne pouvait lui en vouloir. D'un geste lent et continu elle caressait le front fiévreux de la jeune fille et l'enfant commençait à reprendre haleine au milieu de ses sanglots.

« Maman ! c'est elle, ce sont eux I » La jeune fille venait de s'arracher à l'étreinte de sa mère, Elle vibrait toute, l'oreille tendue dans la direction du chemin; la salle à manger donnait sur la ter-

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rasse, une autre pièce la séparait de la route. « Mais tu rêves, EUen, d'ici tu ne peux rien entendre. — Toi, peut-être, mais moi, j'entends très bien des pas et des voix. »

La sonnette d'entrée carillonnait donnant raison à la jeune fille, un bruit de jupes et d'éclats de rires remplissait le corridor, la porte s'ouvrait toute grande. « Bonsoir, c'est nous, riait la voix mordante de Gladys, nous venons cueillir le fiancé. Bonsoir Ellen, bonsoir madame Horneby. Où se cache donc le beau lieutenant? il n'est pas déjà dans les ruines ? » Miss Harvey se tenait debout, sa jolie tête encapuchonnée de dentelles, toute la gaieté de ses dix-huit ans et toute sa malice d'enfant terrible dans le sourire de ses petites dents blanches et la luisance de ses yeux. Derrière elle, c'étaient les cheveux d'or de miss Heacon et les bandeaux noirs de la comtesse Zisko dans des envolements de tulles et de soies; comme un "«ffluve de jeunesse pénétrait dans la pièce, Harry venait de paraître à la porte du jardin, une œillade de miss Ilarvey allait le cingler sur le seuil; l'officier colonial ne disait mot, un peu gêné. « C'est nous, reprenait la voix de tête de Gladys, nous n'avons qu'une parole, nous venons vous chercher. Tu nous prêtes bien Harry pour vingt minutes, n'est-ce pas, Ellen ? puisque vous avez campo ce soir, monsieur Astlher. — Mais je ne sais, je ne peux, balbutiait l'officier. — Alors nous rentrons à Hyères, nous sommes quatre hommes et trois

femmes, ce serait sclioking, la comtesse a son mari et Zaueskiiie, c'est très bien. Dora est défendue par un flirt princier, mais, moi, je ne puis m'aventurer seule avec Forgett. Forgett est trop compromettant, et puis je comptais sur vous, monsieur Astlher comme porteur de torche. Vous me l'aviez promis. — Mais allez donc, Harry, intervenait Ellen. — Et je vous avais réservé une surprise, un guitariste extraordinaire et qui a des yeux, le plus beau garçon du pays. Il est amoureux fou d'Ellen. — Qu'est-ce que c'est que ça, faisait l'officier en haussant les épaules? — La vérité pure. Lorsqu'il a su que vous étiez de la partie et que nous venions vous chercher ici, il n'a plus rien voulu savoir. Vous ne connaissez pas Marins, il habite ici. — Qu'est-ce que ce garçon, je ne l'ai jamais vu. — Je vous crois. Depuis votre arrivée ici, il a quitté la villa, il ne peut pas vous voir. — Vous inspirez des passions, Ellen ? — Il faut le croire, répondait la malade raidie dans un sourire qui faisait mal, nous nous trompons déjà l'un l'autre. Allez, Harry, ne faites pas attendre Gladys. — Merci. — Mais demandez la clef à Brigitte. Quand vous rentrerez, ma mère et moi, nous serons couchées. — Mais je te le rends dans vingt minutes, insistait Gladys. — Vingt minutes ou deux heures, qu'importe, ma fille se couche à neuf heures, il est déjà plus. Bonsoir, Harry. »

Miss Harvey s'avançait pour baiser la joue d'Ellen, lady Horneby l'arrêtait d'un geste, u Bonsoir, Gladys.

