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LA QUESTION DU POURBOIRE

Ils étaient là une dizaine de dîneurs dans la grande salle à manger de l'hôtel d'Ostende ; les femmes, épaules nues, tout l'orient des perles et toute l'eau des diamants en flammes et en reflets sur la nacre des chairs ; les mâles en smoking, la mollesse des plastrons baillant dans l'échancrure des gilets de fantaisie, irréprochables, impeccables, œillets blancs et gardénias. 11 y avait tout Cosmopolis : le baron et la baronne Rodestern, de Vienne : lady Forkett et sa sœur miss Bellah Duncan, d'Edimbourg ; Léviston, le roi du Trust des cuivres ; un attaché de l'ambassade de Suède ; la comtesse Nadège AzimoiT : un princeitalien ; un Brésilien , |)oss»'ss(Mir (l'innonihrMbles haciendas, et un jeune

Espagnol, Argentin d'origine, secrétaire d'un pair d'Angleterre.

C'était le Brésilien qui traitait. Un grand paravent déployé isolait les dîneurs du reste de la salle ; les valses d'un orchestre de tziganes, installé à l'autre extrémité de la galerie, arrivaient par bouffées et, tour à tour langoureuses ou trépidantes, couvraient le va-et-vient du personnel, dont les semelles feutrées n'amortissaient pas assez les pas. L'atmosphère surchauffée fleurait la venaison, le fumet des grands crus, la tubéreuse et la chair de femme; la dorure solide des chignons bas miroitait sur les nuques, car toutes les invitées du Brésilien étaient uniformément blondes, de ce blond lumineux et fluide qui coûte cinq louis le flacon chez les grands coiffeurs.

Les hommes, le teint fouetté par les courses au grand air, excursions en chaloupe à vapeur et records d'automobiles ; les femmes, leur fraîcheur ravivée par le tub et les joues unies par la délicatesse d'imperceptibles fards, dégageaient tous une violente impression de haut luxe... Des gains et des pertes à la salle de jeu la conversation avait glissé aux potins. Un des dîneurs jetait le nom de la princesse Alexaniefï. Il venait de lui en arriver une bien bonne.

— Oui ça, la princesse Alexaniefï? demandait miss Bellah Duncan.

— Mais cette vieille folle qui ne quitte pas le tapis vert. Vous ne connaissez qu'elle.

— En vérité non, insistait la jolie Écossaise.

— Mais si, mais si. Vous ne pouvez pas entrer dans les salles de jeu sans tomber sur elle. KWa s'y rue à dix heures dès le malin, pour n'en sortir qu'à une lieure. Nous l'y retrouverez à trois, pour l'y revoir encore à minuit ; je ne crois même pas qu'elle dîne.

— Un phénomène, alors ?

— Vous l'avez dit, un phénomène.

— Et jolie, cette princesse?

— Jolie ! — et Lévistoii éclatait de rire — la |)rincesse Alexanielï, mais une vieille joueuse, je vous le dis, desséchée par son vice, un vieux fantoche sans âge ni sexe enraciné par sa passion sur ce rocher de Monte-Carlo, et qui ne quitte jamais la Principauté.

— Même l'été?

— Même l'été. Ah I vous ne connaissez pas les âmes de joueurs, miss Bellah.

La jeune fille était devenue songeuse.

— Et riche, cette princesse?

— Des millions et des millions.

— Etrange. Et elle gague au jeu ?

— Elle gagne quelquefois, mais elle perd toujours.

— (.'a, c'est un mot, et il faudra l'envoyer à la Compagnie feriuière

— Ah! comme je voudrais la connaître, imploraient les lèvres roses de miss Duncan.

Lady Forkett intervenait :

— Mais tu es insupportable, en vérité, Bellah !

Cette vieille dame, toujours velue de velours râpés et d'étolïes pisseuses, des manteaux magnifiques d'ailleurs, brodés et rebrodés, mais datés, démodés et raidis de taches, Tair d'une marchande à la toilette ! Tu las déjà remarquée! Et des chapeaux comiques, tout à fait la vieille excentrique du rôle de Max Dearly dans Country Girl !

