CHOSES DE LA-UAS
pour dit. Rentrée à Vienne, elle avait commandé, chez un bijoutier de toute discrétion, les garnitures en faux de ses plus célèbres [)ièces. (Vest à quoi se sont résignées depuis presque toutes les femmes de théâtre. Celles qui ont un écrin respectable en possèdent toutes un double pour les tournées de |)rovince et de l'étranger. La plui)art du temps même, ce sont dos joyaux faux que nous admirons sur la scène; les vrais sont réservés au public des premières et des répétitions générales. Ne croyez pas, d'ailleurs, que ces dames se tirent de toute cette fausse joaillerie à bon compte: rien de plus cuùteux que les faux beaux bijoux; les pierres ne sont rien, la monture est tout, et diamants, émeraudcs et saphirs faux ne font illusion qu'à l'ex- |)resse condition d'être aussi bien montés (|ue les vrais, et il suffit d'avoir |)assé vingt minutes chez un grand bijoutier [)our savoir ce (jue coûtent les belles montures.
Voilà donc Nora Lhérys à Londres.
(Vêtait en pleine saison, eu 18'.)5, je crois; elle donnait alors une série de représentations à Gaity- Thealer. ElisahclJi dW/uj Ici erre, de Carducci ; Lucrèce Borgia et Marie Tiulor, de Victor Hugo; la Cléopàlre de ShMkesi»éare et la Joconde de d'Annunzij allernaiinl chaque soir sur laffiche. Nora Lhérys a toujours exercé une sorte de fascination sur les Anglais. Sa plastique, qui était alors incom- |)arable, y soulevait autant d'enlhousiasme que son génie. Il faut avoir vu la Lhérys descendre, appuyée
sur ses esclaves, de la galère de Cléopâtre, au milieu des flabellum, des enseigaes et des aigles romaines et la pourpre déployée des étendards, pour comprendre ce qu'a été cette femme. Plus nue que la nudité même dans la transparence brodée d'invraisemblables voiles, les seins lleuris de béryls et la taille pliante sous le poids des joyaux, casquée d'or vert et la face encadrée de ruisselantes pendeloques, avec partout, dans la clarté chatoyante de ses voiles, d'énormes scarabées bleus d'Egypte, un grand lotus érigé dans sa main droite en guise de sceptre, c'était la déesse Isis elle-même. La nonchalance de ce corps de nymphe n'égalait que la profondeur mystérieuse de ses yeux : deux prunelles irradiées et violettes, allumées comme des flammes par la volonté de l'artiste encore plus que par l'artifice des introuvables fards... et la langueur de ses attitudes et lattirance de ses gestes. C était la Volupté même qui descendait au-devant d'Antoine, quand, debout sur le praticable figurant les bords du Cydnus, la Lhérys se cambrait, étincelante de pierreries, dans le faste chatoyant de sa cour orientale.
Elle n'était pas moins hallucinante quand, au dernier diCted'É Usa bel h, comme tassée par l'âge et par la maladie, devenue, dans un écroulement de chair et d'hermine, une sorte de masse informe et geignante, elle râlait plus qu'elle ne jouait l'agonie de la vieille reine. A la fois boursouflée et hâve avec une face cadavér>.us3 de vieux pape, elle mi-
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mail, (îuiiMiKj jo ne l'ai jamais vu faiio à d'autres, l'angoisse el les allies de la mort, avec en plus le déses[)oir rageur, le rej;ret exaspéré de la puissance qui va écliap|)eret (ju'on ne peut retenir. Oh ! la crispation fébrile de ses pauvres mains voulant poser la couronne sur la tête de Norfolk et, à la dernière minute, hésitant et retirant le diadème pour le cacher peureusement dans les i)lis de son manteau ! Dans ce mouvement d'avare, blottie sur elle-même et serrant désespérément l'emblème de la royauté, l'artiste atteignait à une grandeur trat»i(jue, (jue dis-je, à une grandeur humaine plus impressionnante encore que la vision de beauté donnée dans la reine d Kgypte.