Une prière, en rentrant ne faites pas trop de bruit quand vous passerez devant sa porte, nous dormirons sans doute, mais Ellenale sommeil très léger. — Oh maman '.faisait miss Horneby en se jetant dans les bras de sa mère, la porte à peine fermée sur les intrus. — Que veux-tu, ma chérie! c'est la vie. Tu lacommencesàpeine^ tous ettoutesnous y blessent. — Comme tu as été dure pour eux, maman. — Oh ! Harry n'a rien compris, il est décidément trop bête. — Et tu défendais Ciladys, tu la croyais bonne. — Bonne ! Et brisée par les émotions de la journée jusqu'au blasphème, je ne sais même plus s'il y a de la bonté au ciel. »

Harry Astlher rentrait de son équipée dans les ruines. Si les émotions de la journée avaient brisé lady Horneby, les péripéties de ces dernières vingtquatre heures, jointes aux effarements de la veille, n'avaient pas moins troublé le calme du bel officier. Sa stupeur en retrouvant sa cousine si changée, la certitude qu'elle n'en avait plus pour longtemps à vivre, la scène pénible qu'il avait eue, le matin, avec lady Horneby, Tadjurant de mentir à sa fille, cette comédie de l'amour imposée à sa pitié, et puis dans la journée limprévue rencontre de Gladys et sa société dans le cadre des ruines; Gladys, son ancien flirt d il y a quatre ans, retrouvée plus jolie et plus étourdissante d'esprit que jamais, sa coquetterie, la hardiesse de ses allures et de ses propos, ses provocations à son adresse, tout cela avait bou-

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leversé ce pauvre Ilarry, mais tout cela n'était rien encore auprès du trouble extraordinaire où venaient de le jeter les vinj^t minutes passées dans le clair-obscur des décombres et des broussailles, à la lueur des torches, en compagnie de l'endiablée Anglaise. Ah ! cette lune de printemps dans ce ciel de Provence au-dessous de la silhouette agrandie des tours d'enceinte du vieux château, la métamorphose en choses qui rêvent et qui veillent de tous ces agaves et de tous ces lentisques immobiles dans l'ombre, leur aspect de plantes fantômes dans l'enchantement du silence et de la nuit, et, dans cette solitude peuplée d âmes végétales, enivrante de trop de sèves et de trop de senteurs éparses, le profil délicat et précis de Gladys idéalisé par la clarté de l'astre et, contre son torse d'homme, la tiédeur de ce corps souple et son frôlement continu. Elle avait pris son bras à la sortie de la villa Soleil, y pesante plaisir et parfois effleurant son épaule de ses dentelles et de ses cheveux. Forgett avait ouvert la petite porte et ils avaient pénétré dans les ruines ; les torches erraient de ci de là, portées en avant par des hommes invisibles dans l'ombre. Leur rougeoiement mettait des lueurs fantastiques dans le bleu nocturne, parfois un pan de muraille jaillissait des ténèbres violemment éclairé, et comme une armée de feux follets précédaient les visiteurs.

(iladys Harvey étourdissait l'officier de son babil. Curieuse et caressante, elle s'inquiétait de ses quatre années de séjour aux Indes, de ses cam-

pagnes, des mois qu'il avait passés sous la tente, de ses rapports avec les Cipayes, des habitudes et de la docilité des hommes et des fêtes légendaires de Bénarès et de Singapour. Elle voulait tout savoir ; tout l'intéressait, et les palais des Maarajahs et les cérémonies dans les temples, le mystère des religions millénaires et la veillée solennelle des divinités ignorées et terribles dans des sanctuaires inconnus. Elle voulait connaître aussi les légendes des Bouddhas, le culte des forêts et celui des montagnes, les récits effarants queTon chuchote surles lacs, les rites des sacrifices, le symbole des offrandes, la beauté des bayadères et le faste des chasses royales. Harry subjugué répondait d'un mot, sans détours et sans phrases, sans aucune littérature surtout. L'enjouement de la jeune fille piquait dans le récit des remarques drôles et d'imprévues questions. Elle y mêlait aussi de personnels souvenirs, des souvenirs de bals, de fête et de garden-parties auxquels 1 officier et elle avaient assisté. C'était avant son départ, et c'était, à chaque minute, des vous rappelez-vous, Harry ? Et son incessant verbiage évoquait des retours de chasse en Ecosse et d'épiques parties de tennis. D'Ellen, il n'était pas question.