— Ah ! cette vieille dame qui a l'air si malpropre! Je sais, je sais. Mais elle fait peur. Et elle a des millions ?

— Plusieurs.

— Alors ses colliers, ses pendants de turquoises sont vrais ? Je les croyais faux î

— Fausses! des turquoisesde famille et d'origine impériale !

— Les turquoises, ou la famille ?

— Les deux. La princesse Aiexanieii" est tout ce qu'il y a de plus authentique : un de ses ancêtres directs a été l'amant de Catherine IL

— Et en Russie, soulignait la comtesse Azimolï, avoir eu un aïeul dans le lit de la grande Catherine, c est le plus beau titre de noblesse dont nous puissions nous enorgueillir.

— Comtesse ! observait lady Forkett alarmée.

— Ah ! pardon, milady. Vous êtes Anglaise, jou bliais.

— Et sa famille ? poursuivait tranquillement miss Bellah. Qu'est-ce que (ait la princesse de sa famille impériale?

— Mais elle loublie ! concluait Horlofsen, le Sué-

dois de la bande;. La princesse a été mariée et a sûrement dans l'Ukraine ou dans le Caucase des gendres, des belles-filles et des petits-enfants.

— A Pétersbouri^^ môme, sans aller si loin, souriait la comtesse Azimolî.

— Et elle a planté là tout son monde ? interrogeait la jeune tille.

— Naturellement. C'est une joueuse. Hors Monte- Carlo rien n'existe pour elle. Soyez certaine qu'elle n'a même jamais vu ce pays. Ce décor unique de mer et de montagnes, ce bleu du large et ce bleu du ciel, ces palmiers, ces prairies d'œillets, cette profusion d'arbustes et de fleurs rares, la princesse Alexanielï ignore tout cela. Pour elle tout est rouge ou noir. C'est une hallucinée qui ne vit que pour les douzaines, impair et passe, les martingales et les combinaisons...

— Et maintenant que tu as campé ton personnage, interrompait Ramirès, le jeune Espagnol un peu Argentin, voyons, mon cher Otto, vas-y de ton histoire ?

Et le Suédois, ayant passé négligemment ses doigts dans l'or soyeux de sa moustache :

— La princesse, vous le savez, descend depuis dix ansauxRoches rouges. Un de ces derniers soirs, une troupe de musicanti y donnait une aubade aux dîneurs. Cavallieranisiicana, E Paillaze, tarentelles, tout le répertoire y passait. La princesse présidait la table, toutes ses turquoises de famille sur l'ossature deses épaules et une perruche dans le chignon.

perruche elle-même, maquillée, spectrale, véritable doyenne des poupées macabres du lieu. La vielle joueuse est mélomane. L'amour de la musique est la seule passion que n'ait pas étouffée son vice : elle adore surtout les partitions italiennes, les cavatines, les barcaroles et tous les dégueulandos de Sicile et de Xaples. Pâmée sous Tarchet des musicanti, les yeux au plafond, dodelinant de la tête, elle laissait s'en aller sa vieille âme sentimentale vers des Capri de rêve et des Amalfi de lumière au gré des mélodies macaroniques.

« Elle ne revenait à elle qu'au dernier accord d'une chanson napolitaine et, toute lubrifiée de reconnaissance (la princesse avait eu ce jour-là de la veine au jeu), elle laissait tomber un louis dans l'assiette du quêteur. Les musiciens se retiraient ; la princesse passait au salon, s'isolait dans un fauteuil et, fermant ses vieilles paupières, s'abandonnait à sa petite sieste quotidienne, son petit somme réparateur. Tout le monde, aux Roches rouges, respecte le sommeil de la princesse: « Ne réveillez pas la Gorgone qui dort », avait risqué, un soir, un mauvais plaisant. Le mot a fait fureur. Et trois fois par semaine le personnel des Roches rouges a à effacer sur la porte du salon l'inscription suivante : " Ici dort la Gorgone. » C'est une des joies innocentes de la Principauté. »

— Mais marchez donc, Otto ! Vous n'avancez pas.

