II
ne vois pas pourquoi on les tol^waît davantage aujOfurd'hui.
» Cette lettre vous sera remise par un homme qgi se vante de vous devoir la vie, et dont la reconnaissance serait sans borne, si vous vouliez bien le permettre. Il a sagement pensé quMl valait mieux être Taide de camp à*un brave général français, que Télégant Inutile des salons de nos émigrés. Sa famille qui le blâme aujourd'hui, en sera flère dans trois ans; je réponds de son avenir, puisqu^en l'arrachant à ses assassins, vous lui avez donné le droit de vous aimer. Accueillez-le charitablement comme porteur de mon bavardage et de tontes les tendresses de ma vieille amitié. »
LETTRE DU VICOMTE DE SÉGUft A MADAME DELMER.
t Vous vous plaisez donc bien à Londres, chère madame, puisque vous y restez, lorsque rien ne s*oppose à votre retour ici, que la police veut bien laisser les honnêtes gens tranquilles, et reporter ses tendres soins sur la canaille. Combien je vous envie la possibilité de vivre alleurs qu'à Paris ! Quant à moi, le tumulte, les menaces, la prison, la guillotine, les massacres, jusqu'aux corvées de la garde nationale, rien n'a pu m'en dégoûter. Je l'aime avec tous ses défauts : son bruit, sa boue, sa badauderie; c'est pour moi une de ces maîtresses de mauvaise compagnie, qu'on n'estime pas et qu'on ne peut quitter. Cependant elle est aujourd'hui livrée à de nouvelles amours qui ne laissent aucune illusion sur sa fidélité; après s'être prostituée a*ux bonnets rouges, elle s'abandonne aux épauleltes , en attendant qu'elle revienne aux traitants et aux courtisans qui gouver-
naient sous l'ancien régime. Ce sont des adorations, des acclamations sans fin; on dirait que les du Guesclin, les Condé, les Turenne n'ont jamais existé, qu'il ne s'est pas gagné une seule bataille avant celle de Marengo, et que les Français se savaient pas porter répée avant qu'un petit Corse leur eût appris h s'en servir. Certes, il la manie fort" bien, et s'il voulait s'en tenir ïà je serais un de ses plus ardents preneurs. Mais il tranche du César, et si on n'y prend garde il ira droit an Néron. Déjà il ne marche plus que suivi de sa garde prétorienne, il a ses préfets de palais, ses officiers de service et une foule d'esclaves volontaires qui se disputent l'honneur de lui obéir; sa femme a des. dames pour l'accompagner, et l'on a eu soin de les choishparmi celles qui auraient pu eicercer la même profession chez la feue reine.
» Les mœurs de cette nouvelle cour rappellent beaucoup celles des Romains sous l'Empire. Tout y cède à l'ambition, à l'amour des plaisirs; on n'y est point arrêté par lesvieuxpréjugés, parles vaines considérations qui entravaient jadis les projets, les désirs coupables; on a tout simplifié. Par exemple, un homme en place aime la fille de sa femme*, quoi de plus naturel? il a besoin d'un héritier, il s'en fait un. La mère ne peut s'avouer; il faut lui assurer un sort honnête on la ftiît épouser à son frère î
» On a quelques rivaux dont la gloire importune : on les fait assassiner ou juger, ce qui se ressemble beaucoup. Le mari trompé d'avance prend mal la plaisanterie : on a recours à une matrone chargée de faîro les éducations des filles de la nouvelle cour, après avoir habillé l'ancienne, pour se procurer une jeune personne
en plein rapport, et capable de perpétuer une famille régnante. L'épreuve réussit, et tout fait espérer dans Tavenir une guerre de bâtards digne de rhéroïsme paternel. On invente des crimes à ses amis ; on fait du faste pour nos parvenus; de la religion pour les dévotes de notre faubourg; de la philosophie pour les patriotes; de l'étiquette pour les vieux courtisans ; de Tégalilé en paroles, de l'absolutisme en actions, et comme tout cela est recouvert d'uniformes brillants, de drapeaux de toutes les nations, et qu'en France on aime par-dessus tout les sfiibreurs heureux, Dieu sait où s'arrêtera leur char de victoire?... 11 a bien franchi le mont Saint- Bernard, il ira sans peine des Tuileries au château de Versailles. Tout l'annonce, et je m'attends à voir renaître les sottises qui ont servi de prétexte aux massacres de la Révolution. Oui, croyez-^moi, tout va ressusciter, sauf les victimes.
n Nous voici déjà revenus au Te Deum ; la déesse de la Raison a laissé faire tant de folies qu'on Ta destituée : après avoir essayé de plusieurs cultes de fantaisie, on a reconnu que le bon Dieu était encore ce qu'il y avait de plus convenable à adorer, et notre vieille cathédrale a rouvert ses portes aux fidèles.
» Toutes nos autorités militaires et civiles jusqu'au ci-devarït prêtre qui mène les affaires étrangères, jusqu'au ci-devant bénédictin qui invente des conspirations pour se donner le plaisir d'arrêter les conspirateurs, étaient convoqués à cet acte solennel dont la paix est l'occasion et l'ambition le vrai motif. N'est-ce pas ainsi qu'on faisait dans l'ancien régime?
» Vous pensez bien que ce retour à la religion n'est pas du goût de tout le monde, le général Augereau et
le général Lannes ne se gênent pas pour fulminer à la houzarde contre ce qu'ils appellent les capudnades du grand vainqueur. Il a fallu un ordre pour les empêcher de descendre de voiture, lorsqu'il se sont aperçus qu'on les conduisait à la messe, et Ton prétend que l'un d'eux est en pleine disgrâce, pour avoir répondu au maître qui lui demandait comment il avait trouvé la cérémonie :
» — Très-belle, mon général, il n'y manquait ou'un million d'hommes qui se sont fait tuer pour détruire ce que nous rétablissons.
» Le Parisien, facile à divertir, s'est fort amusé de voir un cardinal, envoyé par le saint-père, causer familièrement avec qotre plénipotentiaire, avec cet abbé vendéen qui, faute de mieux, célébrait la messe sur un autel composé de cadavres républicains. Le peuple faisait tout haut de grosses plaisanteries sur la belle tenue des calotiiiSy qui, par suite du pillage des églises, étaient habillés à neuf. Le retour des oraisons dominicales lui donnait l'espoir de rentrer bientôt dans son ancien calendrier, et de pouvoir célébrer la fête de Sàînt4-ouis ou de la Sainte-Vierge, au lieu de celle de Yoignon ou du navet. Mais ce qui donnait beaucoup à penser, c'était le costume théâtral des héros de la cérémonie; ces habits écarlates avec des palmes d'or sur toutes les coutures, ce manteau espagnol, cette ceinture chevaleresque, ce chapeau à la Henri IV, dont le panache aux trois couleurs rappelait seul la république, faisaient naître de certaines idées qui pourraient bien se réaliser, en dépit des éloquents Brutus du Tribunat.
» Là ou règne la force, l'esprit n'a rien à faire, et chaque jour nous en donne une nouvelle preuve. Madame
25i ELLÉNORE.
de Staël qui croyait, à bon droit, le sien irrésistible, a été cruellement détrompée Tautre soir. C'était au bal donné par l'ancien évéque d*Autun, en réjouissance de la paix et du triomphe de la sainte Église. La baronne a un fond d'enthousiasme qui devait nécessairement s'appliquer à la gloire du Petit Caporal. Aussi, après ravoir entrepris de conversation, après lui avoir prouvé dans un langage brillant qu'il était le plus grand homme du monde, a-»t«elle cru pouvoir hasarder une question sur la femme de ces temps modernes qui excitait le plus l'admiration du héros patriote.
