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UN SOIR AUX ZATTERK

LordSaringham nous traitait, ce soir-là, aux Zatteré, la tratoria italienne dont la terrasse enguirlandée de pampres commande l'immense travée d^au de la Zudecca. Une treille en pergola y laisse pendre au-desus des dîneurs la transparence ambrée des muscats en grappes, l'ombre mobile des feuilles s'y découpe en dentelle sur la blancheur un peu grise des nappes et, si la vaisselle y est en vérité commune et Targenterie un peu douteuse, le chianti et le vesiivio dans les fiasques de verre fumé, pansées et cerclées de jonc, comme l'asti dans les bolieglia de Murano y donnent aux repas une saveur bien italienne. Les Zatteré ont une réputation établie pour les rougets à la Livournaise, les

côtelettes aux truffes blanches et les scampi à la génoise... Enfin, la mode était d'y dîner cet été-là.

Les couchers du soleil sur la Zudecca sont admirables et un peu moins divulgués que ceux du Lido, crépuscules aujourd'hui classiques et classés dans tous les guides de Fltalie du Nord, et que le service organisé des bateaux a vraiment mis trop à la portée de tous. C'est très bien de s'embarquer à la Piazetta ou à San Zacarria pour aller manger des huîtres et regarder la vraie mer au Lido et revenir de là coucher à Venise, mais aller en bonne compagnie goûter la soupe aux moules de Boracchio, aux Zatteré, est chose plus rare. D'abord, on a chance de n'y rencontrer personne et, si Ton y trouve quelques compagnons, on a la volupté entre toutes précieuse de se reconnaître entre pairs, c'està-dire entre gens du même monde, de môme rang et de même culture intellectuelle, entre intoxiqués du même esthétisme, celui des snobs de demain; bref, entre délicats atteints des mêmes dégoûts et du même dédain de la foule, passagers du dernier bateau et amoureux de l'ultime gondole. Lord Saringham traitait donc, ce soir-là, aux Zatteré trois ou quatre femmes de la colonie, deux attachés d'ambassade de Vienne, un peintre russe, un autre américain, un banquier de Hambourg et quelques Vénitiens.

Lord Saringham donnait ce dîner en l'honneur de la comtesse de Croix-Vimeuse, qui l'avait reçu

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loul Vvlé. Lord Sarini;ham liciiiidail (;n inènu' temps (iii('l(iii('s autn's puliUvsses, car, bien (|ue ciji(| lois millionnaire, lord Saringliani ne passe pas précisément pour tresser avec des saucisses les chaînes de ses cliiens.

il y avait donc là la comtesse de Croix-Viraeuse, une fervente de la ville des doj^^es, (|ui, déjà depuis trois ans, a palais sur le (Irand-danal ; la comtesse AzimolT, une des Pousses les plus capiteuses de la colonie, et son amie la baronne Stourliiie, deux lidèles de Venise et de Danielli ; StermacliefT et llarisson, dont les gondoles, encombrées de chevalets et de boîtes de couleur, statioiiiient, tout Tété, au coin des rios déserts, et quelques autres oiseaux de passage ; parmi les autochtones, le comte Framani, dont le palais, converti aujourd'hui en hôtel, a vu naître et mourir quelques doges ; Mandello, célèbre par l'amiral du môme nom, qui, plus que don Juan d'Autriche, remporta la victoire de Lépante ; Zeno Cantho, le meilleur peintre de Venise, héritier de la palette et des pinceaux du C.analetto, et dont les « Salute » de marbre argenté ! dans des brumes gris perle, tels de grands nénuphars de moire sur des eaux de nacre, se vendent au poids de l'or dans toute l'Amérique, et Beppo Sforsina, le poète.

Sforsina au dessert, devant la féerie de la /udecca embrasée par le crépuscule et de ses maisons roses et vertes apparues, comme autant de feux de Bengale, entre les hautes vergues des char-

honniers anglais et les cheminées des steamers, devait nous dire le fameux sonnet de sa Venise en or :

La splendeur d'un passé de glinre et d'aventures Surgit avec la nuit des canaux et du port. Un horizon de flamme embrase des mâtures ! Des campaniles d'ambre allument un ciel mort.