— M'y voici. A dix heures, la fièvre du jeu réveillait la princesse ; elle demandait l'ascenseur et

remontait clioz elle. Son sourire à rassujettir, un peu de niouvenienl à donner dans ses houelettes, — la Gorgone n'a pas tout à fait n^ionoé à plaire... aux croupiers, — elle entre dans sa chambre, donne l'électricité et s'arrête, fij^ée de terreur. Un homme est installé là au milieu de la pièce, à côté de son lit. Chemise de soie mauve, pantalonné de blanc, les reins sanglés d'une tayolle de soie cerise, c'est un homme à large face mate, virgulée d'énormes moustaches noires ; deux yeux sombres en caverne se veloutentde douceur sous une broussaille de cheveux bruns. Le sourire aux lèvres, réchine obséquieuse, l'homme se lève et s'incline cérémonieusement:

(( — Commandezceque vous voulez ! Commandale elle volele !

« Et la princesse Alexanieff reconnaît le chef d'orchestre des musicanti.

« — C/ie voleielei, ehe fate eiii ? (Que voulez-vous ? Que faites-vous ici ?)

« Et la princesse s'indigne, s'érupe. L'homme est toujours là, souriant, l'échiné onduleuse, son violon à la main... La princesse à reculons s'elïorce de regagner la porte. Alors l'homme, dans un mauvais français mâtiné d'italien :

« — Madame la principessa a mis oiuie louis dans moiin plaie ; z'ai cru que madama désirait oune sérénade particoulare et ze souis mounté zé zon altesse. Que madama commande la canzona quelle dézire que ze zoue ; ze souis tout à soun désir.

« Une aubade particulière ! La princesse en sentait craqueler l'émail de ses joues; elle retrouvait le geste de son ancêtre pour montrer la porte au malencontreux musicien : les Roches rouges sont désormais consignées à la bande du trop zélé violoniste. Quant à la princesse, nous serons au moins une semaine sans la revoir dans les salles de jeu. »

— Comment !

— Sans doute ; la princesse Alexanieff est Russe, donc superstitieuse. Cet insolent faquin lui a coupé sa chance avec sa déclaration.

— Non I

Et toute la table s'esclaffait de rire.

— Elle le prétend, du moins : << Avoir osé me désirer, moi, a-t-elle déclaré, le soir même, à Ihôtel ; avoir pensé que moi, princesse Alexanieff. je consentirais à partager sa passion ! Mais voilà. .Je ne gagnerai plus rien, plus rien de la saison. Chançarde au jeu, déveinarde en amour, la réciproque s'impose. Ce maudit Italien m'a porté la guigne ! »

" Moralité, concluait le Suédois en allumant un troisième cigare : en Italie il ne faut jamais majorer les pourboires. »

Il y eut un silence.

— Peut-être, en effet, pensait tout haut la comtesse Azimoff.

Elle avait posé un coude sur la table et, le menton en avant, la bouche entr'ouverte, elle fumait lentement une cigarette d'Orient; ses yeux verdâ-

très en suivaient les légères spirales de fumée au plafond. Sa pose était si naturelle, qu'elle mettait à la fois en valeur le galbe de ses seins avancés hardiment sous les yeux des dîneurs et l'éclair étincelant de petites dents de nacre. L'iiumidilé du sourire soulignait le vague et l'humidité du regard. Une rêverie voluptueuse, — peut-être plus qu'une rêverie, un souvenir, qui sait ? — noyait toute la face pensive delà comtesse. Toute la splendeur de sa chair blonde en était comme dramatisée, devenue à la fois plus lointaine et plus brutale, et, sous le regard aigu des hommes, la comtesse Nadèje sentait que toutes les femmes la détestaient.

— Vous qui passez tous vos étés sur les lacs italiens, comtesse, hasardait le baron Rodestern, que pensez-vous de l'opinion formulée par notre ami ? Faut-il majorer, oui ou non, les pourboires au pays de la barcarole ?

La comtesse tournait vers le Viennois deux yeux lents :

— En vérité, je ne sais trop. Le pourboire, cela dépend aussi de celui qui le reçoit et de celui qui le donne. Je n'ai jamais majoré les miens... et pourtant !

Et la comtesse Nadèjeavait un mystérieux silence.

