‹ ELLENOREChapitre 6 sur 11 · II · texte numérisé non relu

II

âOO ËLLÉiNORË.

les gémissements de madame Bonaparte et de sa fille, qui pleuraient dans un cabinet à côté, et les imprécations de M. de Caulaincourt, qui accusait tout haut les auteurs de ce complot politique d'avoir voulu le déshonorer et imprimer à la gloire du premier consul mie tache ineffaçable. Dans tout ce que son désespoir lui inspirait» la {Censée qu'on avait abusé d'un ordre arraché à la colère et exécuté avec la vitesse de la foudre, dans la certitude qu'une heure plus tard il é\ait révoqué, revenait sans cesse, et ces reproches sanglants, ces exclamations imprudentes étaient une justification complète des intentions du premier consul.

w — Ah l s'écriait M. de Caolaincourt, si je n*éSais sôr qu'il est en ce moment l'homme le plus malhe^treux de tous ceux qu'il commande, je ne resterais pas une minute de plus à son service.

— £h bien» il a raison, ma chère» ajouta madame Delmer» car lorsque Savary ei Real furent parti.<, M* ***, resté un moment seul avec le premier consul, Va vu dans un état d'autant plus violent» qu'il sentait la nécessité de le surmonter, et de ne pas laisser soupç(Hmer qu'au faite de la puissance, on pût se jouer de lui et le placer entre l'obligation d'accepter un crime ou une défaite. Il y va peut-être de ce trône auquel il aspire... et le mal étant fait, il se résigne k en porter le blâme; mais il n'en est pas moins digne de pitié. Voilà ce que je ne saurais dire sans m'attirer la coiljère de tous les gens que je copnais» car l'indignation est au Gombie. Vous allez en juger» j'entends la voix de M. de Savernon qui insiste pour vous voir. Je ne veux pas le priver de ce plaisir, et je vous quitte.

— ^ Non, reste* plutôt pour m'aider à le calmer» dit

ELLÉNjORE. i>91

EUénore, à Fempêcher de se perdre par les discours les plus violents.

En parlant ainsi, elle ouvrit la porte de mn cabinet, et M. de Savernon entra. L'accablement de la douleur tempérait chez lai les élans de la fureur: elle s^exbalait en injures étouffées, . .

— Le monstre ! le Tibère î disait-il, le vdla qui commence ses véritables exploits ; c'est pour arriver Ih qu'il passait par la gloire... Et nous attendrions ici, tranquil* lement, qu'après avoir fusillé les chefs, il égorge les serviteurs? Non, la Révolution était moins redoutable. La folie d'un peuple cède au génie d'un homme ; mais la cruauté d'un homme s'augmente par le succès; et je vous prédis le retour du règne d'un Louis XI.

Madame Delmer combattit cette opinion avec douceur et fermeté ; elle se permit aussi des prédictions que le temps a réalisées, mais que M. de Savernon accueiUit comme autant de rêves insensés. Ce qu'il dit d'injurieux pour le premier consul, à propos du funeste événement da jour, était l'écbo Ae tout Paris. Les jacobins euxmêmes, en se réjouissant beaucoup de cet acte arbitraire, affectaient d'en médire, et reprochaient à ce crime de n'avoir pas pour excuse la liberté. Eh bien, dans cette désapprobation générale, on n'eut pas un instant la crainte d'une révolte, tant le pouvoir savait se faire respecter.

La terreur qui résulta de la mort du duc d'Engbien paralysa 'Subitement la conversation. Lo premier consul Ini-même pafta sans interlocuteur pendant trois jours, soit au conseil, soit à la Malmaison; tous ceux qui avaient une habitation à la campagne allèrent 8*y réfugier. EUénore sentit Turgence de fermer pendan

292 ELl^NORE.

quelque temps sa maison à ses causeurs aristocrates et ' politiques, puis tout se rétablit peu à peu dans Tordre ordinaire. Bonaparte mit sur sa tête la couronne de Charlemagne ; on le laissa faire. Les ambitions, les intrigues, se ranimèrent comme ayant la Révolution. La nouvelle noblesse reporta sur les bourgeois toutes les impertinences qu'elle recevait de l'ancienne. La société redevint amusante, imposante et exigeante. Quand chacun s'y créait une place, il était cruel de n'en pas avoir; aussi ce chagrin fut-il d'autant plus sensible à Ellénore qu'il était de ceux dont on ne se plaint jamais.

Les grandes agitations rendent la vie pénible, mais ne l'atteignent pas dans son principe. C'est une pensée fixe et douloureuse, un mal sans espoir dont on ne peut ni ne veut guérir, un secret brûlant qui consume l'existence. Ellénore l'éprouva bientôt. On la vit dépérir au sein du calme, entourée d'amis dévoués, spirituels; au milieu, sinon des plaisirs, au moins des biens que l'on envie; sa santé s'altéra, les médecins la déclarèrent en proie à une maladie de nerfs, nom qu'il donnent à toutes les maladies qu'ils ne comprennent pas. Us lui ordonnèrent d'aller prendre les eaux de Shisnach. Ces eaux, placées dans un triste hameau, emprisonné par les plus hautes montagnes de la Suisse, n'attiraient que de vrais malades; et la certitude de ne rencontrer ni agréables ni éléganteSyAéteTmindi Ellénore à s'y rendre. M. de Savemon espérait l'y accompagner; mais elle lui

donna de si bonnes raisons pour lui épargner les méchants propos que Ton ne manquerait pas de tenir sur sa présence aux eaux, lorsque sa santé ne pouvait lui servir de prétexte, qu'elle obtint de lui d'y aller seule, mais à la condition qu'il viendrait l'y chercher et protéger son retour.

Elle partit, presque heureuse de se savoir pour six semaines délivrée du supplice de penser. d'un côté et de parler 'd'un autre; il lui semblait que dans le loisir qu'elle allait avoir d'analyser le sentiment qu'elle inspirait à Adolphe, celui qu'elle éprouvait pour lui, elle trouverait le parti le plus raisonnable à prendre contre sa folie. Comme si, chez les femmes, la réflexion n'était pas toujours complice de l'amour.

Pendant qu'EUénore se perdait en rêves enchanteurs et fouillait avec avidité dans tous les trésors de l'impossible, la fidèle Rosalie, assise près d'elle au fond de la calèche, gardait un silence respectueux, et s'étonnait de voir sa maîtresse ne faire nulle attention à tout ce qui passait sur la route.

Elles avaient déjà changé plusieurs fois de chevaux et venaient d'entrer dans la forêt de Senart, lorsque l'essieu de la jolie calèche que madame Mansley avait ramenée de Londres, se rompit tout à coup et la voiture versa complètement. Heureusement c'était sur le sable des bas côtés, et la chute causa plus de peur que de mal. On était à peu de distance du relais; la voiture, liée tant bien que mal avec des cordes par Germain et le postillon, fut traînée au pas à la poste prochaine, tandis que Rosalie et sa maîtresse y arrivaient à pied.

L'ouvrier appelé pour raccommoder l'essieu et les dégâts causés par la chute de la voiture, demanda deux

m ËLLËNORE.

IieureB pour la réparer. Il £aUut Um les lui accorder. Mais ridée de passer tout ce teinps dans uae mauvaise chambre d'auberge étant insupportable k Ellénore, elle commanda un dîner pour ses gens, les laissa à la poste pour presser les ouvriers, puis prenant le livre qu'elle avait dans son sac, elle demanda à une petite fille qui se promenait, où conduisait l'allée du bois qui bordait le mur des jardins de Tauberge :

— A la fontaine du Chêne, dit l'enfant, et si naadame ' veutben, je vas la conduire,

Ellénore ayant accepté, la petite marcha devant elle, sans se séparer de l'énorme tartine de pain et de beurre qu'elle dévorait avec grand appétit,

— Est-ce bien loin d'ici celte fontaine !

-* Oh, non, madame; c'est là où nous menons boire les vaches en revenant du bois. Nous allons y être tout d'abord.

En effet, après avoir suivi l'allée jusqu'à un carrefour, elles prirent un de» sentiers qui y aboutissaient et s'en-ifoncèrent dans l'épaisseur d'un taillis dont les hautes branches ombrageaient une sourcOr Là, au pied d'un chônft séculaire et riche de gon luisant feuillage, était couché le tronc d'un arbre mort, qui servait de banc aux bergers et bergères dont les troupeaux venaient paître l'hçrbe des forêts/ Ce lieu parfaitement solitaire' pendant les jours et les heures du travail des paysans, parut à Ellénore un charmant cabinet de lecture ; mais la douco langueur qui s'empara d'elle en s'y reposant, l'avertit qu'il était dangereux d'y rêver. Elle ouvrit son livre dans l'espoir d'y trouver des distractions à sa pensée dominante, des consolations à sa peine sans sujet. G'PBt \me si grande leçon que le désespoir de René ! que

ces belles paroles, sur les âmes dégoûtées par leur siècle, /effrayées par leur religion, qui a restées dans le mohiie sans se livrer au monde, sont devenues la proie de mille chimères! Alors, dit l'auteur, on a vu naître cette coupable mélancolie qui s'engendre au milieu des passions, lorsque ces passions sans objet se consument d'ellesmêmes dans un cœur solitaire. »

Quelle àme exaltée, quelle imagination déçue ne se retrouve pas dans la peinture de ce morne découragement. Ellénore, moitié captivée par le malheur d'Amélie, en voulait à René de l'avoir compris si tard; moitié terrifiée par les conséquences d'un amour coupable, s'appliquait les reproches du père Souel, et le profond dédain qu'il avait pour les douleurs du frère d'Amélie. Ce mépris des chagrins du monde, qui lui fait dire à René : « Étendez un peu votre regard, et vous serez bientôt convaincu que tous ces maux dont vous vons plaignez sont de purs néants... — La solitude est mauvaise k qui n'y vit pas avec Dieu, Elle redouble les puissances de l'âme en même temps qu'elle leur ôte tout sujet pour s'exercer. »

triste vérité! pensa Ellénore. Mais comment se priver volontairement de l'unique consolation accordée au malheur sans espoir! de ce charme d'être seule avec sa pensée, d'en faire l'espérance qui manque^ le souvenir qui plaît, l'esprit qui séduit, la voix qui trouble ! Comment se refuser le plaisir d'une illusion qui vous rapproche de ce que vous aimez qui vous le montre heureux de vous revoir ! Ému de votre émotion, tremblant, n'osant approcher ni vous appeler de peur de vous tuer de joie.