» --* Celle qui a fait le plus d'enfants, a4*il répondu en lui tournant le dos.
» L*auteur de Delphine avait espéré mieux, et son enthousiasme s'est changé subitement en haine, ce qui nous vaut de ravissantes épigrammes sur 6e qui se fait et se dit join^nellement de ridicule aux Tuileries et à la Malmaison. Décidément nos beaux esprits n'y seront plus admis, et nos auteurs dramatiques n'y seront pas mieux traités que les écrivains et les orateurs.
» On vient d'arrêter par ordre les réprésentations d^Édouard en Ecosse. L'intérêt de la pièce en a causé la perte, le talent d'Alexandre Duval, le crédit de mademoiselle Contât, les j^rièreis de madame Bonaparte, tout a échoué contre la volonté d'un guerrier qui n'a peur de rien, si ce n'est des explications du parterre français.
j» Il arrive encore pis à mon ami Emmanuel Du... On vient de l'exiler pour le plus innbcent des opéras-comiques, ayant pour titre \ Antichambre (i), et pour torl,
(1) Il a été donné depuis avec grand snccès sous le titre de Piearos et Diegos.
celui de représenter plusieurs fripons de laquais singéant leurs maîtres d'une manière tellement vraie que de grands personnages ont cru s'y reconnaître. C'est bien humble, direz-vous; mais c'est ainsi. Je devrais avoir ma part de cette disgrâce, car je suis coupable de quelques mauvais couplets de ce pauvre opéra, qui ne me semblait pas avoir jamais rien à démêler avec la politique et la police. Je dois, sans doute, cet excès d'indulgence de la part du sultan, à mon fils qui se bat dans son armée, et h mon frère qui se ferait tuer pour lui être agréable. Je ne partage ni le dévouement de l'un ni l'aveuglement de l'autre; maïs je respecte toutes les illusions, celles de la gloire comme celles de la vanité. /
» A propos de vanité, la Harpe continue ses homélies académiques. Il cache son vieux bonnet rouge sous un capuchon monacal, dans Tespoir de -faire oublier ses discours par ses sermons, ses chansons par ses cantiques, et ses rendez- vous grivois avec la célèbre gouvernante par la pénitence de lire mutuellement leurs ouvrages. Voici un quatrain improvisé en rêve, à la dernière séance du lycée républicain, par un des eadormis du professeur :
On disait antrefois proverhiftlement.
Pour exprimer Vennai, bÂilVar comme une carpe; Mais aujourd'hui l'on dit universellement :
Bâiller comme un lycée aux sermons de la Harpe.
» Je n'ai pas la prétention de vous donner des nou* velles d'Adolphe de Rbeinfeld, Vous lisez ses discours, ils vous en apprennent a$$ez sur ce qu'il pense et ce qu'il vaut. Mais ce que vous ne pouvez savoir, c'est l'immense succès qu'ils obtiennent près de tout ce qui
reste en France d'esprits supérieurs et de caractères indépendants. Ses ennemis prétendent que madame de Seldorf est au moins pour moitié dans tout ce qu'il dit de beau à la tribune. Cette calomnie donne raison à M. de Talleyrand, qui veut qu*un homme d'esprit n'aime jamais qu'une femme bête. Il est certain qu'on ne soupçonnera point madame Gr... de complicité dans les bons mots qu'il dit.
» C'est le jeune Lucien de la Menneraye qui se charge de vous remettre cette lettre. Sa qualité d'aide de camp, envoyé en mission près de notre ambassadeur k Londres, lui permet de cacher ce griffonnage sous ses dépèches diplomatiques. C'en est encore un de plus qui passe à Tennemi. On comptera bientôt les gentilshommes non servants. Je me félicite d'être assez vieux pour échapper à cette fièvre de gloire, qui, ainsi que toutes les maladies, nous laissera plus faibles qu'avant. Ils lèvent les épaules en m'écoutant, ceux à qui je dis cela ; ils me traitent de ganache, et pourtant vous verrez, vous qui êtes jeune^ que la ganache avait raison.
» Ne montrez ces caquets k personne, pas même k l'aimable Ellénore. Sa gravité les prendrait mal; elle m'appelle le plus courageux des hommes frivoles, en imitation de ce bon de L... que madame de Staël appelle le plus gras des hommes sensibles. J'ai le tort, je l'avoue, de voir les choses comme les gens sous leur aspect comique; autrement on passerait sa vie à pleurer. Le fond de tout est si triste, qu'ilfaut bien rire de la forme. Mes sentiments n'en sont pas moins vifs et profonds, vous le savez mieux que personne, vous qui vous moquez si souvent de ma vieille tendresse. »
Avec quelle jgie Lucien de la Menneraye s'était vu choisi par MM. de Ségar pour être leur messager! comme il leur jura dans toute la bonne foi de son àme de se faire tuer plutôt que de se laisser prendre leurs lettres ; avec quelle facilité il engagea son honneur, pour affirmer qu'il les remettrait lui-même à leur adresse ! Et que son cœur battait lorsqu'il revit EUénore! Entraîné par sa reconnaissance, il se précipita, à ses genoux et couvrit ses mains de baisers, sans être intimidé par la présence du prince de P... de madame Delraer et de lord B... qui le regardaient, en souriant de cette singulière entrée,
— Pardon, dit-il, mais toutes mes adorations ne sauraient m'acquitter. Je lui dois tant!
Et Lucien allait poursuivre le récit des obligations qu'il avait à EUénore, lorsqu'elle s'empressa de l'interrompre, en lui faisant compliment sur son uniforme et sur la manière dont il le portait.
— Vous l'aviez ordonné, reprit-il, je ne pouvais plus servir que djns la grande armée; je tâcherai. d'en être un des meilleurs officiers. Il est si facile 4e se distinguer quand on a pour but de vous plaire, de vous entendre dire, après quelque action d'éclat : Je ne me rèpens pas de lui avoir sauvé la vie.
11 fallut qu'Eliénore eût recours à toute son autorité pour empêcher Lucien de continuer sur ce ton. Sans paraître offensée des déclarations naïves, des expres-
sions passionnées du jeune aide de camp, elle crut plus sage et de meilleur goût de le traiter comme un enfant.
— Je ne doute pas des prodiges qui doivent naître d'une reconnaissance si passionnée, dit en riant EUénore; j*y compte même pour votre gloire et pour la mienne ; mais comme tout le monde ne saurait partager notre confiance et notre vif intérêt sur ce point. Je vous engage à n'en pas ennuyer mes amis. Parlez-leur^ de cette belle France, si longtemps livrée aux jacobins; dites-leur ce qu*on doit conclure des avis contraires qui nousparviennent et nous montrent les mêmes événements sous des aspects si différents, qu'il est impossible de découvrir le vrai à travers tant d'admiration ou tant d'ironie.
— Le vrai? rien que cela? reprit gaiement Lucien; vous n'en demandez pas davantage ? Gomme si le vrai d'un parti était celui d'un autre. On passe sa vie entre tous ces vrais sans savoir celui qu'il faut croire. Mon grand-père dit que Bonaparte n'en a pas pour six mois à commander en France; mon général lui assure des siècles de puissance absolue pour lui et ses descendants. Le vicomte de Cas... l'oracle des émigrés récalcitrants, leur prédit que le vainqueur de Marengo, sans cesse exposé aux machines infernales des Vendéens ou aux poignards des terroristes, succombera inévilablement à de tels ennemis. Aux yeux des royalistes, c'est im usurpateur; à ceux des républicains, un tyran; des bourgeois, im libérateur; des soldats, un dieu armé pour la gloire de la France. Faites- vous donc une juste opinion sur lui à travers tant d'arrêts contradictoires; mais qu'importe ce qu'on doit penser des gens et des choses,
ELI^ËNOHS. 363
lorsqu'on n'y peut rien changer. Le 'mieux est de les accepter sans chercher à les comprendre ; de fixer les regards sur un seul point afin de n'être point offusqué par les objets désagréables semés çà et là dans l'existence révolutionnaire; que ce soit pour la royauté, \)u pour la liberté, il y a toujours du plaisir à se battre pour un grand général.