JmJîuits d'italie

— 0 comtesse, voilà un mot qui sent la poudre. Il y a une aventure là-dessous.

— Une aventure... peut-être?

La comtesse Azimofî avait retiré son coude de dessus la nappe ; ses prunelles, lentement promenées sur chacun des convives, suggestionnaient à tous les hommes présents l'immédiate idée d'une intrigue possible avec la Moscovite. Un frémissement courut, des moustaches tremblèrent, il y eut de brusques avancées de menton et des palpitations de narines.

La comtesse Nadèje avait croisé ses mains sur ses genoux et déployé devant sa nudité les fulgurances ombrées d'un grand éventail de plumes.

— Une aventure, en effet, mais avant, je dois vous prévenir que je suis une libérée de préjugés, les

préjugés encore cliers h la vieille lùirope, et je vais peut-être scandaliser voire pudeur anglaise, milady, et votre kant américain, mon cher Léviston. Vax ma qualité de Puisse je suis une Asiaticiue, mais une Asiatique alïranchie, une espèce d'échappée du sérail, le sérail de toutes les conventions et de toutes les tyrannies. Russe, je suis du pays de tous les servages, mais aussi de toutes les libertés, de celles que l'on conquiert au prix de sa réputation, de sa fortune et parfois de sa vie. .le ne retournerai jamais en Russie ; le comte Azimofï y a été compromis comme nihiliste. Mieux que veuve, puisque divorcée, je suis devenue une nomade par la force des choses et par la force aussi de mes instincts. D une nomade, j'ai pris le goût de la vie aventureuse, l'allure aventureuse aussi, l'habitude des résolutions soudaines et la passion de la liberté. D'une tzigane, en effet, j'ai l'indépendance de pensées, la fantaisie dans les actes, les indulgences qu'on prétend coupables, avec, en plus, une certaine avidité jouisseuse de l'occasion.

Toute Tassistance se regardait ; la comtesse continuait sa profession de foi :

—A force derrer, deci, delà, le vent des steppes a fini par me fouetter les nerfs et le sang...

— L'instinct, concluait le jeune attaché d'ambassade suédois.

— Cet été, donc, j'étais sur les lacs italiens. La baronne Stourline. une amie d'enfance retrouvée à Plombières, m'accompagnait. Nous avions com-

raencé par Pallanza, célébré par Barrés, pour finir par Bellagioen brûlant Lugano, raconté parRosny ! la tournée classique enfin, le lac Majeur, Lugano, le lac de Côme.

c< Bellagionousavaitretenuespendantquinze jours danslenchantement de la villa Serbelloni... Bellagio, on ne raconte pas la mélancolie souriante et la langueur heureuse de ce paradis d'eaux bleues, de cimes et de nuées dans trop de soleil et trop de Heurs; et maintenant, un peu exténuées de quinze jours de nirvana et de songes, nous gagnions à petites journées Vérone et la Vénétie, où nous devions demeurer tout un mois.

« Je passe tous mes automnes à Venise, une habitude déjà ancienne, et je ne m'étais jamais arrêtée au lac de Garde, le plus grandiose et le plus sauvage |)Ourtant, assure-t-on, non pasque la magie de ses liorizons apparue sur la ligne, entre Brescia et Peschiora, ne meut depuis longtemps tentée, mais iJezenano, la station du lac, passe pour un endroit si inconfortable ! Cette fois, l'obsession des Alpes du Tyrol entrevues et de leurs découpures, on dirait, taillées dans de l'améthyste et de la lazulite, fut la [)lus forte. \ous décidâmes, la baronne Stourline et moi, de passer deux nuits à Dezenano, le temps de visiter le lac, sinon jusqu'à Riva, jusqu'à Stressa du moins.

« ^'ous voilà donc parties pour Dezenano; nous avions quitté Milan le matin même, devions déjeuner à Bergame, le temps d'y voir le tombeau du

Coléoneot la basilique, pour on repartir après dîner et arriver à Dozenano à onze heures.

« Nos gros bagages et nos deux femmes dechambre avaient filé directement sur Venise.

