PUDEURS ANGLAISES
— Nous avons beau être en France et pis à Monte-Carlo, la plaisanterie a des bornes. Pour moi, riiistoire de la comtesse Azimofï est tout à fait shoking, shoking. La comtesse a beau être nihiliste et libérée de tout préjugé, elle est née Vous me voyez au regret que ma sœur Bellah ait assisté à cet entretien.
Et lady Forkett, la maigreur de sa poitrine encore accentuée par le haussement d'épaules qui la creusait, exagérait à plaisir la noblesse de son port de tête et l'indéniable aristocratie de son profil.
Les dîneurs venaient de quitter la salle; la comtesse Azimofï avait déclaré qu'elle ne voulait pas manquer le deuxième acte de la Damnation. Elle s'était levée, onduleuse et souple, dans les scintillements noirs de sa robe de jais, et Léviston, le Brésilien, l'attaché d'ambassade suédois, presque tous
leshoinmeslavaientsuivie : sonsillage avaitentraîné les mâles. Le baron et la baronne Rodestern et Rarairès, le jeune Argentin un peu Espagnol, étaient demeurrs dans la galerie auprès de la richissime Anglaise. Miss liellah, la sœur, était remontée dans sa chambre chercher un éventail, avait-elle dit.-
L'histoire narrée par la comtesse Azimofï était plutôt rai de en efl'et ; l'irruption, en pleine nuit, dans sa chambre à coucher, d'un portier d'hôtel, sous prétexte qu'elle lui avait donné cinq lire de pourboire, dépassait toutes les hypothèses. Même en Italie, ces choses-là n'arrivaient qu'aux femmes qui le voulaient bien. Cet homme n'avait osé l'aventure que parce qu'il s'était senti autorisé. La comtesse avait dû regarder ce faquin d'une façon telle que... — cette Moscovite avait des prunelles si singulièrement insistantes et puis, on ne donne pas cinq francs pour monter des bagages. Elle, lady Forkett. voyageait tous les ans en Italie avec sa s<Eur, et jamais elles n'avaient soupçonné l'ombre d'une pareille aventure. Les deux hommes échangeaient un bref regard... Lady Forkett n'avait pas le physique de la comtesse Azimofï. Et puis qu'estce que c'était que ce système de verrous et de barres de fer qui ne fermaient pas ? Cette Russe y avait mis de la complaisance, et puis, quand cet homme était entré chez elle, pourquoi n'avait elle pas crié, appelé à l'aide? Sa version ne tenait pas debout, de n'est pas par terreur qu'elle avait cédé à cette
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brute. Au fond, elle avait désiré cette présence, et cette bête sauvaii^e ne s'était risquée auprès d'elle que préalablement apprivoisée.
Les deux hommes écoutaient l'Anglaise éructer l'acrimonie de sa bile ; on aurait dit quelle déchargeait une ancienne rancune. Sa vertueuse indignation avait comme un arrière-goût de fiel. Lady Forkett passait pour avoir, tant dans son domaine de Balgirood, en Ecosse, que dans sa maison montée àLondres,lapremièrelivréedes trois Royaumes. Les valets de pied et les cochers de lady Forkett étaient célèbres dans toute LAngleterre ; son personnel était recruté avec un soin tout particulier parmi l'humanité la plus musclée et la plus saine de la campagne et des faubourgs. C'était là une des vanités les plus affichées de la millionnaire. La malignité publique attribuait à cette sélection de l'antichambre et de l'écurie des motifs d'un ordre secret, et pourtant jamais un scandale n'avait atteint la réputation de lady Forkett. Sa morgue puritaine planait au-dessus de tout soupçon, mais la médisance n'en trouvait pas moins son compte dans le physique si précieusement choisi de son personnel et, quoique étrangers, Rodestern et Ramirès étaient suffisamment au courant des choses d'outre-Manche et d'ailleurs pour apprécier, comme elles le méritaient, les justes pruderies de l'Anglaise.
Lady Forkett ne lâchait pas sa proie:
— C'était comme la version que la comtesse donnait de son départ, le lendemain même, de cette
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niiberj2:(3 ! (',ela no se soutenait pas. Comment elle se donnait, on pleine nuit, à \u\ inconnu, pis, à un subalterne, dans la chambre délabrée de cet hôtel sinistre ; elle ne s était pas «i,ènée pour leur laisser entendre que la nuit avait été... chaude... Ses yeux noyés, soQ sourire en en parlant l'accablaient; et après cette nuit-là, elle serait partie, elle qui était venue dans ce pays pour deux jours, cela ne tenait pas debout. Aucune femme dans son cas ne serait partie, c'était une psychologie de haute fantaisie qu'elle leur avait servie et...
— Aucune femme! oh! milady! interrompait hi baron de Rodestern, enchanté de prendre tant de pudeurs en faute.
