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le cordon de commandeur, car il ne fallut rien moins que ce mémorable événement pour que Dubois fût nommé chevalier de la Légion d’honneur.
Après la chute du gouvernement impérial, Dubois se tint simplement à l’écart. Sans chercher à prendre le rôle d’un homme en disgrâce, sa maxime était: Si l’on a besoin de moi, on viendra me chercher.
Il ne fut appelé qu’une seule fois auprès de la famille royale; ce fut dans un cruel moment.
Le duc de Berri venait d’être frappé d’un coup de poignard. M. Bougon , tenant à faire preuve de dévouement, avait voulu sucer la plaie, comme pour racheter la vie du prince aux dépens de la sienne. C’était une plaie de poitrine, où l’hémorrhagie est tant à craindre. Dupuytren voulut en sonder la profondeur; Dubois, ne voyant rien à faire, ne fit rien.
Louis XVIII s’était fait transporter auprès de son malheureux neveu : il voyait que le danger était grand , il aurait voulu en connaître toute l’étendue. Comment faire: placé près du lit ensanglanté, il ne pouvait rien dire qui 11e fût entendu du blessé. Monarque éminemment lettré, il pensa qu’en recourant à la langue des savants, il obtiendrait une réponse des hommes de l’art, et que son neveu, dont l’éducation littéraire avait été fort négligée, ne comprendrait pas ce qu’elle pourrait avoir de menaçant. Il s’adressa donc en langue latine à Dupuytren. Soit surprise ou défaut d'habitude , Dupuytren ne sut que répondre. Dubois, fort de ses premières études et avec son remarquable esprit d’à-propos, répondit immédiatement et par une phrase correcte , élégante, et en termes tels, que le malade ne pouvait soupçonner l’arrêt qu’il prononçait.
Le roi, malgré sa douleur, parut frappé de cette savante et circonspecte réponse.
J’arrive maintenant , messieurs , à une triste époque pour la célèbre école dont Antoine Dubois était un des ornements. Depuis le retour des Bourbons, l’indépendance et le libéralisme des professeurs portaient ombrage au pouvoir; une coterie puissante demandait des destitutions. Bien des places étaient enviées. On n’attendait qu’une occasion, qui ne tarda pas à se présenter.
Le 18 novembre 1822, jour fixé pour la séance de rentrée, Desgenettes devait porter la parole et prononcer l’éloge de Hallé.
Il commença au milieu du plus violent tumulte. Ce n’était ni à sa personne ni aux opinions qu’il exprimait que s’adressait l’amphithéâtre : on s’insurgeait contre l’esprit qui dominait alors l’Université!
Devant cette jeunesse turbulente et sceptique, Desgenettes ne voulut
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rien retrancher de son discours. Dominant les clameurs de cette foule, il commença par faire l’éloge des sentiments religieux de Halle.
«Je croirais manquer à sa mémoire, dit-il, je croirais la trahir, et vous auriez le droit de me traiter comme un lâche, si j’appréhendais de vous dire hautement que M. Hallé eut des sentiments de religion aussi sincères que profonds. Comme Pascal, il s’anéantissait devant la grandeur de Dieu!»
Mais l’ancien médecin de l’armée d’Orient, l’ancien ami des Girondins, ne put longtemps se contenir. Placé entre le pouvoir qui regardait l’école comme entachée de matérialisme , et les élèves qui ne voulaient applaudir qu’aux idées d’opposition , Desgenettes fit une de ces sorties spirituelles et mordantes qui lui étaient familières. Des applaudissements frénétiques accueillirent ses paroles imprudentes; il répéta sa phrase, qui excita les mêmes transports. C’était prononcer l’arrêt qui allait frapper le corps au nom duquel il portait la parole. Trois jours après, le 21 novembre, une ordonnance royale supprimait provisoirement la Faculté, et onze professeurs, au nombre desquels était Antoine Dubois, furent destitués-
Je ne veux rien dire ici , messieurs , de celui qui prit la place d’Antoine Dubois à l’hospice de perfectionnement, de celui qui osa s’asseoir dans son amphithéâtre , sur ce fauteuil de paille si connu des élèves , qui osa enfin pratiquer des opérations sur cette table, sur ce lit où Dubois avait si souvent émerveillé les élèves par son incomparable dextérité.
Il est des temps malheureux où le pouvoir semble prendre à tâche de donner aux élèves le spectacle des plus douloureux contrastes.
