LE MOYEN D'ETRE HEUREUX
Le contentement est un sentiment doux et tranquille, il fait croire au pauvre qu'il est riche, et sans lui tous les trésors du monde ne peuvent rendre un homme heureux ; ainsi il est sage de le porter dans nos cœurs, et de montreT aussi que nous sommes reconnaissans envers notre a2
créateur pour les grâces qu'il nous accorde.
Regarder dans le jardin de Fanny, entouré de brillantes palissades vertes, considérer les plates bandes tenues avec propreté, respirer Tair embaumé par les grands arbres qui s'étendent ça-et-îà, tout cela présente une scéae de délices. Il y a là aussi un petit berceau de ronces et de chèvre feuille, avec un siège et une planche pour ses livres.
La petite fille peut se retirer dans ce charmant endroit lorsque le soleil échauffe tous les appartemens de la maison et
fait désirer à chacun une fraîche retraite.
Combien de personnes voudraient partager le plaisir dont elle peut jouir ! Hélas ! Fanny ne jouit de rien long-tems; elle ne connait pas le moyen d'être heureuse, car elle est d'un caractère capricieux et la moindre bagatelle qui contrarie ses désirs est un trouble pour elle, ainsi elle trouve toujours quelque chose de mal, où les autres ne trouveraient rien à redire.
Un jour que Tair était brûlant et que les perciennes ne pouvaient garantir des rayons x3
ardens du soleiJ, Fanny porta son ouvrage sous le berceau, s y assit et se mit à coudre :
un douz zéphir la rafraîchissait, et lui apportait Todeur suave des fleurs. Tout était doux et frais au dedans et la scène au dehors paraissait si gaie, que Fanny même en fut satisfaite, et pendant une demi-heure elle ne vit rien de mal ; mais enfin elle se piqua le doigt, et quoique ce ne fût qu'une légère blessure, la méchante enfant commença à crier comme si elle eût été cruellement blessée.
Lorsque la douleur fut pas-
sée, et son esprit redevenu calme, elle mit son ouvrage de côté, prit un livre sur la planche et commença à lire. Elle ouvrit le livre à une très jolie petite histoire, et à mesure qu elle lisait, le sourire revenait sur son visage; maio justement au passage le plus intéressant de l'histoire, il se trouvait une feuille déchirée qui gâtait T histoire et Fanny jeta de dépit de livre par terre.
11 était si cruel, dit-elle, qu' après avoir trouvé un livre pour Famuser, la plus jolie partie manquât, et il était si méchant de la servir ainsi.
Ainsi, sans réfléchir, elle accusait les autres dune faute qu'elle seule avait commise ; car un jour elle avait donné le livre à son petit frère, comme un joujou, et comme il était trop jeune pour en con^ naîtte le véritable usage, il se mit à chifonner et à mordre les feuilles, jusqu'à ce que sa nourrice le lui ôtât, après qu' une des feuilles eut été déchirée en morceaux. Après plusieurs plaintes méchantes, que personne n'était présent pour entendre, elle s'imagina de faire un bouquet et regar^ dant les fleurs, elle fixa les
plus belles à cet effet; mais alors, comment pouvait-elle rester en plein air dans le jardin pour les cueillir à Tardeur du soleil ? Ce fut une autre grande difficulté, et qu'il ne lui était pas facile de vaincre.
Tout le monde peut avoir ce qu'il lui plait excepté moi, j)ensa Fanny; elle se détourna des fleurs si tentantes, et au même tems une belle rose de ronce épanouie, qui pendait au haut du berceau, frappa ses yeux. Cette fleur avec du chèvre feuille aurait fait nn joli bouquet; mais elle était sûre qu'elle ne poura5
rait Fatteindre, parce qu'elle la désirait, et cela forma une nouvelle source de trouble ; mais montée sur le siège, elle trouva qu'elle n était pas assez haute pour qu'elle ne pût pas l'arracher: sa main l'attrapa dans une minute, et au même instant une épine pointue, à la qu'elle elle n avait pas pensé, quoi qu'elle sût bien que les épines croissent sur les ronces aussi bien que sur les roses. Cette blessure était un peu plus profonde que la dernière, ainsi elle se fâcha davantage et répandit plus de larmes. Elle haït alors toutes
Bxit . ou loo hi
;li tbr iief
iipcii tk<- f^t'îit , slu- tVnrinl it ^v.Mi uot To pinck: lier hsuid g-iatrjxnl it ia. a luinute, aiid, at tke stmie time. a tilj tliom.of wlux-li elie liiid takeiiiio th<»tt<j.iit . tliouoh. slu- Vcll'Taxew that tliorus p,Tcn\r <iu siIL Lriers, as ^veH as roses.
