LA CONQUÊTH DE PARIS
avait dû l'attendre pour dÎQer : quel accueil allait-il trouver auprès d'elle? Mme ('antho était coléreuse et loquace coinuie une rousse Italienne, et le peintre appréhendait les bordées du seuil.
— lîaste 1 ça préparera le petit scandale que vous méditez en vue de votre exposition ! faisais-je en redressant d'une bourrade le dos voûté de Cantho.
Le peintre avait les épaules trapues et un peu hautes, mais il les bombait encore, en prévision des véhémences qui allaient pleuvoir dessus.
Je hélais un rôdeur et je mettais mon Vénitien en fiacre.
— Où faut-il vous conduire?
— Rue des Abesses, 34.
— Hum ! c'est bien haut et la clientèle riche, Cantho, récalcitre à Montmartre.
— Oui, ze zais! la plaine Monzeau ripostait ce transalpin averti. Ze vais çercer oun autre zite. z'aurais z'oune autre adreze pour mon catalogue.
« 34, rue des Abbesses », m'avait dit Cantho en me quittant. A quelque temps de là, me trouvant sur la Butte, je me souvenais de l'adresse et poussais jusque chez le peintre. Mon Vénitien habitait une véritable cité d'artiste, au fond d'une cour dont tous les bâtiments étageaient, du rez-dechaussée au cinquième, des grandes baies vitrées d'atelier. « Au troisième, escalier .1 », avait daigné me répondre un concierge bougon. J'escaladais une soixantaine de marches et sonnais à une porte ornée de faux cuirs de Cordoue. C'était Cantho qui
venait m'ouvrir en il était en tenue de travail.
— Ah I z'est vous, çer ami, quelle çanze !
— Je vous dérange
— Vous, zamais. Ze prépare mon ezpoziçion. Vous allez en zuzer. Z'ai modèle.
— Comment, modèle! Vous m"av(>z dit que vous ne faisiez que le paysage.
— Oui. avant de venir à Paris, mai z'ai zouivi vos conseils. Maintenant, ze fais le nou.
Tout en causant, Cantho m'avait poussé plus que conduit dans le clair-obscur d'un petit couloir. Il ouvrait enfin une porte : un flot de clarté inondait un vaste hall; je m'arrêtai ébloui. Debout sur une table à modèle, une femme nue donnait la pose. De la cambrure des reins frottée de roee aux frisons d'or roux de la nuque, jamais je n'avais encore vu une pareille splendeur. Les bouts des seins crêtes et droits, les talons comme vermillonnés. les ongles des orteils et jusqu'à la fleur ambrée du nombril, tout brillait dans cette créature d'un éclat humide et nacré de coquillage. Comme une lumière émanait de cette chair de pêche et de fleur, et, en vérité, ce modèle inattendu éclairait bien plus l'atelier que la baie du vitrage.
— Mme Cantho, faisait le peintre... M. Ménard... Allons, zoiz z'aimable, Zinah.
La femme tournait vers moi linsolence d'un joli profil de dogaresse courtisane. Elle n'avait eu ni surprise, ni pudeur ; ses narines seules avaient frémi, comme celles d'une pouliche à l'odeur de la
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pourlrc. L;i fiMiinic mic ini' (h'sliabillait froifîeniont (l'un d'il clair cl scrulalcur. Deux hommes assis sur un divan s'étaient levés à mon entrée.
— iM. Armcdo et M. Alfred LéViston. Vous connaizez zaus doute zes mezieurs?
En elïet, je les connaissais de nom. Armédo est un des plus gros courtiers grecs de Marseille, et Alfred Léviston est le richissime banquier américain de New- York, mais que faisaient-ils dans l'atelier de Cantho 1
Les deux hommes s'étaient rassis et avaient repris leurs cigarettes. Cantho m'avait campé debout devant son chevalet. La nudité de sa maîtresse y éclatait en larges taches roses et or, savoureuses comme un beau fruit. Tourmentée comme une flamme, la chevelure était un véritable éclaboussemenl de terre de Sienne et de jaune de chrome d'un etî'et fantastique et fou; mais la couleur était admirable. On y reconnaissait tout de suite la palette rutilante et le métier étourdissant de Cantho.
— Eh bien 1 qu'en dites-vous, çer ami ? me demandait le peintre.
— Moi, j'en suis baba !
Je ne trouvais rien autre chose.
— N'est-ce pas, c'est tout à fait déconcertant, soulignait le Grec Armédo. Oui aurait jamais cru que le paysagiste, qu'est Cantho, réussirait ainsi la figure ?