El en se parlant ainsi, Ellénore, palpitante, égarée pas-

sait sa main sur ses yeux, comme pour se débarrasser d'un prestige. Vain effort I . .,. Timageldont elle a peur reste là, immobile. Elle veut se ,lever pour la fuir : le tremblement de tous ses membres l'empêche de faire un pas. Un cri expire sur sa bouche glacée d'effroi : elle est prête à retomber, lorsque deux bras viennent à son secours, lorqu'elle se sent presser sur le cœur d'Adolphe.

— Ellénorel EUénorel s'écrie-t-il; c'est moi! Ne tremblez pas ainsi. Vous souriez ! vous pleurez!... Oh! que je suis heureux du mal que je vous fais !

— Je n'ai plus ma raison ... Se peut-il ! . . .

— Oui 1 Le ciel, touché de ce que j*ai souffert loin de vous, a voulu m'en rapprocher par un miracle.

^ — Comment?... Qui vous a conduit ici?

— Dieu lui-même, vous dis-je. Je venais du château de L..., on m'arrête ici près pour changer de chevaux. Je reconnais Germain sur la porte... Il m'apprend Taccident qui vous est arrivé, l'endroit où vous êtes, et j'accours vous y joindre. •

— Parlez!... Oh! oui, parlez!... J'en crois mieux votre voix que mes yeux.

— C'est ma joie... c'est 'mon adoration qu'il faut croire! Ah! quel autre qu'Adolphe sera jamais plus fou du seul bonheur de vous aimer?

Et, dans son transport, Adolphe couvrait de baisers les belles mains d'Ellénore, qui sans songer à les retirer portait sur lui un regard inquiet facile à comprendre.

— A quoi bon vous reprocher mon amour, en redouter les témoignages? N'avez-vous pas fait et dit tout ce qui devait le tuer s'il était mortel ! Les dédaiiis, l'injure, Tabsence, vous avez tout prodigué pour le décourager.

ranéantir; eh bien , Il n'en est que plus vif, plus pro«fond, plus tenace; essayez d'autres procédés. Un charmant sourire accompagna ces derniers mots.

— Ce que j'éprouve en ce moment vous en dit assez, reprit EUénore. A <ïuoi bon me réduire à vous implorer contre ma faiblesse ! Ah ! si vous saviez dans quel instant vous m'êtes apparu?

— Vous pensiez à moi, peut-être ; vous disiez : je suis son regret, son espoir, sa vie, et c'est un amour si vrai, si dévoué, que j'immole à de vaines considérations, à un lien sans charme, sans devoir, que rien ne sanctifie, que je puis oublier sans peine et rompre sans remords. Et vous vous promettiez d'être plus raisonnable, plus juste envers moi, enfin, moins ennemie du bonheur de tous deux.

— Bien au contraire vraiment, j'évoquais votre image pour lui demander de ne plus me poursuivre; je lui adressais tous les serments d'oubli, les résolutions courageuses décidées dans la bonne foi de mon âme, et que votre présence est venue déconcerter. Jugez de ce que cette vision réalisée a dû produire sur mon esprit; je n'en puis revenir encore.

— Vous le voyez, le ciel est de mon parti, dit Adolphe enivré d'espérance; conunent ne pas reconnaître sa divine protection dans le hasard qui m'amène à vos pieds, dans ce concours de circonstances qui vous livre à mon amour, ici, sous son regard brûlant, au milieu de toutes les richesses de la nature, de toutes les fleurs qu'elle fait nattre, de tous les parfums qui enivrent! Ah! Dieu lui-même nous a conduits dans ce Ueu enchanté pour y recevoir nos serments, pour nous ordonner d'être l'un à l'autre. EUénore! chère EUénore! en peux-tu douter?

298 EliLËNOEE.

— Non, s'écrie-t-elle avec l'accent delà terreur, non, le ciel ne peut nj^ordonner cette trahison. J'en mourrai... mais jamais...

— Point de blasphèmes, dit Adolphe en posant sa main sur la bouche d'Ellénore. Tu m'aimes, tu m'appartiens... Eh! pourquoi ma vie le serait-elle moins chère que le bonheur d'un autre? pourquoi les restes d'un amour éteint, d'un amour que tu n*as jamais partagé, auraient-ils la puissance d'étouffer le feu d'un^ passion que rien n'a pu vaincre? Esl-ce le monde qui t'arrête? Ce monde, absorbé dans se» frivolités solennelles, ne lira pas dans des cœurs tels que les nôtres; nous serons heureux en dépit de lui, de sesjugementS;, de ses insultes; à l'abri de mon amour, ses coups ne pourront t'atteindre. Mon culte pour toi, pour ton noble caractère, lui révéleront tous les dons que le ciel Va prodigués, et c'est en passant par mon cœur que tu regagneras ta place dans son estime.

C'était connaître la double faiblesse d'Ellénore que d'avoir recours à ce paradoxe amoureux. Mais Adolphe savait tout ce qu'elle souffrait du monde, et il cherchait a lui faire illusion sur ce qu'un nouvel attachement lui attirait de nouveaux mépris.

Ellénore, sous l'influence d'un bonheur si imprévu, portée à croire que son amour n'offensait pas le ciel, puisque tout se réunissait pour le protéger, adopta, malgré tous les efforts de sa raison, les sophismea pas* siennes dictés à Adolphe par un cœur en délire.

— Oh! mon Dieu! s'écria-l-elle, comment écouter de si douces paroles et garder sa raison? Gomment no pas répondre par l'aveu de tout ce que je souffre pour lui depuis le jour 0(1 une seule inflexion de sa voix est ve-p

ELLÉNOKE. S9d

nue à jamais troubler mon existence? Oui, depuis ce jour, je n'entends plus qu'un son, je ne vois plus qu'une image, je n'ai plus qu'une pensée; tout ce qui n'est pas Adolphe n'existe plus pour moi ; chacune de mes actions a pour but de le fuir ou de lui plaire. Le peu de bien que je fais, mon courage à secourir le malheur, k supporter l'injustice, mes faibles vertus, enfin, je ne les. dois qu'à l'espoir d'en être louée devant lui. Il est ma honte, mon orgueil, mon désespoir, ma joie.

— Ah! s'il est vrai, dit Adolphe en serrant Ellénore sur son sein, viens... suis-moi... Allons cacher notre bonheur loin de ceux qui l'empoisonneraient, loin des envieux qui ne sauraient ni le supporter ni le comprendre; dispose de moi, de mon avenir! Qu'est-ce qu'une vie entière pour prix d'un tel moment?...

— Grâce pour ma faiblesse, dit Ellénore d'une voix étouffée, en s'échappant des bras d'Adolphe, Songez à tout ce que renferment ces paroles, au ciel qu'elle* ouvrent devante moi; et sauvez-nous k tbus deux le tort de soumettre notre destinée à un instant de délire. Celte fièvre, dont je tremble autant que vous, cette fé* licite enivrante qui rend tous les obstacles vains, tous les sacrifices possibles, je n'en veux rien obtenir, rien de ce que la raison ou l'intérêt condamne. S'il est vrai que je sois pour vous ce que vous êtes pour moi, ajoutât-elle avec dignité, s'il est vrai que votre avenir m'appartienne, que Dieu le consacre à réparer tous les maux, à effacer toutes les injures d'un sort injuste, barbare; s'il vous a choisi parmi ses anges pour être mon proteclcur, ma providence sur la, terre, la réflexion, les calculs, rien ne/ changera votre vocation. Le serment proféré dans l'ivresse ne sera point démenti darts

le calme. Votre volonté sanctifiera vos désirs, et je n'aurai pas la crainte de vous voir rougir de mon bonheur. D'ici là, souffrez que j'attende votre décision; laissez-moi partir loin de vous. Je serai à Shisnach dans cinq jours. Faites que j'y reçoive le lendemain une lettre qui presse mon retour ou qui éternise mon absence.

— Madame, madame, la calèche est raccommodée, criait la petite fille en accourant vers la fontaine.

— Et les chevaux sont attelés, dit Germain qui suivait l'enfant; faut-il dire au postillon d'attendre madame?

— Non, répondit vivement EUénore, je pars à l'instant. Adieu, ajouta-t-elle d'un ton léger en se tournant vers Adolphe, parlez' de moi à nos amis ; empéchèz-les de m'oublier.

Puis elle s'élança en avant de Germain, mit une pièce d'or dans la main de la petite fille qui l'avait conduite à cette fontaine de Chêne, dont le souvenir devait vivre si longtemps dans son cœur ; et les claquements du fouetfdes postillons apprirent bientôt qu'elle s'était remise en route.