Tristes exigences de l’esprit de parti ! On n’est capable, on n’est digne à ses yeux que par l’opinion qu’on professe, et nullement par le mérite ou le talent qu’on possède.
Mais vers la fin de la restauration, une nouvelle ère, une ère de réparation sembla s’ouvrir pour l’école. La réaction libéralequi, sous le court ministère de M. de Martignac, avait ramené dans leurs chaires MM. Cousin, Guizot et Villemain, avait aussi amené la réintégration de Dubois à la Faculté.
Le discours qu’il prononça à cette occasion, dans l’assemblée des professeurs, est un modèle de bon goût et de modestie.
«Je vous reviens, mes chers enfants, disait ce vétéran de la science â ses jeunes collègues , je vous reviens avec une augmentation d’années et avec une santé encore peu affermie. Vous connaissez depuis longtemps
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l’exactitude et l’assiduité que je mettais à remplir mes devoirs; si vous trouvez, mes chers collègues, que cette activité soit moindre que celle que vous m’avez connue, vous aurez la générosité de la compenser avec celle que j’avais autrefois. »
Mais bientôt une révolution vint frapper en masse les professeurs nommés en 1823. Le doyen fut compris dans cette élimination; il fallut pourvoir à son remplacement.
Le 4 août i83o, une ordonnance du lieutenant général du royaume conféra cette dignité à Antoine Dubois. Ce choix fut universellement approuvé. Toutes les conditions désirables semblaient réunies dans le nouveau titulaire, une immense renommée, un beau caractère, des opinions sagement libérales, la sympathie de ses collègues et celle des élèves.
Dès le premier jour de sa promulgation , le nouveau doyen pensa qu il était de son devoir, qu’il était digne surtout de son caractère, de sauvegarder, dans l’intérêt même de l’école, les actes de son prédécesseur. Le nouveau doyen , dis-je, provoqua une réunion de professeurs, et il fut décidé qu’avant de se séparer on signerait une lettre dans laquelle on exprimerait à l’ancien doyen la reconnaissance de la Faculté pour l’esprit de modération et de bienveillance dont il avait fait preuve pendant la durée de son administration.
C’est ainsi, messieurs, qu’Antoine Dubois inaugura son décanat; mais il sentait lui-même que l’heure de la retraite approchait pour lui. Le 4 mai 1 83 1 , il priait le ministre d’accepter sa démission. Dans sa réponse adressée à la Faculté , le grand maître de l’Université marquait avec quel regret il avait été obligé de céder aux instances de M. Dubois. Enfin , au commencement de 1 833 , Antoine Dubois se démit des fonctions de professeur; mais, sur la demande de la Faculté, le conseil de l’Université arrêta que le titre de professeur honoraire lui serait conféré, qu’il conserverait le droit d’assister aux assemblées de la Faculté, et de prendre part à ses délibérations.
Dubois était entré dans sa quatre-vingtième année ; certes c’était bien l’âge du repos, et cependant il n’aurait pas renoncé à ce qu’il appelait encore ses devoirs, si depuis longtemps sa santé n’avait été profondément altérée.
Par une circonstance étrange , et qui cependant n’est pas rare dans l’histoire de la médecine, Dubois, qui avait étudié avec une sorte de prédilection les maladies des voies urinaires, qui excellait, comme je le dirai
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d’antoine dubois.
tout à l’heure, dans l’art d’extraire les calculs de la vessie, Dubois finit par être atteint lui-même de cette redoutable maladie. «Mais, lui disait un jour un de nos collègues en manière de consolation , ceci ne doit point vous effrayer, vous qui connaissez si bien cette maladie et l’opération qu elle exige. — C’est précisément pour cela, répondit Dubois, que je ne me ferai pas opérer. «Et cependant il finissait par reconnaître lui-même que cette opération, toute cruelle qu elle est, est à la fin invoquée comme un bienfait par presque tous les calculeux.
