Éloge d'Antoine Dubois
[je grand chirurgien dont je vais essayer de vous retracer aujourd’hui la vie a été un de ces hommes de science éminemment pratiques, un de ces hommes d’action qui, peu soucieux de leur gloire future, oublieux de la postérité, ne pensent qu’aux choses présentes, et ne s’occupent que de leurs contemporains.
Antoine Dubois n’a rien écrit, il n’a rien publié; il n’a eu d’autre ambition et d’autre joie que de bien faire, de bien agir, laissant, à d’autres le soin de faire connaître les nombreux services qu’il a rendus à la science et les belles actions qui ont honoré sa vie.
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Fatale insouciance! déplorable incurie qui priverait les nouvelles générations du plus riche enseignement, si quelque main pieuse ne venait disputer à l’oubli ce que les anciens auraient appelé les memorabilia de ce grand praticien.
A défaut de tout autre, j’ai dû, messieurs, m’imposer cette tâche; j’ai dû, pendant que la tradition est encore vivante, chercher à esquisser les vives saillies, les traits imposants de cette belle physionomie.
Nos écoles, nos hôpitaux, nos amphithéâtres, nos Académies, tout est plein.de sa mémoire. Les maîtres d’aujourd’hui ont tous été ses disciples; perdu moi-même, en d’autres temps, dans la foule de ses auditeurs, il m’a été donné de le voir et de l’entendre. Il n’est pas jusqu’au peuple enfin qui ne connaisse et ne répète encore le nom d’Antoine Dubois!
Telles sont, messieurs, les sources où j’ai puisé. Puissent les pages qui vont suivre ne point vous paraître trop indignes d’une si grande renommée! puissent-elles, fortes de votre assentiment, sanctionnées par votre témoignage, assurer quelque durée aux souvenirs d’une vie si laborieuse, si honorable et si glorieusement remplie!
Antoine Dubois naquit en 1766, le 19 juin, à Gramat, petite ville du Quercy, aujourd’hui département du Lot, sur les bords d’un mince cours d’eau qui se jette dans la Dordogne.
Gomme tous les hommes dont les commencements ont été amers et pénibles, dont la jeunesse a été laborieuse et difficile, Dubois, dans la conversation, aimait à remonter le cours de ses premières années, à parler de son pays, et surtout de sa famille. Son père était receveur de l’enregistrement et des domaines. Enlevé par une mort prématurée, il avait laissé sa veuve à peu près sans fortune. Dubois avait deux soeurs. Sa mère eut longtemps à lutter contre l’adversité. Laborieuse et aimante , elle sut inspirer à son fils le goût du travail et l’amour de la famille.
Près de sa mère et de ses sœurs, ses premières années s’écoulèrent doucement; il était aimé et choyé. Mais bientôt il fallut quitter la maison où il était né. Sa mère jouissant dans le pays d’une estime générale et méritée, le souvenir aussi de son père aidant, on avait obtenu pour lui une bourse au collège de Cahors. A la vie de famille qu’il aimait par-dessus tout, allait succéder la vie de collège : vie de peines et de labeur sans doute que celle d’un pauvre boursier , mais dorée quelquefois par des rêves d’avenir; puis enfin à cette vie de collège devait succéder l’isolement, l’abandon dans cette masse confuse et indifférente qu’on appelle le monde.
d’antoine dubois.
Dubois, en effet, n’était pas de ces hommes que la fortune prend par la main au sortir du berceau, qui tiennent de leurs familles de puissants protecteurs ou un grand nom. Né dans l’obscurité et de sang plébéien, Dubois allait se trouver en face de cette société du dix-huitième siècle; il allait avoir, comme on le dit, à creuser son sillon et à se faire le fils de ses oeuvres.
A peine âgé de vingt ans, il quitte pour toujours sa province et se met résolument en route pour Paris. Il dut faire le voyage à pied, en compagnie d’un honnête roulier, vivant avec lui et comme lui. Arrivé à la barrière de Fontainebleau, le petit pécule que lui avait donné sa mère était à peu près dépensé : c’est à peine s’il lui restait quelque menue monnaie en poche. Cependant, avant de se séparer de son compagnon de voyage, Dubois le fit entrer dans i’arrière-boutique d’un marchand de vin, et fit avec lui un dernier repas : circonstance qui ne sortit jamais de sa mémoire, et qui donna lieu à un épisode qne j’aurai plus tard occasion de rappeler.
Voilà donc Dubois arrivé à Paris , mais à peu près sans ressources. Il est bien vrai qu’il allait y trouver une tante, une sœur de son père , mariée à un homme, sinon riche, du moins dans une honnête aisance, propriétaire de la maison qu’il occupait rue Bailleul, dans le quartier du Louvre; mais Dubois n’était pas sans inquiétude sur la réception qu’allait lui faire cet oncle, dont le caractère n’avait rien de bien rassurant pour lui. Il le savait dur, sans éducation et d’une avarice sordide.
Son petit paquet sous le bras, il se met en marche, et vers midi il arrive dans la rue Bailleul. Heureusement pour lui , sa bonne tante était seule à la maison; elle n’avait point cl’enfants, elle accueillit Dubois comme un fils. Un air de famille le luiavait fait reconnaître. Elle se sentait toute glorieuse en voyant sa bonne mine, son air de franchise, et il portait le nom de son père à elle, celui quelle avait perdu en se mariant.