Étourdi par tant de sensations diverses, accablé sous le poids de sentiments qui se combattaient dans son âme, sans qu'il pût ni les dominer ni les comprendre, Adolphe resta longtemps immobile à la place où EUénore l'avait laissé, sans pouvoir s'expliquer comment il avait pu céder aux prières, à la volonté d'une femme

dont les aveux l'enivraient ; comment, brûlant d'amour, fou du bonheur de se voir, de s'entendre aimer, quelques mots de cette bouche divine avaient tout à coup changé son délire en stupeur, sa joie en crainte; il se reprochait d'avoir accepté les conditions imposées par EUénore, comme s'il avait peur d'en profiter. Les scrupules de cette âme délicate et noble avaient éveillé les siens. Son attachement pour madame de Seldorf, qu'une passion trop vive lui faisait oublier, venait de frapper à sa conscience et s'y établissait en ami importun ; son exaltation n'étant plus soutenue par la présence qui la faisait naître, les difficultés de la situation lui apparurent à travers les visions de l'espoir, l'enchantement d'un amour mutuel. 11 raisonnait son bonheur; c'est déjà le décolorer. Cependant il était bien décidé à lui tout immoler. Sa probité se refusait à renier les paroles qui l'enchaînaient à EUénore. Il espérait s'être lié irrévocablement, seulement il comptait pièce à pièce ce ^ue lui coûterait une félicité qu'il avait crue impayable. 11 serait peut-être resté tout le jour absorbé dans ses réQexions, si on n'était venu l'en tirer en lui rappelant que ses chevaux l'attendaient depuis deux heures. Alors, s'^mparant du livré qu'avait oublié EUénore, il alla retrouver sa voiture.

A peine M. de Rheinfeld fut-il arrivé à Paris, que tous ses amis vinrent le complimenter sur son futur mariage, et comme U paraissait fort surpris d'un tel empressement, madame de Co... lui disait :

— Pourquoi jouer l'étonnement à propos d'un événement si prévu? En vous faisant la politesse de mourir, ce pauvre baron de Seldorf vous cédait naturellement sa femme, et, le deuil passé, vous deviez...

— Remplacer Thomme le plus ennuyeux du monde, interrompit Adolphe en riant : c'est Lrès-flatteur, mais cela ne me fait pas Teffet d'un devoir.

— C'est bien mieux vraiment, dit Lemercier, c'est une ambition, un brevet de supériorité, un honneur; car si le premier mari d'une femme lui est ordinairement donné par le calcul ou les convenances, le second est toujours choisi par elle. La sotte le prend beau, l'avare ie prend riche, la vaine le prend titré, la coquette le prend fat et crédule; la femma d'esprit seule le veut supérieur, el celui à qui madame de Seldorf fera le sacriGce de sa liberté sera mis par cela même au rang des hommes les plus spirituels et les plus aimables.

— On vous sait plus de droits qu'un autre à cet honneur-là, dit madame de Co... et le monde, ayant l'habitude de regarder comme fait ce qu'il est convenable de faire, vous félicite d'avance de l'heureux sort qui ne peut vous échapper.

— C'est par trop de zèle, reprit Adolphe; je pensais que les aristarques de salons, si impitoyables pour les sentiments romanesques, les intimités suspectes, et même les plus innocentes, respectaient encore la grande institution du mariage, et n'en médisaient qu'après la cérémonie. Je vois que rien n'est sacré pour nos moralistes de fantaisie ; pourtant, ils feraient mieux d'améliorer leur destinée que d'arranger ou de déranger celle des autres.

Ces mots, dits sèchement, ne permirent pas de continuer à plaisanter Adolphe sur un sujet qu'il prenait tellement au sérieux ; mais cette conversation, presqu'aussitôt interrompue qu'entamée, n'en laissa pas rooins une profonde impression dans son esprit. 11 considéra

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:sous tous ses aspects la place que le monde lui assignait. Flatté dans son amour»propre, spn ambition, sa gloire, il se demanda, pour la première fois, s'il était réellement libre de disposer de sa main ; si elle n'appartenait pas à la femme dévouée qui s'était consacrée à lui'en dépit de ses devoirs* et du blâme de cette société d'élite, dont les suffrages, les applaudissements devenaient chaque jour plus nécessaires à son bonheur; s'il hii était permis, sans manquer à Thonneur, de rompre un lien que sa durée commençait à rendre respectable, et cela au moment môme où ce lien pouvait être reconnu de Dieu et des hommes?

Si Adolphe avait pu avouer la véritable raison qui donnait tant de poids à ses scrupules, il se serait pris lui-même en horreur; mais qui ne s'est pas trouvé dans une de ces situations complexes où la passion, n'aveuglant qu*à moitié sur les inconvénients attachés au succès de ce qu'on désire, on accueille sans résistance les obstacles, les considérations, les moindres délicatesses qui peuvent servir de prétextes au retard, et même à Tanéantissement du projet conçu dans l'ivresse de l'événement le plus vivement attendu. Avec quel facile courage on sacrifie alors* les intérêts de son cœur à ceux de son orgueil! Avec quelle bonne foi on est dupe des motifs qu'on se donne pour soumettre sa passion aux lois, aux exigences du code des salons. On pleure si sincèrement le bonheur qu'on se refuse! la femme qu'on immole à celle qu'on n'aime plus! Comment des regrets si déchirants, une douleur si amère laisseraient-ils le moindre doute sur la réalité, la profondeur de l'amour qui les cause ? comment soupçonner d'un vil calcul, la résolution qui coûté de vraies larmes !

Cependant le tableau de tout ce qu'il lui fallait braver pour s'alliera une personne flétrie dans l'opinion, obsédait Adolphe en dépit de ses efforts pour en détourner sa pensée. La voix de l'expérience lui disait que les lois de la société sont plus fortes que la volonté des hommes ; que les sentiments les plus impérieux se brisept contre la fatalité des circonstances et qu'on s'obstine en vain à ne consulter que son cœur; on est condamné^tôt ou tard à écouter la raison. Ainsf, dominé tour à tour par le souvenir de madame de Seldorf , de ce qu'il lui devait, de ce qu'il en pouvait attendre; par l'amour que lui inspirait Ëllénore, par la joie d'en être aimé, par toutes les agitations du regret et de l'espoir, Adolphe avait déjà composé dix lettres dans sa tète, sans en avoir écrit une seule ligne, tant i} avait de peine h fixer ses idées. Il pensait qu'en retardant sa réponse, quelque événement viendrait la rendre plus facile, ou lui donner un moyen de l'éluder. C'est ce qui arriva.

Madame Talma, déjà gravement malade, tomba dans un état désespéré. Ne se faisant aucune illusion sur son danger, elle s'affligeait de mourir sans avoir recommandé ses enfants à sa meilleure amie; appelant Ellenore dans tous ses accès de fièvre, questionnant sans cesse Adolphe sur la possibilité du prompt retour de madame Mansley, enfin lui témoignant à-toute minute ce désir des mourants auquel nulle volonté ne résiste.

Ce dernier désir d'une âme prête à s'envoler, Adolphe en le transmettant, ne pouvait y mêler un autre sentiment que celui de ses regrets. Comptant sur le cœur d'Ellénore pour apprécier sa discrétion, il s'étendit sur les détails touchants de cette mort prochaine, cahne et résignée. « Je lui ai promis votre retour, écrivait-il, cer-

tain que cette espérance la ferait vivre qtielques jours de plus. Puissiez-vous revenir à temps pour lui fermer les yeux, pour nous consoler tous deux en la pleurant ensemble. »

Cette lettre, renfermant une si triste nouvelle , qui pourrait peindre Témotiôn d*Ellénore, lorsqu'on la lui remit, sa crainte de l'ouvrir, son pressentiment à la vue du cachet noir qu'Adolphe y avait mis comme pour préparer au chagrin qu'elle allait causer. Préférant les suppositions les plus pénibles à la» réalité qu'EUénore redoutait, elle considérait l'adresse de cette lettre et semblait vouloir en deviner le contenu au plus ou moins de fermeté dans la manière dont son nom était tracé. Plus son hésitation se prolongeait, plus sa respiration devenait difficile. L'habitude du malheur dispose à le prévoir, et c'est avec le même héroïsme qu'un brave marche à la mort, ^'EUénore, préparée par son imagination à tout ce qui devait la désespérer, se décida enfin à lire la lettre.

— Pauvre amie ! s'écria-t-elle, et un torrent de larmes s'échappa de ses yeux. Ce premier mouvement de sincère douleur accordé à L'amitié, Ellénore chercha parmi les expressions qui dépeignaient si vivement Taffliction d'Adolphe, un mot, un seul mot qui se rattachât à la dédsion qu'elle attendait. En vain elle cherchait à se convaincre du scrupule religieux qui empêchait Adolphe de lui parler de lui, en même temps qu'il lui écrivait pour ainsi dire sous la dictée de l'agonie. Elle approuvait sa retenue; elle reconnaissait dans l'abnégation d'un intérêt si puissant, ce respect pour la mort, ce bon goût qui se mêle, en France, aux événements les plus dramatiques. Elle se figurait Adolphe tout occupé des soins

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que réclamait la mourante, elle lui savait gré de lui avoir promis son retour. Elle cherchait à voir dans cette manière de disposer d'elle un commencement d'autorité conjugale. L'engager à revenir, n'était-ce pas pour lui jurer plutôt qu'il ne pouvait vivre sans elle? Eh bien , malgré tant d'espérances fondées, tant de probabilités si rassurantes, ce fut le cœur oppressé d'un poids insurmontable qu'EUénore quitta la Suisse pour se rendre au dernier vœu de sa mourante amie.