C'est vous dire que la fête devait être complète, le choix des invités le promettait. On n'attendait plus, pour se mettre à table, que l'arrivée de la marquise Amaforti, Polonaise millionnaire, épousée par un marquis romain et, depuis son veuvage, fixée à Venise. J'avais beaucoup entendu parler de la marquise. Son luxe et son originalité préoccupaient énormément la société de là-bas. .Je n'avais jamais eu la chance delà rencontrer. La marquise passait ses étés sur le lac Majeur et ne rentrait que très tard dans sa villa de la Br^nta.

— Oui, elle a eu cette fantaisie, déclarait Harisson, et je l'en approuve, de fuir la pestilence de ces eaux fiévreuses et de l'étoulïement de ces petites rues étroites encombrées de Forestieri, pour la mélancolie souriante et les grands horizons de cette admirable rivière que l'on ne connaît pas. La Brenta ! .Je parie que vous n'y avez jamais été. Elle longe, du côté du nord, toute l'enceinte fortifiée de Padoue... Padoue, dont elle baignait autrefois le quartier des palais, et vient en serpentant, à travers dix lieues de plaines verdoyantes, se jeter dans la grande lagune à quelques kilomètres d'ici, derrière cette Zudecca. Ah ! les rives de la Brenta

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elleurs loiii;ues lilesdc peupliers, le rellel Ireiublaiit de leurs hautes quenouilles daus uue eau leute et bleue. Nulle part, daus la Vénétie, les ciels u'out plus de transparence et plus de douceur. Le dixhuitième siècle, qui fut le siècle des nuances, ne s'y est pas trompé. Sous Casanova, toute la noblesse de la Hépublique émigra sur ses rives heureuses ; la Breiita se peupla de villas. Les marquis en habits changeants et les belles dames masquées de Longhi en avaient assez des nuits de pharaon dans la fièvre et le bruit des maisons de jeu, assez des musiques et des illuminations des fêtes costumées sur le (irand Canal. Venise aspirait aux joies de la nature et au calme des champs; un besoin d'idylles et d'églogues faisait abandonner aux belles dames, éprises de philosophie et de lecture française, les vieux palais des aïeux. Venise eut des Trianons comme elle eut un Versailles, cet immense et fastueux château de Stra, aux salles décorées par Tiepolo que Napoléon I'^'' acheta pour le prince Eugène. Tout le pays a gardé le souvenir des Beauharnais. Toutes ces villas à colonnades et à portiques, bâties sur le modèle de Brimborion et de Bagatelle, et toutes inspirées du grand Trianon, ont un air bien plus Empire que LouisXVl. Pourquoi ? C'est qu'une présence auguste les a animées, et le passage de la famille impériale dans cette partie de la Vénétie et le court séjour d'un simulacre de cour dans les vastes bâtiments de Stra ont suffi pour marquer l'empreinte et dater à jamais le pays.

— Aous avouis lu toul cela dans Frédéric Masson, interrompait Mme de Croix-Vimeuse et, coupant la parole à Harisson : Bref, la marquise Amaforti a acheté une des plus belles villes de la Brenta, il y a surtout des communs admirables. Après celles de Stra, la Palomba possède les plus belles écuries du pays. Les stalles des chevaux y sont en marbre blanc, c'est tout vous dire, mais dame ! c'est à une heure de Venise et d'une tristesse que je supporterais, moi, péniblement, mais la marquise sait peupler la solitude de son parc.

— Ah! comtesse, comtesse! faisait le peintre Zeno en la menaçant du doigt.

A quoi la Française :

— Mais je n'invente rien, mon cher Zeno, il est de notoriété publique que la marquise sait animer les ombrages de ses jardins, mais chut ! la voici !

Toute l'assistance s'était levée et portée au bord de la terrasse, contre les balustrades. Une gondole de maître cinglait à toutes rames dans la direction des Zatteré, elle était à deux rameurs : gondole de luxe d'un noir d'ébène, dont les cavalis et les cuivres ciselés brillaient jaunes comme de Tor. Une femme en longue robe de drap blanc, un manteau de drap rouge jeté sur les épaules, se tenait nonchalamment renversée sur les coussins de l'arrière; une lourde retombée de drap noir flottait dans le sillage laissé paf' la gondole, tel un long catafalque qui eût trempé dans l'eau. L'avant de la gondole était fleuri de roses.

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— (llôupALi'c, liasaniai-jo dans un cliiiclioleinent.