Mais l’oncle allait rentrer, et cette bonne parente redoutait elle-même pour son neveu les suites de cette première entrevue.
Son mari rentre en effet; elle se hâte de lui présenter son neveu.
« Pourquoi, dit brusquement à celui-ci l’oncle irrité, pourquoi êtes-vous venu à Paris sans ma permission ?
— Mon oncle, répondit modestement Antoine , je n’aurais pas voulu vous désobéir. »
Paroles adroites, qui témoignaient à la fois et de la déférence qu’il aurait eue pour son oncle, et de son vif désir de venir le trouver! Elles
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adoucirent an pence rude parent. C’était l’heure du dîner; Dubois fut invité à se mettre à table et à y prendre part.
Mais tout n’était point fini. Le lendemain, an point du jour , l’oncle le fit lever, le conduisit au portau blé, et là, sans égard pour un jeune homme < j u i lui appartenait de si près, pour un jeune homme élevé avec douceur dans le sein de sa famille, poli par une éducation libérale et distinguée, il lui fit charger ses épaules cl’un énorme sac de sel, et lui dit de le suivre. Dubois revenait souvent et sans amertume sur le traitement que lui avait fait éprouver son oncle, non pour montrer ce qu’il avait été forcé d’enclurer, mais à cause de l’étrange idée qu’eut ce parent de l’inviter, en passant devant le Louvre, à en admirer la belle colonnade. Le pauvre Antoine, qui pliait sous le faix , lui demanda la permission d’aller d’abord déposer son fardeau , sauf à revenir un autre jour admirer ce monument.
Voilà, messieurs sous quels auspices l’avenir se présentait à Dubois ; mais sa résolution était prise. Déjà prudent et circonspect, en mesure de faire face à tous les événements, il avait quelque foi dans cet avenir qui à tout autre aurait paru bien sombre. Ce n’était là, en effet, que le commencement des rudes épreuves par lesquelles il dut passer.
On agita bientôt pour lui la question de la profession qu’on lui ferait embrasser; il avait fait toutes ses études, sauf sa philosophie. L’oncle , qui était dévot et qui voulait surtout se débarrasser de son neveu, opina pour l’état ecclésiastique, dont l’apprentissage ne devait rien lui coûter. Comme il n’y avait pas d’engagement immédiat à prendre, et que d’ailleurs c’était là le seul moyen de terminer son éducation , Dubois ne fit aucune objection ; il fut présenté au curé de Saint-Germain-l’Auxerrors, prit le petit collet , se fit tonsurer, et entra au collège Mazarin, dans la classe de philosophie.
Mais, vers la fin de l’année, il fallut opter de nouveau et définitivement : ou rester dans le monde, ou entrer au séminaire. Dubois n hésita pas un seul instant ; il déclara à son oncle qu’il se sentait né pour la vie de famille; qu’il n’avait aucune espèce de goût pour une profession qui le mettrait en dehors de la société, et qu’il se soumettrait à tout plutôt que d’entrer au séminaire.
Déjà, d’ailleurs, une autre profession était l’objet de tous ses vœux. Le médecin de son oncle, l’ayant pris en amitié, lui avait conseillé de se livrer à l’étude de la chirurgie, et Dubois s’était fait introduire dans les amphithéâtres et dans les hôpitaux. L’oncle, ayant fini par le savoir, lui
déclara que , sauf la table, il ne devait attendre de lui aucune espèce de secours. D’autres personnes heureusement s’intéressèrent à lui; on lui procura quelques élèves, auxquels il donna jusqu’à des leçons de lecture, et on lui fit avoir des pièces de procédure à copier. Dubois y consacra une partie de ses nuits, et se mit ainsi en mesure de poursuivre ses nouvelles études.
Voilà, messieurs, quels ont été les commencements d’Antoine Dubois ; et pour quiconque sait l’histoire de notre art, il n’y a pas à s’en étonner. C’est par ces rudes sentiers qu’ont dû passer la plupart des grandes intelligences qui ont jeté tant d’éclat sur la science. Ouvrez les fastes de la chirurgie, et vous en trouverez à chaque page de mémorables exemples.
Quel est ce jeune homme dont l’esprit pénétrant et inventif émerveille les maîtres de son temps, et que les chirurgiens de l’Hôtel-Dieu laissaient opérer sous leurs yeux, tant il montrait de zèle, d’intelligence et d’adresse :’ C’est Ambroise Paré, le futur chirurgien des derniers Valois; il vient de sortir de la boutique d’un barbier, et il sera une des plus grandes gloires de la France.
Quel est cet autre élève que Maréchal trouvait tous les matins endormi sur le seuil de la Charité? C’est J.-L. Petit, qui se tenait là avant l’aube afin d’avoir la meilleure place auprès de ce grand chirurgien.
Quel est enfin ce pauvre répétiteur de mathématiques qu’on destinait aussi à l’état ecclésiastique , et qui préféra s’imposer les plus dures privations pour étudier la chirurgie? C’est Desault , le troisième de cette grande lignée, le précurseur et le maître de cette brillante cohorte de chirurgiens au milieu de laquelle nous verrons figurer Dubois pendant plus d’un demi-siècle.