Son séjour aux eaux avait été marqué par autant d'ennuis que de succès; plus sa beauté attirait les regards, plus on la citait, plus les femmes que son éloge importunait y mêlaient des mots injurieux sur l'éclat de ses aventures, et se promettaient de l'humilier chaque fois qu'elle tenterait de s'approcher d'elles. Mais Ellénore, ayant déjà subi l'impertinence des prudes galantes, ne s'y exposait plus, et la vie retirée qu'elle menait commençait â déconcerter les projets de séduction des uns et la méchanceté des autres, lorsque son brusque départ vint ouvrir un nouveau champ aux conjectures. On répandit le bruit qu'elle était partie pour faire courir après elle un des jeunes malades les plus élégants de la saison, à qui son admiration pour elle et sa qualité d'héritier d'un beau nom et d'une grande fortune devaient nécessairement attirer les bonnes grâces d'une femme qu'on l'on supposait fort légère. Ainsi, dans une fausse position, on ne fait pas un mouvement qui ne blesse, par une démarche qui rt-'ajoute une prévention de plus a toutes celles que la calomnie donne et que la crédulité accepte.

ELLÉNORE. »n

Se revoir après 9*étre tout dit, après s'être liés par des aveux plus que par des serments! Quel moment solennel ! et coml)ien cette solennité s'ajugmentait encore plus pour Ellénore et Adolphe du spectacle imposant de la mort 3'emparant peu à peu d'une âme d*élite, d'un esprit supérieur; de la mort luttant avec toutes ses terreurs contre la'résignation d'une douce philosophie. Nul remords, il est vrai, n'assombrissait ce front pâle, ce regard où l'esprit survivait; c'étaient les dernières lueurs d'un flambeau qui avait éclairé moins de fautes que de bonnes actions; mais nul espoir consolant, nulle vision céleste, ne voilaient à ses yeux presque éteints la profondeur de la tombe. Fière de son courage k mourir, à quitter les amis dont les pleurs inondaient sa couche funèbre, heureuse de revoir Ellénore, il semblait que madame Talma l'eût attendue pour rendre le dernier soupir. Il semblait que, confiante dans la bonté de Dieu, elle s'abandonnait, sans souci de l'éternité, au sort commun à tous les êtres. A cette époque, les prêtres, à peine rentrés dans l'exercice de leurs saintes fonctions, étaient en petit nombre à PariSi et peu de familles, encore tremblantes au souvenir des persécutions dont on accablait naguère les ministres du culte et ceux qui les protégeaient, osaient les appeler au secours des agonisant». On mourait sans prières ; on ne s'endormait pas au bruit deJa parole divine qui promet le ciel aux bonnes âmes, et la joie de se retrouver im

jour à ceux qui ont beaucoup aimé. C'était une séparation déchirante, un adieu sans retour.

A ce cruel spectacle, Adolphe voit EUénore pâlir et chanceler ; il veut l'entraîner loin de ce lit de mort; mais au moment où, perdant connaissance, elle tombe sur le sein d'Adolphe, une main vigoureuse Tarrache de ses bras.

— On veut donc qu'elle meure là aussi? s'écria M. de Savernon en transportant Ellénore loin de cette chambre de deuil. Et il n'attend pas que les secours qu'on prodigue à EUénore l'aient ranimée pour la mettre en voiture et la ramener chez elle.

Averti par le domestique qu'il envoyait sans cesse chez madame Talma pour s'informer de ses nouvelles, que madame Mansley s'était fait descendre, eu arrivant à Paris chez son amie mourante, dans la crainte de perdre par le moindre retard la consolation de la voir encore et de lui prouver surtout son ardeur religieuse à satisfaire le dernier vœu de celle à qui elle devait tant, M. de Savernon, prévoyant l'effet de la vue de cette agonie sur Ellénore, avait vaincu toutes ses répugnances pour venir l'arracher lui-même aux angoisses d'un pareil moment. Cet acte d'un zèle éclairé,, d'un intérêt touchant, révélait trop les droits de M. de Savernon à faire du despotisme, lorsqu'il s'agissait de secourir madame Mansley. Son audace à la protéger, à disposer d'elle, disait assez qu'elle était son bien et l'on devina à quel point cette déclaration tacite devait révolter l'amour et la fierté d'Adolf)he.

Ellénore aussi le devinait, et trop loyale pour se tonserver un dévouement qu'elle ne pouvait plus payer d'une affection sans rivale, elle prit le parti d'avouer à M. de

ELLËNOKE. 309

Savernon la passion qu'elle avait combatlue vainement. De violentes scènes suivirent cet aveu ; il fallut toute Tautorité que ses malheurs donnaient à madame Mansleypour obtenir de M. de Savernon de ne pas aller défier ou tuer celui qu'il accusait de lui ravir son trésor sur terre.

— Encore, s'il était digne de toi ce sot républicain, disait-il dans sa colère; s'il était à la hauteur du mal qu'il me fait? Si ton bonheur devait être le prix de mon désespoir, je lui pardonnerais ; mais ce que je souffre m'apprend ce qu'il te réserve. Je te vois déjà pleurant sa trahison, pleurant sur ta facilité à croire ses belles paroles, à te" flatter que, prêt à recueillir les fruits de ^ complaisance pour une femme qu'il n'aime plus, il te sacrifiera la fortune qu'il en attend, l'éclat que doit jeter sur lui une telle alliance, le parti qu'en peuvent tirer son esprit, son ambition, sa vanité politique? Malheureuse insensée! quoi, le souvenir de l'infâme trahison qui t'a perdue net'éclaire pas sur celle qui te menace? Comment ne pressens-tu pas qu'après avoir obtenu de toi la rupture qu'il te commande, le nouveau scandale qui te ferme la porte du peu de maisons qui te reçoivent, il se fera un droit du mépris qu'il t'attire pour s'éloigner de toi, pour te livrer sans appui, sans consolation, au remords' d'avoir mérité les humiliations que la conscience de leur injustice t'avait fait braver jusqu'ici.

— Arrêtez l... c'est trop me punir de mon respect pour votre attachement, interrompit EUénore, respirant à peine, effrayée par ce terrible oracle. Pourquoi me faire repentir d'avoir préféré subir la torture que vous m'infligez en ce moment au vil plaisir de vous tromper.

MO KLLËNOHE.

ajouta-t-elle. Ah! s'il est vrai qu'un aveuglement incurable me pousse vers Tabime; que le ciel m*ail condamnée malgré tout ce qu'il a mis dans mon cœur de ^ bon, de pur, à souffrir tous les châtiments du5 aux coupables, laissez-moi du moins la lueur d'espoir qui pré-* cède le supplice, prenez pitié de...

— Non... ma douleur ne me le permet pas... je v.e pourrais. «t Mais je sais ce que votre repos, ce que l'honneur m'ordonnent, je m'y soumettrai*.. Adieu... Plus tard... je n'en aurais plus la force.

ËQ achevant ces mots, M. de Savernon .sortit précipitamment* 11 laissa Ëlléaore ausai malheureuse que lui de la peine qu'elle venait de lui faire.

Elle avait prévu son emportement, le plaisir qu'il prendrait à injurier Adolf^e, a lui prêter tous les tons, tous les crimes dont on accable le rival heureux, et elle s'étonnait d'éprouver la stupeur d'un coup innttendiv Au lien do soulagement qu'elle avait espéré après un aveu si craelf au lieu de ce contentement attaché k l'acconH plissement d'un devoir pénible, elle s'étonnait d'être encore sous le poids de la crainte. En vain l'amour d'A* dolf^e la rassurait^ en vain les échos delà fontaine du Chêne retentissaient k son cœur et lui rappelaient sans cesse les douces paroles qui l'endiaînaient pour la vie a celui qui l'aimait, une terreur secrète se mêlait h tops ses rêves.

D'abord, elle expliqua sa profonde tristesse par les regrets que lui laissait la perte de sa spirituelle amie, par le vif chagrin qu'elle ressentit en apprenant le brusque départ de M. de Savernon pour l'Espagne. Pourtant ce départ la tranquillisait sur plusieurs points ; mais l'idéci que le malheureux s'expatriait pour n'être pas témoin de

l'amour qu'elle avait pour un autre, de Funion qui devait en résulter, lui causait un attendrissement d'autant plus douloureux qu'il s*y joignait quelques reproches personnels et un sentiment vague de l'abandon où cette séparation allait la plonger. Enfin, sa situation n'était plus incertaine. Toute délibération devenait inutile ; et, comme son courage ne l'avait jamais trahie dans aucun de ses revers, EUénore prit confiance en sa destinée. L'impossibilité d'y rien changer lui donna la force d'attendre avec cataie les événements qui la fixeraient, et» ne pouvant plus rien pour son bonheur, elle s'imposa l'espérance.

Pendant ce temps que faisait, que pensait Adolphe? Oserais^je le dire? Pourra-t-on croire k tant de faiblesse dans un caractère noble, à tant de petites com-^ binaisons dans un esprit supérieur, à tant d'inconséquences, d'hésitations dans un cœur passionné? Lui seul peut donner l'idée de lui-même.

