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BAINS DE SOLEIL

éclairées flambent joijeiiseme ni dans l'eau, rAccadeniia, la Sainte, la Dogana, les (/rands /lo/els. J'U ce /ni ma pi'cniière enlt'ée à Venise.

3 octobre 9(). — La place Sainl-Marc à riienre de la musiqne !

On ne raconle ni Sainl-Marc, ni San- Giorgio, ni le lion (For de la Piazelta. On n évoque pas plus le palais des Doges et la colonnade unique aux cliapileaux ombrés des admirables Procurai ies. Venise el la place Sainl-Marc, c'est le comjjlet épanouissement de la plus fière aristocratie et de Vàme artiste d\ui j)euple, bercé pendant des siècles dans de la gloire et de la magnificence, et cela parmi le plus imprévu et le plus splendide décor. Venise ! (y est une apothéose de marbre, de métal orfèvre et de pierres précieuses, écloses et figées au milieu d'eaux mûres et nuancées par les nuées sogeuses du plus prestigieux ciel, le ciel de Venise, que Tiepolo a peint dans ses plafonds hantés de nudités volantes, et qui est demeuré tendu de Saint -Atvize à San-Giorgio Maggiore au-dessus des campaniles et des dômes de la ville, comme un dais béni de gloire et de ferveur. Ah ! Saint-Marc, la place dallée de marbre, encadrée de palais et peuplée de statues, qu'est la Piazza, devant les cinq portails et les cinq dômes de marbre el de moire el la double ascension cVanges, des mosaïques de ces cintres.

Et la foule de la place Sainl-Marc, la foule des promeneurs et des flâneurs, attablés aux cafés, de-

vaut les lentes allées et venues des dentellières et des verriers de la ville déambulant par couples avec les officiers de la flotte, les marins de V Arsenal, et tous les Allemands et tous les Anglais des Cooks et les derniers descendants des Doges. Toute i Europe qui voyage est là, Autrichiens vêtus de vert et coiffés du petit feutre fleuri d'edelweiss ; Anglais à casquettes à carreaux, cravatés de rouge dans des liomespums jaunâtres ; Russes aux doigts chargés de bagues ; Français paonnants et bavards et tous les esthètes du monde curieux de la purulence sublime, que certains veulent voir en Venise, et en mal de se mouvoir en beauté dans la cité du Carpaccio.

Toutes les laideurs cosmopolites, toutes les extravagances de Londres et de Berlin, toutes les curiosités moscovites et toutes les vanités latines aussi, on les croise et on les toise devant Jesurum et Salviali ; et ce soir, je suis du nombre, mais si absorbé par les Tiepolo et les Véronèse que je vois marcher devant moi en châle de laine et en veston de toile, que je regarde à peine les Barbares. Sur une estrade, des musiciens jouent du Wagner ; dans les groupes, on annonce que le fils, Siegfried Gagner, vient d'arriver à r hôtel Daniel li.

10 octobre. — Je reviens de la Judecca, il est minuit, je suis revenu par des canaux abandonnés, déserts. Ce soir, un ciel invraisemblable, d'un bleu de fumée^ tout pommelé de nuées de givre gris, épousait

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(tinoiircuticmcnl /es /lâches des campaniles cl les marbres des baliislrades ; sur la latjwic, une lune de féerie enc/ianlail le t/lissemenl silencieux des f/ondoles. Alors j'ai dit^ en passanl auprès du Giardinelln :

(jondoliere ! à San Giorgio Maggiore !

Lady Ilorneby tournait des pages, cherchant instinctivement des paysages où son fils reparlât de Venise, Venise où, dans sa conviction, il avait pris la fièvredontil était revenu mourant à Londres.

Londres, novembre iOOL — Venise, fai revu Venise el fen ai Inujours subi le charme ; je iai loujours trouvée à la fois la même el plus neuve encore. L'habitude el quatre séjours consécutifs en six ans n'ont rien changé, ni en moi ni en elle. Charjue fois que je ta revois^ c'est ta même sensation de griserie nostalgique et d'enivrement calme, faite d'enthousiasme artiste et de ferveur du passé. J'ai acheté un coffret à Venise, un vieux co/fret aux armes de Dandolo. Une devise g court sur un des panneaux :

Cor magls tibi sencscenli pandit.

Mon cœur esf plus à toi depuis que lu vieillis.

Eh bien f cette devise est mon étcd dWme vis-à-vis delà ville. Plus je ta revois, toute décrépite et caduque quelle soit dans ses marbres devenus pareils à de Vivoire et ses ors plus verdis que ses marbres,

plus elle enlre en moi el plus je me sens en elle. Certes, je n ignore rien de ses lares, je la sais devenue une auberge: el, comme l'amant d'une courtisane, je souffre de voir ses palais, ses musées, ses ciels el ses églises en proie à la horde affreuse des Cooks et des brasseurs d affaires étrangers. Courtisane, oui, cette dogaresse déchue et ruinée lest devenue ; mais cest Tiepolo qui Va peinte, cest Véronèse qui lui a donné ses altitudes, et, sous larche de ses palais, cest C Adriatique qui lui tend son miroir !

Et plus loin : Venise, j^en ai gardé une impression si harmonieuse el si profonde, quen tout autre pays je me sens en exil.

Cette phrase terminait le journal, c'était la dernière qu'eût écrite Edwards. L'exil! lady Horneby ne connaissait que trop cette sensation d'exil, cette impression de n'être bien nulle part,— et ce désir d'ailleurs qu'ont tous ceux qui voat mourir. La sonnette de la porte d'entrée, carillonnant dans la nuit, la faisait tressaillir. Une persienne, puis une fenêtre s'ouvraient, despourparlerss'engagaientsurla route, puis des pieds nus montaient l'escalier, on frappait à sa porte. « Madame, c'est une dépêche, faisait la voix de ]\larius. »

Lady Horneby allait ouvrir en peignoir. << Pas de mauvaises nouvelles, au moins, Madame ? >• demandait le Hyérois. La dépêche venait de Gènes et était signée Harry : « Serai demain à Marseille et le soir à Hyères, passerai deux jours, préparez Ellen

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et toutes mes tendresses à la darling, suis en joie. Votre neveu, Ilarry. »

Debout près de la lampe, lady Ilorneby relisait le télégramme. Pourquoi n'en éprouvait-elle aucun plaisir?

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