— Vous no croyez pas si bien dire, me glissait Nerbatclielï, regardez les (esclaves du l)ord.

Vctus de blanc comme la dame, les deux jçondoliers-ra meurs olîraient, cbacun dans son genre, le plus pur type vénitien. Sveltes et découplés tous les deux, ils avaient, dans l'enrytlimie de leurs mouvements et la souplesse de leurs longs torses penchés sur la rame, la grâce un peu féline en môme temps que lière des bateliers du Carpaccio ; ils en avaient aussi la silhouette. Tous deux basanés, dorés et mordus par le hàle, avaient le prohl hardi et un peu brus((ue (ju'on prête aux aventuriers; mais tandis que l'un était d'un roux ardent, l'autre avait le front comme mangé par d'épaisses boucles de cheveux noirs. Tous deux, d'ailleurs, ramaient uu-tête comme des gondoliers de grande maison.

— Hein ! deux beaux animaux, me faisait remarquer ilarisson, la marquise a la main heureuse. Ah ! la dame s'y connaît. Elle n'est pas Slave pour rien.

— Oui, ajoutait Nerbatchelï, la marquise Amaforti a toujours à son service les plus beaux gondoliers de Venise. Où les déniche-t-elle ? Myslère, mais en sortant de chez elle, ils trouvent toujours un facile placement ; peintres américains en quête de modèles et patrons de grands hôtels, tous guettent les gondoliers remerciés de la villa Palomba. D'ailleurs, ces braves gens sont préve-

nus, la marquise ne les garde jamais plus d'une saison.

— Ah ! faisais-je intéressé.

Mais le ton de ma voix m'avait trahi.

— Oh 1 pas du tout ce que vous croyez, intervenait Zéno Cautho, c'est chez elle pur est hétisme.Les deux hommes que vous voyez sont la figuration d'une miseen scène arrêtée dans uu décor admirable, dout la marquise comprend merveilleusement l'harmonie. Elle se meut en beauté, et ces deux gondoliers font partie d'un cadre imaginé et voulu. Oui, des comparses, et rien de plus. Des hommes de joie ! Ah! non ! la marquise est autrement compliquée ! »

Mais sa gondole abordait. Lord Saringham s'était précipité au-devant de son invitée ; la marquise avait ramassé en trois brassées les roses éparses devant elle et faisait, les mains chargées de fleurs, une sensationnelle entrée parmi nous. Elle les distribuait maintenant avec de jolis mots et de plus jolies intonations de voix à toutes les femmes et à tous les hommes présents : il y avait du gazouillement d'oiseau dans la diction de la marquise; de l'oiseau, elle avait aussi la mobilité inquiète et le perpétuel sautillement. Lord Saringham me présentait, la marquise attachait sur moi deux yeux ronds d'un éclat presque insoutenable. Elle avait le profil busqué, les lèvres minces, le buste plein et les attaches d'une finesse extrême ; sa peau, très blanche, n'était pas celle de ses cheveux très noirs. Il y avait comme un désaccord entre tous ses traits

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et tous ses inoiivciiKiiits. lîref, cette l^oloiuiisc me déplut. Il y avait (|uel(|ue chose eiielle d'arménien et d'asiatique ; mais sa voix était uu (ItHici;. Ou ne pouvait se lasser de l'entendre parler.

— Oui, je u'ai pu résister à ce soleil couchant, j'ai lait le tour d(^ San (lior^yio D'où mon i-etard. Vous m'excusez !

VA avec des gestes vifs elle mettait nues hors de ses gants deux petites mains ornées de bagues. Lord Sariugham l'avait mise à sa droite, à côté de lui.

— Ouelle idée lumineuse de nous faire dîner ici! disait-elle, l.a vue de ces mâtures et de ces bâtiments de commerce est admirable, et toute cette fumée sur la ville, quel \Miistler !

La gondole était toujours là, à ras de quai, attendant les ordres. La Polonaise s'avisait de sa présence. Elle interpellait les gondoliers :

— Eh bien ! Guillerrao, et vous, Giovanni, que faites-vous là ? Ou'attendez-vous ? Retournez à la maison, je rentrerai seule.

Et, avec un sourire à nos regards stupéfaits :

— Oui, je rentre toujours seule avec une gondole de louage prise au dernier moment. Ces deux-là sont mes gondoliers de jour. Allez ! partez !