« 11 y avait dans ce besoin de me faire aimer, a-t-il écrit depuis» beaucoup de vanité, sans doute, mais il n'y avait pas uniquement de la vanité ; il y en avait* peut-être moins que je ne le croyais moi-même. Les sentiments de l'honneur sont confus et mélangés; ils se composent d'une foule d'imprei^ions variées qui échappent à l'observation, et la parole toujours trop grossière et trop générale peut bien servir à les désigner, mais ne sert jamais à les définir. Presque toujours pour vivre eft repos avec nous-mêmes, nous travestissons en calculs et en systèmes nos impuissances ou nos faiblesses; cela satisfait cette portion de nous qui est, pour ainsi dire, spectatrice de l'autre. — Quiconque aurait lu dans mon cœur en l'absence d*ElléiK>re, m'aurait pris pour

un séducteur froid et peu sensible; quiconque m'eût aperçu à ses côtés eût cru reconnaître en moi un amant novice, interdit et passionné. L'on se serait égalenrent trompé dans ces deux jugements : il n'y a point d'unité complète dans l'homme, et presque jamais personne n'est tout à fait sincère ni tout à fait de mauvaise foi. »

Cette profession explique toutes les contradictions, les innocents mensonges, les perfidies involontaires dont Adolphe se rendait coupable par faiblesse, par bonté. Oui, par bonté; car l'idée d'affliger même la femme qu'il avait cessé d'aimer, lui ôtait le courage de lui dire la vérité, il ne la disait pas davantage à celle qui régnait sur son cœur. Lui avouer que son empire servait encore de refuge à une pauvre exilée, c'était s'exposer à sa colère, peut-être même à son abandon ; et cet homme si brave contre tous les coups du sort, contre toutes les fureurs des hommes, devenait tremblant, lâche, à la vue des pleurs d'une femme.

Après plusieurs jours consacrés à rendre les derniers devoirs à sa vieille amie, à surveiller l'accomplissement de ses dernières volontés, Adolphe méditait sur sa conduite envers EUénore, et se demandait s'il pouvait sans crime, s'arracher à un lien devenu respectable; si l'amour qu'il ressentait pour elle était de force à braver l'opinion et tant d'autres obstacles, lorsqu'on lui remit une lettre de madame de Seldorf.

A la nouvelle de la mdrt de madame Talma, elle devait s'empresser de l'en consoler par de- tendres condoléances, et Adolphe ouvrit cette lettre avec l'insouciance d'un homme qui sait d'avance ce qu'elle contient. D'abord il s'étonne d'y trouver si peu de lignes, et sa surprise redouble eh lisant :

ELLÉNOUE. 313

« J*apprends des choses que je ne veux pas croire, et sur lesquelles vous seul pouvez me rassurer. Aussi me verrez-vous arriver à PSris peu d'heures après cette lettre. »

Adolphe lut et relut plus d'une fois ces lignes, sans s'expliquer comment le secret, qu'il croyait enseveli dans son cœur et dans celui d'EUénore, avait pu parvenir jusqu'à la personne dont il devait le plus troubler la vie. Un soupçon défavorable à Ellénore s'éleva dans l'esprit d'Adolphe ; il pensa que, dans le ti-iomphe qu'elle se flattait à bon droit d'avoir remporté sur lui, elle avait cédé au plaisir de confier ses sentiments, ses espérances, ses projets, à un ami qui pourrait lui servir de guide dans ces graves circonstances, et l'aider surtout à ménager l'amour-propre et la jalousie de M. de Savernon. Il présuma que M. de Panât, effrayé des scènes violentes que devait amener l'aveu public de l'amour d'Adolphe et d'Ellénore, et de la double rupture qui devait s'ensuivre^ avait cru bien faire en armant contre cet amour le ressentiment de ceux qu'il désespérait. Cette supposition, toute blessante qu'elle fût pour la dignité d'Ellénore, s'établit dans l'esprit d'Adolphe; ill'accusa de tout ce que le retour de madame de Seldorf allait lui faire souffrir, des justes reproches qu'il lui faudrait endurer, et finit par se dirç que s'il succombait à l'indignation, au dévouement, à l'éloquence d'âme de madame de Seldorf, Ellénore n'en devait accuser qu'elle, et qu'en le livrant aux tendres injures, aux larmes d'une femme qui avait tant fait pour lui, c'était mettre son héroïsme et son inconstance à une trop grande épreuve.

314 ELLÉNOUE.

XXXVIH

Il n'est pas nécessaire de confier son amour pouf l'apprendre à tout le monde. Les indifférents le devinent aux efforts qu'on fait pour le cacher, et les intéressés le sentent avant de Ta voir remarqué. De là vient que chacun en parle à sa guise, sans ménagement comme - sans indiscrétion. Les gens bien appris ont soin de gar- I der le silence sur ces sortes d'intérêts devant les personnes qui peuvent s'en affliger; mais les étrangers, les ^ étourdis que le plaisir du bavardage entraîne à mille inconséquences, sont les colporteurs ordinaires des aventui'es ou des conjectures dont la société s'amuse. C'est par ces derniers que madame de Seldorf avait appris le futur mariage de M. de Rheinfeld avec une ceitaine madame Mansley, qui n'était, dîsaient-ils, ni fille, ni femme, ni veuve, mais qui avait si bien manœuvré qu'elle avait persuadé à Thomme le plus spirituel de France qu'il fallait passer par le sacrement pour arriver jusqu*à elle. ^ '

La malveillance des salons allait si loin contre la pauvre Ellénore, que la baronne ne soupçonna pas Adolphe d'une extravagance si généreuse, d'un dévouement si impardonnable; mais sachant qu'il y a toujours quelque chose de vrai dans une nouvelle fausse, et qu'il vaut mieux combattre l'infidélité de près que de loin, elle se décida aussitôt à venir au secours d'Adolphe, s'il • était en péril, ou à s'affranchir de toute inquiétude, s'il était encore digne d'elle».

ELLÉNORE. 3lâ

L'explication que venait chercher madame de Seldorf lie pouvait e'éluder,et Adolphe,toujours courageux contre Vinévitable, avait réjsolu de se rendre chez elle aus* sitôt qu'elle arriverait. Préparé à subir les injures amères d'un amour-propre blessé, il se proposait d'y répondre avec toute rbumilité et le calme d'un coupable ré^Mu à persévérer dans son crime ; et d'autant plus ferme dans sa résolution, qu'elle devait, pensait-il, n'apporter que bien peu de changement à une liaison devenue presque fraternelle. Cet attachement fondé principale-' ment sur des rapports d'esprit, alimenté par des succès, mais attiédi par le manque d'obstacles, par la sécurité attachée à l'idée de se savoir nécessaires l'un à l'autre, avait pris un caractère si raisonnable, qu'il semblait à l'abri de tous les dépits, de tous les emportements d'une passion naissante. Adolphe ignorait le lustre dont se pare tout à coup un amour éteint, à l'idée d'une trahison, ou plutôt à la seule crainte de voir passer sous l'empire d'un autre le sujet qu*on n'aime plus, Il devait l'apprendre de madame de Seldorf,

Pour mieux se convaincre de la facilité de répondre à tout ce qu'elle allait lui dire, Adolphe se donne les airs d'une assurance à toute épreuve. U monte légèrement l'escalier qui conduit k l'appartement de la baronne, s'informe de ses nouvelles aux gens de la maison, demande si elle a fait un bon voyage, et tout cela d'un ton à prouver sa joie de la revoir. Mais cette gaieté feintes'abat tout à coupa l'aspect de la pàléur de -madame de Seldorf, et des traces qu'a laissées sur son visage la ' torture d'une crainte invincible, accompagnée dç réflexions douloureuses, L'Idée de traiter légèrement l'intérêt qui produit un tel ravage, l'abandonne aussitôt :

316 ELLËNORB.

il reste interdit. Alors, voulant vaincre son éfnotioh, il prend la main de madame de Seldorf pour la baiser respectueusement; elle la relire et dit :

— J'ai voulu savoir s'il était vrai qu'entraîné par un de ces caprices qu'on pardonne aux hommes lorsqu'ils ne font de mal qu'à nous, vous étiez au moment de lui sacrifier un attachement qui nous honore tous deux, que chaque jour reud plus sacré, et que vous ne pouvez rompre sans remords... Votre silence me répond assez, ajouta-t-elle d'une voix émue. Ah! c'est donc vrail Hélas ! tout en le disant je ne le croyais pas encore.

Et voyant qu'Adolphe cherchait quelques mots consolants à jeter sur sa douleur :

— Ne tentez pas de me tromper, poursuivit-elle, et ne craignez rien de mon ressentiment. Votre cœur est libre ; en cessant de le captiver, j'ai perdu tous mes droits sur lui. Avant de vous enchaîner à une autre, peut-être voulez-vous savoir ce que je souffrirai, si vous me quittez ; je l'ignore : il s'élève quelquefois des mouvements tumultueux dans mon âme qui sont plus forts que ma raison, et je ne serais pas coupable si de tels mouvements me rendaient l'existence tout à fait insupportable. Je sens quelquefois en moi comme une fièvre de pensées qui fait circuler mon sang plus vite. Je m'intéresse à tout, je parle avec plaisir, je jouis avec délices de l'esprit des autres, de l'intérêt qu'ils me témoignent, des merveilles de la nature, des ouvrages de l'art que l'affectation n'a pas frappés de mort. Mais, serait-il en ma puissance de vivre quand je rie vous verrai plus! C'est à vous d'en juger, Adolphe; car vous me connaissez mieux que moi-même. Je ne suis- pas responsable de ce que je puis éprouver; c'est à celui

qui enfonce le poignard à savoir si la blessure qu'il a faite est mortelle. Mais quand elle le serait, Adolphe, -je devrais vous pardonner.

— Moi, vous inspirer de semblables pensées, s'écria M. de Rheinfeld; moi, vous faire- tant de mal, non, c'est impossible. Rendez-moi plus de justice, je ne vaux pas de si nobles regrets. Et d'ailleurs, pourquoi nous affliger d'une séparation que rieh ne commande; ne serai-je pas toujours votre ami, votre admirateur? les moments passés à vous applaudir, à vous adorer, s'effaceront-iis jamais de ma mémoire I Ah ! ne m'accusez pas, plaignezmoi plutôt de n'avoir pu surmonter...

— Oui, je vous plains, interrompit madame de Seldorf, de vous laisser séduire par les artifices d'une femme qui ne pouvait plus tromper personne... d'une femme qui...