« Je n'avais à la main que mon sac à bijoux et une enveloi)pe avec mon linge de nuit, ajoutez un nécessaire très complet dont s'était chargée la baronne et qui devait nous servir à toutes deux, quatre mille francs dans un petit portefeuille insinué dans la doublure de mon corsage, la baronne autant dans la doublure du sien et une lettre de change de dix mille sur les banques de Venise, de Florence et de Home. Nous voilà donc débarquant à minuit dans une petite gare de campagne enfouie sous les arbres et sans autre habitation qu'une auberge de village éteinte à cette heure de nuit. Nous n'étions guère fières, la baronne et moi, abandonnées avec nos bijoux et nos valeurs dans cette solitude, car nous savions Dezenano à vingt minutes au moins de la station, et le Btiedeker, consulté sur les hôtels du pays, n'était guère engageant: Avis parkujés, indiquait-il après chaque hôtel; avis partagés, eu idiome de guide, c'est l'aveu qu'il n'a pas d'opinion à donner.

« Albergo di Fiori (Auberge des tleursj. Vieil hôtel italien bon, mais modeste. Cuisine italienne. Chambres de trois à cinq francs. Mieux vaut une bonne auberge qu'un mauvais hôtel. Nous décidions pour l'Auberge des tleurs. Mais V Albergo di Fiori aurat-eile un omnibus à la gare? (lelle de Dezenano do-

mine un assez haut remblai. Nous descendions, la baronne et moi, les vingt-cinq marches d'un escalier de marbre du pays et débouchions sous les grands platanes mouillés d'uue allée interminable, car, pour comble, il pleuvait celte nuit-là. 11 y avait quatre omnibus à la station. Alhergo di Fiori s étalait en lettres d'or sur la lanterne de l'un d'eux. Un facchino y hissait nos bagages et nous nous installions sur les coussins. Anda ! Un coup de fouet, et l'omnibus s'ébranlait au trot de deux chevaux. Vingt minutes en rase campague, rien que les grands arbres de la route et la pluie, puis un bruit de ferrailles, et nous nous engagions dans les rues de Dezenano, rues caillouteuses et mal pavées, bordées de vieux logis soutenus par des piliers trapus, des files d'arcades basses mal éclairées par de rares lanternes, des placettes désertes, et, sur les places comme dans les rues, personne, personne ; toute la ville endormie.

'< L'omnibus s'engage enfin sous un grand porche ; un immense hangar voûté, on dirait une chapelle désaffectée nous accueille. Une bande de poules s'efïare et s'essaime en gloussant dans l'ombre ; à la lueur dune lanterne, que promène devant nous le portier de l'hôtel, des carrioles crottées, une berline hors d'usage, un cabriolet à capote déchirée, de vieux harnais, toute une carrosserie fantôme s'entrevoit dans la nuit; le voisinage du lac s'affirme par une fraîcheur moisie où traînent des relents de poulailler et d'écuries. C'est toute l'incurie ita-

lienne aggravée par la détresse de l'heure et l'effroi de la solitude.

« — Mais où somnies-uous? me deiiuindc la l»;ironne. C'est une ruine ! »

-< Cependant le cocher dételle les chevaux. Au son d'une cloche mise en branle par le portier, une espèce de gouvernante apparaît, les pieds nus dans des sabots. Les yeux gros de sommeil, elle achève de nouer les cordons de sa jupe.

« — Pour la nuit? demande-t-elle ahurie.

M — Sansdoute, pour couciierune nuit, deuxnuits. Cela dépendra.

« — Une chambre? deux chambres?

u — Deux chambres, faisais-je impatientée, car j'ai horreur du déshabillage et des toilettes en commun.

« — Va bene ! Au premier. Suivez-moi, mesdames.

« Et, armée d'un bougeoir de cuivre, l'Italienne s'engage devant nous dans un gigantesque escalier; les marches en oscillent, comme descellées par le poids des siècles ; le portier suit avec sa lanterne et nos bagages.