— C'est fort bien, dit la prince de ?•,. ; n^ais lorsqu'il signe sa paix avec tûqt le mondQ, il pe yorn laisse plua que l'honneur de lui faire vdtra cour.
-- Ah ! je ne m'effraio^paa de aon repoa ; i\ aime trop la poudre k capon pour s'amuser longtemps des 4qu« ceurs de la paix. Quand j^entenda if»i promisse?, aeg beaux digcours sur sa résolution de maintenir h ^OAQ intelligence entre l'Europe et noua, il me aeipble QUû je fais le serment de ne {Jua adorer pelle.,,
— Grâce au ciel, les destin^ de la France w 4éP8B« dent pas d'une tête aussi folle que la vôtre, interrpfppif Ellënore, impatientée de voir Lucien tout ramaoer k app idée fixe. Répondez à noa questions sur $e qm se Pi§§9 à Paris sans y mêler vos commentaires.
— Est-il vrai que les actrices du Vaudeville profitent des pièces en Thonneur de la paix, pour chanter lef^ blissement du culte? demanda le prince de P...
— Oui, mon prince, Mimi chante avec un aoiirire gracieux et un désintéressement tout particulier des couplets dont voici le refrain {
NQ^ro liPQiM^ar est accompli Voilà le culte rétabli .
On récite dans tous les lyaé@s à^^ ver$ j^^r çç^tf graodç restauration. Les dévots se réjouissent, les phi-
losopbes font la grimace ; Tun d'eux prétendait Tautre jour que le curé et le vicaire de sa paroisse disaient de lui :
Puisqu'il ne croit qu'en Dieu, c'est sans doute un athée (1) .
Les éternels frondeurs disent que le Petit Capoi^al ne pouvant plus se livrer aux plaisirs de la guerre, s'amuse à jouer à la chapelle; ils voient déjàTinquisition régner dans notre pays et les auto-da-fé remplacer la guillotine. Chacun juge les événements d'après ses intérêts, ses préjugés. Ma mère pleure de joie lorsqu'elle lit mon nom dans le Moniteur à propos d'une victoire; mon grand*père dit que je me déshonore en servant l'usurpateur. Je suis accablé tour à tour de félicitations, d'injures, sans m'énorgueilUr ni m'offenser des unes ni des autres, car ma destinée, un mot d'elle en a disposé, ajouta Lucien en montrant Ellénore. Je n'en ai plus la responsabilité; vivre pour justifier sa charité, sa protection^ consacrer la vie que je lui dois à lui faire honneur, à lui obéir, èk..
— Eh bien, taiçez-vous, interrompit brusquement Ellénore, ne revenez pas sans cesse sur une idée qui m'importune, et dont mes amis se moquent avec raison, ou je ne vous recevrai plus.
— C'est montrer trop de sévérité, dit madame Delmer ; les sentiments exprimés tout haut ne méritent pas tant de colère.
— Ah! vous croyez que ceux qui débordent du cœur ne le remplissent pas, reprît Lucien avec dépit; c'est bien récompenser ma confiance.
(1) Raboteau. Le$ Partit, pièce de vers lue au lycée de Paris
ELLÉNORE. 2flr»
— Je crois que vous êtes fort aimable, fort épris, fort imprudent, et que c'est vous rendre service que de vous engager à mieux dissimuler vos opinions, vos impressions et vos passions; sans compter que les aveux à visage découvert sont embarrassants pour ceux qui les écoutent comme pour celle qui les reçoit, et que c'est risquer de déplaire.
— Ah! merci mille fois de m'éclairer sur ce tort; je n'y retomberai plus, je vous jure! Lui déplaire! grand Dieu! mieux vaudrait mourir !
— Belle conversion, ma foi! dit le prince; allons, répondez-nous sans commentaires, autrement votre rondeau sentimental reviendra sans cesse. Est-il vrai que votre mère, après avoir caché et nourri, dans un coin de votre château, le vieux curé de votre village, l'a réinstallé dans sa petite église, à la grande satisfaction de ses paroissiens?
— Certainement, et ce fut un beau jour que celui où il leur dit de nouveau la messe; la plupart d'entre eux l'avaient cru guillotiné, et sa résurrection leur a paru un coup du sort. Cela a été partout de même : car si les moines avaient laissé de mauvais souvenirs, les curés de campagne étaient regardés comme autant de providences par leurs ouailles, et leur retour a fait bénir le premier consul.
— Vraiment, il faut bien qu'il s'occupe à quelque chose; il n'en fait pas moins pour le profane. Les théâtres l'intéressent encore plus que l'Église. 11 vient , diton, d'appeler Paësiello à Paris pour y faire la musique d'un opéra, comme si Chérubini, Méhul et tant d'autres n'étaient pas ici!
— Il sait ce que produit la rivalité.
— C'est sans doute pour désespérer Houdon qu'il vient défaire venir le célèbre Canova à Saint^-Cloud ?
— Non ; c'est pour faire son buste. Je l'ai vu commencer, et c*est admirable.
— Fort bien. Il s'élève à lui-même des statues, reprit le prince avec ironie,
— Nous lui^en éviterons la peine.
— Porte-t-on toujours des résilles ? demanda madame Delmer,
— L'amour du grec s'apaise un peu, la tunique fait place à la robe et je connais de jglies femmes qui reprennent les corsets. Les artistes s'en plaignent, mais tout le monde ne 3'en plaint pas.
— Et les cravates de vos incroyables, sont-elles toujours ridicules?
--Qu'appelez-vous ridicules? N'est-ce pas Texagération à la mode? Croyez-vous cet énorme chapeau qui vous fait une tôte hor» de toute proportion avec votre belle taille, moins étrange que ce drap de mousseline dont nos élégants entourent leur^ cols et dont les pointes aiguës menacent tous les yeux.
— Point de commentaires, ils vous sont interdfe ; partez-nous de ce qui fait aujourd'hui le sujet des conversations de Paris, grands événements à part, dit Ellénore.
— ^ Ahl vous voulez des caquets! Eh bien, le spirituel, le diarmant M, de M.,, s'est séparé de sa femme,
~ De la duchesse de Fm.i de cette enchanteresse dontlabeauté, Tesprit et la gaietéauraientséduit un saint?
-^ Oui, mais un aimable mauvais sujet est plus difû cile à captiver.
— Je ne suis pas surprise de c#tte rupture, dit ma-
dame Delmer. Ea s'enferment pendant deiix. grandes an-* nées dans leur amour sans se permettra la moindre distraction, il ont épuisé jusqu'à leur dernier battement de cœur. Que vont-ils faire à présent de ce tombeau élevé de leurs propres raaiûs à Tunique enfant né de cette courte union, à ce marbre funéraire qui attriste le jardin de notre amie madame de G.,. Avec des caractères et des sentiments légers, on devrait éviter Tépigramme du monument !
— Ils vont se consoler chacun de leur côté, dit le prince; ils ne sont pas si dupes que de ^'ennuyer et se regretter. La société y gagnera ; ils dépensaient leur esprit entre eux deux ils le dissiperont avec tout le monde.
— Et Touvrage de notre gentilhomme bretoa fait-il quelque bruit?
