BAINS DE SOLEIL
La villa Soleil et sa petite terrasse, débordante de feuillages et de fleurs, regardaient la ville et la mer. Derrière, courait un sentier rocailleux, presqu'un calvaire; de l'autre côté du chemin, se dressait un grand mur, un mur de pierres crevassé et lézardé au chéneau croulant, avec des arbustes jaillis des fissures et mêlant leurs branches à un lierre poussiéreux.
Ce mur, doù s'élance, tous les cent mètres, la silhouette d'une tour, est la muraille d'enceinte de l'ancien château d'Hyères. Le château a disparu, mais la ceinture de remparts est demeurée, épousaut étroitement la montagne, escaladant le roc et la pierraille, dominant ici le vide pour s'y précipiter tout à coup, et plus loin se collant contre les blocs de schiste et semblant les soutenir. De loin, c'est comme une écharpe de pierre et de granit,
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mollement nouée à mi-flnnc du sommet : écharpe, elle ondule, s'abaissant de ci et remontant de \h avec une souplesse d'eau courante ; maiscetle apparente irrégularité n'est qu'une parfaite compréhension d'un point stratéL'i([ue. Ainsi ])rnétrée d'ouvrages de défense dans ses moindres replis, la montagne et la citadelle ne formaient qu'un, et dans cette mise à profit de tous ces accidents de nature, se reconnaît encore, après plus de huit siècles, l'ingéniosité maure.
Les Maures, ces merveilleux architectes et ces plus merveilleux ingénieurs. Les Maures, c'est-àdire toute r Espagne, la grande Espagne : Tolède, Séville, Grenade et Gordoue ; et la mosquée, cette aïeule de la cathédrale. Les Maures sont encore vivants à Hyères. L'enceinte de murailles et de tours croulantes necontientplusque des décombres, mais, sous le ciel implacablement bleu de l'Espagne, les cours d'allées du Généraliffe, ses salles de mosaïque, et ses fontaines jaillissantes dans leurs vasques de marbre, ses corridors de buis et d'ifs taillés ne donnent pas une plus puissante idée de la domination maure que ces quelques pierres éparses du château d'Hyères, sous l'azur provençal. Oui, les Maures vivent encore à Hyères. G'est l'empreinte sarrasine qui ajoute tant de grandeur au paysage ; d'ailleurs, le site est africain et les lîarbaresques devaient s'y sentir chez eux. Ils avaient devant eux la mer, la Méditerranée qui les avait apportés, eux et leurs tartanes, la Méditerranée,
c'est-à-dire pour eux le chemin delà patrie; à leurs pieds, la ville conquise et esclave et, derrière eux enfin, comme à droite et à gauche, cet horizon de montagnes qui est encore plus beau que celui de la mer et qui a conservé leur uom, les Maures ! et la molle chevauchée de leurs cimes boisées, leurs forêts de chênes-lièges et leurs pins parasols. «Voyez, ce sontles vallonsdelaKroumirie «.avait fait remarquer le docteur Didier à lady Horneby, la première fois qu'il lui avait fait les honneurs des ruines. —
(( Oui, le paysage est arabe », avait répondu l'Anglaise qui avait voyagé. « Et la végétation donc! » avait renchéri le docteur. En effet, palmiers nains, figuiers de Barbarie, lentisques et agaves avaient envahi les trois kilomètres de solitude compris entre les murs. Ah ! la magie de lumière, la pureté d'atmosphère et la transparence de ce ciel, lady Horneby les avait déjà rencontrées ailleurs, au cours de douloureuses étapes en compagnie de malades chéris, que l'Algérie n'avait pas sauvés. Cette odeur d'herbes brûlées et de roses pâmées de chaleur, l'Anglaise l'avait respirée dans les cimetières arabes à Tlemcem et à Blidah, et à Biskra aussi plus loin dans le désert. Oui, tout était arabe dans ce site, et ils avaient bien choisi, les pirates.