La Lhérys dans une ElisabcUi dWiKjlclerrc et dans Cléopàlre, inoubliables souvenirs!
Jamais souveraine en voyage ne fut plus acclamée, plus adulée par un peuple étranger que ne le fut, cet été-là, Nora par toute la population de Londres. C'était du délire. Quand elle sortait du théâtre, la foule dételait ses chevaux et se disputait l'honneur de traîner son cab. La police devait protéger les arrivées et les départs de l'actrice. Dans la société on disputait la gloire de l'avoir à déjeuner, à souper: on lui ofïrait des cachets invraisemblables pour une récitation d'une heure. Les femmes de la cour assiégeaient sa loge.
In des enthousiastes de Nora n avait pas permis que la tragédienne descendît à Ihùlel. Très riche, il avait mii à la disposition de l'actrice une maison
merveilleusement installée qu'il avait dans la banlieue de Londres, la maison avec les écuries, les chevaux et toute la domesticité. Un grand jardin complétait le domaine : pelouses de velours vert, rouges incendies de géraniums en massifs allumant le clair-obscur de profonds ombrages, tout le décor de luxe des parcs anglais. La tragédienne serait mieux défendue là qu'à l'hôtel contre les indiscrets et les importuns; la distance et puis le personnel stylé de lord Hasting seraient autant de barrières entre elle et les fâcheux. Et la tragédienne avait accepté.
Le domaine était assez loin du théâtre. Lecab de lord Hasting y conduisait Nora tous les soirs ; elle en repartait vers sept heures après une légère collation, et y rentrait après le spectacle; elle y avait généralement quelques invités à souper. Le même cab la reconduisait chez elle.
La Lhérys n'avait apporté à Londres que ses faux écrins, et bien lui en prit. Les laisser au théâtre eût été un aveu et une imprudence vis-à-vis le public. On ne laisse pas pour onze cent mille francs de diamants, d'émeraudes et de perles dans une loge d'artiste. Pour l'opinion la tragédienne devait avoir tous ses bijoux. C'étaient ses diamants royaux, ses perles fabuleuses et ses émeraudes célèbres que Londres devait évaluer et admirer dans les parures d'Elisabeth et les colliers de Cléopâtre. Nora avait réservé quelques bagues et quelques pendeloques authentiques pour ses soirées dans la gentry an-
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{glaise; mais elle ue portait que du (aux à la scène. Nora Lliérys était très maiiégée et très adroite ; elle a apporté dans la réclame une intuition naturelle et un doigté acquis, qui ont presque autant fait pour sa réputation que son talent et son génie ; et pour entretenir la légende des écrius princiers, tous les soirs, en allant au théâtre Nora emportait, précieusement enfermés à clef dans une valise, ses fausses perles et ses Lère-Cathelain : elle n'eût pas pris plus de précautions pour du vrai. Et, la nuit, après le spectacle, elle les rapportait de même. Ces précautions surexcitaient follement la curiosité et l'opinion publique; mais elles attisaient aussi bien des convoitises.
Un soir que Gaity Theater avait justement donné Cléopdlre, la tragédienne, son rouge une fois ôté, débarrassée elle-même enfin de ses costumes, s'enveloppait dans un de ces grands manteaux dont elle a lancé la mode et quittait précipitamment le théâtre; son cab l'attendaità la porte. Elle y montait et sa femme de chambre avec elle, porteuse de la valise aux bijoux.
Elle avait justement, ce soir-là, quelques amis à souper.
— Vite, Harry, vite à la maison et prenez par le plus court.