— Il fait fureur. Attaqué par les philowphes, vanté par les sages, défendu par les femmes, et lu par tout le . monde, il a placé subitement M. de Chateaubriand au sommet de notre littérature. Les académiciens lui reprochent sa poésie; les hypocrites, son éloquence pas^sionnée; les sots ou les envieux lui font un crime de chacuna de ses beautés ; ce qui n'empêche pas le vrai public, celui qui fait les réputations, de Tadmirer avec enthousiasme. Pourtant, si j'opais risquer un petit commentaire, Je dirais qu'il I^St çru^l pour des pauvres adorateurs de,se voir tout h coup sacrifiés k l'amour extatique inspiré par le talent d'un auteur irot^FQvisé. Il n'est pas aujourd'hui un mftri, pas un amant q^i p'^H mson d'être jaloux de l'auteur d'Atala, et il n'est pas de gloire que la sienne n'importune.
— Je m'en réjouis, dit EUénore ; car je suis fière de
son amitié el de mon innocente complicité dans ses succès.
— Vous le voyez 1 reprit Lucien avec impatience, il n'est indifférent à aucune jolie femme. Il n'en est pas une qui ne mette avant tous les plaisirs celui de le lire ou de causer avec lui.
— Je fais bien pis, dit en souriant Ellénore ; je lui prépare de nouveaux triomphes.
— Comment cela?
— En lui rapportant dans mes chiffons les manuscrits qu'il a laissés ici chez son éditeur, et qui doivent compléter son grand ouvrage sur le Génie du christianisme. Nous avons pensé qu'on n'irait pas les chercher là.
•— Et si la police les saisit, s'il se trouve parmi tant
de pdLges chrétiennes quelque chapitre trop royaliste on
vous emprisonnera; mais cette idée vous charme, (dit
.Lucien avec dépit; souffrir pour le poète de Dieu ! quel
honneur !
— C'est notre travers à nous autres femmes, d'aimer à nous compromettre pour le talent persécuté.
— Eh bien, l'on vous ménage plus d'un plaisir, reprit M. de la Menneraye, car on parle de la destitution et même de l'exil de plusieurs tribuns récalcitrants à la tête desquels est M. de Rheinfeld.
A ces mots, Ellénore rougit, et n'entendit plus rien de la conversation qui s'établit sur la vaine opposition de nos plus grands orateurs, sur le pouvoir illimité de Bonaparte, sur cette éloquence dénigrante, soupçonneuse qui faisait dire à la marquise de Coigny « à force de taquiner ce brave Bonaparte, ils en feront un tyran malgré lui. »
ELLÉNORR. 209
Le même nom qui venait de plonger Ellénore dans une si profonde rêverie, l'en sortit tout k coup.
— Heureusement pour M. de Rheinfeld, reprit Lucien, le voilà obligé de s'absenter de Paris quelque temps et de faire trêve à ses discours pour se consacrer tout entier à consoler l'illustre veuve.
— Quoi! M. de Seldof?
— Est mort subitement dans une auberge en venant rejoindre sa femme au château de L... C'est un coup de sang qui rend madg^ne de Seldorf libre et M. de Rheinfeld esclave, car l'obstacle détruit, il lui faudra subir plus de bonheur qu'il n'en veut.
^— Au fait, cet excellent baron ne les contrarisût pas, et j'ai dans l'idée qu'Adolphe le regrette de tout son cœur, dit madame Delmer. Puis prenant pitié du trouble d'Ellénore, elle congédia les visiteurs sous un prétexte, et laissa son amie livrée sans contrainte à toutes les réflexions, les suppositions que cette dernière nouvelle devait faire naître.
Une lettre d'Adolphe à madame Delmer arriva à propos pour calmer l'esprit d'Ellénore. Il avait trouvé plus convenable d'instruire la première de son prochain départ pour le château de L..., et des soins que réclamait de son amitié le deuil de madame de Seldorf. En faisant passer cet avis par un tiers, il avait obéi h un de ces scrupules de conscience si impérieux dans toutes les fausses positions.
Ellénore l'aurait blâmé d*ea agir autrement euvers une personne dont il avait reçu tant de preuves d'in* térôt; et pourtant, l'idée des soins qu'il donnait à la baronne lui était si désagréable, qu'elle cherchait siu-* cèrement à s'en affranchir; mais, que peut la volonté d'esprit contre la faiblesse du cœur?
Ellénore sentit si bien la nécessité de combattre la sienne, môme après s'être flattée de la gouverner, qu'elle désirait parfois être moins insensible à l'amour de Lucien, à cette passion si franche, que rien ne décourageait, et dont le monde devait bientôt robliger k faire le sacrifice. La vie retirée qu'elle mena pendant tout l'hiver à Londres fut bientôt calomniée; on l'expliqua par le plaisir qu'elle avait de recevoir tous les jours M. delaMenneraye, C'était un avantage qu'il partageait avec plusieurs graves amis de madame Mansley ; mais on se garda bien de parler dfe ceux-ci. D'ailleurs, n'était-il pas le plus aimable, et partant le plus aimél Ce3 méchants bruits parvinrent aux oreilles de M, de Savernon; il adressa quelques reproches timides auxquels Ellénore trouva plus simple de répondre par son retour en France.
Le chagrin de se séparer de son enfant lui parut une justification suffisante : et puis, s'il faut l'avouer, elle éprouvait un véritable soulagement à se voir soupçonner à faux.
Lorsqu'elle revint à Paris, avec madame Delmer, la paix touchait à sa fin. Le consulat à vie, l'institution de la Légion d'honneur, le rappel des émigrés, les préparatifs de guerre occupaient tous les esprits. Les frondeurs ne tarissaient pas en épigrammes, en bons mots sur les décrets de la prétendue république, sur la toute
puissance du dictateur. Insensible à ce que son génie inventait pour la gloire, pour le bonheur de la France, ils épiaient ses fautes pour les dénoncer, et les exagérer aux yeux de la nation; ils lui créaient des difficultés à vaincre dans ses projets d'améliorations, et le forçaient, par leur opposition cfonstante, harcelante, à redoubler d'autorité pour se défendre.
— Avant de les poignarder, disait M. Daru, ce sont les Brutus qui font les Césars.
En effet, la ^mauvaise humeur du petit nombre de républicains échappés à la guillotine n'a pas peu coritribué à changer la toge consulaire en manteau impérial
Parmi tant d'édiûces écroulés sous la Révolution et relevés par le Consulat, ce qui frappa le plus Ellénore^ ce fut la résurrection complète de la société parisienne, avec ses lois, avec ses usages, ses'préjugéset ses ri* dicules; sauf quelques exceptions en faveur des parvenus dont la fortune était un droit à toutes les places 6t à tous les salons, on commençait à discuter les titres à la considération, au plus ou moins d'égards, de dé-* férence. Les rangs se reprenaient tacitement. La hié-* rarchie militaire semblait autoriser celle de l'ancienne noblesse, et le vieux bon ton exerçait une action des« potique dans toutes les sociétés qui visaient à l'élégance.
Chaque salon avait son oracle de l'ancien régime, son duc de Lauzun. C*est lui qui, du fond de sa pauvreté, dirigeait le luxe des nouveaux enrichis ; qui leur apprenait la 'simplicité recherchée, l'indifférence apparente pour tous les grands intérêts; la bonne grâce dans l'égoïsme; la politesse dédaigneuse; enfin, le savoirvivre, dont l'ignorance attirait aux puissances du jour
272 KLLÉNORE.
tant d'épigrarames offensantes et de couplets moqueurs.
La prétention au retour des ci-devant usages devait naturellement ramener les abus de cet ancien code de galanterie si favorable aux fantaisies, aux aventures amoureuses, et si rigoureux pour les grandes passions.