Forgett s'était un peu retiré à lécart, La comtesse Zisko, très myope, poussait des petits cris en s'accrochant tour à tour au bras de Zanouskine et à celui de son mari ; les voix de Réginaldetde miss Heacon, demeurés en arrière, discutaient froidement des cas douteux de gulfs et de foot-ball. Forgett avait

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pris la tête et dirigeait les porteurs de torches.

Les visiteurs parvenaient ainsi au bord d'une rampe dominant à pic un petit bois d'oliviers. L'endroit était vertigineux et sinistre; et, ainsi déformée par la nuit, la joyeuse bande ne reconnaissait plus la terrasse où elle avait déjeuné à midi. Le mur de la citadelle formait là entièrement corps avec le roc; le terre-plain s'assombrissait de quenouilles de cyprès, une tour de guetteur démantelée en flanquait un angle. Forgett donnait l'ordre aux porteurs de pencher leurs torches sur le vide. Des agaves monstrueux jaillis de la roche apparaissaient dans la lueur, dardant sur l'abîme un hérissement de sabres glauques. Les femmes avaient toutes un mouvement de recul.

Forgett jouissait de l'elïet qu'il avait préparé. « Hein ! est-ce assez turc ! Quelle merveilleuse et naturelle oubliette pour des favorites infidèles! Vous figurez-vous les Fathma et les Zuleïka des légendes musulmanes^ préalablement ligotées dans un sac avec le chat, le coq et la vipère réservés à la femme adultère comme au parricide, et précipitées dans le ravin ? » Et prenant une voix de mélodrame : « Vous imaginez-vous leur chute à travers la rigidité de ces cactus, leurs dards érallant la toile des sacs et la chair des condamnées, et finalement l'écrasement flasque et mou des corps sur la roche grise en bas. Quel cadre pour un conte des Mille et une Nuits ! Tenez, avec le reflet des torches on croirait voir une tache de

sang là-bas, sur cette pierre. » Toutes les femmes avaient un frisson; Harry sentait trembler le bras de Gladys, elle se pressait peureusement contre lui. « Jen'aipas cessé devons aimer, Harry. Voussavezque je vousaimetoujours.))Elleavaitparlé dans un souffle. Un tressaillement secouait Harry. « Sérieusement, reprenait-elle, vous n'épousez pas Ellen, n'est-ce pas ? — J'ai donné ma parole, répondait l'officier. — Mais elle se meurt, ce mariage serait un crime. Vous ne voyez donc pas dans l'état où elle est ; elle ne pourra le supporter, votre étreinte la tuerait, et y survivrait-elle, voyez-vous les enfants qu'elle vous donnerait, des condamnés comme elle et ses sœurs, mais c'est abominable. La vie n'épouse pas la mort. — Je suis son fiancé, répondait le jeune homme. — C'est bien. » Miss Harvey avait brusquement quitté le bras de l'officier et s'avançait vers le vide, le jeune homme avait un mouvement de peur. Miss Harvey prenait une torche des mains d'un des porteurs, se penchait dans le noir et y laissait tomber la résine enflammée. La torche tournoyait, allumant dans sa chute les parois du roc et les pointes des agaves, elle atteignait le fond, et sa flamme rougeâtre semblait y saigner. Miss Harvey la regardait s'éteindre lentement. « Je vous aimais, n'y pensons plus, et elle reprenait le bras du jeune homme. Nous rentrons, n'est-ce pas ? »

Ils retraversaient les ruines en silence, toute leur gaieté était tombée ; Harry s'arrêtait à la porte de

la villa, il introduisait la clef dans la serrure. <( Je vous laisse donc à votre cher devoir, persiilait la voix de miss Ilarvey. — De grâce, baissez la voix, (iladys. — Bah ! croyez-vous qu'Kllen ignore la comédie que joue votre pitié. iMes compliments, Ilarry, vous êtes une belle Ame. » Kt miss Ilarvey prenait le bras de Forgett.

