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la gloire de se faire admirer et d’arracher des applaudissements. Je ne sache pas qu’il ait été jamais applaudi. Son ambition, à lui, était de faire que la justesse et la clarté de ses expressions répondissent à la netteté et à la précision de ses idées. On sentait dans ses leçons une abondance vive et franche, un esprit ample, droit, et surtout solide.
Il avait la juste prétention d’enseigner et non de discuter et de convaincre ; il en appelait à l 'autorité de son expérience et de son jugement, non de sa parole ou de sa dialectique.
Rarement il donnait du développement à ses idées ; il cherchait de préférence une phrase, un mot heureux, qu’il répétait, mais ne commentait pas.
Bref, il avait toutes les qualités d’un professeur de clinique; un jugement rapide et sûr, une parole droite, concise et comme aphoristique.
J’arrive maintenant à ses consultations publiques. Dubois leur avait donné un caractère particulier. Avant lui, personne n’avait imaginé qu’on pût en faire un véritable enseignement clinique : on les considérait comme une œuvre purement philanthropique et hospitalière. Dubois, sans leur ôter ce caractère moral, en faisait l’objet de conférences pleines d’intérêt ; il y mettait de la bonhomie en même temps que de la science, interpellant tour à tour les malades et les élèves; c’était une succession de scènes parfois plaisantes et toujours instructives. Procédant encore à la manière antique, c’est-à-dire par aphorismes ou par apophthegmes, il inculquait ainsi dans l’esprit de ses auditeurs des déductions toutes pratiques , ne cherchant point d’ailleurs à les initier aux détours ou aux mystères de ses diagnostics: qui sait? peut-être n’aurait-il pu lui-même s’en rendre compte , étant de ces praticiens qui du premier coup mettent le doigt sur le mal sans trop savoir comment.
On a dit de lui que pour se faire citer à l’instar d’un redoutable et infaillible oracle, il n’aurait pas craint de porter, en certain cas, le désespoir dans l’âme de ses malades. Ce fait est de toute fausseté ; c’est le contraire qui est vrai. Il avait pour principe que quand on ne peut pas guérir les malades , il faut les laisser dans l’erreur, il faut les tromper. Mais, lui objectait-on, comment promettre ce qu’on ne peut pas tenir, et se faire payer pour une guérison qu’on n’obtiendra pas ? « Eh ! pourquoi, répliquait Dubois, irai-je décourager ces pauvres malades? Vous dites que je leur fais payer de fausses promesses; pas du tout, je leur ai vendu de l’espérance : trouvez-moi quelque chose de plus précieux ?»
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Mais c’est comme opérateur que Dubois a remporté la palme de son art. On sait à quel degré de perfection il avait porté ce que j’appellerai l’intelligence et le manuel des opérations : nul de son temps ne l’a surpassé; je ne sais même si quelqu’un l’a égalé; il opérait non avec ostentation ou élégance, mais avec cette sûreté, cette aisance, cet aplomb que peuvent seules donner la justesse du coup d’œil, une longue expérience, et enfin une certaine adresse innée.
Dans ces sentiers douloureux et sanglants, sa main , armée d’un fer salutaire, n’allait jamais au delà de ce qui, pour lui, était mathématiquement tracé, et elle ne s’arrêtait jamais en deçà de ce que le mal exigeait. Il suivait invariablement cette ligne que dépasse trop souvent la témérité , et que n’ose pas atteindre la timidité.
Une des plus remarquables tendances de ce grand opérateur était de simplifier les procédés et de se borner au plus petit nombre possible d’instruments ; il avait une répugnance très grande pour tous les instruments mécaniques qu’on propose de substituer à l’action de la main. Aussi , quand on venait à lui parler de quelque nouveau perfectionnement apporté à un instrument: « Oh! s’écriait Dubois, c’est très ingénieux; mais la main! la main! la main! »
C’était merveille de le voir, armé de son bistouri, pratiquer l’opération de la taille, opération si délicate, si hasardeuse, si pleine de dangers. Il était alors le seul chirurgien de Paris qui suivît le procédé de Cheselden, précisément parce qu’il l’avait ramené à la plus extrême simplicité.
Une fois son cathéter introduit et maintenu , il arrivait droit dans sa cannelure; en un second mouvement il incisait l’urètre; puis, faisant glisser la pointe du bistouri dans la rainure, il divisait le col de la vessie en bien moins de temps qu’il ne m’en faut ici pour le raconter. Le malade, n’ayant éprouvé en quelque sorte qu’une sensation, poussait à peine un cri de douleur; tandis que les spectateurs, émerveillés d’une telle adresse, poussaient un cri de surprise et d’admiration.
C’est que tout spectateur instruit savait à travers quelles difficultés l’opérateur avait dû marcher pour exécuter cette manœuvre hardie, rapide et brillante.
Quant à la lithotomie chez la femme, on connaît le procédé suivi par Dubois. Sans doute il avait pu lire dans Ambroise Paré (1) que le procédé
(t) Voyez Œuvres complètes d'Ambroise Paré , nouvelle édition avec des notes , par J. -F. Malgaigne, Paris, 1840, t. II, page 495.