La cour de madame Bonaparte, composée primitivement de quatre femmes très-estimables, s^augmentait chaque jour par de nouvelles présentations qui provoquaient de singuliers débats sur la conduite des femmes, ambitieuses de se montrer au cercle des Tuileries. D*abord celles dont les maris étaient utiles au premier consul, soit à Farmée, soit au conseil, étaient reçues de droit et malgré tout. On rachetait cet excès d'indulgence par une sévérité souvent injuste, et même burlesque, surtout lorsque Ton comparait les inconséquences reprochées aux femmes exclues, avec les torts si graves des femmes admises.
Quand la pruderie, prenant un faux air de vertu, parvient à faire discuter dans le monde les intérêts de la morale, chacun prend leur parti : il faut être si pur pour oser parler contre, pour braver les quolibets méchants en défendant une pauvre égarée,- une innocente victime de la corruption, de la trahison des hommes!
EUénore ne resta pas longtemps sans s'apercevoir du changement qui s'était opéré dans la société pendant son absence ; elle avait reçu de la sienne un accueil fort gracieux; mais à travers les démonstrations les plus polies, les plus amicales, elle avait deviné une sorte d'embarras dont elle n'osait s'avouer ta cause. En effet, ses amies, dont le dévouement pour elle était le même, tourmentées de l'idée de ne pouvoir faire partager l'estime qu'elles lui portaient aux personnes
ELLKNORE. 273
qui la jugeaient d'après les bruits répandus sur son compte, cherchaient à ne pas la mettre eti contact avec ses détracteurs. L'impossibilité de ramener leur opinion à plus de justice donnait à chaque maîtresse de maison où se trouvait EUénore la crainte trop fondée de voir arriver quelque parente, ou amie, ou simple connaissance, dont la pruderie se trahirait par quelques procédés humiliants pour madame Mansley. 11 naissait de ce bon sentiment une contrainte visible qui empoil^onnait le charme de toutes ses relations.
Madame Talma seule conservait avec EUénore ce parler franc, dénué de toute arrière-pensée, qui semblait se continuer comme pour mieux faire sentir la retenue qui gênait les autres conversations. La position de madame Talma expliquait cette différence. Les femmes de bonne compagnie qui venaient chez elle avaient d'avance sacrifié les susceptibilités d'une austérité sévère aux charmes d'un esprit ravissant, à J'estime d'un caractère noble, et souvent à la reconnaissance d'un éminent bienfait. D'ailleurs, l'âge de l'aimable Julie, les hommages que n'avaient cessé de lui rendre toutes les illustrations du siècle, et qui faisaient de son salon le rendez-vous des célébrités de l'ancien et du nouveau régime, justifiaient l'oubli des erreurs de sa jeunesse. Mais la beauté d'EUénore était présente, on ne pouvait lui faire grâce; et comme on s'avoue rarement les véritables motifs qui portent à traiter froidement une personne dont on avait accepté la situation, sa société libérale lui reprocha ses relations avec les royalistes, et ceux-ci allèrent jusqu'à lui faire un crime de sa reconnaissance envers la société républicaine à laquelle elle devait sa liberté et celle de ses amis.
tu ËLLÉNORE.
Dès que la paix fiit compue, les événements se succédèrent avec rapidité, et le gouvernement prit une attitude d'autant plus imposante qu'il se servait de tous les pouvoirs pour assurer le sien. Le clergé se vit tout k coup en crédit dans la personne de Tévêque de Matines et dans celle du cardinal de Belloy, archevêque de Paris* Cette mesure, d'une politique savante, avait rappelé un grand nombre de familles émigrées. Le service divin était rétabli dans toute sa pompe et aux jours fixés par l'ancien calendrier. Le nouveau avait disparu avec les décades et le titre de citoyen, auquel Bonaparte avait substitué celui de monsieur dans sa lettre aux cardinaux, archevêques et évéques de France. Ce retour à la dévotion et aux anciens usages, tourné en dérision par les frères d'armes du premier consul, ne s'effectuait qu'avec timidité. Les prêtres eux-mêmes, encore terrifiés par le souvenir des traitements bar* barog qu'ils avaient eu tant de peine à éviter, confessaient en secret leurs pénitents, et dissimulaient pardessus tout l'influence qu'ils exerçaient toujours dans la plupart des anciennes familles. EUénore en eut un exemple frappant,
A mesure que la société se reconstituait et faisait passer ses différents membres' par le scrutin de l'opinion, Ellénore, ayant chaque jour plus à s'en plaindre, s*en tenait éloignée le plus possible, et prolongeait son séjour à la campagne fort au delà de la belle saison.
Un matin, qu'elle s'abandonnait, solitaire, à ses tristes rêveries, on vint lui annoncer la visite de deux sœurs de cbarité qui, bien que dans un costume bourgeois, étaient munies de toutes les attestations des chefs de leur ordre, et d'une lettre du curé de Saint-Sulpice.
Pensant qu'il s'agissait de quelques pieuses aumônes, madame Mansley s'empressa de les faire entrer et de les encourager dans leur mission par Paccueil le plus affectueux. A peine assise, la plus âgée des deux sœurs lui remit un billet, en lui expliquant comment, n'ayant pas grande confiance dans les messagers de campagne, M. le curé les avait chargées de sa commission, et du soin d'insister beaucoup près de madame Mansley, pour la déterminer à se rendre à sa prière. Ellénore lut :
«Madame, une personne qui pense que vous la devinerez, vous prie instamment de vous rendre demain, mardi soir, pendant le salut, à Saint-Sulpice. Le bedeau sera à la porte, et vous conduira, k la vue de cette lettre, dans la petite chapelle où vous êtes attendue, pour rendre le repos à une àme que le Sçigneur a daigné rappeler k lui.
« Soyez bénie, etc., etc.
a V. M., curé de Saint-Sulpice. »
Ellénore, ne comprenant pas ce mystère, questionna les sœurs, mais sans pouvoir en tirer aucun éclaircissement. Elles ignoraient elles-mêmes qui la réclamait; elles savaient seulement que M. le curé attachant la plus haute importance à celte démarche de la part de madame Mansley, leur avait enjoint de l'obtenir au nom de Dieu.
— Je ne saurais me faire une idée, dit-elle, mes chères sœurs, de ce que M. le curé de Saint-Sulpice peut attendre d'important d'une humble pécheresse telle que moi ; j'ai peur qu'il n'y ait quelque erreur... d'adresse,
~ Oh! non, madame; voici Titinéraire écrit par M. le
L>76 ELLENORE.
curé lui-même, et que notre cocher de remise a suivi exactement.
— Montrez-le-moi, reprit Ellénore, espérant reconnaître récriture. Mais c'était celle du curé. Enfin, ajoutât-elle avec embarras, ne pourriez-vous me donner quelque indice sur Tâge.., la... condition de la personne qui veut me voir?...
Elle n'osait en demander davantage, et c*eût été inutile ; soit ignorance ou discrétion, les sœurs ne dirent pas un mot qui pût diriger ses conjectures; elles la laissèrent dans un vague douloureux, car les gens accoutumés à des malheurs qu'ils ne devaient pas prévoir, ne croient plus aux surprises agréables. Il lui était défendu de chercher à s'éclairer par des informations, l'entrevue de la chapelle devant rester secrète.