La petite troupe s'enfonçait dans la nuit, et Ilarry Astiher rentrait dans la vilhi.

TROIS DAMES DANS l'iLE

Harry Astiher se déshabillait. Il avait soigneusement amorti le bruit de ses pas en montant l'escalier. Une légère angoisse lui avait serré le cœur en entrant dans le silence de la demeure. La maison était comme morte, toutes ses fenêtres éteintes, et pourtant il avait cru entendre se refermer une croisée derrière les persiennes closes, au moment où il prenait congé de Gladys, mais sûrement il avait rêvé... quelque domestique peut-être. La chambre d'Ellen donnait sur la terrasse, de l'autre côté de la route ; il y avait beau temps que toutes les femmes de la maison étaient couchées. Il s'était glissé comme un voleur dans la solitude du vestibule et avait escaladé à pas de loup le bois craquant des marches, et maintenant, la porte fermée, il se dévêtait dans la petite chambre claire que lui avait donnée lady Horneby.

Il avait allumé trois bougies et, sa tunique déjà ôtée, il dégrafait devant la glace le satin noir de son hausse-col : un léger bruit lui faisait dresser l'oreille. On heurtait timidement à sa porte ; en eiïet, quelqu'un était là. « (Test vous, ma tante », disait-il en allant ouvrir ; il croyait à une visite de lady llorneby, il se savait en faute et s'attendait à de justes remontrances.

« Non, c'est moi, moi, Ellen, » et la jeune fille, demeurée blottie dans l'ombre, pénétrait svelte et vive dans la chambre de l'officier. Ilarry avait un mouvement de recul. C'était elle, toute blanche dans une longue robe d'intérieur de soie molle. Elle avait jeté un grand manteau de drap blanc sur ses épaules. La gravité de ses yeux démentait Tenjouement de son sourire, il y avait comme une décision inscrite dans l'ensemble de ses traits. « Remettezvous, Harry, quittez cet air efiaré... Oui, c'est moi, j'ai à vous parler. » La jeune fille avait refermé la porte. (( Vous m'avez attendu, balbutiait l'officier; au moins vous n'êtes pas malade? — Non. Oui, je vousai attendu puisque j'avaisà vous parler, Harry. » Astlher sentait sa tête chavirer. <( Mais ici, dans ma chambre, Ellen, vous n'y songez pas, si votre mère soupçonnait. — D'abord, elle ne soupçonne pas, elle dort, pauvre mère, elle est si fatiguée. Nous lui avons, vous et moi, donnéquelques émotions aujourd'hui... — Mais... — Il ne peut y avoir d'inconvenance entre nous, Ilarry, ne suis-je pas votre fiancée. — C'est justement cela... — Mais une

fiancée si platonique. Croyez bien, mon cousin, que je ne serais pas ici si je sentais le moindre désir entre nous, mais vos regards m'ont avertie, je suis ici chez le plus loyal et le plus dévoué de mes amis. — Oh ! cela, Ellen. — J ai dit de mes amis, et la voix de la jeune fille se nuançait de tristesse. Nulle part je ne me sens plus en sûreté qu'auprès de vous. Vous ne m'avez pas dit de m'asseoir, Harry, je le fais, — et prenant une chaise la malade s'installait auprès de la table, elle s'y accoudait dans une pose de nonchalance, élevait vers son cousin la pureté de son profil. — Allumez donc une quatrième bougie. Trois lumières, cela porte malheur. — Mais, Ellen, c'est de la démence, faisait l'officier, interloqué de cette assurance et de ce naturel. Songez qu'il est plus de dix heures et que vous êtes dans ma chambre. Allons, assez d'enfantillage, il faut rentrer chez vous. — Il n'y a pas d'enfantillage ici, Harry, je vous assure que c'est très sérieux. Toute la maison repose, personne ne sait que je suis ici, il faut même que tout le monde l'ignore, ma mère surtout. — Vous me déconcertez. Ellen. — Oh ! pour si peu de temps. Et la jeune fiJle avait un joli geste d'insouciance. C'est la dernière soirée que vous passez ici, ne pouvez-vous me la donner, vous ne m'avez pas gâtée aujourd'hui. — Oui, je sais, j'ai eu tort, vous allez me reprocher Gladys. — Ai-je prononcé le nom de Gladys. 11 ne s'agit que de nous deux, de moi surtout. Vous partez demain, ne pouvez-vous me donner une heure. Oui