— Aucune femme, je veux dire une femme du caractère de la comtesse, une libérée de préjugés esclave de sa sensualité.
f.e petit Ra mirés croyait devoir prendre la défense de l'absente :
— Pardon, milady, pourquoi la comtesse auraitelle menti? Si elle manque de retenue, certes elle ne manque pas de franchise ; rien ne la forçait à nous conter cette équipée. Une seconde nuit passée ne l'aurait pas plus compromise à nos yeux et, si elle nous a dit avoir quitté le lac de Garde le lendemain,
c'est qu'elle est eiïectivement partie ce jour-là.
— Si vous le voulez, faisait l'Anglaise impatientée, et puis, après tout, qu'y a-t-il de vrai dans tout ceci ? La comtesse Azimofï l'a peut-être rêvé, inventé !
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— Pourquoi inventé ?
— Une vantardise do plus.
— Vous dites ?
— EUe est de la race de ces femmes qui se vantent de ces choses. C'est une déséquilibrée, une hystérique. Une aventure avec un portier d'hôtel, pourquoi pas avec le concierge de la maison qu'elle habite à Paris 1 ... Il y a des précédents dans cet ordre de folies...
Et après une pause :
— La comtesse Azimofî, voulez-vous que je vous dise ce qu'elle est. C'est nn cas du docteur Lombroso.
Les deux hommes avaient un discret clignement d'yeux. Ramirès étouffait un léger accès de toux et dune voix insidieuse :
— Je voudrais me rangera votre avis, milady ; malheureusement, l'aventure de la comtesse Azimoff est un fait, l'auberge existe. Elle est même connue, l'auberge.
L'Anglaise bondissait sur son fauteuil :
— Vous dites?...
— Qu'il y a eu un précédent du même genre à Dezenano.
— Dans la même auberge?
— .Je le suppose, crt je ne peux croire que tous les portiers d'hôtels du pays aient cette ardeur et cette audace dans l'irruption nocturne. Il est plus plausible d'attribuer au même personnage l'aventure de la comtesse et celle de mon amie Sergine.
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— Comnioiit, une autre femme et une femme que vous connaissez a été victime d'une tentative de ce genre dans une auberge de I3ezenano ?
— Victime, voilà un bien gros mot, milady, car notez qu'aucune des belb^s visitées ne s'esl plainte, pas plus mon amie que la comtesse.
— Ouelle abomination ! mais c'était un satyre que cet homme !
— Le Bois de I^ulogne n'en a pas le monopole, pourquoi n'y en aurait-il pas sur les lacs italiens?
— Vous me suffoquez !
— Je vous dirais môme que mon amie, elle, n'est pas partie le lendemain. Elle est restée la nuit suivante.
— Mais c'était une fille, alors, que votre amie !
— Je ne vous ai jamais dit, milady, que Sergine fût une femme du monde. C'est une fort belle fille, en effet, et qui met une complaisance charmante à faire le bonheur de ses contemporains. Oui, Sergine est ainsi. Elle verse généreusement à tous ceux qui l'entourent la capiteuse ivresse d'une réelle beauté. Sergine est Basque et, comme vous le savez, railady, les provinces basques ont le sang chaud. Née à Hendaye, elle est allée toute jeune à Bordeaux et maintenant Paris la possède, Paris, la Riviera, les villes d'eaux et même l'Italie Tété. Sergine ne se croit pas le droit de priver l'Europe de la clarté de ses yeux bleus et du piment de son sourire, elle en gratifie même au besoin les deux Amériques, elle est née courtisane, ses yeux consentent même quand sa
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bouche dit non. Le hasard intelligent pour elle a voulu que ses quotidiennes faiblesses lui rapportent bon an mal an près de quatre-vingt mille livres, les vraies vocations réussissent toujours. Je vous aiftiit le portrait de Sergine...
— Et c'est à cette créature qu'est arrivée...
— ... Une chose qu'elle a trouvée très simple. Cet été, ou plutôt cet automne, Sergine a été appelée à Vienne et a gagné l'Autriche par Venise, elle est descendue sur Milan par le Saint-Gothard et a eu la curiosité des lacs. Ohl en passant. Après Côme et Lecco, le lac de Garde était tout indiqué ; les Compagnies, qu'elles soient Cook ou Lubin, vous tracent toujours le même itinéraire. Sergine quittait donc Lecco un malin pour s'arrêter à Bergame de midi à huit heures, et débarquait à Dezenano à minuit. Dezenano est la seule station du lac de Garde. Sergine ne m'a pas dit le nom de l'auberge où elle était descendue, mais c'était une vieille osteria italienne, d'un dénuement et d'un abandon absolus, aggravés par le voisinage du lac, et dont les hautes salles voûtées l'impressionnèrent. Sergine se crut descendue dans un couvent, mais les allures du portier de Ihotel n'avaient rien de monastique. Sergine voyage avec une femme de chambre. Dans le silence de l'hôtel endormi, ce fut le portier de l'hôtel qui conduisit les deux voyageuses à leurs gîtes. Sergine eut tout de suite l'intuition d'une aventure flottant dans l'air. Les yeux de l'homme la brûlaient. En lui remettant son sac de voyage, il avait trouvé le moyen de lui
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Lady Forkett était haletante ; ses yeux de faïence arrondis de terreur ou d'extase buvaient les paroles du jeune Karairès : u Une sadique, une malade, une impudique créature 1 »
— Tout ce que je sais, c'est que cet Italien ne dut pas s'ennuyer, et Sergine non plus ne s'ennuya pas. Elle devait partir le lendemain à cinq heures.