C'est un fardeau très-lourd que celui d'une pensée inquiétante dont on ne peut parler. Ellénore attendait cô jour-là quelques personnes à dîner, entre autres madame Dftlmer, k qui elle aurait voulu confier ses suppositions, les plus raisonnables du moins; car pour celles où se trouvait le nom d'Adolphe, à peine osait-elle se les avouer à elle-même. ,
Enfin, le moment de se rendre à Saint-Sulpice arrivé, Ellénore, vêtue d'une robe noire et son voile baissé, entre dans l'église. Saisie d'une émotion invincible, elle s'agenouille pour demander à Dieu de la protéger, de la guider surtout dans ce qu'on attend d'elle en cette circonstance mystérieuse. En se relevant, elle voit le bedeau s'approcher d'elle.
— Madame n'a-t-elle pas une lettre à me montrer ? demande-t-il à voix basse.
— Ah! je l'oubliais, répondit Ellénore, et elle suivit
le bedeau juqu'à la grille du chœur; là, il la pria d'attendre un instant, et il entra dans la chapelle érigée à la Vierge, et où se trouve un confessionnal.
11 y a dans l'aspect imposant d'un temple, dans le silence, le recueillement qui l'habitent, un secours contre toutes les agitations. Ellénore en ressentit bientôt l'effet, et, conûante dans la bonté divine, elle pensa qu'elle n'était appelée dans la maison du Seigneur que pour une bonne action.
On venait d'entonner les cantiques qui suivent le salut; l'orgue y mêlait ses accords harmonieux. Les cierges nombreux qui éclair^ent le centre de l'église rendaient encore plus' obscures les parties restées dans l'ombre. Le bedeau ouvrit «ne grille à hauteur d'appui qui servait de clôture à la chapelle, puis il fit signe à rbadame Mansley de s'asseoir et retourna vers la porte deTéglise.
Lorsque les yeux d'EUénore furent accoutumés à l'es" pèce de crépuscule que répandait sur les objets environnants une lampe sépulcrale suspendue à la voûte, elle aperçut la taille et le bas de la robe d'une femme agenouillée dans le confessionnal. Le son d'une voix grave, mais comprimée, bourdonnait à travers les chants aigus qui faisaient retentir l'église entière. La crainte d'entendre sans le vouloir quelques-uns de ces mots que proférait cette voix sévère, et peut-être aussi le trouble^ qui l'empêchait de rester en place, engagèrent Ellénore à s'éloigner du confessionnal. A peine se fut-elle levée pour Wler de l'autre côté de l'autel, qu'elle se sentit arrêtée par deux mains tremblantes, et qu'une femme^ se jeta à ses genoux en s^criant :
— Pardon, pardon, mademoiselle; je vous ai fait bien
Ji. 16
â78 ËLLÉNOKË.
du mal; je m'en accuse, je m'en repens : aurez-vous la cruauté de me refuser ce pardon, sans lecpiel je ne puis obtenir celui du ciel.
•— Vous, à mes pieds, madame, se peut-il? disait Eîlénore en relevant la duchesse dç Montévreùx.
— Oui, la religion le veut, et la reconnaissance aussi, car je viens d^apprendre à l'instant que ma liberté, ma fortune, mon fils, c'est à vous que je les dois; aussi n'hésité-je pas à m'humilier devant vous.
— C'est inutile, madame, je ne me souviens plos que de vos bontés pour mon enfance.
— Non, vous voulez en vain m'adoucir la pénitence; M. le cufé l'a exigé. C*est à ce prix seulement quMl m'accordera son absolution, et vous disposez en ce moment de mon repos dans ce monde et dans Tautre.
EHénore, déjk vivement émue par la présence inattendue et la démarche de la duchesse de Montévreùx en cherchait l'explication dans son discours pieux, et s'étonnait d'une conversion si prompte. Le curé la voyant hésiter à répondre, crut qu'elle se refusait k la prière de la duchesse, et sortit du confessionnal pour venir affirmer le sincère repentir de madame de Montévreux;
— Je sois garant de ses regrets, de sa piété, ajoutat-il. Mais, à votre tour, madame, ne soyez pas' sans miséricorde. Imitez Dieu dans sa clémence, pour qn'i! vous pardonne aussi. Nous sommes tous pécheurs!
— Ah? madame la duchesse, avez- vous pu douter de mon bonheur à retrouver votre bienveillance, à quelque prix que ce fut? dit EHénore en tendant la main à madame de Montévreùx.
— Que le Seigneur vous récompense pour le poids
dont voué allégea ma conscience, pour Textinctlon de ce remords qui me fermait les portes du ciel; car depuis que la lumière céleste est descendue en moi, depuis que, punie par les vanités du monde de tous les péchés qu'elles m'avaient fait commettre, je m'étais consacrée à remplir exactement tous les devoirs de ma religion, vous étiez le seul obstacle à mon salut. Grâce à vous, je mourrai tranquille.
En parlant ainsi, la duchesse portait la main d'Ellénore à ses lèvres, et celle-ci s'efforçait de retirer sa main. ^
— Non, disait la duchesse en la retenant, il faut m'humilier, la religion Tordonne.
— Ah ! mon Dieu, seriez-vous malade î s'écria EUénore, sans penser à ce que cette exclamation pouvait dire.
— Non, reprit la duchesse, frappée de Teffrol qu'inspirait sa conversion, vous croyez qu'un tel repentir ne peut venir qu'avec la mort? Détrompez-vous. J'espère vous prouver longtemps encore que le bonheur de prier Dieu est le premier de tous, et le rétablissement de l'église le premier de nos devoirs. Dieu ne nous a laissé survivre à tant d'horreurs, d'impiétés, que pour aider à relever ses autels, que pour seconder les serviteurs de son culte. Le mérite de le rendre à son ancienne splendeur peut seul nous absoudre du crime de. l'avoir laissé profaner. Unissez-vous k nous pour accomplir cette œuvre divine, revenez à Dieu, EUénore, renoncez aux vaines joies de ce monde, que vous avez déjà payées par tant de malheurs, et qui vous conduiront peut-être au remords, à la dégradation; abjurez tous les amours qui fo'nt souffrir pour le seul qui remplisse l'âme d'une
éternelle béatitude. Croyez en ma ferveur, soyez toute à Dieu.
— Oui, je vous le jure, je m'y consacrerai tout entière dès que j'en serai digne, dit Ellénore d'un ton solennel; mais quand il en sera temps, la divinité, qui lit dans mon cœur, le guidera vers elle. Adieu, priez pour moi.
Ellénore sortit de l'église aussi troublée qu'elle y était entrée, mais par des idées bien différentes : pénétrée d'admiration pour le sentiment religieux qui avait triomphé de l'orgueil de la duchesse de Montévreux, elle se demandait si ce retour au bien était dû à l'effroi • de l'enfer ou à Tattrait de la vertu? si c'était l'œuvre des prêtres ou du repentir? ce quelle pouvait espérer en sa faveur d'une conversion si prononcée? Et la réflexion l'amena bientôt à conclure que madame de Montévreux, ne pouvant plus être coquette venait de se faire dévote, ce qui n' empêche pas toujours de rester fière et prude.
La fin de Thiver étant devenue fort rude, les amis d'Ellénore la supplièrent de revenir à Paris par .pitié pour le froid qui les gelait en allant la voir. Elle ne pouvait leur faire un plus grand sacrifice; car la société, devenant chaque jour plus sévère pour elle, lui inspirait un vrai désir de la fuir; et s'il faut l'avouer, la certitude de n'y pas rencontrer Adolphe dépeuplait à ses yeux les plus agréables salons de Paris.
Cependant, à peine la sut-on de retour en ville que
ELLÉNORE. 2gl
tous ceux qui la connaissaient s'empressèrent de la visiter, les uns par un véritable intérêt, les autres par pure oisiveté.