sait si nous nous reverrons jamais ! — Ah ! vous voilà bien. — Oui, cfui sait si nous nous reverrons jamais! iusistail la voix alentie d'Ellen, vous n'avez pas une heure à me donner. Si, n'est-ce pas; tenez, je vais allumer une lampe — et la jeune fille se levait, — c'est lugubre, ces bougies, on dirait une veillée de mort. » liarry s'était assis à l'autre bout de la table. Impatienté, ses doigts en tambourinaient le rebord. — (.'a va être long ? — Mais assez, répondait Ellen en venant s'asseoir, nous allons agiter des choses graves. — Si graves que cela? — Mais oui, puisque je viens les traiter la nuit, et même assez difficiles à aborder. Aussi pour m'aider j'ai apporté un livre, et la jeune fille retirait de son corsage un petit album relié en maroquin vert. — Un livre ! vous venez me faire la lecture maintenant. — Oh ! trois cents lignes au plus, c'est un petit conte de moi. — Un conte de vous ! vous écrivez donc, maintenant. — 11 faut bien passer le temps, une malade. — Ah ! c'est votre journal de jeune fille, il fallait le dire. — Non pas, ce serait bien monotone, mon journal, il n'y a rien dans ma vie. C'est un recueil de contes. Vous savez que dans la famille nous avons la manie d'écrire. Mon frère Edwards a laissé un très intéressant journal, mais moi qui ne suis qu'une petite fille, j'écris des contes, des contes imités de Gabriel Dante Rosetti et de notre Schwinburne. — Ah 1 vous lisez Schwinburne. Vous êtes devenue tout à fait femme auteur?» Ellen ne relevait pas l'impertinence. — Cousine, est-ce que ma tante

sait que vous écrivez? — Non, ma mère ne sait pas tout ce que je fais, mais mon mari l'aurait su. Écoutez mon conte, Harry, c'est le dernier que jai composé, je l'ai écrit ici, je l'ai rêvé dans les ruines du château. — Ah ! — Il faut bien faire quelque chose pour les enfants, n'est-ce pas ? » Et la jeune fille, ayant approché la lampe, commençait d'une voix calme et grave..

TROIS DAMES DANS l'iLE

Dans un jardin d'été trois dames sont assises, trois dames de Jeunesse et de beauté, toutes tes trois vêtues d'étoffes fleuries et de nuances à ta fois si douces et défaillantes que le regard semble s'y caresser; leurs pieds nus reposent dans l'herbe et, derrière elles, de claires roses trémières érigent leurs thyrses où des fleurs de soie se fripent et se déploient, rouges comme le vin nouveau et roses comme le désir.

— En effet, tout à fait du Schwinburne! Vous avez de la mémoire, Ellen. — Ne m'interrompez pas et laissez-moi lire ! La jeune fille reprenait.

Elles se dressent si claires dans le bleu du ciel d'août, les hautes roses trémières, c/ue l'on dirait des déroges allumés en plein midi; à l'horizon, le bleu du ciel baise le bleu de la mer cjui verdoie et, sur le rivage liséré d'argent, le bleu vert de la mer se confond avec le vert des prairies. Il y neige des aubépines roses, qui sont des pommiers tardifs, et des pommiers nains, qui sont des aubépines précoces. Des moutons

e/'/'cni <l'ins bi pr<iirie et sur les /lois en hipis-biziili sarrondil ht voile (inné hlnnrhe (jalère : mais les Irois (lanies^ le dos lour/ié au paijscKje, ne sinquièlenl ni des Iroiipean.v êpars, lels des /îoeons d'écume^ ni de la galère à la prone recourbée^ lel un eijgne.