C’est en effet à Desault , au plus grand chirurgien de l’époque , que s’attacha Antoine Dubois. Desault venait de fonder en France la première école de clinique chirurgicale ; il tenait alors le sceptre de la chirurgie. Dans le nombreux concours d’élèves qui se pressaient sur ses pas , il avait distingué le jeune Dubois; Peyrilhe , l’historien de la chirurgie, le lui avait recommandé. Dubois n’avait pas encore atteint sa vingt-troisième année, et déjà ce qui dominait en lui, c’était un jugement sain et exquis, une conception patiente et sérieuse. En toutes choses, il s’en tenait déjà au plus clair, visant au plus droit, et courant , comme on le dit, au plus pressé : ayant parfaitement compris que toute bonne étude en ch i-
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rurgie doit être fondée sur l’anatomie , il s’était exclusivement livré aux dissections.
Desault , qui visitait chaque jour son amphithéâtre, fut frappé du zèle et de l’assiduité que montrait le protégé de Peyrilhe. « Courage, Dubois ! lui dit-il un jour, dans deux ans vous serez mon prévôt. — Dans deux ans , répondit Dubois ; j’espère mieux que cela : je ferai des leçons en mon propre nom et dans un amphithéâtre à moi. » Desault , loin de se trouver blessé de cette franchise, lui en sut gré, et avant la fin de la première année, il en fit son prévôt.
C’était là comme le premier échelon de sa fortune scientifique ; il n’avait pas encore vingt-cinq ans, et déjà, comme il l’avait dit à Desault, il était en mesure d’inaugurer son enseignement de l’anatomie dans un amphithéâtre à lui. Il professait alors à double titre : en son propre nom et au nom de l’école pratique.
Que de générations, messieurs, ont passé dans nos écoles depuis cette époque, qui remonte à près de soixante-dix ans! Que sont devenus les premiers auditeurs d’Antoine Dubois ? Combien en pourrions-nous retrouver dans le sein de cette Académie, qui renferme tant de vétérans de la science? Au moment où j’écrivais ces lignes., il en était un, messieurs, un seul ! La mort est venu le frapper quand je me faisais un bonheur de le voir aujourd’hui au milieu de vous : c’était le modeste et respectable M. Lacournère, qui s’applaudissait d’avoir été un des premiers disciples d’Antoine Dubois.
Comme la plupart des jeunes professeurs, Dubois menait alors de front plusieurs genres d’enseignement : il donnait à la fois des leçons d’anatomie, des leçons de médecine opératoire et des leçons d’accouchement. C’est qu’aussi il avait trouvé de grands maîtres pour guides. Prévôt de Desault d’abord, puis, en 1786, prévôt de Baudelocque , il suppléait ce dernier dans son enseignement , et semblait déjà rivaliser avec lui.
11 avait trouvé son véritable terrain; son génie, déjà adulte et viril , pouvait y marcher d’un pas libre et sûr. Eprouvé par le malheur, Dubois avait senti plus que tout autre peut-être ce qu’il y avait de noble et d’utile dans l’enseignement et dans l’exercice de la chirurgie. 11 avait appris à connaître le prix de l’argent. Ses leçons étaient rétribuées; un double motif lui en faisait une loi : son premier argent avait été employé à faire venir près de lui sa mère et ses sœurs; il disait ensuite, et avec un grand sens, que les élèves ne suivent guère avec assiduité que les cours
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qu’ils ont payés. Ils ne veulent point perdre leur argent, disait-il , et ils y gagnent de la science.
Je dirai plus tard quel était le caractère de son enseignement et quelle a été son influence dans nos écoles; j’ajoute seulement ici que déjà, dans ses leçons, il se montrait d’humeur libre, franche et indépendante, révélant dès ses premières années toute l’originalité de son caractère.
Dubois n’appartenait encore ni à l’Académie royale de chirurgie, ni aux écoles de chirurgie. Ces grands corps ne pouvaient cependant tarder à recevoir dans leur sein ce jeune professeur. L’Académie commença; elle admit Dubois au nombre de ses membres en 1 790 ; mais elle avait depuis longtemps perdu cette vie , cette animation que lui avait imprimée son premier directeur : il semblait que la grande âme de J.-L. Petit s’en était retirée; Desault avait presque entièrement cessé d’assister à ses séances, soit que son esprit dominateur n’eût pu s’accommoder de l égalité académique, soit qu il eût désespéré de son avenir; le foyer de la science chirurgicale n’était plus là, Desault l’avait transporté avec lui à l’Hôtel-Dieu.
La seconde promotion ne se fit pas attendre. C’était le roi qui désignait les professeurs des écoles de chirurgie : ce privilège de la royauté allait tomber avec tous les autres; la dernière nomination eut lieu en 1791, ce fut celle d’Antoine Dubois. Louis XVI le nomma professeur d’anatomie.
La révolution était en marche. Quand vinrent ses premières manifestations, Dubois les accueillit avec enthousiasme; son esprit, essentiellement plébéien, n’entrevoyait alors que des idées généreuses et propices à la cause des peuples ; il y prit et en conserva une liberté digne et réfléchie; plus tard, dans ses rapports avec de grands personnages, il sut conserver cette franchise de manières qui est aussi éloignée de la révolte que de la flatterie.