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n’était rien moins que nouveau, que c’était le procédé de Laurent Collot; mais qui ne sait ce qu’il faut d’efforts, de persévérance et d’autorité pour vulgariser des procédés utiles, des procédés qui resteraient éternellement ensevelis dans les livres si le génie chirurgical ne venait les réaliser dans l’exercice commun de l’art?
Dubois avait donc rendu cette opération sienne en en faisant chaque jour une habile et heureuse application , et c’est avec raison qu’on appelle encore aujourd’hui cette manière d’opérer \e procédé d'Antoine Dubois.
J’en dirai autant de la réunion des plaies par première intention à la suite des grandes opérations, des amputations et ablations de tumeurs considérables; c’était un mode de pansement qui avait été conçu et appliqué avant lui, mais il a contribué plus que personne de son temps à l’introduire dans la pratique de la chirurgie.
J’ai parlé tout à l’heure de la tendance d’Antoine Dubois à simplifier les opérations : il en a donné de nouvelles preuves dans les modifications qu’il a apportées à l’opération de l’anévrisme et de la fistule à l’anus.
Dubois, l’un des premiers, avait substitué le procédé ancien de la ligature à celui de l’incision préconisé et exclusivement employé par Boyer.
De même, pour l’opération de la fistule à l’anus , il lui suffisait d’une sonde cannelée et d’un bistouri boutonné courbe. Le gorgeret en bois employé par Boyer et par ses élèves était complètement abandonné par Dubois.
De même encore, pour l’opération de la cataracte, c’est Dubois qui l’un des premiers a introduit dans la pratique française l’opération par le simple déplacement.
Dubois s’était beaucoup occupé des maladies des yeux; il avait pris le goût de cette étude dans une visite qu’il fit à Pavie et dans ses entretiens avec Scarpa , pour lequel il avait conservé une très grande estime et une vraie amitié.
J’ai déjà parlé de la remarquable indépendance d’esprit d’Antoine Dubois ; j’aurais pu en trouver des preuves nombreuses aussi bien dans sa pratique que dans son enseignement : à une époque où toutes les formes des affections syphilitiques étaient soumises au même traitement et considérées comme également graves , Dubois professait des opinions qui n 'étaient partagées que par un petit nombre d’esprits , et auxquelles xv. d
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cependant l’étude plus attentive de ces affections et des recherches nombreuses ont donné une sorte de consécration.
On peut dire qu’ici Dubois s’était placé en avant de son époque, et il en a été de même pour le traitement des affections cancéreuses au moyen de la pâte arsenicale du frère Gôme. Dubois avait un double but en cautérisant ainsi après l’ablation du mal par l’instrument tranchant : il modifiait profondément les parties sur lesquelles l’application du caustique était faite, et il pénétrait beaucoup plus loin qu’avec l’instrument tranchant.
Ces idées ont été reproduites dans ces derniers temps, et on leur a donné une grande importance, puisqu’on a prétendu que le caustique arsenical suffit seul à la destruction des tumeurs cancéreuses d’un médiocre volume.
Je suis obligé de m’arrêter ici, messieurs, dans cette énumération, et cependant je sens qu’il y aurait justice à l’étendre plus loin. Dubois avait fait pénétrer ses idées et sa pratique dans tous les esprits par un travail opiniâtre de plus de quarante années ; mais la source des progrès qu’il a fait faire à la science, déjà à peine évidente quand il professait, s’est presque entièrement perdue depuis lui.
Que de choses n’aurais-je point à mentionner pour ce qui concerne l’art des accouchements, si les bornes de cet éloge me le permettaient! Que d idées pratiques aujourd’hui reconnues incontestables, et dont luimême n’avait jamais cherché à prendre publiquement possession ! Tous ces souvenirs sont à peu près perdus, sauf ce qui se rapporte au forceps, qui aujourd’hui encore peut être considéré comme réunissant les meilleures conditions au point de vue de sa structure et de son mécanisme, forceps imaginé par Dubois et qui porte son nom.
Après avoir fourni cette longue et laborieuse carrière, Dubois a passé ses derniers jours entouré d’une honorable et nombreuse famille, menant cette vie patriarcale qui lui était si chère. Ayant plus que personne l’expérience du monde, ayant été aux prises avec la misère et ses cruels enseignements, Dubois aimait à y reporter ses souvenirs comme pour jouir du contraste et s’applaudir du chemin qu’il avait fait; il ne passait jamais sur le Pont-Neuf sans montrer au haut d’une maison la croisée d’une toute petite chambre où il avait donné des leçons de lecture à de pauvres écoliers.