WiHijiui ïimX.i'/a.-.MKJIvn'irnmN.-hii.-.-Pi'L'i
les roses de ronce et les chèvre feuilles aussi et elle devait prier son papa de détruire le berceau afin -qu'elle ne vît plus ces vilaines fleurs.
Elle était dans cette disposition d'esprit lors qu'on l'appela pour dîner; il y avait sur la table un beau morceau de veau rôti et un pâté au riz, mais Fanny pensa qu'il devait y avoir une tourte aux raisins et quoi qu'on lui eût dit que jacuisiniére s'était blessée à la main et ne pouvait en faire une, la fille accariâtre n'aimait rien autre chose, ensorte qu' elle bouda et trouva à redire A 6
jusqu'à ce que le dîner fût froid, et que ses frères et sœurs eussent fini leur repas.
Ainsi se passa la journée avec cet enfant chagrin, et elle fut se coucher fatiguée d elle même et de ses parens, s'imaginant cependant que tout le monde prenait plaisir à la contrarier, et que tous les autres enfans avaient pins de plaisir qu'elle.
11 est difficile de dire comment elle put dire ses prières avec de tels sentimens, car elle ne pouvait remercier Dieu de tout son cœur, quand elle ne savait pas apprécier
une seule des nombreuses bénédictions dont sa bonté l'avait comblée.
Passons de Fanny , à la chétive chaumière avec sa petite cheminée, qui est placée dans une ruelle derrière la grange de son père. C'est, à la vérité une humble demeure, seulement avec deux fenêtres, qui ne sont guères plus grandes que celles d'une maison d'enfant et le jardin qui en dépend consiste en une très petite pièce de terre, où il n'y a point d'allées sablées ni de planches de fleurs; les palissades ne sont point d'un verd brillant, a7
elles sont vieilles et toutes racoomiîiodées; cependant tout est en ordre; les fleurs quoi qu'en petite quantité,exhalent une odeur aussi délicieuse que celles da jardin de Fanny et l'on n'y trouve point d'herbes sauvages: il y a aussi un berceau, il n'est pas aussi beau dans sa forme, mais il est garni d'un joli jasmin, et il forme un ombrage épais et la voix d'une joyeuse chanteuse au dedans nous dit que la grondeuse Fanny n'est pas là.
Non, c'est l'aimable et bonne Alice, dont la voix retentit avec tant d'allégresse.
Son père est un pauvre manant, qui avec sa mère travaille péniblement, pour la nourrir ainsi que ses deux frères.
Alice elle-même n'est point paresseuse, car elle aîde à sa mère dans beaucoup de choses, fait et raccommode ses habits, soigne son plus jeune frère et va une fois par jour à Técole. Nous devons penser qu'elle a assez à faire si elle fait tout cela bien, cependant elle trouve le tem^ de sarcler son jardin, d'arroser ses fleurs et de tailler le joli jasmin qui couvre le berceau.
Ce n'est qu'au déclin du jour et après avoir fait tout l'ouvrage de la maison, qu'elle a le loisir de visiter ce lieu qui lui est si cher. Quand cet heureux moment est arrivé, elle court comme un vanneau à sa retraite, et après s'être assise, elle apprend ses leçons ou fait quelque travail utile à l'aiguille; c'est pendant qu' elle s'occupe ainsi, que sa gaîté lui fournit des chansons, et elle s'amuse de cette sorte jusqu'à ce que sa mère l'appelé pour souper, mais ce n'est pas pour manger par cœur comme Fanny; il
n'y a pas sur la table de son père de veau rôti ni de pâté au riz ; mais du pain bis et du beurre avec quelques raves du jardin ; et un verre d'eau de fontaine complète le repas.
Beaucoup de petites filles n'aimeraient pas beaucoup un tel souper ; mais Alice ne désire pas mieux, elle a toujours été accoutumée à une nourriture grossière, et, ce qui vaut mieux encore, elle a appris à s'en contenter. Elle sait que ses parens n'ont pas le moyen de lui donner des choses délicates, et son cœur est trop tendre, son caractère trop A 9
doux pour ne pas trouver bon du pain gagné avec tant de peine ; ainsi elle mange de bon appétit^ trouve ses parens très bons de veiller sur sa conduite, et de travailler pour lui procurer de la nourriture, et remercie Dieu de ce qu'elle est si bien entretenue.
L'on envoya un jour Alice porter des œufs frais chez Fanny, et elle s'imagina, en ouvrant la porte du jardin, que c*était le plus bel endroit du monde.
Quelle noble maison !
pensa- t-el le, en voyant les grandes fenêtres Françaises et
la porte vitrée avec un large portique. Ensuite les couches de fleurs frappèrent sa vue et elle fut saisie d'étonnement; il n y en avait pas une seule semblable dans son jardin. A la vérité elle avait des œillets, et des roses mais ceux-ci étaient beaucoup plus grands; et d'ailleurs elle vit tant de fleurs toutes nouvelles pour elle, qu'elle ne pouvait savoir quel en était le nom.