Ils dominaient tout de cette citadelle, tout, la montagne et la mer, et dans ces dix-huit tours, observant l'horizon, TAnglo-Saxonne avait encore reconnu le génie delà race, cette racede guetteurs..., l'Arabe qui toujours guette, accroupi au flanc de la
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colline, alTiilé dans le fossé du chemin, on couché parmi l'alfa de la brousse, l'arahe pilleur et détrousseur, couleur d'herbe roussie, de poussière et de pierre, l'arabe confondu avec le paysnp^e, (ju'il surveille et rançonne dans la personne du voyageur.
Lady ITorneby avait visité (Irenade et le palais de Boabdil. Une mélancolie l'étreignait, une nostalgie aussi, devant l'abandon de ces ruines, dans ce site voluptueux et sauvage, en face de cette mer bornée par des îles et la grisaille monotone des Salins d'Hyères.
« (Test là qu'il faudra venir tous les ai)rès-midi avec notre malade, avait déclaré le docteur, vous n'aurez qu'à traverser le chemin, je vous aurai la clef delà petite porte. 11 faudra demeurer avec elle parmi ces décombres, des heures et des heures, au milieu de ces roches et de ces arbustes pétillants de soleil. Des bains de chaleur et de lumière, oui, pas autre chose, et de grand air aussi. Vous ne trouverez cela nulle part ailleurs. Il faut que missEllen redevienne une plante, qu'elle participe à la poussée des sèves, à la fermentation vivace de l'herbe et delà tleur. Si Ton soupçonnait quelle force il y a dans la terre surchauffée par le soleil! Je voudrais à notre malade une âuie végétale. Vous rentrerez dès que l'air fraîchira, une heure avant le coucher du soleil ; vous emporterez des oreillers, des couvertures, Mlle Horneby s'étendra par terre; vous emporterez des livres aussi ; ce sera un peu dur dans les com-
mencements, mais une fois l'habitude prise, le système nerveux ne fera plus des siennes et la santé reviendra. La solitude et le soleil, on guérit tout avec cela. » « Et vous n'avez pas guéri votre fille », pensait en elle-même lady Horneby. Elle n'en suivait pas moins à la lettre les prescriptions du médecin.
Tous les jours après le déjeuner, les deux femmes traversaient la route, Brigitte les accompagnait portant des couvertures, des fourrures et des coussins, on ouvrait la petite porte et, une fois dans l'enceinte, on cherchait une place ensoleillée où ins taller EUen. La malade s'étalait à l'ombre menue de quelquearbustegrèleetlacuredesoleilcommençait. Autour d'elle dans l'azur intense, des silhouettes de tours crénelées s'élevaient de place en place, presque plates, tours sarrasines dont l'embrasure des créneaux est si profonde qu'elle semble darder une dentelure de tridents dans le ciel ; des broussailles épineuses embaumaient, une flore de montagne inconnue et sauvage avait violenté les ruines de corolles éclatantes, toute l'enceinte fleurait le miel. Des vallées voisines montait une atmosphère de fournaise odorante.
Il y avait déjà quatre mois qu'EUen Horneby y venait tous les jours prendre un long bain de soleil.
On était à la fin d'avril, Hyères commençait à se vider d'étrangers, deux hôtels avaient déjà fermé, l'exode des malades pour l'Angleterre et les patries
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lointaines s'accentnait depuis une quinzaine. Dans le pays déjà déserté on sentait s'établir l'atmosphère lourde de Tété; une somnolence avait gagné les rues et les places, mais pour KWe.n lïorneby le docteur Didier n'avait pas encore permis le départ, il la voulait garder au moins jusqu'au 13 mai.
T.a jeune fille s'était résignée, elle semblait avoir abdiqué toute volonté et, cette belle journée d'avril, elle étaitdonclà comme tous les jours, avec sa femme de chambre et sa mère, parmi les roches brûlantes du vieux château d'Hyères. L'après-midi était particulièrement chaud, et même à ces hauteurs l'air aurait opprimé sans la brise du iarge.