« L'escalier monte et tourne sous des voûtes avec de larges paliers toutes les cinq marches. Nous traversons une galerie extérieure. Le vent du lac y éteint bougie et lanterne ; on les rallume. Et puis c'est un arrêt devant une grosse porte.

u La sœur tourière, comme l'appelle la baronne, a oublié les clefs. Le portier descend les chercher à

la cuisine. Quel trousseau il rapporte ? Celui d'une geôle de prison ! Elles ont bien trois cents ans, ces clefs; elles tournent péniblement dans des serrures compliquées et formidables; et ce sont d'autres salles et des couloirs, des immenses salles aux murs décorés de fresques et dont la peinture s'écaille, des chambres démeublées et tristes, dallées de marbre grisâtre et qui semblent inhabitées depuis cent ans. Des plafonds peints en trompe-l'œil se lézardent de crevasses; dans des chambres des lambeaux de papier pendent au-dessus des plinthes. Jamais nous navons encore vu pareille détresse et pareil abandon. « Où sommes-nous? ^> Une même angoisse nous étreint et je regrette d'avoir demandé deux chambres. Nous y sommes enfin.

« Celle de la baronne est vaste comme une cathédrale; un petit lit de fer à rideaux de percale, une cuvette sur un trépied, le pot à eau dessous, un tapis élimé comme descente de lit. C'est tout. Dans un angle une seule fenêtre, dont l'hôtelière pousse les persiennes. La chambre donne sur le lac... Il est sinistre, le lac. Une tempête le bouleverse, des blancheurs d'écume zèbrent les ténèbres, et sur un grand ciel balayé de nuages, sous une lueur blêmissante de lune, des montagnes tragiques se profilent dans un décor d'embuscades et de meurtres.

« La baronne ne dit plus rien. Un silence éloquent pèse sur nous, mais ses yeux hallucinés parlent pour elle:

'< — Sortirons-nous vivantes de cette auberse?

MONTII-C'.AIII.O 1:1:5

a lluiiiTUsuniciit, la [)orlc, d une épaisseur de dix cciiliiiK'Ires au moins, est-elle Ijouloniiée du clous et bardée de verrous et de lourdes barres de [er. ('/est la porte d'une forteresse. La chambre n'a qu'une porle, et, cette porte fermée, y entrer serait impossible : cette porte est une sécurité.

(( — Bonne nuit !

« Je prends congé de la baronne et passe dans le gîte que l'on me destine. C'est le portier ([ui m'en fait les honneurs. L'hôtelière a regagné son lit. Ma chambre est un peu moins grande que Lautre, mais c'est le même modèle: même mobilier sommaire et même impression d'abandon. Ma chambre cependant a deux fenêtres, mais ces fenêtres sont grillées, et 1 absence de persiennes m'imposera toute la nuit le décor lugubre du lac démonté sous ce ciel lunaire.

(y Le portier a déposé mon sac et mon enveloppe sur une chaise; il m'explique maintenant le jeu des verrous et des barres pesantes qui me garderont cette nuit. Il s'exprime dans un mauvais italien que je comprends mal. .le saisis enfin ou crois saisir le mécanisme de la clôture, et je lui mets trois lire (trois francs) dans la main. Pourquoi, à cette minute, regardai-je cet homme? Jusqu'alors je ne l'avais même pas vu, ce (|ue Ion appelle vu.

(1 C'était un garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans, trapu, très brun de peau, et dont les extraordinaires yeux noirs forcèrent peut-être mon regard. Plutôt laid avec sou nez court, son menton osseux

et ses pommettes saillantes, il avait sous sa cas quette galouuée ime face camuse de tête de mort, plus tchèque qu'italien de type, eu vérité. Maislintense avidité de ses prunelles, léclat des dents petites et dures dans une bouche épaisse et large, lambre chaud de son teint et surtout la musculature de cet homme pimentaient étrangement sa laideur.

- — Italien ? lui demandai-je.

« — Aon, répondait-il, Autrichien de Trente. Je suis du lac.

M Et il souriait de toutes ses dents.

« L'homme ne s'en allait pas. Je regardai ses mains; il ies avait noueuses et velues, des mains d'assassin. Ses yeux luisants ne me quittaient plus.

u — Ah ! faisais-je.

« Puis je lui redonnai deux autres francs, pressée de le voir partir.

« — Bona sera, lui disais-je.

« L'homme gagnait la porte à pas lents.

« — Bona sera, signora.