Les deux hommes s'inclinaient et reprenaient leurs rames ; la gondole et sa longue retombée de drap noir s'éloignaient dans le crépuscule.

La ville flotte au loin, immense gemme éclose Au ras des flots nacrés d'un soir d'apothéose ! Venise, perle blonde, ô fabuleux décor !

Sfursiiia veiiailde déclamer suo sonnet de Veni.-e. Des applaudissements et des bravos couvraient le deruier vers ; une vingtaine de bouteilles dAsti jonchaient les dalles de la terrasse, dont plusieurs brisées par la gaieté énervée des dîneurs. Les femmes avaient les prunelles brillantes et les joues fardées d'une fièvre déplaisir; les hommes aflichaient, eux, des propos hardis et des gestes libres. Lord Sariûgham, qui, en sa qualité de Saxon, supportait mieux l'ivresse, donnait le signal du départ.

— Vous savez qu'il est plus de onze heures, disaitil en consultant sa moutre. Nous ne trouverons plus de gondoles. 11 est temps de songer au retour.

— Des gondoles ! ricanait Cantho, mais il y en a au Irageîlo 'station de gondoliers et de passeurs;, derrière les Gésuati. Nous navons qu'à suivre le canal qui longe léglise.

— Suivons donc Cantho, c'est un vieux Vénitien.

Et les hommes acclamaient le peintre. Les femmes avaient mis leurs manteaux.

— Et quel clair de lune ! chuchotait la comtesse Azimofï. Vous l'avez commandé exprès, mylord.

L'Anglais réglait l'addition. La petite troupe se mettait en marche. Tous étaient appax^eillés par couples, au hasard des sympathies , la marquise avait pris le bras de Cantho.

— Voyons, laissez-moi vous reconduire, câlinait

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la voix (lu |)L'iiili'e. Nous iralh;/ (las iciilrci- sciihi à la i*al()inba, va serait une lolic; !

— Allons doue ! !*our(|ii()i [jas ? Je rentre ainsi tous les soirs. (Vest mon |)laisir de {^lisser dans l'absolue solitude de la nuit avec un inconnu, dont j'ignore jus(|u'au visage.

— Voluplueuse !

VA le\'éuitien hasardait le niotdu ton avec le(juel il eut dit : Co(juim'. Les yeux ronds de la Polonaise étincelaient dans la nuit. Le pc^iiitre, un [)eu gris, devenait insolent.

— Guillermo et (iiovanni ont donc cessé de plaire ?

— Vous êtes fou, (-antho ! Vous savez bien que mes gondoliers sont des animaux de luxe au même titre que mes sloughis et mes chevaux hongrois. Je me caresse les yeux à leurphysique, évidemment voulu, comme à des toiles de maître; leur silhouette entre dans la décoration et achève la ligne de ma gondole. Bien de plus.

— Et le gondolier du soir, l'anonyme pris au hasard des traggetti, qu'est-il pour vous, marquise?

— Ah ! celui-là, c'est le frisson de la petite mort, le délice de l'angoisse, la volupté de la peur, la transe enivrante de tout pouvoir craindre.

— Et de tout espérer ! ricanait le peintre. La Polonaise ne relevait pas l'impertinence.

— Car, sachez-le, Cantho, à peine entrée dans la gondole que je vais prendre tout à l'heure, je vais commencer à trembler, et ce tremblement ne me

quittera qu'arrivée chez moi. C'est les dents serrées d'effroi et les épaules transies que je vais remonter pendant plus d'une heure les eaux désertes de la Branta, sous ce spendide clair de lune, car j'y vais être à la discrétion absolue de cet homme. 11 pourra tout oser, tout tenter. Oui entendrait mes cris sur ses rives inhabitées ? Presque toutes les villas y sont à l'abandon. Vais-je assez me sentir défaillir ! Mais c'est là la saveur de la chose, cette conscience et cette appréhension du danger. Et notez que je vais lui laisser voir mes diamants.

— Ah 1 vous méritiez de vivre à Rome, sous le règne de Claude, soulignait le Vénitien.

La marquise Amaforti avait un soupir.

— Mais tous les gondoliers de Venise sont honnêtes. Il ne m'est jamais rien arrivé !

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