Une nouvelle carrière allait s’ouvrir pour Dubois. Distrait un moment de ses études ordinaires, il avait rempli en 1792 les fonctions de chirurgien-major à l’hôpital militaire de Melun, puis il était entré dans le conseil de santé des armées, et’ c’est en cette qualité qu’il avait été chargé d’inspecter les hôpitaux de l’armée des Pyrénées-Orientales.
La tourmente révolutionnaire avait emporté les anciennes Facultés, l’Académie royale de chirurgie et la Société royale de médecine ; mais en 1794 et 9$ la Convention avait doté la France de nouvelles institutions, et dans ce nombre se trouvait l’école de santé de Paris : la
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chaire d’anatomie fut en quelque sorte restituée à Antoine Dubois.
Il en était là quand la mort de son maître Desault laissa vacante la chaire de clinique chirurgicale; le successeur de Desault était d’avance désigné par l’opinion publique : c’était Dubois qui allait enfin se trouver à sa place. Mais la France, à cette époque, passait par des phases telles que toute individualité semblait s’effacer; la société tendait à se réorganiser sur de nouvelles bases et avec de nouvelles mœurs ; mais la France n’avait point encore désarmé : c’était toujours comme un vaste camp. Une grande expédition se préparait, elle devait être dirigée par le vainqueur de l’Italie ; tout ce que la France avait de grand dans les sciences, dans les arts et dans lettres devait y concourir.
Berthollet avait été chargé par Bonaparte de recruter des savants : ceux-ci étaient devenus les véritables dispensateurs de toute grande renommée; déjà dans nos assemblées politiques ils avaient pris le pas sur les gens de lettres. C’était sur les pentes mêmes de la Montagne qu’avaient siégé ces esprits, qui, comme l’a dit Garat , avaient pris dans les sciences exactes de la roideur, en même temps que de la rectitude et qui, fiers de posséder des lumières immédiatement applicables, avaient été bien aises de se séparer par leur place comme par leur dédain de ces hommes de lettres et de ces philosophes dont les lumières n’arrivent aux individus qu’après avoir éclairé la société tout entière.
Bonaparte, élevé lui-même dans la culture des sciences exactes, voulait s’entourer d’un cortège de savants; c’est parmi eux qu’il s’attendait à trouver des historiographes; mais Berthollet, qui avait ordre de se taire sur le but de l’armement qui se préparait à Toulon, ne put obtenir le consentement de Dubois qu’après les plus vives instances, et il est à remarquer que Cuvier, également sollicité par Berthollet, avait répondu par un refus et s’était ainsi épargné le désagrément d’avoir à abandonner l’expédition , après avoir reconnu que les véritables intérêts de la science l’appelaient ailleurs.
Dubois ne tarda pas à regretter de se voir enrôlé dans cette savante et aventureuse milice; on sait avec quelle rapidité se fit la conquête de la basse Egypte. Les savants se partagèrent en deux classes : les uns durent rester au Caire ou à Alexandrie; les autres durent accompagner nos soldats dans leurs diverses expéditions.
Un pieux devoir avait retenu Dubois à Alexandrie. Kléber avait ét« blessé dans un des premiers combats; Dubois, lié avec lui d’une étroite
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amitié, n’avait pas voulu l’abandonner : il était resté près de lui pour lui donner des soins.
Kléber admirait le génie de Bonaparte, mais il passait dans l’armée pour faire de l’opposition, et Dubois était naturellement disposé à partager ses idées. Déjà d’ailleurs se révélait dans Bonaparte ce système personnel, cette volonté de tout rapporter à lui; dans la science comme dans la politique, il s’était arrogé des pouvoirs constituants. Lors de la fondation de l’Institut du Caire, il s’était soumis, il est vrai, à une double élection, ses confrères en science l’avaient nommé vice-président, de cette compagnie; mais tout en paraissant ainsi comprendre les intérêts de la science dans ceux de sa gloire, il ne s’attachait en réalité qu'aux intérêts de sa politique.
C’est là ce qui ne pouvait échapper à un esprit aussi positif et aussi pénétrant que celui de Dubois, et dès lors il songea à revenir en France. Attaché à l’expédition , non pas par un grade militaire, mais en simple qualité de savant, il avait été compris au nombre des membres de l’Institut du Caire, ce qui ne lui conférait aucune fonction bien déterminée.
Ajoutons que Dubois n’était pas une de ces natures enthousiastes que ravit l’idée seule de lointains voyages, qui n’ont d’autre but que de voir et de sentir, d’admirer d’autres lieux, d’autres mœurs , d autres couleurs locales.
A l’aspect de ces tristes plages, de ces ruines, de ces malheureuses populations où l’homme ne laboure et ne moissonne jamais pour lui, de ce soleil implacable et de ces masures infectes, Dubois se sentit profondément contristé; il ne vit dans Alexandrie et dans le Caire que de grandes villasses ; il avait vu d’abord les choses en beau , très en beau, disait-il; mais la conquête achevée, il voyait qu’au despotisme des mameluks avait succédé un autre despotisme, celui des nouveaux conquérants; et comme il ne voulait être ni le louangeur, ni le Callisthènes de l’armée, il sollicita l’autorisation de revenir en France. Sa santé d’ailleurs s’était altérée; on lit dans le procès-verbal de la séance de l'Institut du Caire du 16 vendémiaire an VII, les paroles suivantes :
« Lettre de M. Dubois, professeur à l’école de médecine de Paris, qui expose qu’une maladie grave le met hors d’état de demeurer plus longtemps en Egypte, et le prive ainsi de la satisfaction de partager les travaux de l’Institut.
