LEURS ÉCRINS
— Aussi, la doiizelle a de belles perles.
— Ah ! pour ce (juelles coulent à son seigneur et maître !
— Et puis, ces perles, les gardera-t-elle longtemps?
— Oue voulez -vous dire?
— Je me comprends... Oui, Forgett reprend aussi vite ce qu'il donne, c'est un comptal)le inexorable. 11 a un sens ellroyablement exact du doit et de l'avoir.
— Je ne saisis pas.
— Et son histoire avec Éva Linières ! Vous êtes le seul à Tignorer, alors !
— Quelle histoire ?
— Mais l'histoire du collier. Tenez, je vais vous la dire, vous me faites pitié.
Je m'étais rapproché et je tendais Toreille.
— Vous connaissez Éva Linières, n'est-ce pas? le piment canaille de ce corps de garçon aux jambes héronnières, le charme équivoque de cette gorge plate et de ce ventre absent ; Éva Linières, l'idéal androgyne pour collégiens et vieux messieurs; Eva Linières, letre de toutes les perversions et de toutes les perversités, avec ses gestes de clown et ses déhanchements de voyou couronnés par le plus adorable visage d'archange de Gozzoli : grands yeux en caverne dans l'ovalele plus pur, lèvres rouges et sinueuses, narines vibrantes de petite âme éperdue : Éva Linières, le plus excitant des articles parisiens : langueur de poitrinaire et vices de jeune détenu.
« Éva Linières est aussi une des femmes les plus chères de la galanterie cosmopolite, et Thomas Forg^ett, qui a le goût des restaurants cotés et des femmes ruineuses, avait, il y a deux ans, tiqué sur ce produit biea parisien de notre civilisation. L'Américain affichait la petite actrice, et l'actrice affichait le milliardaire. Monte-Carlo était le théâtre de leurs vanités. Éva ne quittait pas les salles de jeux, gagnant et perdant tour à tour, ahurissant la galerie de son sang-froid et de sa prodigalité. Elle puisait sans compter dans la bourse de son amant et promenait, comme aujourd'hui la Disdéri, les plus beaux rangs de perles : Forgett a le goût des bètes de luxe et des exhibitions dispendieuses.
« Après un mois de Monte-Carlo, l'Américain en eut soudain assez : des affaires le rappelaient à Paris, il signifiait à l'actrice son désir de partir et fixait même le jour. 11 devait être à ses bureaux le lundi matin ; on partirait le dimanche par le rapide. Le vendredi matin, un chèque arrivait recommandé à l'adresse de l'Américain, et à dix heures il rentrait du Crédit Lyonnais avec la coquette somme de cinquante mille, le denier nécessaire pour solder la note de la semaine, quelques menues créances chez les fournisseurs et les frais de voyage.
« — De la galette ! Chic, faisait la petite actrice. Prête-moi cinq mille.
<( — Soit, mais vous me gênez beaucoup, ma chère : je ne voudrais pas redemander de l'argent à Paris.
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.léserais ridicule, lùiliii, suil, vous les voulez. Les voici.
« — Vous êtes tout plein gentil, j'ai les pouces (jui me piquent, je sens que je vais gagner.
*( — .Je sens que vous allez perdre.
<( Kt, ayant distrait dix billets de la liasse, Forgett en remettait cinq à l'actrice et en gardait cin(i pour lui ; il mettait le reste dans sa valise et, forcé d'aller à Menton prendre congé de quelques parents installés à la (Irande-Bretagne, disait au revoir à sa maîtresse. Kva Linières courait au Casino.
« Le Yankee rentrait le soir pour dîner. Il trouvait la jeune femme assez agitée.
— (( Eh bien ! vous avez gagné ? lui demandait-ih
— « Non, j'ai perdu, et puis j'ai quelque chose à vous dire — et la voix d'Eva devenait enfantine -— j'ai pris les quarante mille francs dans la valise, j'ai joué et j'ai aussi perdu. Oh ! mon ami, ne me grondez pas, ne me dites pas que cela vous contrarie. J'ai eu tort, je le sais, mais vous n'avez qu'à envoyer un télégramme à votre maison demain, et puis ici, sur votre signature, on vous avancera tout ce que vous voudrez.
« Et la voix implorait, piteuse.
<( — Mais où voyez-vous que cela me contrarie, ma chère? C'est un peu gênant pour l'iiôtel, où je vais laisser ma note en souffrance, mais ils me feront crédit.