— Arrêtez, n'insultez pas celle à qui vous devez votre estime, celle que je vous ai entendue défendre avec raison contre la calomnie, l'envie et tous les vils sentiments dont vous êtes incapable. Ne vous joignez pas aux méchants qui la poursuivent, on je vous fuirai conmie eux.

En disant ces mots, Adolphe marcha vers la porte.

— Ah ! pas encore, s'écria madame de Seldorf, se repentant d'avoir ranimé le courage d'Adolphe, en froissant chez lui un sentiment généreux. Ne m'abandonnez pas sans m'avoir rassurée sur votre avenir, sur votre bonheur! Moi seule, peut-être, sais à quels succès vous pouviez prétendre, à quelle réputation vous pouviez atteindre. Où trouverez-vous l'esprit qui vous sortait de votre indifférence, de votre paresse? la pensée active qui fécopdait la vôtre, l'ambition qui s'initiait à tous vos

rêves, qui vou» eût aidé à les réaliser! Ahl jelQ gens; le jour qui va nous séparer, nous sera également fu^neste! et c'est ce qui rend ma peine si déchirante; car le ciel ra*en est témoin, si votre gloire, votre bonheur exigeajdnt ce cruel sacrifice, je FacçompUrais, sans même vous laisser voir ce qu'il me coûte; mais' être immolée à un sentiment dont vous rougirez bientôt, me sentir brisée par une main qui ne vous rendra jamais les biens que vous méprisez aujourd'hui, vous perdre, lors* que vous êtes Tunique pensée de «ion cœur, Tinspira»tion de mon esprit, le mobile de toutes mes actions! Vous perdre, Adolphe l et dans quel moment encore?

Il y avait tout un avenir dan? cette restriction, carie deuil de la baronne touchait à sa fin. G*est accompagnés d'un torrent de larmes que ces derniers mots avaient .été prononcés. Adolphe, surpris, ému de se voir tant aimé, ëans force contre le désespoir qu'il causait, ne pensait qu'h le calmer par les promesses d'un dévoue* ment sans bornes.

— Vous le voulez, disait»il Inspiré par la pitié, par la gloire d'inspirer tant d'amour à cette femme supérieure, vous le voulez, eh bien, soit! je serai perfide, infâme, je mériterai pour vous les noms les plus odieux; mais que vos larmes cessent d'inonder mon cœur; revenez à vous, revenez à moi 1

En parlant ainsi, Adolphe serrait dans> ses bras madame de Seldort qui, suffoquée par la douleur et par la joie, semblait prête à perdre connaissance.

Les esprits francs sont les plus crédules. De bonne foi dans leurs illusions, ils sont les derniers à les reconnaître. Madame de Seldorf, fière de reconquérir sa puissance sur Adolphe, ne doutait pas qu'il ne fût capable

de sacrifier ses plus grands intérêts au désir de la con^ server, et M. de Rheinfeld trouvait dans sa raison, dans son respect pour les convenances, pour Topinion, l'excuse dé ses torts et la consolation de ses regrets, tous deux, ravis de se tromper, ne se quittèrent qu'après s'être juré de se consacrer pour jamais au culte de leur ancien amour, de cô fantôme qui devait s'évanouir au premier souffle de Tégoïsme.

De retour chez lui, Adolphe, se méfiant de sa faiblesse, voulut s'ôter tout moyen d'y succomber. Soutenu dans sa résolution par Timpression qui lui était restée de la- manière avec laquelle M. de Savernon s'était emparé d'Ellénore, au moment où la douleur de voir mourir son amie l'avait fait tomber mourante elle* même dans les bras d'Adolphe, il écrivit à EUénore comment cet acte impérieux Tavait subitement éclairé sur des droits qu'il reconnaissait être plus sacrés que les siens. Fort de cette abnégation de lui'^même.ilfit une peinture de te qu'elle lui coûtait d'autant plus éloquente qu'elle était vraie; jamais l'image d'EUéuore ne lui était apparue plus belle qu'en cet instant où il se résignait à la- fuir; jamais la pensée de l'offenser et de l'affliger ne l'avait glacé de tant de terreur; jamais la joie d'être aimé d'elle ne l'avait plus enivré; et cependant à travers ses expressions brûlantas, ses protestations d'un amour sincère et passionné, on de-» vinait un parti pris, un adieu définitif, un de ces arrêts

320 ELLÉÎfORE.

de la vanité qui condamnent l'amour aux pleurs à perpétuité.

Pendant que M. de Rheinfeld composait cette lettre, et se livrait, malgré lui,, au charme de peindre le sentiment qu'il espérait voir bientôt s'éteindre, comme on se plaît à faire le portrait de Tarai qu'on va perdre, Ellénore lui écrivait aussi pour lui apprendre seulement, et sans vouloir s'en faire le moindre mérite, qu'ayant été choquée autant que lui de l'acte d'autorité de M. de Savernon envers elle, et près du lit de mort de leur vieille amie, elle avait saisi celte occasion de rompre sans retour une liaison qu'elle ne pouvait continuer sans se déjgrader.

« Avant de vous connaître, écrivait-elle, ce. lien entre l'amour et l'amitié n'était qu'embarrassant; vous le rendriez coupable, et j'ai trop grand besoin .de votre estime pour ne pas aller au-devant de ce qu'elle me commande. Point de réflexions, d'avis inutiles sur cette Kupture; elle est complétée par l'absence de M. de Savernon, et quel que soit le destin qui m'attend, je suis libre... Vous riez de cette prétention, et vous avez raison... vous qui jouez avec ma chaîne. »

Ellénore affectait d'attacher peu d'importance à une, détermination qui lui avait extrêmement coûté, ne voulant pas qu'Adolphe se crût engagé par ce sacrifice à lui en faire un semblable.

Les deux lettres se croisèrent.

Madame Delmer arriva chez Ellénore peu de moments après qu'on lui eut remis la lettre d'Adolphe. Etonnée de ne pas la voir se lever pour la recevoir, madame Delmer s'approche d'elle et jette un cri d^effroi en s'apercevant qu'Ellénore est inanimée, la tète renversée

ELLÉNORE. 3Sl

sur le dos de son fauteuil. A sa pâleur, à sa froideur de marbre, à sa respiration faible, convulsive, on la croirait mourante. Une lettre ouverte est sur ses genoux ; madame Delmer en reconnaît l'écriture, et Tétat où se trouve EUénore lui est expliqué.

— Le malheureux! il la tuera! s'écrie-t-elle, et pourtant il Tadore !

A cette exclamation à peine entendue, Ellénore se ranime ; ses yeux se fixent sur madame Delmer comme sur une apparition fantastique. Encore étourdie du coup qui l'a frappée, elle en a perdu le souvenir. Elle sourit à son amie, lui tend la main affectueusement, s'apprête à lui demander comment il se fait qu'elle ne la point entendue entrer, lorsque son mouvement fait tomber la fatale lettre. Alors des sanglots déchirants s'échappent de la poitrine d'EUénore. Puis ramassant la lettre avec rage :

— Lisez, dit-elle; je n'ai plus de secret.

Et madame Delmer, émue des expressions touchantes, des regrets passionnés d'Adolphe, approuvant son respect pour l'attachement qu'Ellénore ne pouvait rompre sans ingratitude, sans s'exposer à de nouveaux blâmes, ne comprenait rien au désespoir de son amie. Elle se plaisait à lui relire les passages les plus éloquents, leâ plus tendres de cette lettre, en s'étonnant de les voir écoutés avec cette ironie amère qu'inspirent la ruse et le mensonge. A ses reproches d'injustice, Ellénore répondait :

— Et moi aussi j'ai cru à ses douces paroles; et moi aussi j'ai cru à son amour, à son dévouement ; et lui seul sait ce qu*il a fallu de soins, de persévérance, pour vaincre la terreur dont le moindre soupçon d'être aimée

382 EI^LËNORE.

de lui remplisfiait mon âme, pour m*amener h écouter ses aveux, ses plainte»» ses promesses : enfin pour m'é^ nivrer de son amour au point de le partager, de lui abandonner le reste de ma vie,

— Mais qui vous empêche de le croire toujours prêt à Taccepter, à se consacrer à votre bonheur?

— Quoi ! vous ne voyez pas au fond de ce lac argenté la fange dont les exhalaisons donnent la mort! Vous ne découvrez pas, à travers cet étalage splendide de gêné* rosité, ce luxe de sentiments, la misère profonde de ce cœur desséché! Ne reconnaissez -vous pas dans chacun de ces mot», disait Ellénore en arrachant la lettre des mains de madame Delmer, le regret de s'être trop engagé avec moi et Tespoir de se voir bientôt affranchi par ma fierté? Ah! ces expressions qui vous touchent sont celles

•d'une pitié blessante, atroce,

— Lui, vouloir vous blesser? lui s'être fait im jeu de vous plaire pour vous livrer ensuite au désespoir? Non, Adolphe en est incapable; et quel motif le porterait à une semblable infamie? Que gagnera-t-il h mettre le comble à vos malheurs?