Le secrétaire est chargé de témoigner à M. Dubois , au nom de xv. b
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tous les membres de l’Institut , les regrets que leur fait éprouver cette séparation.»
Mais c’était le général en chef qui devait décider si Dubois et son jeune fils Isidore pourraient ou non quitter l’armée.
Bonaparte n’avait pu cacher son mécontentement en apprenant la demande formée par Dubois; c’était pour lui une pensée désagréable qu’un témoin aussi impartial et aussi exempt de préjugés retournerait en Europe presque aussitôt que ses premiers bulletins.
Dubois fut donc mandé au Caire. Introduit auprès du général en chef, celui-ci l’accueillit avec de grandes démonstrations d’amitié; il le fit asseoir près de lui sur un divan ; mais Dubois fut inébranlable. Bonaparte finit par lui dire, non sans humeur, qu’il avait besoin de lui, comme de tous les membres delà commission, qu’il devait rester et ne plus penser à son pays. « Eh bien ! répondit Dubois, c’est précisément parce que je pense à mon pays que je veux y retourner.»
L’entretien en resta là. Peu de jours après, Dubois reçut l’autorisation; il s’embarqua sur un aviso et revint en France avec Louis-Napoléon, le père du président actuel de la république.
Dubois, rendu à sa famille et à ses nombreux élèves, reprit avec bonheur le cours de ses travaux ; on le vit mener pour ainsi dire de front le fructueux enseignement sur lequel j’aurai tout à l’heure à revenir et cette vaste pratique qui devait lui concilier une si honorable popularité. Il suffisait à tout par une activité de chaque instant, et qui ne s’est jamais ralentie; dès le matin, il était dans son cabinet, habillé et botté, comme un soldat sous les armes, et pour toute la journée. A des hommes de sa trempe et de son mérite, on offrait alors des places, on sollicitait leur coopération ; j’en citerai ici un mémorable exemple. Par un arrêté du conseil général des hospices, en date du 16 nivôse an X (6 janvier 1802), le petit hospice du nom de Jésus, situé rue du Faubourg- Saint-Martin, avait été consacré à recevoir des malades payant un prix de journée, et il avait pris la dénomination de maison de santé. Le conseil ne voulait confier le service médical de cet établissement qu’à un praticien éminent, déjà en possession pour ainsi dire de la confiance et de la faveur du public. M. Ghaptal, alors ministre de l’intérieur, offrit cette place à Dubois. Celui-ci répondit que si son nom pouvait être de quelque utilité pour la prospérité de cette maison, il accepterait, bien que cela lût contraire à ses intérêts , puisque bon nombre de ses malades trouveraient plus économique d’aller se faire soigner par lui
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dans la maison de santé que de l’appeler chaque jour dans leur domicile.
Dubois fut nommé chirurgien de cet établissement par arrêté du ministre de l’intérieur, le 17 floréal an X (7 mai 1802), mais son entrée en fonctions n’eut lieu que le 1er prairial de la même année.
Sans anticiper ici sur les événements, je dois dire qu’en janvier 1816, un arrêté du conseil des hospices autorisa la translation de cet établissement dans l’ancienne communauté des sœurs grises, faubourg Saint- Denis, et que cette institution prit dès lors le nom de Maison royale de santé. Mais déjà le peuple lui avait donné un autre nom : on ne la connaissait que sous le nom du grand praticien qui l’avait pour ainsi dire créée, c’était la maison de santé de M. Dubois, et ce nom lui a survécu. Pour le peuple, ce n’est encore aujourd’hui ni la maison royale, ni la maison nationale de santé : c’est la maison de M. Dubois. Juste et légitime tribut de reconnaissance payé pour ainsi dire par la voix de tout un peuple et par une tradition qui s’obstine ainsi à consacrer le nom des bienfaiteurs de l'humanité.
Dubois cependant n’était point encore à l’apogée de sa réputation, et déjà l’envie s’attaquait à sa personne avec une violence et un acharnement sans exemple.
C’est que le grand éclat que jetait son nom 11e tenait pas seulement à son incomparable habileté dans la pratique de la chirurgie, mais aussi à ses succès dans l’art des accouchements ; or il y avait alors, à Paris, un homme qui ne pouvait lui pardonner sa haute position et ses talents : c’était le fameux Sacombe.
Sorti de l’étude d’un procureur, à peine initié à l’art des accouchements dans l’école de Montpellier, Sacombe était entré au collège de Navarre, puis il s était livré furtivement à la pratique des accouchements. Doué d’un certain talent de rédaction, et possédé de la fureur de rimer, Sacombe s’était donné un brevet de dénonciateur et de maître en calomnie, qu’il exerçait dans une feuille de sa composition publiée sous le nom de Lutine.
Disons-le à l’honneur de notre époque , la conscience publique se révolterait si de pareilles diffamations venaient à souiller la presse médicale.
Versificateur impudent, Sacombe avait dédié au vertueux Péthion la première édition de sa Lïjciniade , en attendant que la restauration lui permît d’en dédier la quatrième à Louis le Désiré.