Sur la mer étale, comme sur la ville assoupie par la sieste, rien que du silence ; mais dans la vaste enceinte, foisonnante de feuilles et de corolles, un murmure ailé, continu, fait de vibrations d'insectes, de crissements de cigales et de fermentations de sèves, qui est peut-être la voix de la solitude ; parfois, en écho, un claquement de fouet et le bruit amorti de charroi sur une route.
Lady lïorneby, croyant sa fille assoupie, s'était un peu écartée et vaguaitdeci delà, parmi les décombres en fleurs, mais EUen ne dormait pas. Abritée sous la soie écrue d'une ombrelle, elle lisait et relisait avidement une lettre reçue il y a deux mois, la lettre de Cannes dans laquelle son amie Gladys Harvey lui détaillait les fêtes et les joies du carnaval. Ces huit pages d'une écriture volontaire et serrée, combien de foisnelesavait-elle pasprises etreprises!
Sous l'écran de l'ombrelle traversée de soleil, la malade la déchifïrait avidement ; certains passages surtout Tenfiévraient.
Au premier véglione nous avons déguisé mon frère Réginald en femme, il était délicieux. Il avait un domino de moire rose sur une jupe de satin blanc à maman, et un vrai décolletage tu sais, avec un collier de perles; c est Albert qui l'avait coiffé. La princesse Nydorffa voulu lui servir de cavalier, Réginald lui a prêté son frac. Ainsi travestie, Nadège était parfaite, plus homme encore cpie Réginald était jeune fille ; ils ont eu un succès fou. Tout le monde les invitait à souper, dans les couloirs on les suivait à la trace, et dans la salle on se mettait sur des rangs pour les voir passer: moi, j'étais dans la loge avec maman et me suis bien gardée d'en sortir, car les masques me font peur ; mais au fond je crois que personne ne s'y est trompé, car c étaient les femmes qui étaient les plus enragées après mon frère et les hommes après la princesse... Au bal costumé de ladg Symmer j'étais en clown bleu turquoise, en clown et non en clownesse, tu m'entends bien. Maman m'avait prêté sa barrette de diamants, laquelle vaut deux cent mille, j'en avai^ fait un bracelet de cheville, c'était étourdissant ; j'avais une énorme fraise de tulle d'argent et sur la tête un tout petit bonnet de velours noir orné de deux longues ailes de libellule en gaze transparente ocellée, commme une plume de paon : le Grand-Duc Serge m'a complimentée ; j'ai soupe à la
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tahlc du (irdiïd-hur Wladiniir !. .. A ht Ixtldille de fleurs, noh-e In-ench- élail loul en u-i/lc/^ jauiiea, dils so/ei! de \ice, cl en hnr/ensifis h/ru jxdi', nous e'iions là une dizaine de fous, dont lu prinecsse ^ijdor/f e/ s(( sœur miss Eacon qu'on prétend aimée du Kronprinz. Boh Forgetl avait eu une idée lumineuse : il avait acheté plus de cinquante cochons en l>audruche, gros comme de vrais cochons de lait, et les avait suspendus un peu partout pai-mi les fleurs de notre voiture. Sur la Croisette tout le monde se tordait ; nous avons remporté le premier prix, une hideuse et luxueuse bannière tout en satin cerise... Il en est arrivé une bien bonne à la marquise de Baumanour, à l hôtel Gallia. L'autre soir, il ij avait des musicanti de passage au dîner, elle fait remettre un louis à un soliste de violon dont le jeu r avait enchantée ; à dix heures, elle monte cliez elle et, à sa grande stupeur, trouve le musicien dans sa chambre; elle se récrie. « Mais pour ce prix-là, zézaie le violon obséquieux, ze donne toujouzours une aubade particulare », et mille autres folies suivaient. Ellen Horneby s'eu grisait passionnément, les pommettes allumées et les prunelles luisantes.
« Mademoiselle ! où êtes-vous ? une lettre pour vous ] » La voix de Marins Ayrargues appelait à travers les ruines, la jeune fille agitait son ombrelle, le Hyérois enjambait les décombres. Kn trois bonds il était auprès d'elle. « (Vest le facteur qui vient de la remettre, j'ai tenu à vous l'apporter moi même.