Mais, heureusement pour lui, la science venait de faire un merveilleux progrès: une découverte admirable, longtemps rêvée par le génie chirurgical, et que l’instinct de conservation avait, dit-on, révélée à quelques malades, venait enfin d’être formulée et appliquée avec succès sur le vivant : je veux parler de la lithotritie. Dubois, habile lithotomiste, avait d’abord partagé les opinions, on pourrait même dire les préjugés , de beaucoup de chirurgiens de son temps contre la lithotritie ; peut-être même les aurait-il conservés toute sa vie, si s’étant sondé lui-même, en 1828, il n’eût acquis la conviction qu’il avait, à n’en plus douter, un calcul dans la vessie. Or, ayant à choisir, pour son propre compte, entre une méthode qui fait pénétrer les instruments par les voies naturelles, et une méthode qui les introduit par des incisions variées, mais toutes douloureuses et profondes, Dubois écrivit à M. Civiale, le qi décembre 1828 :
« J’ai décidément besoin de vous. »
Ce n’est pas qu’il n’eût encore bien des objections à faire ; mais M. Civiale, qui connaissait parfaitement son illustre malade, employa un argument adapté à son caractère; il conduisit chez lui un malade atteint de la pierre, le fit coucher sur son propre lit et se mit à l’opérer. Dubois suivit attentivement tous les incidents de l’opération; puis, quand M. Civiale eut terminé : «Je suis prêt,» lui dit-il ; et la première séance eut lieule surlendemain.
Dubois, très discret pour sa part, aurait voulu cacher à tout le monde la maladie dont il était atteint, et surtout l’opération à laquelle il allait se soumettre; M. Civiale ne fut pas aussi discret : il en avait dit quelques mots, insistant surtout sur les bonnes conditions dans lesquelles se trouvait son malade. Dubois en fut informé, et il en fit quelques reproches , du reste fort gracieux, à son opérateur : « Je voulais, si je succombais, lui dit-il dans une lettre du 4 lévrier 1829, que personne ne sût que vous m’eussiez touché ; que si, au contraire, je me lrou\ais débarrassé, je voulais présenter la chose comme un miracle opéré par vous. »
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Quelques courtes séances suffirent pour le débarrasser de sa pierre, et le 26 juin il écrivait à M. Civiale : « La fatigue que j’éprouve n’a pas du tout de rapport avec quoi que ce soit de corps étranger dans la vessie, et ma certitude va toujours croissant , à savoir qu’il n’y a plus rien. »
Grâce à cette opération, Dubois put encore jouir pendant quelques années, sinon d’une santé parfaite , au moins d’une existence assez douce. Profitons-en, messieurs, pour revenir en quelque sorte sur cette honorable carrière, et pour dire comment il a marqué son passage dans la science.
Pour donner une idée aussi exacte que possible des services que Dubois a rendus à la chirurgie, et de 1 influence qu’il a exercée dans renseignement, je vais successivement le considérer comme professeur, comme médecin consultant et comme opérateur.
Il y avait alors dans l’école de Paris deux sortes de professeurs : les uns visant au talent oratoire, châtiés, diserts, éloquents même parfois, circonspects, polis et révérencieux envers leur auditoire; studieux, progressifs, et par cela éminemment utiles; les autres, qu’on aurait pu appeler des hommes primitifs, obéissant à leurs propres inspirations, nés d’euxmêmes, quelquefois incultes, mais toujours originaux; peu soucieux de plaire, ayant toutes les familiarités de la force et du génie. C’est à cette dernière catégorie que Dubois appartenait; on y trouvait avec lui les Chaussier, les Desgenettes, les Boyer, les Pelletan, etc., et tant d’autres qui ont disparu de la carrière, mais dont le souvenir est impérissable.
Dubois, je l’ai déjà dit , chargé d’un service de clinique chirurgicale , avait enfin trouvé sa véritable voie. Chirurgien en chef de l’hospice de perfectionnement, il y faisait des leçons et y donnait des consultations qui attiraient un grand concours d’élèves.
Génie calme et reposé, jamais on ne le voyait chercher à produire ce qu’on appelle des effets oratoires. Rien déplus vigoureux et de plus simple que ses allocutions; sa phrase était nette et concise; sa pensée, rendue d’une manière pittoresque, frappait tous les esprits; une seule idée le préoccupait, il voulait être compris; delà un choix particulier d’expressions et de répétitions. Ce que, dans l’impression d’un livre, on marque en caractères italiques, il le faisait saillir en le répétant coup sur coup. Que, s’il Lui échappait un mot nouveau, hybride ou même un peu barbare : « Je le maintiens, disait-il, car vous m’avez compris , et c’est là ce que je voulais. »
Il laissait à d’autres l’ambition de charmer et d’étonner leurs auditeurs,