« — Tu parles 1
« Et l'actrice sautait joyeusement au cou de sou
ami. Le soir, on dîna comme si rien n'était et le couple se couchait de bonne heure. Il fallait dès le lendemain organiser les malles. Éva Linières s'éveillait assez tard et, les yeux gros de sommeil, s'étonnait de se trouver seule au lit.
« — Monsieur est sorti ?
« — Oui, madame.
« — Ah ! oui, je sais !...
(( Et Tactrice laissait retomber sa jolie tête sur roreiller,convaincue queForgett était parti chercher de l'argent. L'Américain rentrait, en effet, presqu'à la minute.
« — Vous avez trouvé ? demandait joyeusement la jeune femme.
'( — Naturellement. .l'ai même soixante mille francs à vous remettre; tenez, les voici. „ — Comment ! soixante mille francs ?
« — Mais oui, il vous sont dus ; on m'a prêté cent mille francs sur votre collier de perles.
« — Mon collier !... Vous avez engagé mon collier?...
« — Il le fallait bien; je n'allais pas emprunter aux sommeliers. D'ailleurs, voici la reconnaissance à votre nom, ma chère.
« — Mais c'est abominable!... Un souteneur n'aurait pas fait pis... Mon collier, mais c'est un vol !
« — Halte-là î je n'ai fait que me rembourser. Je vous ferai observer que c'est vous qui êtes une voleuse. M'avez-vous dérobé, oui ou non, ces quarante mille francs dans ma valise, hier?
LEURS ECRINS 275
« — Dérobé, dérobé I... Voilà un bien gros mot. Cet argent, vous me l'auriez donné, si je vous l'avais demandé.
<( — Pas hier. J'en avais besoin.
« Éva Linières liaussaitles épaules :
« — Moi aussi, j'en avais besoin, j'avais joué, j'avais perdu, je les ai pris...
— Et vous me les avez rendus. La reconnaissance est à votre nom, et voici les soixante mille qui vous reviennent sur les cent mille avancés par le joaillier. Oh ! la maison est sûre.
« — C'est indigne 1 Alors, vous ne m'aimez plus? Nesuis-je pas votre maîtresse? »
« — Ecoulez-moi, Eva. Vous êtes une jolie petite bête de luxe et d'alcôve et de caresses aussi, voluptueuse, experte en l'art de donner les sensations les plus vives et les plus rares, suffisamment canaille, nette comme un jonc et décorative comme un bibelot de prix, mais, au demeurant, une petite bête malfaisante et amusante même par la flambée de ses vices. C'est pour vos vices que je vous ai prise; je les supporte parce qu'ils m'amusent, mais à la condition qu'ils ne me gênent pas. Or, hier, ils ont un peu empiété dans le bon ordre de mon existence. Vous m'avez donné une minute de surprise désagréable, et, averti, à mon tour je vous ai avertie.
<( — Des insolences, maintenant!
« — Non, des vérités et des vérités flatteuses; mais, résumons-nous : Vous avez de jolies dents de
rongeur, Éva, de délicieuses petites dents de rate, dont j'admire plus que personne la dureté et l'émail ; je leur ai donné pas mal de dollars à croquer, avouez-le, mais il ne faut pas que ces petites dentslà s'attaquent à ma tranquillité, ou j'y mettrais bon ordre. Si dures qu'elles soient, je les userais à la lime, vos jolies dents, Éva, et rien ne mempècherait même de les briser. J'ai dit.
« — Et vous dites m'aimer?
« — J'ai dit que vous m'amusiez.
« — Et si je portais plainte, moi...
« ~ Vous, contre moi ! Mais on éclaterait de rire; je n'aurais qu'à raconter la vérité.
« — Mais vous seriez déshonoré.
« — Moi, que non! je suis trop riche. Il est certain qu'un amant pauvre n'aurait pu risquer la chose sans être compromis; mais, moi, c'est une leçon que je vous donne, et personne ne pourrait émettre un doute.
« La petite actrice avait baissé la tête.
« — Et ces quarante mille francs, où vais-je les retrouver ?
« La jeune femme s'était laissée retomber sur l'oreiller.
« — Ces quarante mille francs, mais n'est-ce pas la mensualité que je vous donne ? Je vous les verserai à la fin du mois.
« — Un mois à vous subir, à vous supporter après la chose que vous m'avez faite ! Xon, non, je ne le pourrais pas.