Le retour de la guerre changeait la position des émigrés, rentrés en grand nombre pendant le peu de temps qu'avait duré la paix. Tant que tous les gouvernements étrangers acceptaient le sien, Bonaparte voyait la cause des Bourbons sans appui, et les émigrés sans moyen de les remettre sur le trône. L'Angleterre reprenant les armes contre la France, devait chercher à l'inquiéter de toutes manières, et lui créer des conspirateurs dans tous les partis. La conjuration dç Georges Cadoudal ne laissa aucun doute au premier consul sur le sort que lui réservaient les royalistes : leurs projets d'assassinat bien prouvés, il se crut le droit de sévir contre de tels ennemis; malheureusement, trompé par de faux rapports, il enveloppa dans sa vengeance un innocent dont la 'mort a été le plus grand chagrin de la vie de Napoléon.
Rien ne saurait donner une idée des agitations de la société de Paris à cette époque. Le besoin de s'amuser, de profiter des avantages d'un gouvernement fort, éclairé, et surtout très-généreux pqur ceux qui s'attachaient à lui, avait déjà conduit au cercle des Tuileries un grand nombre des habitués de Versailles; de vieux colonels royaux s'y trouvaient à côté de nos soldats parvenus, et la grande coquette du salon de madame Bonaparte aurait pu l'être de celui de la reine. Tous ceux qui portaient une épauleite regardaient en pitié ce qu'ils appelaient les pékins de la cour consulaire, et les anciens gentilhommes riaient des manières grotesques de plusieursde ces courtisass guerriers. Au milieu de ceacoo-
trastes, et comme pour les faire mieux res8(Hlir ,Qn voyait des groupes de républicains pervertis ou convertis, selon qu'ils étaient jugés par le public ou le premier consuL Ceux-là étaient pour la plupart des gens de talent qu^ adraîent préféré un gouvernement libéral à un état despotique, mais chez qui la crainte de vivre sans emploi» sans succès sans fortune, faisait taire l'opinion» A la tête dé cette troupe d'apostats politiques marchaient quelques terroristes, dont on oubliait les exploits sanguinaires, en voyant leurs victimes paraître ne pas s'en souvenir. C'était un conflit d*ambitions actives, de vanités renaissantes, de haines sourdes, de camaraderie ostensible, de malveillance et de flatterie envers le pouvoir qui amenait chaque jour quelque scène piquante. On avait gardé de la Révolution le goût de discuter sur les mesures du gou« vemement; on parlait très«*baut et très-mal des projets ambitieux de Bonaparte; sa police ne le lui laissait pas ignorer et se croyant placé entre la nécessité de sévir ou de succomber, il se décida pour la sévérité. Moreau, compromis dans la conspiration de Georges et de Pichegm, fut arrêté. On ne vit dans cette mesure qu'un acte de rivalité belliqueuse. Les propos du public à cette occasion devaient exciter la colère du premier consul» Il eut la faiblesse d'y céder.
Les gens d'esprit qu'il employait, et dont il était à la fols la terreur et la dupe, avaient deviné dès longtemps le but de ses efTorts, et ne s'inquiétaient que de la route àiui faire prendre pour y arriver. L'important pour eux était de ne pas être sacrifiés à un traité quelconque. Connaissant l'étendue du génie de Napoléon et combien il Kd serait facile de se passer d'eux, combien chaque jour «joutant k sa gloire, diminuait de leur crédit et
ELLËNORE. 2g3
relâchait les liens que la Révolution avait formés entre eux, ils en rêvaient d'autres. Ceux de l'amitié, de la supériorité, de la confraternité étant impossibles, ils eurent recours à ceux de la complicité. Le plus fin de tous, se rappelait le mot du duc de L... parlant d'un aimable toJSié de la vieille cour :
« C'est un ami charmant, je l'aime de tout iiçon cœur : mais nous ne. sommes vraiment liés que par nos mauvaises actions. % Il pensa qu'en effet c'était s'assurer à jamais la protection de Bonaparte, que de l'aider dans une injustice sanglante, dans un de ces coups de parti qui ne permettent plus de conciliation, et qui attachent pour toujours les valets qui l'ont conseillé au mattre qui l'a laissé faire.
M, de Savemon entra un matin chez Ellénore en disant :
— Je vous devais ma rentrée en France, la fin d'un exil insupportable, et je vous rendais grâce chaque jour d*un si grand bienfait. Eh bien, il faut y renoncer. Il n'est plus possible de vivre ici pour être témoin des horreurs qui s'y commettent. Ce Robespierre à cheval en veut déddément au trône de Louis XIV, et se propose d'exterminer tous ceux qui y ont des droits légi« times. Il vient de faire enlever le duc d'Enghien, au Tnoipent où vivant modestement hors de France, à Altenheim, il repoussait avec horreur la proposition qui lui avait été faite de soudoyer un assassin du premier consul; au moment où perdant tout espoir de voir les Bourbons recouvrer le pouvoir, il se consolait dans ramour des malheurs de sa famille.
-*«• Le duc d'Enghien arrêté, s'écria Ellénore, et sous quel prétexte?
28i ELLÉNORE.
— Gomme complice de Pichegru : meosonge atroce et suffisamment prouvé par la tranquillité du prince à attendre les gendarmes de Bonaparte, lorsqu'il lui aurait été si facile de s'enfuir à la nouvelle de l'arrestation de ses soi-disant complices. Mais ce bruit,* répandu pour contenter la populace, n'abuse personne. Le prince est k Vincennes, où, pour s'en débarrasser plus vite, on va le soumettre à un conseil de guerre. Après lui viendront tous ceux qui étaient attachés aux Bourbons par leurs places, leurs intérêts, leurs senliments, et ce sera une nouvelle terreur, coiffée d'un bonnet de grenadier au lieu d'un bonnet rouge. 11 faut partir pendant qu*on le peut encore, avant que les fusillades aient remplacé la guillotine.
— Ah! mon Dieu! dit en entrant le comte de Ségur, qui peut te donner de semblables idées?
— Ce qui se passe, et ce qu'on doit attendre d'un homme que la rage de régner portera aux plus barbares excès contre tout ce qui lui feraobstacle. Ce qu'il tente aujourd'hui vous dit assez ce qu'il accomplira demain. Partons, vous dis-je!
— Emigrer de nouveau I Mais rappelez-vous donc tes ennuis de celte vie d'exil et tout ce que vous avez risqué pour ravoir ce pays que vous voulez quitter, dit
— Vraiment, je ne le fais pas par caprice; mais je ne saurais me taire sur les horreurs que je vois, ni échapper à l'espionnage des ilotes du dictateur ; admirez coaiment il traite les gens qu'il suppose ne pas l'aimer, car il va tuer ce malheureux prince uniquement pour servir d'exemple à ceux qui osent discuter ses droits au trftne.
— Le tuer ! répéta M. de Ségur ; ah ! je crois que vous
allez au delà de la volonté du premier consul. Des per- ^ sonnes qui l'approchent de très-près m'ont affirmé que l'arrestation du prince, dont l'illégalité frappe tout le monde, n'a été ordonnée que pour faire peur aux émigrés rassemblés à Altenhein, et que le mauvais effet de ce coup d'état ayant déjà éclairé Bonaparte, il est probable qu'on se bornera à renvoyer le duc d'Enghien en Allemagne, sous le serment de ne jamais porter les armes contre la France. Mais voilà un homme qui en sait plus que nous là-dessus, puisqu'il a un ami ministre, ajouta le comte en voyant arriver le chevalier de Panai.