« D'un bond j'étais aux barres et aux verrous, j'en faisais jouer lemécanismeséculaire, j'assujettissais soigneusement toute cette ferraille et, prudente, ayant tendu ma couverture de voyage devant la porte, pour que Ton ne surprît pas mes faits ei gestes, je retirai les écrins de mon sac, les cachât sur le haut de l'armoire, ainsi que le partefeuille sous le journal du tiroir de la table, et, ayant sorti

muQ revolver de sou étui, je retirai le cran de sûreté et posai mon arme sous mou traversin.

«* C'ette auberjj^e ne me disait rien (|iii vaille ; il fallait s'y teniF [jréle à toute éventualité. Je ne me déshabillai que toutes ces précautions prises ; j'allai encore m'assurer que la porte était bien close, et, alors, je consentis à me mettre au lit. .l'y veillai bien encore uii« demi-heure, la bougie allumée; mais la lune inondait toute la chambre, les deux fenêtres sans volets l'éclairaient comme en plein jour. Je souillai ma bougie et je m'endormais.

u Un fracas épouvantable me réveillait en sursaut: la porte venait de s'ouvrir, entraînant avec elle le poids de ses verrous et de ses barres. Je me dressai sur mon lit, et j'entendais distinctement le bruit de mon revolver qui venait de tomber. J'avais fermé instinctivement les yeux, il me fallait bien les rouvrir.

« Un homme en bras de chemise se tenait debout au pied de mon lit. Une lanterne sourde, qu'il braquait sur moi, l'éclairait mal; mais l'homme avait pourtant refermé la porte. Je remarquai qu'il était pieds nus. 11 y eut un moment de silence horrible.

« L'homme élevait lentement sa lanterne à la hauteur de son visage ; je reconnaissais le portier de l'hôtel. Il avait ôté sa tunique à boutons de métal et se tenait là, vêtu seulement d'un pantalon et d'un gilet.

« — Que voulez-vous? que faites-vous ici?

« Lhoinme souriait de toutes ses dents, sa large bouche aux lèvres rouges s'ouvrait jusqu'aux oreilles, et, d'une voix rauque :

« — No fate riimore (ne faites pas de bruit), vous m'avez donné cinq francs, je suis venu.

« Cinq francs... Il était venu!... Je ne comprenais pas.

« L'homme souriait toujours ;ses yeuxétincelaient dans l'ombre, phosphorescents et bleus comme une flamme d'alcool. Je le voyais frissonner de la nuque aux talons d'un imperceptible tremblement qui me gagnait à mon tour. Si je n'étais pas une libérée de préjugés, je pourrais dire que je donnai dix autres francs et que je congédiai cet homme, car j'avais enfin compris sa méprise et son désir. Mais nous étions là, seuls tous les deux dans la nuit, moi, femme de vingt-huit ans, lui, garçon de vingt-cinq; je voyais la nudité de son cou robuste ; sa chemise entrouverte bâillait sur une poitrine velue et je ne voyais plus que cette poitrine ; mes yeux se souvenaient de ses poings noueux et du sourire à dents blanches, aigu et goulu ; j'éteignais la bougie, que j'avais instinctivement rallumée dans mon trouble, et le garçon éteignait sa lanterne. Deux bras nerveux m'étreignaient à la taille, un genou frôlait lemien, le poids d'un corps faisait craquer le lit... et ce fut une de ces étreintes... »

— D'Italie.

— Et tout cela pour la somme de cinq francs. Ah ! c'est un pays unique pour les femmes qui

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voyagent seules, et, pourtant, comtesse, vous n'aviez pas majoré le pourboire...

Il y eut un silence.

— Va vous êtes partie le leiulemain ?

— Sans doute.

— Ce pauvre Autrichien ! Vous n'avez pas eu la tentation de passer à Dezenano une autre nuit?

La comtesse Azimofï regardait de haut son interlocuteur ; elle avait un imperceptible haussement (1 épaules, tirait une cigarette d'Orient de son étui d'or incrusté d'opales et, avec une souveraine nonchalance :

— Faire renaître une occasion n'est plus une surprise des sens, mais du libertinage. Une fantaisie n'est pas une habitude.

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