Dubois dédaigna de répondre aux outrages de Sacombe; celui-ci
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d’ailleurs l'avait mis en excellente compagnie. Ce Thersite des accoucheurs s’en était pris successivement àFourcroy, qu’il appelait le continuateur de Robespierre ; à Pelletan, qui, suivant lui, avait organisé le crime au grand hospice de l’Humanité de Paris; et enfin collectivement à Baudelocque, à Dubois, qu’il traitait d’assassins.
Baudelocque avait d’abord méprisé les attaques de Sacombe ; mais on sait qu’à l’occasion de l’accouchement de madame Tardieu, une telle clameur s’était élevée, que Baudelocque dut traîner son calomniateur devant les tribunaux : Sacombe fut justement flétri et condamné. Dubois, moins malheureux que Baudelocque, avait perdu, il est vrai, la femme Vasseur; mais du moins, en pratiquant l’opération césarienne, il avait donné et conservé le jour à une jeune fille qui reçut le nom de Césarine , et qui depuis était l estée l’objet constant de ses soins et de ses bontés.
père de cette jeune fille, et il lui avait persuadé qu’en poursuivant Dubois devant les tribunaux, il en obtiendrait des dommages-intérêts. Cet homme, qui n’était que faible, avait suivi les conseils de Sacombe, et déjà il avait intenté une action judiciaire , quand des personnes honnêtes lui firent entrevoir à quel degré d’ingratitude il allait se porter envers le bienfaiteur de sa fille.
Ramené à de meilleurs sentiments , et malgré les instances de Sacombe qui, érigeant dans ses vers l’ingratitude en principe, répétait à sa jeune fille :
Que Dubois lui vendit assez cher sa naissance Pour dispenser son cœur de la reconnaissance ;
malgré ses instances, dis-je, Vasseur finit par se désister.
Telle fut l’issue de ces odieuses persécutions. On dit que la vie de Baudelocque en fut empoisonnée, qu’il ne put détacher de son sein le trait mortel que la calomnie y avait enfoncé* Dubois supporta ces outrages avec le calme d’une âme forte: en cette circonstance, comme en tant d’autres, il en appela à cette philosophie qui faisait le fond de son caractère, et qu’il avait résumée dans cette devise empruntée à Jacobus Sylvius, cet autre Dubois du seizième siècle : B eue agere ac lœtaril philosophie un peu païenne, si l’on veut , mais qui puise la sérénité de ses jouissances dans l’accomplissement préalable des bonnes et des nobles actions.
Telle était la situation de Dubois, quand survinrent des événements
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qui allaient de nouveau le mettre en rapport avec l’ancien général en chef de l’armée d’Égypte.
Bonaparte avait suivi son génie et sa fortune ; après avoir passé par le consulat, il avait ceint sa tête du laurier impérial et de la couronne de fer. Dubois n’avait pas entièrement cessé de le voir; mais tout à son ait et à sa clientèle, il n'avait fait que de courtes apparitions à la Malmaison d’abord, puis aux Tuileries.
Lié d’une étroite amitié avec Corvisart, d’une de ces amitiés rares, entières et profondes que rien ne peut altérer, pas même l’esprit de rivalité, Dubois avait trouvé tout naturel que son ami ne l’eût point porté comme premier chirurgien sur sa liste de présentation pour la maison médicale de la nouvelle cour. Dubois n’avait pas suivi, comme Boyer, une ligne exclusivement chirurgicale; il préférait d’ailleurs, et de beaucoup, son cabinet de consultations aux salons des Tuileries; un service personnel de chaque instant n’était donc ni dans ses goûts ni dans ses intérêts.
Dubois, cependant, était une de ces illustrations qui tôt ou tard devaient huir par graviter dans le tourbillon de la gloire impériale, .l’ajouterai que c’était dans l’art médical un homme taillé en quelque sorte comme les comprenait l’empereur : simple, droit, laborieux, toujours sur pied, consommé dans la pratique et ne s’occupant que de son art.
. « J’ai préféré, comme médecin, M. Corvisart à M. Hallé qui est de l lnstitut, disait un jour l’empereur en plein conseil d’Etat, et cela précisément, ajoutait-il , parce que M. Corvisart ne sait pas ce que c’est, qu’un triangle équilatéral .» Et à cette occasion l’empereur faisait remarquer que, par une étrange bizarrerie de l’esprit humain, tel est un grand médecin qui n’a jamais pu apprendre une division complexe.
Or Dubois était un homme précisément comme le voulait l’empereur et les événements ne devaient pas tarder à montrer quelle confiance Napoléon était disposé à lui accorder.
Le 16 décembre 1809, Napoléon avait fait prononcer la dissolution de son mariage avec l’impératrice Joséphine, qui ne pouvait lui donner de postérité, et le 12 avril 1810, il avait contracté un nouveau mariage avec l’archiduchesse Marie-Louise.
Peu de jours après ce mariage, et lorsque des signes non équivoques allaient annoncer que les espérances de l’empereur devaient se réaliser, Baudelocque mourut, laissant une succession scientifique à laquelle Dubois était seul en mesure d’aspirer.