Pendant que la simple fille restait en extase, Fanny revenait de faire une promenade.
elle vit la jeune étrangère, son regard doux lui plut et elle s'arrêta pour lui demander son nom. Les manières modestes d'Alice charmèrent Fanny, qui lui fit faire le tour du jardin pour lui montrer les plus belles plantes et les plus belles fleurs.
Ce fut vraiment une fête pour Alice, qui n'avait jamais vu auparavant un si bel endroit ; mais quand elles arrivèrent au berceau, son ravissement fut si grand, qu'elle ne put trouver d'expressions jKDur marquer son admiration.
Fanny sourit à son transport et désira pouvoir lui en procurer un semblable.
Alice allait observer, combien Fanny devait se trouver heureuse dans une habitation si charmante, quand la jeune demoiselle se frappa le pied contre un pot à fleur qui était à l'entrée du berceau.
Alice crut que ce coup n'était qu'une bagatelle; mais Fanny pleura, dit qu'elle s'était fait beaucoup de mal et qu'elle rencontrait toujours quelque chose pour la blesser dans ce vilain berceau.
"Vilain berceau !" dit Ahce,
"oh, non, c'est le plus bel endroit que j'aie jamais vu. Je suis sûre qu'un léger coup ne me le ferait pas haïr."
"Mais ce n'était pas un léger coup," répondit Fanny ; "je suis réellement très blessée, et je dirai au jardinier de ne plus mettre de pots à fleurs . par terre, en vérité ils ne parussent jolis nulle part que dans la serre." Alice pensa qu'ils n'y paraissaient pas très beaux, mais elle n'eut pas le courage de le dire. Une ondée subite fut un nouveau malheur pour la grondeuse Fanny ; elle allait gâter ses souliers pour re-
tourner à la maison, cependant elle ne pouvait attendre que la pluie fut passée, parce qu'elle avait besoin de manger, la promenade lui ayant donné de l'appétit ; mais comme la pluie ne cessa pas pour plaire à ses caprices, elle fut obligée d'attendre, ainsi elle s'impatienta et bouda, jusqu' à ce que les sourires et le bon caractère d'Alice l'eussent ramenée à un état plus calme, et elle fit quelques questions sur le village et demanda si il y avait quelques jolis endroits q uelle n'eût pas vus.
Alice aimait sa demeure,
elle connaissait tous les sentiers couveits, unejolie prairie, elle trouvait du plaisir à les louer et était sûre que Fanny les aimerait aussi, si elle pouvait les voir une fois. Mais
Fanny ne voulait pas se donner ce plaisir; ainsi, elle dit: qu' un endroit était trop éloigné ; que la colline du pin était trop élevée pour y monter quoique de son sommet il dût y avoir une belle vue; que le fameux bois de coudriers était trop plein de ronces, pour qu'elle se mît en lambeaux pour cueillir des noisettes, que quant aux mûres noires, elle ne pou-
vait souffrir Fidée de manger des fruits sauvages, qu'ils n'avaient pas de goût et n'étaient bons que pour les cochons.
Ce fut alors qu'Alice apprit, combien les richesses sont inutiles, si les personnes ne sont pas disposées à être heureuses, et elle ne j)ensa pas plus long-tems que Fanny fut i)lus riche qu'elle. Il y avait une superbe maison, un grand jardin, et tout ce qui peut charmer l'œil; de beaux habits et beaucoup de livres pour une personne qui n'en jouissait pas, mais qui, dans le jjeu de tems qu'Alice l'avait
connue, avait plus afïligé cette petite fille, qu'elle ne lavait été dans toute sa vie.
Ces pensées roulaient dans son esprit pendant qu'elles attendaient que la pluie cessât et quand elle fut passée, la petite distance qu'il y avait du berceau à la maison, parut à Fanny un voyage pénible; mais enfin elle l'entreprit en murmurant à chaque pas.
En partant, elle donna à Alice une tranche de bon gâteau et six sous, car Fanny pouvait être aimable quand son mauvais caractère n'étouffait pas ses bons sentimens.