— Vous voulez le savoir? demanda^jSllénore avec une énergie fébrile; vous voulez que je déchire le voile qui le cache à tous les yeux? Eh bien, sache;? que cet homme, à qui vous prêtez tontes, les vertus que son esprit fait supposer, n'est qu'un philosophe sans caractère, un ambitieux sans courage, toujours partagé entre ses sentiments et ses intérêts, traître aux uns, fidèle aux autres; j'étais dans les premiers, madame de Seldorf dans les seconds, Voilà tout le mystère, EUe lui a fait entrevoir l'avenir qu'elle peut assurer à sa vanité politique et mondaine, et il a été ébloui. A ce tableau res-

plendissant, que pouvais-je opposer? Un amour vrai, un bonheur caché, des plaisirs sans gloire ? Il n'appartient qu'aux âmes fortes de se contenter de si peu. La sienne a choisi ce qui lui convenait, je devais m*y attendre ; mais ce que j'aurais eu honte de prévoir c'est son acharnement h troubler mon repos, à vaincre une résistance d'autant plus formidable qu'elle était appuyée sur de l'antipathie; sa constance à suivre mes pas, à coraptertous les mouvements de mon cœur, à contraindre ma pensée à se fixer sur lui ; et tout cela dans la noble intention de m'offrir en holocauste à sa divinité, de se servir de moi pour arriver à obtenir d'elle la récompense due à la peine qu'il prend d.epuis tant d'année» de feindre l'amour qu'il n'a pas... Dites, la perfidie, l'ambition, Li lâcheté peuvent-elles aller plus loin? .

— Non, je ne croirais jamais que l'homme le plus désintéressé, le plus délicat, le plus loyal en amitié, soit m monstre en amour. Ah ! s'il était ainsi que la colère vous le montre en ce moment, vous ne l'auriez jamais aimé!

— Eh bien, détrompez-vous; sa séduction est telle, qu'elle agit en dépit des yeux qui voient, de la raison qui juge, du pressentiment qui effraye; ses défauts, ses désagréments, sur lesquels on comptait pour maintenir sa haine, se changent en attraits. Il se moque st bien loi-même de ses vices, qu'on prend leur défense contre lui; et sans nul aveuglement, on passe de la haine à l'amour. Jugez de son pouvoir! Je le vois tel qu'il est et je l'aime encore!

— Cet excès de' faiblesse, il le justifiera.

— Non, tout espoir est perdu, vous dis-je; madame de Seldorf a reconquis sesjdroits sur lui; c'est elle qui lui ordonne cet ouirage; c'est elle qui m'en vengera. Il

ne me reste plils qu'à chercher dans le calmé du mépris le froid qui doit glacer mon cœur.

— Elle a raison, dit une voix mâle, qui retentit à travers les sanglots d'Ellénore ; le mépris seul doit payer une telle conduite, et c'est pour raffermir dans la résolution d'étouffer son juste ressentiment que je viens ici, malgré Germiiin, qui ne voulait pas me laisser entrer.

— Ah îjvenez m'aider à là rassurer, à justifier Adolphe, s'écria madame Delmer.

— Je ne puis, répondit le chevalier de Panât, car personne ne sait mieux que moi les motifs qui le font agir. Madame de Seldorf ne s'.est pas refusé le plaisir de me faire entendre qu'un simple mot d'elle avait triomphé du caprice de M. dé Rheinfeld, et j'accourais ici dans l'espoir d'arriver à temps pour empêcher madame Mansley de sacrifier un attachement sérieux à une coquetterie misérable; mais j'apprends que M. de Savernon est parti au désespoir, et que l'éclat que je redoutais est inévitable. Eh bien, puisque le coup est porté, sauvons-la du moins de la honte^de montrer sa blessure; cachons ses pleurs, le monde en rirait, et nous devons être les seuls confidents de sa faiblesse.

— Mais quel parti prendre? que faire pour la soustraire à l'influence satanique d'un homme qui, après avoir tout tenté pour l'éloigner de lui, va tout faire pour s'en rapprocher?

— 11 faut s'emparer d'elle, l'emmener à la campagne avec vous, déconcerter toutes les tentatives de M. de Rheinfeld pour la voir, lui parler, lui écrire. Il faut qu'elle prenne en horreur l'amant de madame de Seldorf; il faut la rendre à son fils, à ses amis, enfin, la secourir contre elle-même.

Pfîlid^nt ce conciliabule, gUénore, anéantie SQUs le poids d'une doi|leuir fîj^e, n'entendait xm de ce qu'on décidait Ji propos d'elle. Madame Delmer prit ça sil^oce pour una approbation ; elle fit appeler Rosalie, lui donna rprdr^ d'apprêter les objeta dont ^a maîtresse pourrait avoir besoin pendant le séjour de quelques semaines a la campagne; puis, ^'adressant à Ellénore avec toute l'autorité de Tamitié, elle lui persuada qu'il était de sa dignité de ne pas rester k Paris au moment où Ton y commentait ses chagrins et leur cause, Le malheur rend docile. Quand tout devient égal, on obéit sans peine,

Dès le lendemain, EUénore était établie m ehàteau deV,.., à trois lieues de Paris, chez madame Delmer, qui eut fort à faire pour se défendre aux yeux du monde, du tort d'avoir reeueilU avec bonté une femme dont les aventures faisaient tant de bruit; car la célébrité de madame de Seldorf donnait beaucoup de retentissement ami moindres scènes où elle jouait un rôle.

Dès qu'Adolphe sut l'effet de sa lettre, et qu'il fut bien convaincu qu'Ellénore était à jamais perdue ppur lui. il tomba dans un désespoir pareil à celui qu'il eaU'sait* Déjà plusieurs fois poussé par Ime force irrésistible, espérant se justifier par l'excàfi de sa douleur, il s'était mis en route pour aller au château de V... ; puis le souvenir de madame de Seldorf, des pleurs qu'U lui avait vu répandre , la terreur de cette ironie puissante, de cet esprit implacable dont chaque trait donnait la vie ou la mort k une réputation, l'avaient arrêté dans sa marche. On aurait peine à concevoir l'effroi qu'inspirait cet esprit transcendant, aussi bon dans le calme que brillant dans ses éclairs, si de plus grands caractères

que celui d'Adolphe ne s*en étaient alarmés au point de sévir despotiquement contre ses épigrammes.

Maudissant la faiblesse qui le rendait tour à tour le plus dévoué et le plus dur des hommes , s'accusant du mal qu'il avait prévu, désolé de ne pouvoir le réparer, Adolphe demandait à son esprit l'énergie qui manquait à son cœur. Mais cet esprit dont il aurait pu être si fier, lui servait à expliquer sa situation, à analyser ses sentiments, sans lui fournir aucun moyen d'accorder son ambition et son amour.

L'idée de savoir Ellénore livrée aux soins de madame Delmer avait d'abord calmé l'inquiétude d'Adolphe, elle devait trouver chez cette excellente amie tous les secours d'une affection spirituelle; de plus,' il connaissait la bienveillance de madame Delmer pour lui, et il se flattait qu'elle ferait passer son indulgence dans l'âme d'EUénore. Il s'abusait; plus la victime s'efforçait de porter dignement sa peine, plus l'espoir d'y succomber la rendait patiente, plus madame Delmer était sévère pour le bourreau.

Le salon de la marquise de Condorcet était le seul où Adolphe pût entendre parler d'EUénore, car dans tous les autres, on s'empressait d'interrompre la conversation qui portait sur elle dès qu'il arrivait; madame de Condorcet n'ayant que du bien à dire d'elle, en laissait parler librement, et même elle se plaisait parfois à observer sur le visage d'Adolphe l'altération qui s'y peignait tout à coup au seul nom d'EUénore.

Un soir qu'elle revenait du château de V...,où elle avait été dîner, il la surprit au moment où elle disait à ses amis :

— La pauvre femme n'a pas pour trois mois à vivre !

ELLÉNORE. 3â7

— De qui parlez-vous? s'écria Adolphe sans réfléchir à la brusquerie de sa question.

Madame de Condorcet craignant quelque imprudence de la part de M. de Rheinfeld, répondit avec hésitation :

— D*une personne qui m'intéresse. Puis elle ajouta vivement : Nous vous attendions avec impatience pour savoir ce qu'il y a de vrai dans la prétendue colère du premier consul contre madame de Seldorf. On dit qu'il ne lui pardonne pas certain mot sur Vélimination qui vous a tous chassés du tribunat, continua-t-elle en s'adressant à Andrieux, à Daunou et à Maillat-Garat, qui faisaient parti^ de son petit cercle.

— C'est possible, répond Adolphe, sans sortir de sa préoccupation. On sait que son génie n'aime pas l'esprit. Mais revenant aussitôt à sa pensée : J'ai eu l'honneur de me présenter chez vous ce matin; on m'a dit, madame, que vous étiez à la campagne, chez madame Delmer. Vous ne l'avez pas... trouvée... malade, j'espère?

— Non, vraiment, elle a toujours son beau teint et sa vivacité; c'est elle qui m'a confirmé la nouvelle du dépit consulaire ; mais il s'apaisera à la première victoire remportée sur les ennemis de la France. Car il faut rendre justice à madame de Seldorf, si elle a des mots sanglants contre la tyrannie, elle a de belles paroles pour la gloire, et celles-ci feront pardonner les autres.*

— Cela n'est pas sûr, dit Andrieux, la mémoire choisit mal, elle ne garde que ce qu'il faudrait oublier.

— Oh! la bonne sentence, s'écria Garât, pour des gens qui, ainsi que nous, savent tes vers par cœur.

Une telle conversation était impossible à suivre par un esprit bourrelé de remords. Adolphe, ne pouvant contenir les sentiments qui l'agitaient, se glissa derrière

3S8 ELLËNORE.

madame de Condorcet et profita d'un moment où plusieurs personnes discutaient à la fois, pour lui dire d*un ton suppliant :

— C'est de madame Mansley dont vous parliez, n'estce pas?