— Nous nous souvenons de Florence, nous avons vu les Primitifs, souriait Toflicier. KUen le faisait laire d'un geste.

La première lieid à la main un cislre, un pelit lislre en forme de eœur, dont les eordes sont autant de /ils d'or^ et ses yeux bleus, du bleu des pervenehes d'avril, s'alanguissent de mélancolie. — Votre portrait, cousine. — Si vous voulez.

Elle est la plus pâle des trois, et sur sa robe, du vert changeant des mers d'orage, se/feuilleid çà et là des bouquets de violettes mêlés de /leurs d'iris. Son voile bleuâtre a glissé le long de ses épaules, ses épaules frêles dune blancheur d'hostie, et de ses doigts exsangues, alourdis de joyaux, elle tourmente indolemment les cordes d'or du cistre en marmonnant tout bas des lambeaux de chansons.

C ^esl r Esp éra nce.

— Une bien belle dame, soulignait Harry.

La seconde, gainée dans une longue robe de brocart d argent qui la fait ressembler à un lis, ouvre tout grands deux yeux profonds, deux yeux pleins d'ombre dont le regard brûle et défaille comme une flamme sous la pluie. — Vos yeux, Ellen. La jeune fille haussait les épaules. — Vous travaillez d'après vous-même, vous êtes la Mme Vigée-Lebrun de la

plume. La jeune fille poursuivait : Un lourd ceinturon bossue de rubis étreint ses flancs si strictement quil les meurlrit; e/, couronnée de bleus chardons des dunes, elle n'en sourit pas moins sous le feuillage déchiqueté qui la pique et, toute la face extasiée, elle appuie sur son cœur une gerbe des mêmes chardons bleus et de branches de houx. — Oh ! imaginative que vous êtes, vous avez le culte de la souffrance. — Peut-être, mais laissez-moi lire.

Un ciboire est à ses pieds, qui luit dans Iherbe enrichi de pierreries, et des rubis scintillent dans sa coupe, des rubis ou du sang ? La face de la dame resplendit toute rose, toutes roses ses épaules, toute rose sa gorge dans sa robe d'argent; mais il g a des fleurs rouges dans les plis de l'étoffe, oit sa main appuie les chardons et les houx, et parfois c'est la robe entière qui devient rose, tandis que le visage, les bras nus et la gorge blêmissent et que la chevelure couleur de ténèbres devient soudain rousse, rousse ourouge de sang!

C'est la Ferveur.

— Mais je ne vous soupçonnais pas ce talent d'écrivain.

La troisième, hautaine au profil délicat, avec une bouche charnue, tes ailes du nez mobiles et des yeux de caresse. — Mais c'est Gladys, cette fois, s'exclamait l'officier, et EUen reprenait... la troisième, hautaine au profil délicat... peigne avec un peigne d'or une longue chevelure jaune parsemée d'escarboucles. — Une chevelure jaune ! non, ce n'est plus Glddys, je retire ce que j'avais dit.

TKOIS DAMES DANS L IMi iW

... Elle peigne sa chevelure el ril de l ouïes ses dénis à un niinnr poli qu'enrudreid deux vipères: elle lient le clair miroir à la hauleur de ses lèvres, el sa nudilé vierge ondule el /rémil à Iravers les mailles brillanles et bruissantes d'un étroit filet d'or.

Des aigues-marines, des é/neraudes el des opales, toute une floraison de gemmes translucides el changeantes, ruissellent le long de ses hras nus, de ses seins et de ses épaules prises aux mailles du filet. Elle a des bracelets aux bras, des anneaux aux chevilles, el des bagues aux orteils; tout en elle est reflet, tueur et ragonnement, mais entre ses seins, Jaunit un bouquet de roses sèches, el son rire sonne faux, el faux le cliquetis de ses jogaux scintillants.

C'est r Illusion.

— Notre maîtresse à tous.

El iEspérance, dans sa robe verte oii des fleurs se fanent, maigrit et pâlit chaque jour; elle se lasse d'attendre celui qui ne vient plus et de chanter des chants que personne n écoute. Une mortelle tristesse envahit ses geux bleus, son front de Jour en Jour fléchit, fléchit plus lourd sous le ruisseau de ses cheveux d'heure en heure plus pûtes.