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D’abord la place d’accoucheur en chef à l’hospice de la Maternité. Trois candidats devaient être présentés au ministre de l’intérieur; le conseil des hospices fit cette présentation le 16 mai 1810. Dubois était placé en tête delà liste; sa nomination fut approuvée par un arrêté ministériel en date du i5 juin suivant.
Mais la partie la plus lourde de cette succession était assurément celle qui allait incomber à Dubois dans le palais de l’empereur.
Ici, messieurs , les faits vont acquérir un véritable intérêt historique et peut-être éveiller en vous quelque attente.
L’épisode que je vais avoir à vous raconter devra vous montrer en effet et les anxiétés par lesquelles dut passer l’homme de l’art appelé dans ces graves circonstances, et les sentiments qui agitèrent le chef de la grande nation, et la joie de tout un peuple apprenant qu’un nouveau César était né dans l’empire. C’est dans la journée du qo mars, éphéméride à la fois glorieuse et fatale, que Dubois fut appelé auprès de l’impératrice, non pas pour la première fois, mais pour intervenir s’il y avait lieu et mettre fin à un travail qui se prolongeait douloureusement.
C’est une grande responsabilité sans doute que celle qui pèse sur l’homme de l’art en pareille circonstance; mais s’il est une statistique propre à porter quelque sécurité dans l’âme du praticien , c’est assurément celle qui fait la part excessivement minime des accouchements dans lesquels l’art est obligé d’intervenir et celle des accouchements qui se terminent par les seules forces de la nature.
C’est la réflexion que fait tout jeune médecin appelé pour la première fois à donner ses soins dans quelque grande famille, et je m’imagine que Dubois, traversant les salons des Tuileries, puisait peut-être lui-même des motifs de sécurité dans cette supputation rassurante du grand nombre des accouchements naturels comparés à celui des accouchements contre nature.
Chargé du service de l’hospice de la Maternité, Dubois savait que sur 20,357 accouchements qui avaient eu lieu dans cet établissement de 1 797 à 1 8 l 1 , 20,i83 s’étaient effectués sans qu’il fût besoin d’y mettre la main. Et sans pousser l’optimisme jusqu’à adopter cette opinion de Boer, que sur i32 accouchements c’est à peine s’il est besoin d’intervenir une seule fois, Dubois, fort de sa propre expérience, pouvait certainement se dire que sur 5o accouchements l’homme de l’art ne doit, terme moyen, prêter son ministère qu’une fois.
Telles pouvaient être, je le répète, les pensées qui préoccupaient
ü’ ANTOINE DUBOIS.
Dubois. Introduit près de l’impératrice, qui l’attendait avec impatience, il y trouve son ami Corvisart. Le travail durait depuis plusieurs heures ; il n’y avait plus à attendre. Dubois se mit en mesure de constater l’état des choses ; mais quels ne durent point être sa surprise, son effroi, quand il reconnut qu’il allait avoir affaire à une présentation de la hanche! Je ne sais, messieurs, si son front en pâlit, mais certes il dut maudire son étoile qui, dans une pareille circonstance, le faisait tomber sur une de ces présentations qui, au rapport de Merriman, ne devraient s’offrir que 42 fois sur 18,000 accouchements!
Aucun doute ne pouvait rester dans son esprit; il entraîne Corvisart dans l’embrasure d’une fenêtre et le prie d’aller trouver l’empereur pour lui expliquer l’état des choses. Corvisart, qui ne se souciait nullement d’aller porter une pareille nouvelle, répond à Dubois que ce n’est pas à lui que revient cette mission , mais bien à l’accoucheur. Dubois, sobre de paroles comme toujours, ne réplique pas un mot, il se fait conduire près de l’empereur. Napoléon était au bain. Dubois commençait à peine à lui expliquer sous quels fâcheux auspices s’annoncait l’événement qui allait s’accomplir, que l’empereur l’interrompt vivement et s’écrie : « Sauvez la mère 1 »
Dubois n’avait pas même fait allusion à une cruelle alternative qui d’ailleurs ne se présentait pas; mais Napoléon , obéissant au premier mouvement de son cœur, montrait comment ici ses affections passaient avant sa politique. Rappelez-vous cependant , messieurs , tous les sacrifices qu’il s’était imposés pour laisser après lui un héritier de son empire, un aîné de sa race, avec quelle joie il avait appris que Marie-Louise, plus heureuse que Joséphine , allait enfin combler ses vœux. Eh bien ! quand est venu ce moment suprême où vont se réaliser ou s’anéantir peut-être à jamais ses longues espérances, le premier cri qui s’échappe de son cœur, ce n’est point le cri du soldat ambitieux, du profond politique, de l’homme d’Etat, de l’empereur enfin, forcé de renoncer à cet heureux enfantement qui devait assurer la stabilité et la perpétuité de son trône; c’est le cri d’un homme de cœur, de l’époux qui tremble à la seule idée des dangers que va courir cette fille des Césars à laquelle il n’était uni que depuis quelques mois.
Dubois fit comprendre à l’empereur qu’il allait trop loin; il ne lui dissimula point cependant les graves conséquences qui pouvaient être à redouter, et finit par lui dire qu’en pareille circonstance, la coutume est d’appeler un ou plusieurs praticiens en consultation. « Monsieur Dubois,
ÉLOGE
lui répondit l’empereur, si vous n’étiez pas ici , c’est vous, et vous seul qu'on irait chercher ; retournez près de l’impératrice, ettraitez-la comme vous le feriez de la femme d’un boulanger. »
Certes, Dubois pouvait s’enorgueillir de cette pleine et entière confiance de l’empereur, mais la responsabilité qui allait peser sur lui n’en était que plus effrayante.