— Donnez. » La jeune fille s'était emparée précipitamment de la lettre, elle en avait reconnu l'écriture ; elle ne daignait même pas constater combien Marins Ayrargues debout sous le ciel bleu, parmi les agaves et les lentisques pétillants de lumière, était violemment sarrasin ; la lettre était de Gladys Harvey. Un peu dépité, le beau Marins tournait les talons et s'enfonçait dans les ruines.
Ellen Horneby n'avait pas reçu de lettre de Gladys depuis deux mois. Ma Beauté^ disait celle-ci, une grande nouvelle. Nous serons à Hyères demain ou après-demain, maman, Béginald, la princesse Nydorff, sa sœur Dora, Bob Forgett, toute une bande joyeuse. Nous quittons Cannes avec trois automobiles, nous nous arrêtons à Hyères exprès pour toi, et un peu pour ce château,^ dont tu me fais de si extraordinaires descriptions. Forgett, qui le connaît, prétend que cest le château de Klingsor dans Parsival et que tu dois y ressembler à une fille- fleur ; fai hâte de te voir dans ce cadre, car tu dois être guérie maintenant, dans tout ce soleil, ou ce ne serait pas la peine alors ! Nous comptons f enlever, ta mère et toi, en automobile jusqu'à Marseille, nous avons réservé deux places. Là, nous trouverons le yacht cF Algernon Histay, le milliardaire américain, qui ii attend que nous pour gagner l'Espagne : escales à Barcelone, à Valence et à Carlhagène. Tu es des nôtres, hein ? la mer te remettra tout à fait. A Carlhagène, les timorés rentreront en France par l'Espagne, via terra, et les téméraires fderont sur Tanger, nous
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/(tissons les diilns à Marseille. Je ne nie liens pas de joie à 1(1 pensée de le revoir el de r embrasser ', d'ailleurs, je lexplir/uerai un las de choses el lu viendras, car je comple bien le décider.
Mes yeux dans les yeux el les mains sur mes lèrres.
Ton amie, Gladys.
« Maman! une lettre de Gladys ! «Le cri avait été poussé si perçant que lady Horneby accourait éperdue ; elle trouvait sa fille debout, le visage tout rose, transfigurée, ressuscitée presque et les yeux agrandis d'une telle joie, que cette exaltation lui faisait un peu peur. « Qu'y a-t-il, mon enfant. — 11 y a, il y a, maman, que Gladys, sa mère, son frère, tousseront demain ici ; ils viennent en auto, exprès pour me voir, ils nous emmènent à Marseille, de là en Espagne sur le yacht de sir Algernon Histay, oui, ils nous emmènent d'ici, maman », et la malade s'abattait avec de gros sanglots dans les bras de lady Horneby.
L'exaltation de miss Ellen Horneby était enfin tombée. Toute la journée et même une partie de la soirée, elle avait divagué en proie à une espèce de lièvre de voyages et de grands déplacements, toute à des projets de traversées et de lointains exodes éveillésen elle par la lettre de Gladys. Elle parlait, elle parlait, le verbe haut, les prunelles allumées, une fièvre dans les yeux et dans ses mains frémissantes. Coupant ses rêves par de subits accès de len-
dresse, elle se levait de table pour venir enlacer sa mère et appuyer sa joue brûlante au front glacé de lady Horneby. « Nous partirons, maman, nous partirons, n'est-ce pas », et l'Anglaise regardait et écoutait dans une angoisse monter cette excitation maladive. Elle regardait surtout, et avec quelle épouvante ! le visage halluciné d'Ellen ; il s'y ao^entuait une ressemblance alarmante : c'était elîrayant comme la jeune fille rappelait alors son fn-re Edwards Horneby, le fils adoré qu'elle avait perdu à vingt-cinq ans. Oui, c'était bien la même lièvre de mouvement et de départ.