Le trotteur détale, et voici le cab filant à toute vitesse dans la nuit. Nora Lhérys s'était légèrement assoupie — Cléopàtre est un desrO)lesles plus exténuants du répertoire — et, bercée par le mouve-
ment de la voiture, la tragédienne s'était laissée envahir par la demi-torpeur des détentes nerveuses. Elle avait appuyé sa tête sur l'épaule de sa femme de chambre et sommeillait; la femme de chambre, demeurée éveillée, ne reconnaissait pas le chemin. Quelle étrange route avait donc prise le cocher ! Elle regardait avec stupeur: des haies succédaient à des grands murs de propriétés et, par-dessus les petites clôtures, des grandes prairies s'étendaient à perte de vue, coupées, çà et là, par des files de saules. Ce n'était pas là l;i banlieue qu'elles habitaient. Et la stupeur de la camériste devenait delinquiétude, et cette inquiétude se changeait de seconde en seconde en angoisse grandissante... Et la femme de chambre n'osait pourtant pas réveiller sa maîtresse de peur de l'effrayer. Le cab roulait maintenant eu pleine campagne. Tout à coup, il s'arrêtait court. Trois hommes, surgis d'un bouquet d'arbres, étaient à la tête du cheval. Le brusque arrêt et son cahot avaient arraché Xora à sa torpeur. Elle se penchait curieusement en dehors.
— Qu'est-ce qu'il y a, Harry ?
On était au carrefour de trois routes, et la luue, qui venait de se lever, éclairait à perte de vue tout un horizon de pâtures et d'enclos. La tragédienne s'avisait seulement des trois hommes debout au milieu du chemin; l'un d'eux avait pris une des lanternesetTapprochait de la tragédienne. L'homme était masqué.
— Ne vous effrayez pas, madame ! Nous ne vous
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voulons aucun mal. Veuilloz seulement nous remettre votre valise et vos bijoux. »
Nora est toujours armée. Klle braquait sur linconnu le canon de son revolver. L'homme lui avait saisi le poij^net et, appuyant sur sa gorge la pointe d'un stylet :
— Allons, pas do manières ! Ne nous contraignez pas à employer la force, il y aurait du vilain et, nous vous le ré[)étons, nous ne vous voulons aucun mal. Exécutez-vous, donnez-nous la valise aux bijoux.
Un des autres hommes, surgi de l'autre coté du cab, maintenait la femme de chambre à demi morte dépouvante. Le troisième était toujours à la tête du cheval.
— Et ilarry, mou cocher ! s'écriait instinctivement l'actrice, vous l'avez tué, vous l'avez assassiné, misérables !
— Votre cocher ! ricanait l'homme d'une voix goguenarde, il ronfle tranquillement dans une écurie de White-Chapel, préalablement ligoté. Mais il a trop bu pour s'en rendre bien compte. Il vous sera rendu sain et sauf. C'est ce brave garçon qui le remplace pour cette nuit.
Lecocher, descendu de son siège, s'était approché. Un cache-nez remonté jusqu'aux yeux et son chapeau rabattu sur le front le faisaient impénétrable. Mais la tragédienne reconnaissait sur son dos la livrée de l'absent.
L'homme continuait :
— C'est un brave compagnon qui vous reconduira
chez VOUS, à cent mètres du moins de la maison, pourvu que vous promettiez de ne pas jeter les hauts cris, ou, sans cela, nous serons forcés de vous abandonner ici, sur la route, et la banlieue de Londres nest pas très sûre la nuit... D'ailleurs, je me ferai un devoir de vous reconduire moi-même. Il y aura bien une petite place entre vous. Permettezmoi d'abord de vous débarrasser de ce revolver. 11 vous gêne.
Et quand il eut cueilli délicatement l'arme des mains de lactrice interdite :
— Je vous ai déjà demandé deux fois, madame, de vouloir bien nous remettre votre sac à bijoux. »
La campagne était absolument déserte ; les trois routes s'étalaient, puis s'amincissaient, toutes blanches sous la lune, dans des directions inconnues, et la tragédienne savait ses bijoux faux.
Elle s'exécutait de bonne grâce. Elle remettait la valise à son interlocuteur. 11 la passait à l'un des autres hommes et, en un clin d'œil, la route se trouvait libre. Des quatre hommes debout autour du cab, trois avaient disparu ; Je cocher était remonté sur son siège, derrière la voiture; les deux autres s'étaient évanouis dans la nuit. La valise avait été véritablement escamotée. Nora, en racontant la chose prétendait avoir eu la sensation d'un tour de clowns ou d'une séance de magie.