— Cantho s'est affirmé un des premiers peintres du nu, renchérissait le Yankee, il a le mouvement
de Boldini dans le tumulte de couleurs de Wisthler. Que pouvais-je ajouter après cela ! Mme Cantho, descendue de sa table, servait à ces messieurs des sodas. Elle sétait drapée dans un caftan de velours rose turc, qui en faisait la plus capiteuse odalisque des contes du docteur Mardrus. Ses étonnants talons vermillonnés ajoutaient encore à Tillusion : ils couraient, on eût dit, teints de henné sur les rosaces veloutées d'un tapis d'Orient. Une servante assez malpropre venait d'apporter un plateau chargé de verres et de sirops. Zinah, plus indécente encore dans son caftan que dans sa nudité, présidait très sérieuse à la confection des breuvages. Des vues de Venise, des canaux et des rios, où excellait le peintre, et de ses merveilleux ciels de l'Adriatique, il n'était plus question. En véritable artiste, Gantho ne vivait plus et ne respirait plus que pour son étude de nu.
— Z'est zour elle que ze compte pour mon expozicion.
D'ailleurs, il avait presque vendu toutes ses Venise : Armédo lui en avait acheté dix, et Léviston quiûze. Il lui en restait à peine une vingtaine.
— Et vous attendez certainement un autre amateur ?
— Mais oui, me répondait naïvement le peintre. M. De Lénancourt, le directeur des mines de Cenouilly; za vizite est annonzée pour aujourd'hui. Z'est oun amateur éclairé, m'a-t-on dit.
— Mais comment donc, mon cher ! Mes compli-
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ments. Lénancourt est un homme de goût. 11 a eu les plus jolies femmes de Paris : c'est un juponnier féroce. Aussi, naturellement, est-il collectionneur. L'amour du beau se poursuit en tout. La fortune de Lénancourt lui permet de cultiver l'art dans toutes ses branches; mais je le croyais surtout amateur de bibelots, de vieux Saxe. Vous savez sans doute, mon cher Cantho, ce qu'on est convenu d'appeler objet de Saxe en dialecte parisien.
Et, regardant fixement le peintre dans les yeux :
— Je vois que mes conseils ne sont pas tombés dans l'oreille d'un sourd, (.omme vous avez eu raison, mon cher, d'abandonner le paysage pour le nu. .Je vous l'avais bien dit : un beau modèle peut conduire à tout et vous avez bien fait de compter sur Madame.
Et, m'étant incliné bien bas devant le caftan rose de Zinah, je prenais congé de couple averti.
Décidément, ce Cantho était né coiiïé ou tout au moins réussissait merveilleusement à l'être. 11 avait su attirer sur lui attentions, faveurs et protections. On s'occupait de son exposition en haut lieu; des amateurs éclairés, enthousiastes de son talent, commanditèrent le jeune maître et firent pour lui les frais de location des salles de la rue de Sèze. L'inauguration en fut un triomphe. Toute la presse, intéressée par les amateurs éclairés, célébra à l'envie cet événement bien parisien. En huit jours, Zéno Cantho devint célèbre sur le boulevard. Lui seul avait compris et bien traduit Venise ; des bons camarades
venus avec lui des lointaines lagunes et comme Cantho, amoureux fervents de l'Adriatique, la presse, il est vrai, parla moins. On les cita juste comme les comparses de la pièce et les satellitesobligés de cette nouvelle gloire. Une étoile venait enfin de se lever au ciel de lart...
— El une comète à son ciel de lit, insinuèrent de mauvais plaisants.
Mais la calomnie ne s'attaque quau véritable mérite; dans les milieux d'amateurs éclairés, il n'était bruit que de la beauté, du charme étrange et prenant de la belle Mme Cantho. Toute dévouée à la carrière de son mari, elle en était le modèle et l'inspiratrice, et le vrai talent du peintre ne s'était révélé que du jour où elle avait consenti à poser devant lui...
— Et quelques autres, ajoutait l'incorrigible groupe de médisants.
Enfin, c'était le ménage le plus uni, le plus touchant, et des douairières du Faubourg, gagnées par le catholicisme militant de la jeune femme, nièce, paraît-il, de S. Em. le cardinal Appiani, ex-nonce du pape, la citaient comme exemple aux évaporées modern-style de la Rive gauche, la prônaient dans les salons les plus fermés.
Quant à Cantho, il gagnait ce qu'il voulait. Le jeune ménage habitait maintenant un petit hôtel de la rue Fortuny et y recevait tous les mardis soir l'ambassade ottomane et la colonie romaine et la noblesse roumaine aussi.
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(litée dans LouUis les premières, la jolie Mrae Canllio avait le lad ex(|iiis de ny paraître qu'avec un seul ran^ de perles, les perles tombées des ciels nacrés et llous de sou mari. On ne lui connaissait qu'un défaut : une jalousie maladive et féroce pour ce brave ('anlho, qui pourtant ne la trompait pas; niais c'était plus fort qu'elle. Son tempérament d'Italienne reprenait le dessus; cette Véronaise ne plaisantait pas avec les infidélités supposées de (^-antho. La duchesse de Neurflize, née Charapoiseau, eut môme un bien joli mot à propos de cette jalousie :
— Cette jolie Mme Cantho, non, ce qu'elle est jalouse de son mari ! Cela lui gâte la vie. Sonj»ez, elle est même jalouse pour lui.
LEURS KCRINS