Ses mains exsangues nonl même plus la force de rattacher son voile., son voile transparent couleur de ciel et d'eau, derrière les plis duquel l'Espérance apparaissait Jadis désirable aux hommes, aux hommes qui t'oublient.

Elle les a trompés si longtemps.

La Ferveur, dans sa robe de neige ensanglantée,

elle, co/itiniie^ indî/férenle à loiit^ à se meiirlrir la poilrine et les lempes ; sa souffrance Vexalle el sa chau\ éperdue de cruelles délices^ palpite et défaille avec des mots d'amour. Que lui importe la galère et ses nochers peureux, prudemment arrêtés devant Vite ? Elle creuse sa douleur et s'en nourrit^ son supplice V enivre et, prolongeant son angoisse à plaisir, elle aime sa torture et boit dans le ciboire brazillant de pierreries son propre sang rjui la fait vivre.

— L'Aïssaoua du trio, goguenardait le jeune homme.

Quanta l'Illusion, dans sa gaine dorée, elle ne fait plus illusion qu'à elle-même. Il g a des siècles que les hommes la connaissent sans l'avoir jamais vue. Les récits des aïeux ont instruit les petits-fils. Elle s est appelée Circé et Calgpso, et les poètes eux-mêmes, les poètes épris des mensonges et des fables, ne croient plus à ses fables.

Seule dans son île, oii nul vaisseau n'abordera plus., elle s'affole devant un miroir, éprise quelle est de sa forme vaine, elle s'éblouit les geux de l'éclat de ses Jogaux et se grise l oreille de leur froid cliquetis.

Et entre deux rires elle proclame, orgueilleuse « Je suis l'Amour el la Jeunesse. » Et la Ferveur répond, les prunelles agrandies, balbutiante d^ extase : « Ma plaie m'enivre, j'aime et je vis », tandis que l'Espérance morne, attristée et lasse, secoue sa tête blonde et dit : « Je n'attends plus. » Et l'innocence des brebis bêlantes et des agneaux errant

dans Vile anime seule les prés^ les hosqiiels et les vergers en fleurs où Vhnmme de ces temps ne vienl plus.

D(tns un Jardin d'été trois danws sont ((ssises, trois dames de jeunesse et de l)eaulé, toutes les trois vêtues d'étoffes fleuries.

— l'^lî bien, comment trouvez-vous mon conte?

— Admirable! et il (initia? — Il finissait là hier matin, mais depuis aujourd'hui il y a une variante.

— Et laquelle? insistait l'officier, décidé à entrer dans le jeu de sa cousine pour dérouter ses soupçons.

— La voici, mais je ne l'ai pas encore établie dans sa forme définitive, mais en voici à peu près le fond. Un jeune étranj^er aborde dans l'île, il la visite et la traverse en tous sens, mais ne remarque pas les trois Dames. Il ne voit pas plus l'Espérance que la Ferveur et pas plus la Ferveur que l'Illusion, mais elles ont suivi du regard le visiteur et quand l'étranger remonte dans sa galère, leurs yeux à toutes trois se rencontrent; et elles se voient telles qu'elles sont. Elles s'apparaissent décrépites, fanées, amaigries, exténuées et défaites dans leur inutile attente et l'inanité de leurs rêves stériles, elles ne s'étaient jamais regardées, absorbées qu'elles étaient chacune dans le mensonge de leur extase. Elles s'apparaissent telles qu'elles sont, comprennent l'indiiïérence des hommes et leur solitude, mais, incapables de se mentir plus longtemps à elles-mêmes, elles penchent doucement le front et se laissent mourir, pareilles toutes les trois à des lampes qui s'éteignent... Et

tous ces préambules, mon cher cousin, pour vous dire que vous ne m'aimez plus et que je vous rends votre parole.