L'inconnu beau parleur, demeuré auprès des deux femmes, s'iustallait en s'excusant entre elles deux et le cab repartait au grand trot. 11 roulait près de trois
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quarts (riieiire et s'îirnHait de nouveau. I/homrae sautait h terre et, olTrant la main aux voyageuses :
— Vous êtes arrivées, mesdames, votre maison est à cent mitres. Vous en reconnaissez les murs d'ici. Vous m'excuserez si je ne vous reconduis pas jusqu'à la grille, mais la prudence et la discrétion ont des nécessités que vous comprenez comme moi.
La tragédienne regardait les fenêtres éclairées de sa villa briller joyeusement dans la nuit. Toute secouée qu'elle fût par l'alerte, elle riait pourtant sous cape en songeant aux bijoux. Elle rendait presque imperceptiblement son salut au voleur incliné très bas devant elle.
— Vous êtes témoin, madame, que nous ne vous avons fait aucun mal, faisait-il d'une voix presque implorante.
— Et mon revolver? demandait l'artiste.
— Oh ! madame, permettez-moi de le garder en souvenir de vous. On n'a pas tous les jours l'honneur de dévaliser Mme Nora Lhérys.
Une malice pétillait dans les yeux de l'actrice.
— Mes bijoux ! Ils sont un peu connus, je vous préviens, et d'un placement difficile. Si vous aviez quelques ennuis, vous savez où les rapporter, je les reprends au prix coûtant. Vous avez mon adresse.
Et elle se dirigeait vers sa villa.
L'homme était déjà remonté dans le cab et le cheval filait au grand trot.
Voilà, mon cher r^antho, Texacte vérité sur l'aventure arrivée à Londres à Nora.
LA CONQUKTK l)K PAllIS
— Assez remué de souvenirs et de potins comme cela, mon cher Cantho. Les Alpes du Tyrol doivent se proliler toutes blanches au-dessous de Murano, et j'ai lu dans les journaux d'hier qu'il y avait de la nei^e à ^'enise. Laissons la ville des doges dormir au bords de ses canaux fourrés d'hermine dans le noir apparu plus noir de ses vieux palais et parlons de vous, mon cher ami. Qu'ôtes-vous venu faire ici? .le vous croyais au Caire. Vous avez donc lâché les pyramides ?
Nous achevions de dîner. Le maître d'hôtel venait de servir les fruits rafraîchis.
Cantho avait un geste d'une insouciance bien italienne :
— Il faut vivre, zézayait-il avec un clignement d'œil ; ze zouis venou izi faire oune expozitione...
— De vos œuvres ! Je vous prédis un beau succès, Cantho.
— De mez œuvres et de zelles dez autres. Les peintres américains, ceusse de France et de tous les pays, ils expozent touzours des vues prizes à Venize ; et les peintres véniziens, ils n'envoient zamais, eux, de leurs toiles en Franze. Alors, z'ai penzé avec d'autres camarades qu'il fallait montrer aux Pariziens comment, nous autres de Venize, nous comprenons les ziels et les monuments de notre pays. Ai-ze eu tort ?
— Non pas. L'idée est admirable, d'autant plus qu'étant le premier peintre de l'Italie du Nord, les toiles de vos chers camarades vont paraître des croûtes auprès des vôtres !
— Ah! mon cer monsieur Ménard, ze vous azoure! protestait le Vénitien. Vous me connaissez mal.
— Au contraire, je vous juge très bien. C'est très fort, très fort, ce que vous faites là, Cantho. Vous méritez de réussir.
— Vous m'y aiderez ?
— Dans la petite combinazione, mais comment donc ! de tout mon possible. Mais vous allez du coup me brouiller avec ces pauvres peintres vénitiens. »
Toute la face camuse de Cantho pétillait de malice : ses prunelles, ses narines, ses lèvres, tout jusqu'à ses oreilles semblait rire dans la grimace enflammée de pourpre, qu'était devenu son visage.
— Mais non, mais non ! se défendait Cantho ; si leurs peintoures n'ont pas de sucés, ze les zignerai de mon nom et ze les venderai comme des