Six sous étaient une fortune pour Alice, et le «gâteau était bien meilleur que celui que sa inére faisait à la maison ; cependant elle n'aurait pas voulu être Fanny, qui avait beaucoup de six sous et qui pouvait manger de pareils gâteaux tous les jours. Le pluie avait mouillé le chemin et Alice eut beaucoup de peine à regagner la maison, mais elle ne murmura pas et ne trouva pas sa position pénible; son cœur était gai et l'humble chaumière de son père valait mieux à ses yeux que le bel endroit qu'elle venait de quitter; car elle savait
qu'elle i^enfermait les plaisirs et la paix de l'âme. Et quand ses petits frères jumeaux accoururent à sa rencontre, elle ne porta pas envie à l'incivile fille qui se serait refusée à leurs joyeux embrassemens et qui se serait crue blessée par de telles preuves d'amitié, mais les petites créatures étaient chères à Alice, et elle n'était pas une belle dame pour craindre de pareilles marques de tendresse. Son morceau de gâteau fut bientôt partagé entr'eux, car elle n'en mangea qu'une très petite partie, et elle eut beau-
Hei-piet-f oi' fJLlie \v^as sooii ^);a-ltHl l)vt^\Teii lin'ia, loislie ate l»Tit ti tnu.vIL part lierbeil", mid it watî iiuicli gTeatex pleaSTa*^" to s<*e Tlw'iu exijoy tlie treat , tluui to eat a ■ss'liDle oaie to liei'selt*. .>;r />,!</<■ ■;<).
/\Villi;au3):m<
coup plus de plaisir à les voir se régaler, qu'elle n'en aurait eut à manger le tout elle même.
Le reste du jour se passa à faire ce que sa mère lui commanda; et après le coucher du soleil, quand ces devoirs furent remplis et les deux enfans couchés, Alice eut le loisir de passer xme demi-heure sous son berceau rustique.
Qu'il lui p^rut frais et plaisant après les iatigues de jour! Quelle bonne odeur exhalait son jasmin ! Certainement le berceau de
Fanny paraissait à peine plus beau ! et pour le certain, le sien était dans une meillure situation ! Elle n'avait qu'à baisser les yeux, et elle voyait une plaisante vallée verte, ornée de charmantes maisons blanches, de beaux jardins et de jolis vergers; au milieu passait un ruisseau clair quoique petit, avec un pont de bois qui conduisait à un beau parc, appartenant au seigneur du manoir.
Alice avait toujours regardé cela comme une scène agréable, mais elle lui paraissait alors plus charmante en-
core, et son œil passait d'un objet à l'autre avec un plaisir croissant.
A ce moment son père ouvrit la porte du jardin, ses travaux étaient finis et il revenait en souriant au sein de son heureuse famille ; quand il fut prés du berceau 5 il appela Alice car il se doutait qu'elle y était, et lors qu'elle entendit sa voix qu'elle connaissait bien, elle courut à sa rencontre.
En prenant sa main, il regarda son visage réjoui et pensa qu'il n'avait pas besoin
de beaux traits pour paraître plus joli.
" Savez vous, mon père, (dit-elle,) que j'aime mon joli berceau et mon jardin de mieux en mieux, et cependant j'ai vu aujourd'hui un si bel endroit, que je m'étonne que celui ci ne me paraisse pas très pauvre à côté."
" Je suis satisfait que vous aimiez le vôtre, ma chère," répliqua son père, ^^ parce que vraisemblablement nous ne le changerons pas; mais ditesmoi quel est ce grand jardin que vous avez vu?"
Alice lai rendit compte de sa visite du matin et de l'étrange conduite de Fanny, elle finit son histoire en disant "qu'elle aimait mieux être la pauvre Alice, qu'une jeune demoiselle riche qui ne sait pas comment être heureuse."
" Vous avez raison, ma chère, (dit son père J car vous jouissez de ce que vous possédez, quoiqu'il soit très médiocre : ce sourire de satisfaction est une preuve certaine que vous avez assez ; et pourquoi convoiterions nous au delà de ce qui est assez ?
Ce que vous me dites de la
jeune et riche demoiselle que vous avez vue aujourd'hui, ea est une preuve. Nous ne pouvons nous empêcher d'être pauvres, mais ce serait notre faute si nous n'étions pas bons.
Dieu qui nous a créés et qui nous protège, connaît bien nos besoins; et s'il nous donne un cœur pur et reconnaissant, c'est nous donner une véritable fortune. Ainsi, nous qui sommes humbles, nous devons plaindre ces riches que vous me dépeignez.
" Cette sotte fille peut porter envie aux douceurs dont
jouit ma naïve Alice et aux plaisirs de la vie champêtre."
" Je suis sûre que je ne lui porte point envie, (dit Alice,) j'ai mon père et ma mère, mes chers petits Henry et Thomas, pour m'ai mer ; je ne me soucierais pas de vivre avec ces belles personnes qui grondent toujours et qui trouvent à redire à tout."
11 ne peut pas y avoir de doute qu'Alice est une jolie petite fille et que Fanny est bien sotte; et ceux qui liront cette faible esquisse de l'une et de l'autre, ne manqueront pas de mépriser la conduite
de Fanny et de vouloir imiter celle d'Alice, qui nous apprendra à être contents de notre sort, et que c'est le moyen certain d'être heureux.