La jeune fille s'était levée et, toute droite dans la lueur de la lampe, souriait d'une lèvre triste à son cousin. — Votre parole î mais vous êtes folle, Ellen. Je ne vous comprends pas, s'indignait le jeune homme, levé, lui aussi. — Si, vous me comprenez ; l'Espérance, la Ferveur et l'Illusion sont mortes. A quoi bon mentir à ces cadavres. — Mais je vous assure, Ellen... — C'est un peu de mon âme que je vous ai montrée là. L'Espérance, la Ferveur et l'Illusion vivaient en moi, dans l'enceinte de ces ruines, oh! d'une vie bien fragile et bien précaire, mais elles vivaient enfin. Aujourd'hui elles ne sont plus. Quelque chose a passé qui les a effeuillées comme des fleurs sèches. A quoi bon prolonger un mensonge qui ne les fera pas revivre! — ]\Iais vous vous méprenez Ellen, je vous aime. — Oui, je sais, comme une malade et comme une sœur, mais plus comme une fiancée. Vous ne savez pas mentir, Harry, et je vous en sais gré. Tout le monde ici ment autour de moi, ma mère, le médecin, Mme Ayrargues aussi, et moi je mens tous les jours à maman, et cette comédie à la longue m'excède et me fait mal. Vous au moins vous ne mentez, vous ne savez même pas mentir, Harry; c'est pour cela que je vous aime et que je suis venue causer en toute loyauté avec vous. — Mais c'est de la folie, je vous jure. — Non, c'est de la clairvoyance. On ne trompe

pas une femme amoureuse, et je vous aime encore. Voilù pourquoi je vous rends votre parole; je vcnis veux heureux et vous ne pouvez plus Tôtre avec moi.

— Je vous prouverai le contrair(\ — Non, lïarry, pour ces sortes de choses la volonté ne suffit pas. Je ne veux pas être un cher devoir, je n'accepte pas votre pitié et je ne veux pas abuser de votre belle Ame.

Le jeune homme reconnaissait les phrases insidieuses de miss Itarvey. — Vous avez entendu? — Les malades ont l'ouïe très fine. — Vous étiez là!

— Peut-être. — Alors vous nous avez épiés, vous, EUen. — On défend son bonheur comme on peut. Vous voyez que je n'ai pas su garder le mien.

L'officier s'était emparé des mains de la jeune fdle. « EUen. je vous défends de parler ainsi. Ellen, je vous aime, et je vous aurai ; je vous aime de toutes les forces de mon sang et de mon ame. >> Il l'avait attirée brusquement contre sa poitrine. <( Je vous défends de blasphémer davantage ; j'ai été imprudent, étourdi ; mais je n'ai pas cessé une minute de vous chérir. Vous ne me soupçonnez pas d'aimer (Hadys ? — Je ne vous ai pas dit que vous aimiez dladys, mais Ciladys vous plaît et je ne vous plais plus. — Ah ! mauvaise tète, mauvaise tète, et malfaisante petite créature. » 11 avait pris entre ses mains le front d'Ellen défaillante et lui plongeait ses yeux dans les siens. « Quand aurez-vous fini de torturer tout le monde autour de vous, et que vous faut-il de plus que ma parole et mon émoi ? »

La jeune fille se tenait renversée dans les bras de son cousin, un sourire alanguissait ses yeux et entr'ouvrait ses lèvres. On ne voyait plus dans ce visage extasié que l'émail des dents et la sclérotique de l'œil. « Est-ce au moins vrai ce que vous dites là, Harry, implorait moins une voix qu'un souffle. — Ah mauvaise 1 mauvaise! — Eh bien, alors em brassez-moi. »

L'officier se penchait sur la malade et la baisait longuement sur le front; la jeune fille se redressait sous la caresse : « Est-ce ainsi qu'on s'embrasse entre fiancés. — Sans doute. — Ah! » EUen se dirigeait vers la porte. « Oh ! comme il doit être tard... et mon livre que j'oubliais... Bonsoir, bonne nuit, adieu, mon cousin. » La porte était déjà refermée sur elle.

« Étrange, étrange petite fille ! faisait Harry Astlher. Je crois qu'il est temps que je parte. »

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