— Ah ! mon ami ministre ne sait rien de ce qui se fait sur terre ; il est bien assez occupé vraiment de nos ennemis maritimes, répond le chevalier. Mais je viens de rencontrer sur le boulevard un célèbre votant que je ne veux pas vous nommer, et dont la figure enjouée m'a causé un certain effroi. Ce n'est pas que le pauvre homme ait la moindre animosité contre le prisonnier de Vincennes ; mais quand on a voté la mort de Louis XVI et qu'on se l'entend souvent reprocher, on n'est pas fâché de voir le héros du jour tomber dans la même faute dont on vous fait un crime, et j'ai cru lire la sentence de l'héritier du grand Condé dans l'air niaisement satisfait de ce ci-devant républicain.
~ Heureusement, tous ceux qui sont appelés à juger le princen'ont pas le même intérêt que votre monsieur à justifier son vote par un arrêt infâme, dit le comte.
— Tous, non; mais il en est qui peuvent compter double et dont Tinfluence est d'autant plus à redouter qu'ils se sont rendus nécessaires au premier consul. Ce sont des flatteurs haineux toujours ravis des défauts et
d6# torto dq jmltr^t 0t partant toujour» prêts à les encouragflp.
— Quoi I vous pensez "qu'un homme monté si haut par le seul fait de sa gloire, irait la ternir volontairement pour le bon plaisir de ses conseillers et pour leur donner uns garantie sanglante de sa religion révolutionnaire?
—J'en ai peur, dit le (Aevalier.
— Et moi j'en suis sûr, dit M, de Savernon, c'est pour cela que je m'expatrie une seconda fois.
EUénore paraissait si malheureuse de la résolution de M. de Saveroon que ses amis se réunirent pour engager le marquis èi attendre révénement avant de prendre un parti. Il était tellement exaspéré, qu'EUénore ne mêla pmnt ses instances aux leurs, tant elle craignait de le voir victime àb son indignation trop éloquente.
-r^ Au fait, reprit-il, autant se faire tuer ici qu'aller mourir d'ennui et de honte là-bas! Pourquoi ceux qui sont nés comme nous et qui pensent comme moi, n'iraient-ils pas demander à ce Bonaparte d'épargner un Bourbon?
Chacun se récria sur la témérité et l'inutilité de cette démarche,
-^ Eh bien, moi qui le hais, j'en pense mieux que vous, continua M. de Savernon, car je le crois capable d'élre sensible à une action noble et courageuse. Qui sait ? peut-être Q'attand«il qu'une sollicitation de la part des émigrés qu'il a laissés» rentrer, qu'une démonstration qui atteste l'innocence du duc d'Enghien pour le mettre en liberté. Avec son million d'hommes armés etprôts à tout saccager pour lui plaire, il est bien assez fort pour nous accorder cette faveur.
ëllénoré. iti
— Sans doute ; mais ne nons preason* pôs dé fa demander, dit le chevalier ; Cambacérès est, dit-on, de notre avis. On prétend même qu'après on long j^aidoyer dans Tintérêt du prince, on lui a répondu : « Vous êtes donc devenu bien avare du sang des Bourbons? » Il est sûr que si celui-là plaide pour le duc, il y en aura bien d'autres. Espérons dans la bonté de la cause, et puis aussi dans le caractère du premier consul; c*est un homme de génie qui blâme avant tout lé mal inutile ; d'ailleurs, il déteste trop les jacobins pour vouloir les imiter.
Ce raisonnement parut plausible, et l'on attendît le lendemain avec plus d'espoir que de crainte; mais quelle stupeur frappa ce lendemain, tout Paris, à la nouvelle de l'assassinat juridique qui avait eu lieu dans la nuit ! Quelle leçon dans le morne silence de cette ville! dans ces personnes consternées qui s'abordaient en levant les yeux au ciel, se serraient la main et se séparaient aussitôt pour éviter de se dénoncer par la moindre plainte; ordinairement dans les crimes de partî, les victimes seules font pitié ; mais daD8*cette circonstance, les bourreaux étaient si malheureux de lein^s succès, si honteux de leur obéissance, qu'ils n'avaient pas la force^de dissimuler le poids qui les oppressait; tout le monde désirait savoir les détails de cet horrible drame, et personne n'osait les demander. L'étonnement, le regret, la terreur, semblaient avoir étemt tontes les voix. ,
Pour la première fois, Eilénore ne déplorait pas Tabsence d'Adolphe; car il n'aurait pu taire son indignation, et Dieu sait comment on l'en aurait punr. Redoutant pour elle et ses amis l'impossibilité de modérer
rimpression qui les dominait, et ce qui pouvait résulter d'une indiscrétion, EUénore avait prétexté un grand mal de lôte pour s'enfermer chez elle. Madame Delmer, qui avait aussi de fortes raisons pour se soustraire à la curijDsité des indifférents, qui sont très-souvent sans le savoir les complices des espions, lui fit demander de la recevoir, avec toute l'insistance qu'on met à réclamer un service important.
— Par grâce, continuez à faire défendre votre porte, ma chère amie, car si je vous demande un asile, d'est pour être sûre de ne voir que vous, dit madame Delmer, dans une agitation qui frappa EUénore.
— mon Dieu ! auriez- vous comïnis quelque imprudence? seriez-vous inquiétée ?
— Non, pas encore, mais je le serais bien certaine-ment, si je m'exposais à discuter avec les bavards qui assaillent ma maison depuis ce matin ; car je suis hors d'état de supporter patiemment leurs déclamations contre celui qu'ils appellent le Tibère moderne, le Corse assassin, le tyran de la France, et cela quand j'ai la conviction que ce tyran, ce monstre sanguinaire est, à l'heure qu'il est, le plus malheureux de tous les hommes qu'il gouverne.
. — Je le croirais, car iî vient de changer une grande admiration en haine.
— Et il ne la mériie pas.
— Quoi ! vous pourriez l'absoudre de l'exécution de cette nuit?
— Et s'il ne l'avait pas voulue? Si, dupe d'un excès de zèle, ou plutôt d'un machiavélisme infernal, il était obligé de subir les conséquences d'un crime qu'il n'a pomt ordonné?
ELLËISORE. 289
' — Lui si fort, si puissant, aurait permis...
— Oui, qu'on outrepassât ses ordres. En se saisissant de la personne du prince, il avait voulu effrayer les émigrés rassemblés à Alteinheim, et les royalistes conspirant à Paris. Entouré de complots, son bureau couvert des preuves écrites de la^trahison de Moreau, des efforts de Pichegru pour le faire assassiner et remettre les Bourbons sur le trône, Bonaparte s'est livré dans son premier mouvement de colère à des menaces, . à des projets de vengeance, que des gens intéressés à sa sévérité, à sa cruauté même, ont affecté de prendre au pied de la lettre, et comme personne ne savait aussi bien qu'eux que le moindre incident favorable au prince, la moindre démarche de sa part .auprès du premier consul aurait suffi pour le désarmer, ils se sont bien gardé de lui faire savoir que le duc d'Enghein avait demandé plus d'une fois et avec instance à le voir. Ils savaient que satisfait dans son orgueil à la vue d'un Bourbon lui demandant la vie, il la lui accorderait; et craignant que sa générosité n'allât plus loin, ils ont hâté le supplice, pour échapper au danger de la clémence ; voilà ce que vient de me dire un homme dont vous connaissez le crédit et qui arrive de la Malmaison, il était présent lorsque le colonel Savary est venu rendre compte au premier consul de l'exécution du prince, de ses dernières paroles et de la fermeté noble avec laquelle il avait subi le feu. Un geste de surprise aussitôt comprimé, une expression de colère et de douleur, des questions brèves qui semblaient faites pour se donner le temps de se remettre ; voilà les seuls indices qui
firent deviner ce qui se passait dans l'âme de Bonaparte. La porte du cabinet étant mal fermée, on entendait