Un jour, il allait à Bicêtre rendre visite à un de nos collègues qui était entré dans sa famille. Arrivé à la barrière de Fontainebleau, ses veux
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tombent sur la boutique d’un marchand de vin; il fait arrêter sa voiture, entre dans la maison et pénètre jusque dans une petite salle où se trouvaient attablés quelques pauvres jeunes gens encore tout poudreux du long voyage qu’ils venaient de faire. Dubois contemple un moment cette salle obscure. Que de souvenirs il y retrouvait! C’était là que, plus d’un demi-siècle auparavant, il avait fait ses adieux à son premier compagnon de voyage, à ce brave roulier qui l’avait amené à Paris! Sa présence avait suspendu la conversation des jeunes gens; mais Dubois avait reconnu à leurs derniers mots, dits en patois, qu’ils étaient du Quercy, que c’étaient des compatriotes. Il leur demande avec intérêt ce qui les amène à Paris ; ils venaient y chercher fortune comme tant d’autres. « Eh bien! leur dit Dubois , moi aussi je suis du pays; comme vous j’étais sans fortune , j’avais fait la route à pied, je me suis reposé dans cette même salle, assis peut-être à la table où vous êtes; puis j’ai travaillé, toujours travaillé ; j’ai fait des économies. On dit que je suis devenu riche. Peut-être avez-vous entendu parler de moi : on m’appelle le docteur Dubois. Faites comme moi, mes enfants; n’attendez rien que de votre travail, et vous réussirez. » Ceci dit, Dubois leur donna sa bénédiction, paya leur écot et remonta en voiture.
Du reste, à cette époque de sa vie, Dubois devait se trouver heureux ; il se voyait revivre avec une sorte d’orgueil dans un fils aussi modeste que distingué; son nom, continué dans l’école et dans l’Académie par ce di.c jne héritier, ne pouvait plus périr: il l’avait vu, avec une indicible satisfaction,, conquérir, par son seul mérite, une haute position dans renseignement et dans la pratique.
Dubois n’avait plus rien à désirer; ses parents, ses amis seuls pouvaient encore avoir quelque chose à désirer, mais plutôt pour eux que pour lui : qu’il vécût ! Mais vers le commencement de 1837, au mois de mars., il fut atteint d'une double pneumonie, à laquelle il succomba le 3o du même mois, dans sa quatre-vingt-unième année.
S’il est au monde un spectacle consolant et doux, a dit Vicq d’Azyr, c’est sans doute celui d’une vie longue, paisible et respectée, que n’agitèrent point les passions et que n’aigrirent point les revers : telle a été, messieurs, en grande partie du moins, la vie d’Antoine Dubois.
N’ayant guère eu d’illusions, même dans ses jeunes années, il n’avait pas eu plus tard à les perdre ; esprit juste, fin et sensé, il avait su mieux que personne arranger sa vie. Ce qu’il y avait de plus remarquable en lui, c’était le bon sens, un bon sens probe, allant quelquefois jusqu’à la
vulgarité, mais exprès et à dessein. Estimant toutes choses à leur juste valeur, Dubois, même dans l'intimité, ne parlait que quand il avait quelque chose à dire, et non pour parler; bien convaincu que, dans toute discussion, chacun finit par garder son opinion, il énonçait simplement la sienne et ne la soutenait pas; que, si on le pressait, il n'avait qu’une réplique : « J’ai dit.» Et il se taisait. « Pourquoi, lui disait-on un jour, ne ch erchez-vous pas à faire prévaloir votre opinion quand vous la croyez vraie et juste? — Parce que, répliquait-il, je sais d’avance que je ne réussirais pas : Qui vult decipi decipiatur ! »
Dubois, sauf quelques morceaux de peu d’étendue, n’a rien écrit; il semble qu’il ait voulu suivre l’avis que M. Joubert donnait aux professeurs de son temps, et qui était aussi celui que Lebrun donnait aux femmes : « Inspirez, leur disait-il, et n’écrivez pas! » Mais les professeurs, ajoutait M. Joubert , sont comme certaines femmes : ils veulent tous écrire, ils ne veulent pas ressembler aux Muses.
Dubois a pu inspirer de bons livres, il ne voulut jamais en faire ; quand on le pressait d’écrire, il répondait : « J’en sais trop et trop peu. » Il trouvait que des jeunes gens seuls peuvent avoir la prétention d'écrire des traités complets.
Mais il est temps, messieurs, de m’arrêter dans mon appréciation du caractère d’Antoine Dubois. Je vous ai parlé de son talent, de son esprit, de son savoir; je vous ai entretenu de ses qualités morales; je vous ai montré qu’il avait le cœur bon et l’âme honnête.
Quant à sa personne, si vos souvenirs vous faisaient défaut, je vous dirais de contempler un moment avec moi ( montrant le portrait de Dubois) cette physionomie mâle et sévère où respirent néanmoins la bonté et la franchise , ce grand œil bleu si profondément observateur, ce front calme et haut où se décèlent à la fois la fermeté, le sang-froid et l’esprit d’ à-propos.
Les labeurs, les soucis , les anxiétés de la vie chirurgicale n’y avaient encore laissé aucune ride : c’était la sérénité du philosophe pratique.
Finesse, sagacité, lumineuse intelligence, voilà ce que révèle ce beau et simple portrait que la piété d’un fils a placé dans cette enceinte.