Et puis l'exaltation avait lait place à de la prostration, et la malade s'était couchée. Lady Horneby, elle, veillait encore. Dans la solitude éclairée de la chambre voisine, elle s'attardait seule, debout dans la maison endormie, à remuer de douloureux souvenirs. Elle avait atteint des lettres et des papiers de son fils, des lettres enthousiastes sur les pays parcourus par le voyageur. Edwards avait aussi laissé un journal, un journal de ses impressions écrites au jour le jour et dans lequel s'affirmait une sensibilité artiste, et c'est ce journal que lady Horneby relisait.
Mon premier soir à Venise en septembre 1898, l imprévu, le saisissement et iémotion de mon arrivée sur le Grand Canal. Après la sensation de solitude et de froid d\ine lieue de lagune traversée sur la digue., immenses étendues deau triste, d'une
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pâleur livide^ dans la mc'lancolic du soir ; loul à coup^ de la lumière el des cris, des cris d employés el de facchini... le lumulle des batjaçjes réclamés j)ar les l'oi/ayeurs de lous pai/s. VV/?/,se, Jadis auherye lie rois, aujourdluii anhenje du monde. Puis, à peine sorli de la Ferruvia, loule une /toile de gondoles assiégeant les degrés de l escalier : « Gondola^ gondola ! signore, gondola ! » Les gondoles d' hôtels avec leurs portiers à casquettes galonnées, les gondoles de louage el les gondoles privées, reconnaissablés à leui'S cuivres brillants. Kl, dans des lueurs et des clapotements d'eau, le choc et te mouvement de ces longs cercueils en bois noir, qui sont les fiacres de W'nise et vont emportera travers canaux el rii cette foule dégorgée par le train.
Un glissement lent en apparence, tant sa marche est fluide et douce, en réalité rapide, car à peine entrés dans un couloir obscur el même un peu sinistre, entre deux rangées de maisons noires qui sont une rue de Venise, nous voici dans le Grand Canal. Une immense allée d'eau s'enfonce devant nous, bordée de palais, de vieux palais à peine entrevus dans la nuit. Ils dorment, on dirait, irréels dans le recul du passé, et leur haute silhouette immobile et vétusté fait songer à une veillée de demeures fantômes tout à coup surgies dans renchanlement de l'eau, du silence et de la nuit. Mon gondolier me les nomme au passage : ta Casa d'Oro, il palazzo Dorgia, il palazzo Vandramine, le palais Venière, le palais Doria, le palais Lorédan, le palais Morosini el c'est comme un
écho des siècles réveillés dans l'ombre. Cesl délicieux et un peu funèbre., toutes ces gloires du passé évoquées d'un mot par une bouche que je ne vois pas^ la face confuse du gondolier debout en arrière et dont la maigreur longue et souple s'exagère encore dans cette solitude d'eau nocturne et d'architectures vieillies. Nous descendons toujours le Grand Canal. C'est comme une entrée dans une ville de songe, à jamais endormie sous le geste néfaste d\in mauvais magicien, et j' ai la sensation de vivre dans une atmosphère de contes. Parfois, une autre gondole nous croise ou nous dépasse, et c'est dans le froissement de teau déchirée, comme une soie, la vision, l'évocation plutôt de quelque barque cl autrefois, emportant le cadavre embaumé cl une princesse de légende. E poppe, crient de loin en loin la voix des gondoliers, et c'est une espèce de terreur enivrante dont Vangoisse m'étreint voluptueusement le cœur.
Le Rialto, une grande arche de marbre, enjambe ici le canal, le gondolier me la désigne, et voilà que par une merveilleuse coïncidence, dont le hasard fait toujours bénéficier les poètes, toutes les cloches de T e/2/se se mettent à chanter. L' Angélus tinte aux campaniles des soixante-seize églises ; la nuit est devenue musicale, des voix d'allégresse et de prières l'animent. Egrenées de tous ces clochers, ces sonneries proches et lointaines, portées sur Veau des canaux, s' épanouissent toutes à la fois en une céleste et ftambogante retombée de sonorités calmes. La citéfantôme est devenue une ville de fées ; des fenêtres