Le travail de l’enfantement ne pouvait plus faire de progrès, limpératrice s’épuisait en efforts impuissants : le moment d’agir était venu.
Les grands dignitaires de l’empire avaient été appelés , ils se tenaient dans un salon voisin, réempereur était présent; il savait qu’une manoeuvre délicate, pleine de dangers, allait être exécutée par l’homme de l’art ; il encourageait l'impératrice, et l’esprit agité d’une mortelle inquiétude, il cherchait à donner à son front ce calme, cette sérénité qu’il conservait si naturellement sur les champs de bataille.
Dubois procède en effet, et sans hésiter , à cette hardie et savante manœuvre qu’on appelle la version , manœuvre qui a pour but de suppléer la nature impuissante, ou plutôt en défaut, en erreur, et en vertu de laquelle l’homme de l’art, se substituant en quelque sorte à cette force providentielle qui devrait diriger et accomplir à elle seule tous les actes de l’économie vivante, fait ce qu’elle aurait dû faire, va chercher jusque dans les profondeurs du sein de la mère les seules parties saisissables de son enfant, les fait glisser sur elles-mêmes, les ramène à l’orifice des détroits, leur fait franchir ces voies douloureuses, et accomplit ainsi à lui seul toutes les phases du grand acte de la parturition.
Avant même d’avoir amené les pieds au dehors, Dubois avait reconnu quel était le sexe de l’enfant; mais plus prudent que Smellie qui , en pareille circonstance, dit-on, avait bercé d’un faux espoir la cour d’Àngleterre, Dubois n’en dit rien, il poursuit son opération; dégage successivement les pieds , le siège, le tronc et les bras de l’enfant. Il ne reste plus que la tête; mais celle-ci reste comme enclavée au détroit supérieur : situation critique qui va mettre de nouveau en relief le sang-froid la résolution et la sagesse de l’opérateur; se gardant bien, en effet , d exercer, comme le veulent quelques-uns, des tractions même modérées sur le cou de l’enfant, Dubois s’arme de son forceps, en glisse les branches sur les côtés de la tête , la saisit hardiment et l’entraîne au dehors!
Mais cet enfant qu’il vient ainsi d’amener à la lumière ne pousse pas un cri ; il est pâle et ne fait aucun mouvement. Dubois, sans désemparer,
emploie tous les moyens usités en pareil cas. Sept mortelles minutes s’écoulent; l’enfant ne donne aucun signe de vie. L’empereur, debout, dans l’attitude d’une profonde méditation , la tète penchée sur la poitrine, suit tous les mouvements de Dubois; enfin, on aperçoit comme un soulèvement des parois de la poitrine, la bouche s’ouvre, l’air y pénètre. « Il a respiré! s’écrie un des assistants. — Oui, répond l’empereur; mais si c était pour la première et pour la dernière fois! » Il achevait à peine ces mots, que l’enfant respire à pleine poitrine, et pousse un cri qui l’annonce définitivement à la vie.
Alors Napoléon , obéissant à une de ces inspirations poétiques qui lui étaient familières, saisit son fils sous les bras , le soulève dans ses mains puissantes, et, s’avançant vers la porte du salon où se trouvaient réunis tous les grands de l’empire: «Messieurs, c’est le roi de Rome1 «Puis, revenant sur ses pas, et remettant à Dubois son précieux fardeau : « Baron Dubois, dit-il, voilà votre enfant. »
Le canon des Invalides annonçait en même temps au peuple de Paris ce grand événement. Chacun comptait avec anxiété ces retentissantes détonations; au vingt-deuxième coup, l’allégresse était universelle: c’était bien un fils, un successeur, un aîné de cette race impériale que Marie-Louise venait de donner à la France.
Que sont devenus, messieurs, ces jours de grandeur et de gloire qui semblaient en présager tant d’autres! et cet enivrement de tout un peuple qui saluait de ses applaudissements la naissance de ce roi de Rome, croyant y voir le gage d’une impérissable dynastie, et semblait dire avec le poète : Ta Marcellus eris !
Ils sont loin de nous sans doute, messieurs; mais déjà, sur les marches de ce même trône, un autre enfant portant aussi le nom de Napoléon était lié etgardé, comme en réserve, par la Providence, 'afin de venir un jour, comme un symbole d’ordre, d’union et de prospérité, présider aux nouvelles destinées de la France.
Je reviens à l’empereur Napoléon. Sa reconnaissance ne se fit pas attendre. Les honoraires de Dubois avaient été d’abord portés à 1 5,ooo fr. par an : c’était Corvisart qui avait proposé ce chiffre; l’empereur avait ajouté de sa main : et i5,ooo fr. pour chaque accouchement. Mais le lendemain de la naissance du roi de Rome , le comte Daru écrivait à Dubois qu’il avait 100,000 fr. à lui remettre au nom de l’empereur.
Messieurs, il était sans doute plus difficile à cette époque d’obtenir un simple ruban de la Légion d’honneur, qu’il ne l’est aujourd’hui d’avoir