A ces mots, le visage de madame de Condorcet se couvrit d'un nuage sombre. Elle leva les yeux au ciel

Adolphe, comprenant trop bien cette réponse, en resta pétrifié; puis, retrouvant bientôt sa force avec Tespérance de faire mentir cet oracle funeste, il sortit, s'élança de nouveau sur la ropte qu'il avait si souvent prise et quittée, selon que l'amour ou l'intérêt guidait ses pas, Mais cette fois la sensibilité l'emportait. Poussé par l'aiguillon du remords, par l'image de cette adorable EUénore mourante, — et mourante pour lui! — il marcha toute la nuit sans s'en apercevoir, sans se demander ce qu'il allait faire, si on le laisserait parvenir jusqu'à Ellénore, &i elle consentirait à le voir.

Ce ne fut qu'en apercevant à la lueur des étoiles, la grille du château de V..,, qu'Adolphe s'arrêta exténué de fatigue, dévoré d'une §oif fiévreuse, couvert de poussière, et glacé par la peur de voir paraître à l'une des fenêtres du château le fantômç adoré qu'il avait eu devant les yeux pendant toute sa route.

C'était à cette époque de Pautomne où les nuitsm^ont aussi longues ique les jours, où les paysans, n'ayant plus de récoltes à faire, se lèvent tard, où la campagne, encore verte, est déjà triste, où l'on n'entend plus

ELLÉNOKE. SffI

d'autre bruit que celui des feuilles qui tombent. Adolphe, averti par ce morne silence que tout le monde reposait encore au château, se résigna à attendre le réveil du concierge pour tâcher de pénétrer jusqu'aux antichambres. Là il espérait trouver un domestique ami de mademoiselle Rosalie qui le conduirait jusqu'à elle. Enfin, il lui semblait impossible que l'être le plus indifférent ne fût pas touché de ce qu'il éprouvait et ne se rendît pas à ses prières.

Le temps qu'Adolphe passa sur ce banc de pierre, exposé aux brouillards de la saison, k la rosée froide qui baignait ses pieds, loin de calmer les sentiments qui l*agitaient, ne fît qu'ajouter par la réflexion au besoin qu'il avait dé soulager son âme et d'obtenir à tout prix son pardon. Exalté par l'excès môme de son dévouement, il comptait sur l'étendue de ses sacrifices pour fléchir tous les ressentiments d'Ellénore et pour changer ses pleurs en joie.

Il était en pleine confiance sur l*effet de son retour, lorsque le bruit du premier volet qui s'ouvrit au châ*teau le lit tressaillir. Peu à peu les choses et les gens s'animèrent. Le concierge balaya le devant de la porte du petit pavillon qu'il habitait, enchaîna le gros chien, qui avait cessé d'aboyer contre Adolphe, en le voyant rester presque immobile en dehors de la cour sur le banc où les pauvres du village venaient se reposer chaque matin; puis, après avoir décroché de son mur^ un trousseau de grosses clefs, le concierge ouvrit les deux battants de la grille.

— Que faites-vous Ik? dit-il en apercevant M. de Rheinfeld, dont l'air abattu, les vêtements couverts de poussière, parurent suspects au brave Simon.

— Je voudrais... parler à... madame Delmer, fit Adolphe d'une voix mal assurée, et en cherchant dans sa poche l'argent qu*il croyait devoir lui assurer une réponse favorable.

— A cette heure-ci ? vous n'y pensez pas, mon cher ami, madame n'est pas levée, et Ton n'ira certainement pas la réveiller pour vous recevoir. D'ailleurs, j'ai des ordres positifs pour ne laisser entrer que les personnes inscrites sur cette liste, et je parie bien que votre nom n'y est pas.

En parlant ainsi, le concierge dépliait une feuille de papier dont Adolphe s'empara en disant :

— Justement ; vous voyez bien ici le nom de M. de Panât?

— Allons donc! vous voulez rire! Est-ce que vous me croyez assez bête pour vous confondre avec un monsieur qui a la' tête de moins que vous?

— Eh! non, ce n'est pas celui-là, reprit Adolphe avec l'impatience d'un homme qui n'est pas compris : je m'appelle le comte de Ségur. Voyez si ce nom est parmi ceux qu'on vous a donnés, ajouta-t-il après s'êlre assuré qu'il était un des premiers inscrits.'

— Ah! c'est différent, dit Simon en mettant ses lunettes. Oui, le voilà bien... vous pouvez entrer; mais comme ce n'est pas l'heure des visites, je vous engage à vous promener dans le parc en attendant le déjeuner;, ça sera peut-être un peu long, si madame a passé cette nuit, comme celle d'hier, auprès d'une malade que nous avons ici.

— Elle est donc bien malade? demanda Adolphe avec anxiété.

— Je ne saurais trop vous le dire, parce qu'on ne

la voit pas, et qu'elle ne veut consulter aucun médecin; mais à en juger par l'inquiétude de Madame, par toute la peine qu'elle se donne pour la soigner, il faut croire que la pauvre femme est en danger. Ça vous chagrine, je le vois bien, ajouta Simon en remarquant la pâleur et le trouble d'Adolphe. Eh bien , tous ceux qui la connaissent en sont affligés comme vous ; elle est si bonne, si généreuse, cette chère madame Mansley!

Adolphe, ne pouvant plus contraindre son émotion, récompensa la confiance du concierge, et alla se réfugier dans les allées les plus sombres du parc. L'idée qu'il ne reverrait peut-être plus EUénore lui causa un tremblement tel, qu'il fut obligé de s'appuyer sur le tronc d'un, arbre. Un garçon jardinier qui passait près de là, le voyant prêt à tomber, s'approcha pour lui porter secours, et ne le quitta pas qu'il ne l'eût conduit dans un petit chalet qui servait de point de vue au château.

— Merci, dit Adolphe en s'asseyant dans le fond du chftlet; c'était un étourdissement ; je me sens très-bien maintenant, ne dérangez, je vous prie, personne. Seulement, lorsque madame Delmer sortira de son appartement, obligez-moi de lui faire savoir par un des gens de la maison que le comte de Ségur est ici... et qu'il a quelque chose d'important à lui dire.

Le garçon jardinier promit de s'acquitter de la commission, et Adolphe retomba dans toute l'anxiété de l'attente.

Il faut avoir passé par de semblables épreuves pour savoir tout ce que l'inquiétude peut faire des plus petites circonstances, des actions les plus insignifiantes. D'abord Adolphe s'appliqua à deviner quelles étaient

m ELLÉNOKË.

les febôires de la chambre d*£llénore ; car si I# obftltt était vu du château, on voyait cé derûier en entier du balcon de Termitage suisse. 11 remarqua deux per*>siennes ouvertes, lorsque toutes les autres dtaieni en^* cose fermées.

— C'est là, pensa-t-il*

Et plusieurs mouvements dans la^ maison, même i l'extérieur, le confirmèrent dans ceUe idée,'' le garçon jardinier, qu'il avait déjà vu s'ëtant joint à un autre, ratissait, en causant, la terrasse près du chàteaui Un domestique vint les faire taire et leur dire d'aller tra^' vailler plus loin» Peu de temps après, les deux fenêtres s'ouvrirent brusquement.

•^ Ah mon Dieul elle se trouve mal! s'écria Adolphe.

Et il se précipitait déjà vers le château, quand la crainte de l'effet que pourrait produire son apparition le retint} augmentant son effroi par là manière dont il interprétait les plus petites circonstances, il commençait à perdre courage, lorsque madame Dêlmêr lui apparut au bout d'une allée. Il rentra aussitôt dans 16 ôhàiet, de peur que, fidèle à sa résolution de ne pas ig recevoir, elle ne s'enfuit en l'apercevant*

En effet, à peine a-t^elle franchi la porte du chalet, qu'indignée de la ruse d'Adolphe^ elle veut retourner sur ses pas; mais il la retient, il invoque sa pitiéj il la supplie en termes si louchants de le rassurer sur l'état d'EUénore, que madame Dëimer, sans sè laiif^er atten^^ drir, cède à la crainte de quelque extravagance de la part de M. de Rheinfeld.

. — Après ravoir misé si près de la mort, il ne vous manquait plus .que de venir lui porterie dernier coup, dit-elle avec dureté; au nom du eiêl! ne détruisea ^as

par votre présence le peu de calme indispensable à sa résurrection.

— Ah! le ciel que j'invo.que aussi connaît le sentiment qui m'amène, et, pluâ juste que voUSj il In'â laissé parvenir jusqu'ici pour ,y offrir toutes leS preuves d*Un dévouement sans bofnes.

— Vous! sacrifier au bonheur d*Ellénore Vos intérêts, vos opinions, vos liens? G*est impossible. VOUS rtô vous appartenez plus, là France réclame vos talents, madame de Seldorf restera éternellement maltresse de votre esprit; et votre cœur faible, indécis, passionné par ac*cès, mais froid par nature, ne sera jamais assez fort pour triompher de votre caractère. Vous pleurez, je le vois, et vos larmes sont sincères ; mais vous en répandriez bientôt de plus amères, si, cédant au sentiment généreux qui vous amène, je vous laissais abuser ÈUénore sur le sort qui vous attend touâ deux. Non, vous ne pouve;È sans crime lui promettre une félicité qu'il ne dépend pas de vous de lui donner. C'est pour lui avoir laissé entrevoir cette eîtîstence idéale que vous l'avez précipitée dans Tétat où elle est; respectez sa souffrance.

— Mais que puls-je, 6 mon Dieu ! pour la rendre à la vie, pour l'empêcher de me haïr?

— 11 faut accepter sa hàlne en punition de vo» torts, renoncer à lui adresser une de ces justifications imparfaites qui affaiblissent le ressentiment sansTéteindre, lui laisser dans sa rancune la force de vous fuir, dans son mépris un moyen de vous oublier.

— Vous m'en demandez trop, s'écria Adolphe en Cà* chant sa tête dans ses mains, honteux de montrer la rougeur qui couvrait son front.

— Mon amitié est à ce prix : je dis plus, la Sienne,

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