pour dîner et coucher à Vérone, elle s'attarda toute la journée sur le lac et ne partit que le surlendemain matin.
— Et cette seconde nuit ? interrogeait l'Anglaise avec un tremblement dans la voix.
— Et cette seconde nuit, Sergine ne ferma pas sa porte, et mal ou bien lui en prit : cela dépend de la façon de juger les gens.
— Quoi, ce portier lui vola ses bijoux!
— Non, les portiers d'hôtels de Dezenano sont encore assez honnêtes, il n'y vient pas assez d'étrangers, mais il faut vous dire que dans la journée, à l'embarcadère et au débarcadère du bateau qui fait le service du lac, Sergine, au milieu de tous les omnibus groupés sur le quai dans l'attente des voyageurs, avait remarqué un autre portier.
— Encore un !
— Elle eût pu en remarquer plusieurs, mais eelui-là était, paraît-il, de ceux qui s'imposent à l'attention d'un artiste et même d'une femme. Aussi blond que celui de l'auberge était brun, élancé, tandis que l'autre trapu, mais tout aussi musclé, avec des yeux en amande d'un bleu de lac et la plus jolie tête du monde ; c'était le type du parfait officier autrichien. Le Prater, à Vienne, voit défiler journellement des centaines d'hommes de cette allure et de ce poil, mais à Dezenano cette rencontre n'en étadst pas moins une rareté.
« Sergine n'eut pas été la femme quelle est, si elle
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ireùt rt'i'ar'ié ini poii lonj^utînienl va', nouveau poi-lier d'Iiùtel, et cioyez ([ue dans son lor iulcrieur eilt^ eut sùreuieut le regret de n'être pas descendue à sou auberge. Tout ce personnel d'iiotellerie se connaît et grouille à tu et à toi, surtout dans ces petits pays. L'homme, examiné lojfguemeut par l'étrangère, s'aperçut-il de l'attention dont il était l'objet et eu iit-il part à son camarade ?
« Toujours est-il que vers minuit et demi, les omnibus d'hôtels revenus du dernier train, Sergine entend s'ouvrir doucement la porte de sa chambre. Un pus feutré se glisse vers son lit... et c'est l'étreinte...
— Passez, monsieur, n'insistez pas.
— Sergine reconnut l'étreinte de la veille, étreinte qui tinit par se dénouer : toute chose a un terme ici-bas. Un dernier baiser clôt les lèvres de la dame, le visiteur saute à bas du lit, et comme elle même Sergine s'étonne de ce départ un peu brusqué, l'Italien (ils sont si intuitifs dans ce pays) lui chuchote à l'oreille : « L'autre va venir, il attend là! -
u L'étrange divination des femmes! Sergine comprit tout de suite qu'il s'agissait du portier à prolll autrichien, et quand la silhouette dans l'aprèsmidi remarquée se glissa avec des précautions infinies, à la lueur sourde de la lanterne, vers son lit, Sergine n'eut pas le courage d'intimer à l'intrus l'ordre de se retirer, et Sergine se résigna, pareille à ses sœurs les courtisanes antiques, redevenue,
dans cette chambre d'auberge italienne, une de ces petites captives troyennes dont le poète a dit :
Aussi leur chair indifférente.
Lasse de fatigue et d'amour, A chaque amant plus transparente, Se fane et pâlit chaque jour.
(( iMais elle partait le lendemain à la première heure, car il n'y avait pas de raison pour qu'elle ne reçût, la nuit suivante, les hommages de tous les autres portiers d'hôtels. »
■ Il y eut un silence.
— Et le nom de cette auberge ? interrompit la voix rauque de lady Forkett, le nom de cette auberge, que je n'y descende pas ; « l'Auberge des Fleurs >>, a dit, je crois, la comtesse ?
— Oh 1 soyez sûre, milady, que la comtesse Azimoff a donné un faux nom, et puis le saurionsnous, ce nom, il y a tout lieu de croire que, Tannée prochaine, ce ne sera plus le même personnel.